A / B / C / D / E /  F / G / H / I / J /  K / L / M / N / O /  P / R / S / T / UV / W / Z

Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

Les desenchantees

P >> Pierre Loti >> Les desenchantees

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L'un apres l'autre, les reveurs se levent, entrent dans la zone d'ombre
ou l'esplanade est encore plongee, la traversent et se dirigent
lentement vers la sainte porte. Par petits groupes d'abord de trois, de
quatre, de cinq, les turbans blancs et les longues robes s'en vont
prier. Et puis il en vient d'autres, de differents cotes, sortant des
entours obscurs, du noir des arbres, du noir des rues et des maisons
closes. Ils arrivent en babouches silencieuses, ils marchent calmes,
recueillis et graves. Cette haute ogive, qui les attire tous, percee
dans la si grande muraille austere, c'est un fanal du vieux temps qui
est cense l'eclairer; il est pendu a l'arceau, et sa petite flamme
parait toute jaune et morte, au-dessous du bel eblouissement lunaire
dont le ciel est rempli. Et, tandis que les voix d'en haut chantent
toujours, cela devient une procession ininterrompue de tetes enroulees
de mousseline blanche, qui s'engouffrent la-bas sous l'immense portique.

Quand les bancs de la place se sont vides, Andre Lhery se dirige aussi
vers la mosquee, le dernier et se sentant le plus miserable de tous, lui
qui ne priera pas. Il entre et reste debout pres de la porte. Deux ou
trois mille turbans sont la, qui d'eux-memes viennent de s'aligner sur
plusieurs rangs pareils et font face au mihrab. Une voix plane sur leur
silence, une voix si plaintive, et d'une melancolie sans nom, qui
vocalise en notes tres hautes comme les muezzins, semble mourir epuisee,
et puis se ranime, vibre a nouveau en frissonnant sous les vastes
coupoles, traine, traine, s'eteint comme d'une lente agonie, et meurt,
pour recommencer encore. C'est elle, cette voix, qui regle les deux
mille prieres de tous ces hommes attentifs; a son appel, d'abord ils
tombent a genoux; ensuite, se prosternent en humilite plus grande, et
enfin se jettent le front contre terre, tous en meme temps d'un regulier
mouvement d'ensemble, comme fauches a la fois par ce chant triste et
pourtant si doux, qui passe sur leurs tetes, qui s'affaiblit par
instants jusqu'a n'etre qu'un murmure, mais qui remplit quand meme la
nef immense.

Tres peu eclaire, le vaste sanctuaire; rien que des veilleuses, pendues
a de longs fils qui descendent ca et la des voutes sonores; sans la pure
blancheur de toutes les parois, on y verrait a peine. Il se fait par
instants des bruits d'ailes: les pigeons familiers, ceux qu'on laisse
nicher la-haut dans les tribunes; reveilles par ces petites lumieres et
par les frolements legers de toutes ces robes, ils prennent leur vol et
tournoient, mais sans effroi, au-dessus des milliers de turbans
assembles. Et le recueillement est si absolu, la foi si profonde, quand
les fronts se courbent sous l'incantation de la petite voix haute et
tremblante, qu'on croit la sentir monter comme une fumee d'encensoir,
leur silencieuse et innombrable priere...

Oh! puissent Allah et le Khalife proteger et isoler longtemps le peuple
turc religieux et songeur, loyal et bon, l'un des plus nobles de ce
monde, et capable d'energies terribles, d'heroismes sublimes sur les
champs de bataille, si la terre natale est en cause, ou si c'est l'Islam
et la foi!

La priere finie, Andre retourna avec les autres fideles s'asseoir et
fumer dehors, sous la belle lune qui montait toujours. Il pensait, avec
un contentement tres calme, a la tombe reparee, qui devait a cette heure
se dresser si blanche, droite et jolie, dans la nuit claire, pleine de
rayons. Et maintenant, ce devoir accompli, il aurait pu quitter le pays,
puisqu'il s'etait dit autrefois qu'il n'attendrait que cela. Mais non,
le charme oriental l'avait peu a peu repris tout a fait, et puis, ces
trois petites mysterieuses, qui reviendraient bientot avec l'ete de
Turquie, il desirait entendre encore leurs voix. Les premiers temps, il
avait eu des remords de l'aventure, a cause de l'hospitalite confiante
que lui donnaient ses amis les Turcs; ce soir, au contraire, il n'en
eprouvait plus: "En somme, se disait-il, je ne porte atteinte a
l'honneur d'aucun d'eux; entre cette Djenane, assez jeune pour etre ma
fille, et moi qui ne l'ai meme pas vue et ne la verrai sans doute
jamais, comment pourrait-il y avoir de part et d'autre rien de plus
qu'une gentille et etrange amitie?"

Du reste, il avait recu dans la journee une lettre d'elle, qui semblait
mettre definitivement les choses au point:

"Un jour de caprice,--ecrivait-elle du fond de son palais de belle-au-
bois-dormant, qui ne l'empechait plus d'etre si bien reveillee,--un
jour de caprice et de pire solitude morale, irritees contre cette
barriere infranchissable a laquelle nous nous heurtons toujours et qui
nous meurtrit, nous sommes parties bravement a la decouverte du
personnage que vous pouviez bien etre. De tout cela, defi, curiosite,
etait fait notre premier desir d'entrevue.

Nous avons rencontre un Andre Lhery tout autre que nous l'imaginions. Et
maintenant, le _vrai vous_ que vous nous avez permis de connaitre,
jamais nous ne l'oublierons plus. Mais il faut pourtant l'expliquer,
cette phrase, qui, d'une femme a un homme, a l'air presque d'une
galanterie pitoyable. Nous ne vous oublierons plus parce que, grace a
vous, nous avons connu ce qui doit faire le charme de la vie des femmes
occidentales: le contact intellectuel avec un artiste. Nous ne vous
oublierons jamais parce que vous nous avez temoigne un peu de sympathie
affectueuse, sans meme savoir si nous sommes belles ou bien des vieilles
masques; vous vous etes interesse a cette meilleure partie de nous-
memes, _notre ame_, que nos maitres jusqu'ici avaient toujours
consideree comme negligeable; vous nous avez fait entrevoir combien
pouvait etre precieuse une pure amitie d'homme."


C'etait donc decidement ce qu'il avait pense: un gentil flirt d'ames, et
rien de plus; un flirt d'ames, avec beaucoup de danger autour, mais du
danger materiel et aucun danger moral. Et tout cela resterait blanc
comme neige, blanc comme ces domes de mosquee au clair de lune.

Il l'avait sur lui, cette lettre de Djenane, recue tout a l'heure a
Pera, et il a reprit, pour la relire plus tranquillement, a la lueur du
fanal pendu aux branches voisines:

"Et maintenant,--disait-elle,--maintenant que nous ne vous avons
plus, quelle tristesse de retomber dans notre torpeur! Votre existence a
vous, si coloree, si palpitante, vous permet-elle de concevoir les
notres, si pales, faites d'ans qui se trainent sans laisser de
souvenirs. D'avance, nous savons toujours ce que demain nous apportera,
--rien,--et que tous les demains, jusqu'a notre mort, glisseront avec
la meme douceur fade, dans la meme tonalite fondue. Nous vivons des
jours gris perle, ouates d'un eternel duvet qui nous donne la nostalgie
des cailloux et des epines.

Dans les romans qui nous arrivent d'Europe, on voit toujours des gens
qui, sur le soir de leur vie, pleurent des illusions perdues. Eh bien!
au moins ils en avaient, ceux-la; ils ont eprouve une fois l'ivresse de
partir pour quelque belle course au mirage! Tandis que nous, Andre,
jamais on ne nous a laisse la possibilite d'en avoir, et, quand notre
declin sera venu, il nous manquera meme ce melancolique passe-temps, de
les pleurer... Oh! combien nous sentons cela plus vivement depuis votre
passage!

Ces heures, en votre compagnie, dans la vieille maison du quartier de
Sultan-Selim!... Nous realisions la un reve dont nous n'aurions pas ose
autrefois faire une esperance; posseder Andre Lhery a nous seules; etre
traitees par lui comme des _etres pensants_, et non comme des jouets, et
meme un peu comme des amies, au point qu'il decouvrait pour nous des
cotes secrets de son ame! Si peu que nous connaissions la vie europeenne
et les usages de votre monde, nous avons senti tout le prix de la
confiance avec laquelle vous repondiez a nos indiscretions. Oh! de
celles-ci, par exemple, nous etions bien conscientes, et, sans nos
voiles, nous n'aurions certes pas ete si audacieuses.

Maintenant, en toute simplicite et sincerite de coeur, nous voulons vous
proposer une chose. Vous entendant parler l'autre jour de la tombe qui
vous est chere, nous avons eu toutes les trois la meme idee, que le meme
sentiment de crainte nous a retenues d'exprimer. Mais nous osons
maintenant, par lettre... Si nous savions ou elle est, cette tombe de
votre amie, nous pourrions y aller prier quelquefois, et, quand vous
serez parti, y veiller, puis vous en donner des nouvelles. Peut-etre
vous serait-il doux de penser que ce coin de terre, ou dort un peu de
votre coeur, n'est pas entoure que d'indifference. Et nous serions si
heureuses, nous, de ce lien un peu _reel_ avec vous, quand vous serez
loin; le souvenir de votre amie d'autrefois defendrait peut-etre ainsi
de l'oubli vos amies d'a present...

Et, dans nos prieres pour celle qui vous a appris a aimer notre pays,
nous prierons aussi pour vous, dont la detresse intime nous est bien
apparue, allez!... Comme c'est etrange que je me sente revenir a une
esperance, depuis que je vous connais, moi qui n'en avais plus! Est-ce
donc a moi de vous rappeler qu'on n'a pas le droit de borner son attente
et son ideal a la vie, quand on a ecrit certaines pages de vos livres...

DJENANE."

Il avait souhaite cela depuis bien longtemps, pouvoir recommander la
tombe de Nedjibe a quelqu'un d'ici qui en aurait soin; surtout il avait
fait ce reve, en apparence bien irrealisable, de la confier a des femmes
turques, soeurs de la petite morte par la race et par l'Islam. Donc, la
proposition de Djenane, non seulement l'attachait beaucoup a elle, mais
comblait son voeu, achevait de mettre sa conscience en repos vis-a-vis
des cimetieres.

Et, dans l'admirable nuit, il songeait au passe et au present; en
general, il lui semblait qu'entre la premiere phase, si enfantine, de sa
vie turque, et la periode actuelle, le temps avait creuse un abime; ce
soir, au contraire, etait un des moments ou il les voyait le plus
rapprochees comme en une suite ininterrompue. A se sentir la, encore si
vivant et jeune, quand elle, depuis si longtemps, n'etait plus rien
qu'un peu de terre, parmi d'autre terre dans l'obscurite d'en dessous,
il eprouvait tantot un remords dechirant et une honte, tantot,--dans
son amour eperdu de la vie et de la jeunesse,--presque un sentiment
d'egoiste triomphe...

Et, pour la seconde fois, ce soir, il les associait dans son souvenir,
Nedjibe, Djenane: elles etaient du meme pays d'ailleurs, toute deux
Circassiennes; la voix de l'une, a plusieurs reprises, lui avait rappele
celle de l'autre; il y avait des mots turcs qu'elles prononcaient
pareillement...

Il s'apercut tout a coup qu'il devait etre fort tard, en entendant, du
cote des arbres en fouillis sombre, des sonnailles de mules,--ces
sonnailles toujours si argentines et claires dans les nuits de Stamboul:
l'arrivee des maraichers, apportant les mannequins de fraises, de
fleurs, de feves, de salades, de toutes ces choses de mai, que viennent
acheter de grand matin, autour des mosquees, les femmes du peuple au
voile blanc. Alors il regarda autour de lui et vit qu'il restait seul et
dernier fumeur sur cette place. Presque toutes les lanternes des petits
cafes s'etaient eteintes. La rosee se deposait sur ses epaules qui se
mouillaient, et un jeune garcon, debout derriere lui, adosse a un arbre,
attendait docilement qu'il eut fini, pour emporter le narguile et fermer
sa porte.

Pres de minuit. Il se leva pour redescendre vers les ponts de la Corne-
d'Or et passer sur l'autre rive ou il demeurait. Plus aucune voiture
bien entendu, a une heure pareille. Avant de sortir du Vieux-Stamboul,
endormi sous la lune, un tres long trajet a faire dans le silence, au
milieu d'une ville de reve, aux maisons absolument muettes et closes, ou
tout etait comme fige maintenant par les rayons d'une grande lumiere
spectrale trop blanche. Il fallait traverser des quartiers ou les
petites rues descendaient, montaient, s'enlacaient comme pour egarer le
passant attarde, qui n'eut trouve personne du reste pour le remettre
dans son chemin; mais Andre en savait par coeur les detours. Il y avait
aussi des places pareilles a des solitudes, autour de mosquees qui
enchevetraient leurs domes et que la lune drapait d'immenses suaires
blancs. Et partout il y avait des cimetieres, fermes par des grilles
antiques aux dessins arabes, avec des veilleuses a petite flamme jaune,
posees ca et la sur des tombes. Parfois des kiosques de marbre jetaient
par leurs fenetres une vague lueur de lampe; mais c'etaient encore des
eclairages pour les morts et il valait mieux ne pas regarder la-dedans:
on n'aurait apercu que des compagnies de hauts catafalques, ronges par
la vetuste et comme poudres de cendre. Sur les paves, des chiens, tous
fauves, dormaient par tribus, roules en boule,--de ces chiens de
Turquie, aussi debonnaires que les musulmans qui les laissent vivre, et
incapables de se facher meme si on leur marche dessus, pour peu qu'ils
comprennent qu'on ne l'a pas fait expres. Aucun bruit, si ce n'est, a de
longs intervalles, le heurt, sur quelque pave sonore, du baton ferre
d'un veilleur. Le Vieux-Stamboul, avec toutes ses sepultures, dormait
dans sa paix religieuse, tel cette nuit qu'il y a trois cents ans.





QUATRIEME PARTIE


XVIII


Apres les ciels changeants du mois de mai, ou le souffle de la Mer Noire
s'obstine a promener encore tant de nuages charges de pluie froide, le
mois de juin avait deploye tout a coup sur la Turquie le bleu profond de
l'Orient meridional. Et l'exode annuel des habitants de Constantinople
vers le Bosphore s'etait accompli. Le long de cette eau, presque tous
les jours remuee par le vent, chaque ambassade avait pris possession de
sa residence d'ete, sur la cote d'Europe; Andre Lhery donc s'etait vu
oblige de suivre le mouvement et de s'installer a Therapia, sorte de
village cosmopolite, defigure par des hotels monstres ou sevissent le
soir des orchestres de cafe-concert; mais il vivait surtout en face, sur
la cote d'Asie restee delicieusement orientale, ombreuse et paisible.

Il retournait souvent aussi a son cher Stamboul, dont il etait separe la
par une petite heure de navigation sur ce Bosphore, peuple de la
multitude des navires et des barques qui sans treve montent ou
descendent.

Au milieu du detroit, entre les deux rives bordees sans fin de maisons
ou de palais, c'est le defile ininterrompu des paquebots, des enormes
vapeurs modernes, ou bien des beaux voiliers d'autrefois cheminant par
troupes des que s'eleve un vent propice; tout ce que produisent et
exportent les pays du Danube, le Sud de la Russie, meme la Perse
lointaine et le Boukhara, s'engouffre dans ce couloir de verdure, avec
le courant d'air perpetuel qui va des steppes du Nord a la Mediterranee.
Plus pres des berges, c'est le va-et-vient des embarcations de toute
forme, yoles, caiques effiles que montent des rameurs brodes d'or,
mouches electriques, grandes barques peinturlurees et dorees ou des
equipes de pecheurs rament debout, etendant leurs longs filets qui
accrochent tout au

*130-131

passage. Et, traversant cette melee de choses en marche, de continuels
et bruyants bateaux a roues, du matin au soir, transportent entre les
Echelles d'Asie et les Echelles d'Europe, les hommes au fez rouge et les
dames au visage cache.

De droite et de gauche, le long de ce Bosphore, vingt kilometres de
maisons, dans les jardins et les arbres, regardent par leurs myriades de
fenetres, ces empressements qui ne cessent jamais sur l'eau verte ou
bleue. Fenetres libres, ou fenetres si grillagees des impenetrables
harems. Maisons de tous les temps et de tous les styles. Du cote
d'Europe, helas! deja quelques villas baroques de Levantins en delire,
facades composites ou meme art nouveau, ecoeurantes a cote des
harmonieuses demeures de la vieille Turquie, mais noyees encore et
negligeables dans la beaute du grand ensemble. Du cote d'Asie, ou
n'habitent guere que des Turcs, dedaigneux des pacotilles nouvelles et
jaloux de silence, on peut sans deception longer de pres la terre, car
il est intact, le charme de passe et d'Orient qui plane encore la
partout. A chaque detour de la rive, a chaque petite baie qui s'ouvre au
pied des collines boisees, on ne voit apparaitre que choses d'autrefois,
grands arbres, recoins d'oriental mystere. Point de chemins pour suivre
le bord de l'eau, chaque maison, d'apres la coutume ancienne, ayant son
petit quai de marbre, separe et ferme, ou les femmes du harem ont le
droit de se tenir, en leger voile, pour regarder a leurs pieds les
gentils flots toujours courants et les fins caiques qui passent, arques
en croissant de lune. De temps a autre, des criques ombreuses, et si
calmes, emplies de barques a longue antenne. De tres saints cimetieres,
dont les steles dorees semblent s'etre mises la bien au bord, pour
regarder elles aussi cheminer tous ces navires, et se mouvoir en cadence
tous ces rameurs. Des mosquees, sous de venerables platanes plusieurs
fois centenaires. Des places de village, ou des filets sechent, pendus
aux ramures qui font voute, et ou des reveurs a turbans sont assis
autour de quelque fontaine de marbre, inalterablement blanche avec
pieuses inscriptions et arabesques d'or.

Quand on descend vers Constantinople, venant de Therapia et de
l'embouchure de la Mer Noire, cette feerie legendaire du Bosphore se
deroule peu a peu en crescendo de magnificence, jusqu'a l'apotheose
finale, qui est au moment ou s'ouvre la Marmara: alors sur la gauche
apparait Scutari d'Asie, et, sur la droite, au-dessus des longs quais de
marbre et des palais du Sultan, le haut profil de Stamboul se leve avec
ses amas de fleches et de coupoles.

Tel etait le decor a changements et a surprises dans lequel Andre Lhery
devait vivre jusqu'a l'automne, et attendre ses amies, les trois petites
ombres noires, qui lui avaient dit: "Nous serons aussi pendant l'ete au
Bosphore", mais qui depuis tant de jours ne donnaient plus signe de vie.
Et comment savoir a present ce qu'elles etaient devenues, n'ayant pas le
mot de passe pour leur vieux palais perdu dans les bois de Macedoine?





XIX

DJENANE A ANDRE

"Bounar-Bachi, pres de Salonique, 20 juin 1904 (a la franque).


Votre amie pensait a vous; mais, pendant des semaines, elle etait trop
bien gardee pour ecrire.

Aujourd'hui, elle voudrait vous conter sa pale petite histoire, son
histoire de mariage; subissez-la, vous qui avez ecoute celles de Zeyneb
et de Melek avec tant de bienveillance, a Stamboul, si vous vous
rappelez, dans la maisonnette de ma bonne nourrice.

Moi, l'inconnu que mon pere m'avait donne pour mari, Andre, n'etait ni
un brutal ni un malade: au contraire, un joli officier blond, aux
manieres elegantes et douces, que j'aurais pu aimer. Si je l'ai execre
d'abord, en tant que maitre impose par la force, je ne garde plus a
present contre lui aucune haine. Mais je n'ai pas su admettre l'amour
comme il l'entendait, lui, un amour qui n'etait que du desir et restait
si indifferent a la possession de mon coeur.

Chez nous, musulmans, vous savez combien, dans une meme maison, hommes
et femmes vivent separes. Cela tend a disparaitre, il est vrai, et je
connais des privilegiees dont l'existence se passe vraiment avec leur
mari. Mais ce n'est point le cas dans les vieilles familles strictement
pratiquantes comme les notres, la, le _harem_ ou nous devons nous tenir,
et le _selamlike_ ou resident les hommes nos maitres, sont des demeures
tout a fait distinctes. J'habitais donc notre grand harem princier, avec
ma belle-mere, deux belles-soeurs et une jeune cousine de Hamdi, nommee
Durdane, celle-ci jolie, d'une blancheur d'albatre, avec des cheveux au
henneh ardent, des yeux glauques, des prunelles comme phosphorescentes
dont on ne rencontrait jamais le regard.

Hamdi etait fils unique, et sa femme fut tres choyee. On m'avait donne
tout un etage du vieil hotel immense; j'avais pour moi seule quatre
luxueux salons a l'ancienne mode turque, ou je m'ennuyais bien; pourtant
ma chambre a coucher etait venue de Paris, ainsi que certain salon Louis
XVI, et mon boudoir ou l'on m'avait permis d'apporter mes livres;--oh!
je me rappelle qu'en les rangeant dans des petites armoires de laque
blanche, je me sentais si angoissee a songer que, la ou ma vie de femme
venait de commencer, elle devrait aussi finir, et qu'elle m'avait deja
donne tout ce que j'en devais attendre!... C'etait donc cela, le
mariage: des caresses et des baisers qui ne cherchaient jamais mon ame,
de longues heures de solitude, d'enfermement, sans interet et sans but,
et puis ces autres heures ou il me fallait jouer un role de poupee,--
ou de moins encore...

J'avais essaye de rendre mon boudoir agreable et de decider Hamdi a y
passer ses heures de liberte. Je lisais les journaux, je causais avec
lui des choses du palais et de l'armee, je tachais de decouvrir ce qui
l'interessait, pour apprendre a en parler. Mais non, cela derangeait ses
idees hereditaires, je le vis bien. "Tout cela, disait-il, etait bon
pour les conversations entre hommes, au selamlike." Il ne me demandait
que d'etre jolie et amoureuse... Il me le demanda tant, qu'il me le
demanda trop...

Une qui devait savoir l'etre, amoureuse, c'etait Durdane! Dans la
famille, on l'admirait pour sa grace,--une grace de jeune panthere qui
faisait ondoyer tous ses mouvements. Elle dansait le soir, jouait du
luth; elle parlait a peine mais souriait toujours, d'un sourire a la
fois prometteur et cruel, qui decouvrait ses petites dents pointues.

Souvent elle entrait chez moi, pour me tenir compagnie, soi-disant. Oh!
le dedain qu'elle affichait alors pour mes livres, mon piano, mes
cahiers et mes lettres! Loin de tout cela elle m'entrainait toujours,
dans l'un des salons a la turque, pour s'etendre sur un divan et fumer
des cigarettes, en jouant avec un eternel miroir. A elle, qui avait ete
mariee et qui etait jeune, je pouvais, croyais-je, dire mes peines. Mais
elle ouvrait ses grands yeux d'eau et eclatait de rire: "De quoi peux-tu
te plaindre? Tu es jeune, jolie, et tu as un mari que tu finis par
aimer!--Non, repondais-je, il n'est pas a moi, puisque je n'ai rien de
sa pensee.--Que t'importe sa pensee? Tu l'as, _lui_, et tu l'as _a toi
seule!_" Elle appuyait sur ces derniers mots, les yeux mauvais.

Un vrai chagrin pour la mere de Hamdi etait que je n'eusse pas d'enfant
au bout d'une annee de mariage; certes, disait-elle, on m'avait jete un
sort. Et je refusais de me laisser conduire aux sources, aux mosquees et
vers les derviches reputes pour conjurer de tels malefices: un enfant,
non, je n'en voulais point. Si par malheur il nous etait ne une petite
fille, comment l'aurais-je elevee? En Orientale, comme Durdane, sans
autre but dans la vie que les chansons et les caresses? Ou bien comme
nous l'avions ete, Zeyneb, Melek et moi-meme, et ainsi la condamner a
cruellement souffrir?

Voyez-vous, Andre, je le sais bien, qu'elle est inevitable, notre
souffrance, que nous sommes l'echelon, nous et sans doutes celles qui
vont immediatement suivre, l'echelon par lequel les musulmanes de
Turquie sont appelees a monter et a s'affranchir. Mais une petite
creature de mon sang, et que j'aurais bercee dans mes bras, la vouer a
ce role sacrifie, je ne m'en sentais pas le courage.

Hamdi, a cette epoque-la, avait l'intention bien arretee de demander un
poste a l'etranger, dans quelque ambassade. "Je t'emmenerai, me
promettait-il, et la-bas tu vivras de la vie des Occidentales, comme la
femme de notre ambassadeur a Vienne, ou comme la princesse Emine en
Suede. "Je pensais donc qu'alors, seuls dans une maison plus petite,
notre existence deviendrait forcement plus intime. Je pensais aussi qu'a
l'etranger il serait content, peut-etre fier, d'avoir une femme
cultivee, au courant de toutes choses.

Et comme je m'y appliquais, a etre au courant! Toutes les grandes revues
francaises, je les lisais, tous les grands journaux, et les romans et
les pieces de theatre. C'est alors, Andre, que j'ai commence a vous
connaitre d'une maniere si profonde. Jeune fille, j'avais deja lu
_Medje_ et quelques-uns de vos livres sur nos pays d'Orient. Je les ai
relus, pendant cette periode de ma vie, et j'ai mieux compris encore
pourquoi nous toutes, les musulmanes, nous vous devons de la
reconnaissance, et pourquoi nous vous aimons plus que tant d'autres.
C'est que nous nous sommes trouvees en intime parente d'ame avec vous
par votre comprehension de l'Islam. Oh! notre Islam fausse, meconnu,
auquel pourtant nous restons si fidelement attachees, car ce n'est pas
lui qui a voulu nos souffrances!... Oh! notre Prophete, ce n'est pas lui
qui nous a condamnees au martyre qu'on nous inflige! Le voile, qu'il
nous donna jadis, etait une protection, non un signe d'esclavage.
Jamais, jamais, il n'a entendu que nous ne fussions que des poupees de
plaisir: le pieux Imam qui nous a instruites dans notre saint livre nous
l'a nettement dit. Vous, dites-le vous-meme, Andre; dites-le pour
l'honneur du Coran et pour la vengeance de celles qui souffrent. Dites-
le, enfin, parce que nous vous aimons...

Apres vos livres d'Orient, il m'a fallu tous les autres. Sur chacune de
leurs pages est tombee une larme... Les auteurs tres lus, en ecrivant,
songent-ils a l'infinie diversite des ames ou s'en ira plonger leur
pensee? Pour les femmes occidentales qui _voient_ le monde, qui y
vivent, les impressions produites par un ecrivain penetrent sans doute
moins avant. Mais pour nous, les eternellement cloitrees, vous tenez le
miroir qui le reflete, ce monde a jamais inconnu; c'est par vous que
nous le voyons. Et c'est a travers vous que nous sentons, que nous
vivons; ne comprenez-vous pas alors que l'ecrivain aime devienne une
partie de nous-memes? Je vous ai suivi partout autour de la terre, et
j'ai des albums pleins de coupures de journaux qui parlaient de vous;
j'en ai entendu dire beaucoup de mal que je n'ai pas cru. Bien avant de
vous avoir rencontre, j'avais exactement pressenti l'homme que vous
deviez etre. Quand je vous ai connu enfin, mais je vous connaissais
deja! Quand vous m'avez donne vos portraits, mais, Andre, je les avais
tous, dormant au fond d'un coffret secret, dans un sachet de satin!...
Et apres cet aveu, vous demanderiez a nous revoir? Non, ces choses se
disent seulement a l'ami _qu'on ne reverra jamais..._

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