Les desenchantees
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Aujourd'hui il y avait confiance, entente et amitie sans nuage, entre
Andre Lhery et les trois petits fantomes de son harem. Elles savaient
beaucoup de lui, par leurs lectures; et, comme, lui, ne savait rien
d'elles, il ecoutait plus qu'il ne parlait. Zeyneb et Melek raconterent
leur decevant mariage, et l'enfermement sans esperance de leur avenir.
Djenane au contraire ne livra encore rien de precis sur elle-meme.
En plus des sympathies confiantes qui les avaient si vite rapproches, il
y avait une surprise qu'ils se faisaient les uns aux autres, celle
d'etre gais. Andre se laissait charmer par cette gaiete de race et de
jeunesse, qui leur etait restee envers et contre tout, et qu'elles
montraient mieux, a present qu'il ne les intimidait plus. Et lui,
qu'elles s'etaient imagine sombre, et qu'on leur avait annonce comme si
hautain et glacial, voici qu'il avait ote tout de suite pour elles ce
masque-la, et qu'il leur apparaissait tres simple, riant volontiers a
propos de tout, reste au fond beaucoup plus jeune que son age, avec meme
une pointe d'enfantillage mystificateur. C'etait la premiere fois qu'il
causait avec des femmes turques _du monde_. Et elles, jamais de leur vie
n'avaient cause avec un homme, quel qu'il fut. Dans ce petit logis, de
vetuste et d'ombre, perdu au coeur du Vieux-Stamboul, environne de
ruines et de sepultures, ils realisaient l'impossible, rien qu'en se
reunissant pour echanger des pensees. Et ils s'etonnaient, etant les uns
pour les autres des elements si nouveaux, ils s'etonnaient de ne pas se
trouver tres dissemblables; mais non, au contraire, en parfaite
communion d'idees et d'impressions, comme des amis s'etant toujours
connus. Elles, tout ce qu'elles savaient de la vie en general, des
choses d'Europe, de l'evolution des esprits par la-bas, elles l'avaient
appris dans la solitude, avec des livres. Et aujourd'hui, causant par
miracle avec un homme d'Occident, et un homme au nom connu, elles se
trouvaient de niveau; et lui, les traitait comme des egales, comme des
intelligences, comme des _ames_, ce qui leur apportait une sorte de
griserie de l'esprit jusque-la, ineprouvee.
Zeyneb etait aujourd'hui celle qui faisait le service de la dinette, sur
la petite table couverte cette fois d'une nappe de satin vert et argent,
et semee de roses naturelles, rouges. Quant a Djenane, elle se tenait de
plus en plus immobile, assise a l'ecart, ne remuant pas un pli de ses
voiles d'elegie; elle causait peut-etre davantage que les deux autres,
et surtout interrogeait avec plus de profondeur; mais ne bougeait pas,
s'etudiait, semblait-il, a rester la plus intangible des trois,
physiquement parlant la plus inexistante. Une fois pourtant, son bras
soulevant le tcharchaf laissa entrevoir une de ses manches de robe, tres
large, tres bouillonnee a la mode de ce printemps-la, et faite en une
gaze de soie jaune citron a pales dessins verts,--deux teintes qui
devaient rester dans les yeux d'Andre comme pieces a conviction pour le
lendemain.
Autour d'eux tout etait plus triste que la semaine passee, car le froid
etait revenu en plein mois de mai; on entendait le vent de la Mer Noire
siffler aux portes comme en hiver; tout Stamboul frissonnait sous un
ciel plein de nuages obscurs; et dans l'humble petit harem grille, on
aurait dit le crepuscule.
Soudain, a la porte exterieure, le frappoir de cuivre, toujours
inquietant, les fit tressaillir.
"C'est elles, dit Melek, tout de suite penchee pour regarder a travers
les grillages de la fenetre. C'est elles! Elles ont pu s'echapper, que
je suis contente!"
Elle descendit en courant pour ouvrir, et bientot remonta precedee de
deux autres dominos noirs, a voile impenetrable, qui semblaient, eux
aussi, elegants et jeunes.
"Monsieur Andre Lhery, presenta Djenane. Deux de mes amies; leurs noms,
ca vous est egal, n'est-ce pas?
--Deux dames-fantomes, tout simplement", ajouterent les arrivantes,
appuyant a dessein sur ce mot dont Andre avait abuse peut-etre dans un
de ses derniers livres.
Et elles lui tendirent des petites mains gantees de blanc. Elles
parlaient du reste francais avec des voix tres douces et une aisance
parfaite, ces deux nouvelles ombres.
*113
"Nos amies nous ont annonce, dit l'une, que vous alliez ecrire un livre
en faveur de la musulmane du XXe siecle, et nous avons voulu vous en
remercier.
--Comment cela s'appellera-t-il? demanda l'autre, en s'asseyant avec
une grace languissante sur l'humble divan decolore.
--Mon Dieu, je n'y ai pas songe encore. C'est un projet si recent, et
pour lequel on m'a un peu force la main, je l'avoue... Nous allons
mettre le titre au concours, si vous voulez bien... Voyons!... Moi, je
proposerais: _Les Desenchantees_.
--"Les Desenchantees", repeta Djenane avec lenteur. On est desenchante
de la vie quand on a vecu; mais nous au contraire qui ne demanderions
qu'a vivre!... Ce n'est pas desenchantees, que nous sommes, c'est
annihilees, sequestrees, etouffees...
--Eh bien! voila, je l'ai trouve, le titre, s'ecria la petite Melek,
qui n'etait pas du tout serieuse aujourd'hui. Que diriez-vous de: "Les
Etouffees"? Et puis, ca peindrait si bien notre" etat d'ame sous les
voiles epais que nous mettons pour vous recevoir, monsieur Lhery! Car
vous n'imaginez pas ce que c'est penible de respirer la-dessous!...
--Justement, j'allais vous demander pourquoi vous les mettiez. En
presence de votre ami, vous ne pourriez pas vous contenter d'etre comme
toutes celles que l'on croise a Stamboul: voilees, oui, mais avec une
certaine transparence laissant deviner quelque chose, le profil,
l'arcade sourciliere, les prunelles parfois. Tandis que, vous, moins que
rien...
--Et, vous savez, cela n'a pas l'air comme il faut du tout, d'etre si
cachees que ca... Regle generale, quand vous rencontrez dans la rue une
mysterieuse a triple voile, vous pouvez dire: Celle-ci va ou elle ne
devrait pas aller. (Exemple, nous, du reste.) Et c'est tellement connu,
que les autres femmes sur son passage sourient et se poussent le coude.
--Voyons, Melek, reprocha doucement Djenane, ne fais pas des potins
comme une petite Perote... "Les desenchantees", oui, la consonance
serait joli mais le sens un peu a cote...
--Voici comment je l'entendais. Rappelez-vous les belles legendes du
vieux temps, la Walkyrie qui dormait dans son burg souterrain; la
princesse-au-bois-dormant, qui dormait dans son chateau au milieu de la
foret. Mais, helas! on brisa l'enchantement et elles s'eveillerent. Eh
bien! vous, les musulmanes, vous dormiez depuis des siecles d'un si
tranquille sommeil, gardees par les traditions et les dogmes!... Mais
soudain le mauvais enchanteur qui est le souffle d'Occident, a passe sur
vous et rompu le charme, et toutes en meme temps vous vous eveillez;
vous vous eveillez au mal de vivre, a la souffrance de savoir..."
Djenane cependant ne se rendait qu'a moitie. Visiblement, elle avait un
titre a elle, mais ne voulait pas le dire encore.
Les nouvelles venues etaient aussi des revoltees, et a outrance. On
s'occupait beaucoup a Constantinople, ce printemps-la, d'une jeune femme
du monde, qui s'etait evadee vers Paris; l'aventure tournait les tetes,
dans les harems, et ces deux petites dames-fantomes en revaient
dangereusement.
"Vous, leur disait Djenane, peut-etre trouveriez-vous le bonheur la-bas,
parce que vous avez dans le sang des heredites occidentales. (Leur
aieule, monsieur Lhery, etait une Francaise qui vint a Constantinople,
epousa un Turc et embrasse l'Islam.) Mais moi, mais Zeyneb, mais Melek,
quitter notre Turquie! Non, pour nous trois, c'est un moyen de
delivrance a ecarter. De pires humiliations encore, s'il le faut, un
pire esclavage. Mais mourir ici, et dormir a Eyoub!...
--Et comme vous avez raison!" conclut Andre.
Elles disaient toujours qu'elles allaient s'absenter, partir pour un
temps. Etait-ce vrai? Mais Andre, en les quittant cette fois, emportait
la certitude de les revoir: il les tenait a present par ce livre, et
peut-etre par quelque chose de plus aussi, par un lien d'ordre encore
indefinissable, mais deja resistant et doux, qui commencait de se former
surtout entre Djenane et lui.
Melek, qui s'etait instituee l'etonnant petit portier de cette maison a
surprise, fut chargee de le reconduire. Et, pendant le court tete-a-tete
avec elle, dans l'obscur couloir delabre, il lui reprocha vertement la
mystification des photos sans visage. Elle ne repondit rien, continue de
le suivre jusqu'au milieu du vieil escalier sombre, pour surveiller de
la s'il trouverait bien la maniere de faire jouer les verrous et la
serrure de la porte exterieure.
Et, quand il se retourna sur le seuil pour lui envoyer son adieu, il la
vit la-haut qui lui souriait de toutes ses jolies dents blanches, qui
lui souriait de son petit nez en l'air, moqueur sans mechancete, et de
ses beaux grands yeux gris, et de tout son delicieux petit visage de
vingt ans. A deux mains, elle tenait releve son voile jusqu'aux boucles
d'or roux qui lui encadraient le front. Et son sourire disait: "Eh bien!
oui, la, c'est moi, Melek, votre petite amie Melek, que je vous
presente! Moi d'ailleurs, ce n'est pas comme si c'etaient les autres.
Djenane par exemple; moi, ca n'a aucune importance. Bonjour, Andre
Lhery, bonjour!"
Ce fut le temps d'un eclair, et le voile noir retomba. Andre lui cria
doucement merci,--en turc, car il etait deja presque dehors,
s'engageant dans l'impasse funebre.
Dehors on avait froid, sous ces nuages epais et ce vent de Russie. La
tombee du jour se faisait lugubre comme en decembre. C'etait par ces
temps que Stamboul, d'une facon plus poignante, lui rappelait sa
jeunesse, car le court enivrement de son sejour a Eyoub, autrefois,
avait eu l'hiver pour cadre. Quand il traversa la place deserte, devant
la grande mosquee de Sultan-Selim, il se souvint tout a coup, avec une
nettete cruelle, de l'avoir traversee, a cette meme heure et dans cette
meme solitude, par un pareil vent du Nord, un soir gris d'il y avait
vingt-cinq ans. Alors ce fut l'image de la chere petite morte qui vint
tout a coup balayer entierement celle de Djenane.
XV
Le lendemain, il passait par hasard a pied dans la grand-rue de Pera, en
compagnie d'aimables gens de son ambassade, qui s'y etaient fourvoyes
aussi, les Saint-Enogat, avec lesquels il commencait de se lier
beaucoup. Un coupe noir vint a les croiser, dans lequel il apercut
distraitement la forme d'une Turque en tcharchaf; madame de Saint-Enogat
fit un salut discret a la dame voilee, qui aussitot ferma un peu
nerveusement le store de sa voiture, et, dans ce mouvement brusque,
Andre apercut, sous le tcharchaf, une manche en une soie couleur citron
a dessins verts qu'il etait sur d'avoir vue la veille.
"Quoi, vous saluez une dame turque dans la rue? dit-il.
--Bien incorrect, en effet, ce que je viens de faire, surtout etant
avec vous et mon mari.
--Et qui est-ce?...
--Djenane Tewfik-Pacha, une des fleurs d'elegance de la jeune Turquie.
--Ah!... Jolie?
--Plus que jolie. Ravissante.
--Et riche, a en juger par l'equipage?
--On dit qu'elle possede en Asie la valeur d'une province. Justement,
une de vos admiratrices, cher maitre.--(Elle appuyait narquoisement
sur le "cher maitre", sachant que ce titre l'horripilait.)--La semaine
derniere, a la Legation de ***, on avait licencie pour l'apres-midi tous
les domestiques males, vous vous rappelez, afin de donner un the sans
hommes, ou des Turques pourraient venir... Elle etait venue... Et une
femme vous bechait, mais vous bechait...
--Vous?
--Oh! Dieu, non: ca ne m'amuse que quand vous etes la... C'etait la
comtesse d'A... Eh bien! madame Tewfik-Pacha a pris votre defense, mais
avec un elan... Je trouve d'ailleurs qu'elle a l'air de bien vous
interesser?
--Moi! Oh! comment voulez-vous? Une femme turque, vous savez bien que,
pour nous, ca n'existe pas! Non, mais j'ai remarque ce coupe, tres comme
il faut, que je rencontre souvent...
--Souvent? Eh bien! vous avez de la chance: elle ne sort jamais.
--Mais si, mais si! Et generalement je vois deux autres femmes, de
tournure jeune, avec elle.
--Ah! peut-etre ses cousines, les petites Mehmed-Bey, les filles de
l'ancien ministre.
--Et comment s'appellent-elles, ces petites Mehmed-Bey?
--L'ainee, Zeyneb... L'autre... Melek, je crois."
Madame de Saint-Enogat avait sans doute flaire quelque chose; mais,
beaucoup trop gentille et trop sure pour etre dangereuse.
XVI
Elles avaient bien quitte Constantinople, car Andre Lhery, quelques
jours apres, recut de Djenane cette lettre, qui portait le timbre de
Salonique:
"Le 18 mai.
Notre ami, vous qui tant aimez les roses, que n'etes-vous avec nous!
Vous qui sentez l'Orient et l'aimez comme nul autre Occidental, oh! que
ne pouvez-vous penetrer dans le palais du vieux temps ou nous voici
installees pour quelques semaines, derriere de hauts murs sombres et
tapisses de fleurs!
Nous sommes chez une de mes aieules, tres loin de la ville, en pleine
campagne. Autour de nous tout est vieux: etres et choses. Il n'y a ici
que nous de jeunes, avec les fleurs du printemps et nos trois petites
esclaves circassiennes, qui trouvent leur sort heureux et ne comprennent
pas nos plaintes.
Depuis cinq ans que nous n'etions pas venues, nous l'avions oubliee,
cette vie d'ici, aupres de laquelle notre vie de Stamboul paraitrait
presque facile et libre. Rejetees brusquement dans ce milieu, dont toute
une generation nous separe, nous nous y sentons comme des etrangeres. On
nous aime, et en meme temps on hait en nous notre ame nouvelle. Par
deference, par desir de paix, nous cherchons bien a nous soumettre a des
formes, a faconner notre apparence sur des modes et des attitudes
d'antan. Mais cela ne suffit pas, on la sent tout de meme, la-dessous,
cette ame nee d'hier, qui s'echappe, qui palpite et vibre, et on ne lui
pardonne point de s'etre affranchie, ni meme d'exister.
Pourtant, de combien d'efforts, de sacrifices et de douleurs ne l'avons-
nous pas paye, cet affranchissement-la? Mais vous n'avez pas du
connaitre ces luttes, vous, l'Occidental; votre ame, a vous, de tout
temps sans doute a pu se developper a l'aise, dans l'atmosphere qui lui
convenait. Vous ne pouvez pas comprendre...
Oh! notre ami, combien ici nous vous paraitrions a la fois incoherentes
et harmonieuses! Si vous pouviez vous voir, au fond de ces vieux jardins
d'ou je vous ecris, sous ce kiosque de bois ajoure, melange de faience,
ou de l'eau chante dans un bassin de marbre; tout autour, ce sont des
divans a la mode ancienne, recouverts d'une soie rose, fanee, ou
scintillent encore quelques fils d'argent. Et dehors, c'est une
profusion, une folie de ces roses pales qui fleurissent par touffes et
qu'on appelle chez vous des bouquets de mariee. Vos amies ne portent
plus ni toilettes europeennes, ni modernes tcharchafs; elles ont repris
le costume de leur mere-grand. Car, Andre, nous avons fouille dans de
vieux coffres pour en exhumer des parures qui firent les beaux jours du
harem imperial au temps d'Abd-ul-Medjib. (La dame du palais qui les
porta etait notre bisaieule.) Vous connaissez ces robes? Elles ont de
longues traines, et des pans qui traineraient aussi, mais que l'on
releve et croise pour marcher. Les notres furent roses, vertes, jaunes:
teintes qui sont devenues mortes comme celles des fleurs que l'on
conserve entre les feuillets d'un livre; teintes qui semblent n'etre
plus que des reflets sur le point de s'en aller.
C'est dans ces robes-la, impregnees de souvenirs, et c'est sous ce
kiosque au bord de l'eau que nous avons lu votre dernier livre: "Le pays
de Kaboul",--le _notre_, l'exemplaire que vous-meme nous avez donne.
L'artiste que vous etes n'aurait pu rever pour cette lecture un cadre
plus a souhait. Les roses innombrables, qui retombaient de partout, nous
faisaient aux fenetres d'epais rideaux, et le printemps de cette
province meridionale nous grisait de tiedeurs... Maintenant donc nous
avons _vu_ Kaboul.
Mais c'est egal, ami, j'aime moins ce livre que ses aines: il n'y a pas
assez de _vous_ la-dedans. Je n'ai pas pleure, comme en lisant tant
d'autres choses que vous avez ecrites, qui ne sont pas tristes toujours,
mais qui m'emeuvent et m'angoissent quand meme. Oh! n'ecrivez plus
seulement avec votre esprit! Vous ne voulez plus, je crois, vous mettre
en scene... Qu'importe ce que des gens peuvent en dire? Oh! ecrivez
encore avec votre coeur, est-il donc si lasse et impassible a present,
qu'on ne le sente plus battre dans vos livres comme autrefois?...
Voici le soir qui vient, et l'heure est si belle, dans ces jardins de
grand silence, ou maintenant les fleurs memes ont l'air d'etre pensives
et de se souvenir. On resterait la sans fin, a ecouter la voix du petit
filet d'eau dans la vasque de marbre, encore que sa chanson ne soit
point variee et ne dise que la monotonie des jours. Ce lieu, helas!
pourrait si bien etre un paradis! On sent qu'en soi, comme autour de
soi, tout pourrait etre si beau! Que vie et bonheur pourraient n'etre
qu'une seule et meme chose, _avec la liberte!_
Nous allons rentrer au palais; il faut, ami, vous dire adieu. Voici
venir un grand negre qui nous cherche, car il se fait tard... et les
esclaves ont commence a chanter et a jouer du luth pour amuser les
vieilles dames. On nous obligera tout a l'heure a danser et on nous
defendra de parler francais, ce qui n'empechera pas chacune de nous de
s'endormir avec un de vos livres sous son oreiller.
Adieu, notre ami; pensez-vous parfois a vos trois petites ombres sans
visage?
DJENANE."
XVII
Dans le cimetiere, la-bas, devant les murailles de Stamboul, la
refection de l'humble tombe etait achevee, grace a des complicites
d'amis turcs. Et Andre Lhery, qui n'avait pas ose se montrer dans ces
parages tant que travaillaient les marbriers, allait aujourd'hui, le 30
du beau mois de mai, faire sa premiere visite a la petite morte sous ses
dalles neuves.
En arrivant dans le bois funeraire, il apercut de loin la tombe
clandestinement reparee, qui avait un eclat de chose neuve, au milieu de
toute la vetuste grise d'alentour. Les deux petites steles de marbre,
celle que l'on met a la tete et celle que l'on met aux pieds, se
tenaient bien droites et blanches parmi toutes les autres du voisinage,
rongees de lichen, qui se penchaient ou qui etaient tout a fait tombees.
On avait aussi renouvele la peinture bleue, entre les lettres en relief
de l'inscription, qui brillaient maintenant d'or vif,--ces lettres qui
disaient, apres une courte poesie sur la mort: "_Priez pour l'ame de
Nedjibe, fille de Ali-Djianghir, morte le 18 Moharrem 1297_." On ne
voyait deja plus bien que des ouvriers avaient du travailler la
recemment, car, autour de l'epaisse dalle servant de base, les menthes,
les serpolets, toute la petite vegetation odorante des terrains pierreux
s'etait hatee de pousser, au soleil de mai. Quant aux grands cypres, eux
qui ont vu couler des regnes de kahlifes et des siecles, ils etaient
tels absolument qu'Andre les avait toujours connus, et sans doute tels
que cent ans plus tot, avec leurs memes attitudes, les memes gestes
petrifies de leurs branches couleur d'ossements secs, qu'ils tendent
vers le ciel comme de longs bras de morts. Et les antiques murailles de
Stamboul deployaient a perte de vue leur ligne de bastions et de
creneaux brises, dans cette solitude toujours pareille, peut-etre plus
que jamais delaissee.
Il faisait limpidement beau. La terre et les cypres sentaient bon; la
resignation de ces cimetieres sans fin etait aujourd'hui attirante,
douce et persuasive, on avait envie de s'attarder la, on souhaitait
partager un peu la paix de tous ces dormeurs, au grand repos sous les
serpolets et les menthes.
Andre s'en alla rasserene et presque heureux, pour avoir enfin pu
remplir ce pieux devoir, tellement difficile, qui avait ete depuis
longtemps la preoccupation de ses nuits; pendant des annees, au cours de
ses voyages et des agitations de son existence errante, meme au bout du
monde, il avait tant de fois dans ses insomnies songe a cela, qui
ressemblait aux besognes infaisables des mauvais reves: au milieu d'un
saint cimetiere de Stamboul, relever ces humbles marbres qui se
desagregeaient... Aujourd'hui donc, c'etait chose accomplie. Et puis
elle lui semblait tout a fait sienne, la chere petite tombe, a present
qu'elle etait remise debout par sa volonte, et que c'etait lui qui
l'avait fait consolider pour durer.
Comme il se sentait l'ame tres turque, par ce beau soir de limpidite
tiede, ou bientot la pleine lune allait rayonner toute bleue sur la
Marmara, il revint a Stamboul quand la nuit fut tombee et monta au coeur
meme des quartiers musulmans, pour aller s'asseoir dehors, sur
l'esplanade qui lui etait redevenue familiere, devant la mosquee de
Sultan-Fatih. Il voulait songer la, dans la fraicheur pure du soir et
dans la delicieuse paix orientale, en fumant des narguiles, avec
beaucoup de magnificence mourante autour de soi, beaucoup de
delabrement, de silence religieux et de priere.
Sur cette place, quand il arriva, tous les petits cafes d'alentour
avaient allume leurs modestes lampes; des lanternes pendues aux arbres,
--des vieilles lanternes a l'huile,--eclairaient aussi, discretement;
et partout, sur les banquettes ou sur les escabeaux, les reveurs a
turban fumaient, en causant peu et a voix basse; on entendait le petit
bruissement special de leurs narguiles, qui etaient la par centaines:
l'eau qui s'agite dans la carafe, a l'aspiration longue et profonde du
fumeur. On lui apporta le sien, avec des petites braises vives sur les
feuilles du tabac persan, et bientot commenca pour lui, comme pour tous
ces autres qui l'environnaient, une demi-griserie tres douce,
inoffensive et favorable aux pensees. Sous ces arbres, ou s'accrochaient
les petites lanternes a peine eclairantes, il etait assis juste en face
de la mosquee, dont le separait la largeur de l'esplanade. Vide et tres
en penombre, cette place, ou des dalles dejetees alternaient avec de la
terre et des trous; haute, grande, imposante, cette muraille de mosquee,
qui en occupait tout le fond, et severe comme un rempart, avec une seule
ouverture: l'ogive d'au moins trente pieds donnant acces dans la sainte
cour. Ensuite, de droite et de gauche, dans les lointains, c'etait de la
nuit confuse, du noir,--des arbres peut-etre, de vagues cypres
indiquant une region pour les morts,--de l'obscurite plus etrange
qu'ailleurs, de la paix et du mystere d'Islam. La lune qui, depuis une
heure ou deux, s'etait levee de derriere les montagnes d'Asie,
commencait de poindre au-dessus de cette facade de Sultan-Fatih;
lentement elle se degageait, montait toute ronde, toute en argent
bleuatre, et si libre, si aerienne, au-dessus de cette massive chose
terrestre; donnant si bien l'impression de son recul infini et de son
isolement dans l'espace!... La clarte bleue gagnait de plus en plus
partout; elle inondait peu a peu les sages et pieux fumeurs, tandis que
la place deserte demeurait dans l'ombre des grands murs sacres. En meme
temps, cette lueur lunaire impregnait une fraiche brume de soir, exhalee
par la Marmara, qu'on n'avait pas remarquee plus tot, tant elle etait
diaphane, mais qui devenait aussi du bleuatre clair enveloppant tout, et
qui donnait l'aspect vaporeux a cette muraille de mosquee, si lourde
tout a l'heure. Et les deux minarets plantes dans le ciel semblaient
transparents, permeables aux rayons de lune, donnaient le vertige a
regarder, dans ce brouillard de lumiere bleue, tant ils etaient
agrandis, inconsistants et legers...
A cette meme heure, il existait de l'autre cote de la Corne-d'Or,--en
realite pas tres loin d'ici, mais a une distance qui pourtant semblait
incommensurable,--il existait une ville dite europeenne et appelee
Pera, qui commencait sa vie nocturne. La, des Levantins de toute race
(et quelques jeunes Turcs aussi, helas!) se croyant parvenus a un
enviable degre de civilisation, a cause de leurs habits parisiens (ou a
peu pres), s'empilaient dans des brasseries, des "beuglants" ineptes, ou
autour des tables de poker, dans les cercles de la haute elegance
Perote... Quels pauvres petits etres il y a par le monde!...
Pauvres etres, ceux-la, agites, desequilibres, vides et mesquins,
maintenant sans reve et sans esperance! Tres pauvres etres, aupres de
ces simples et de ces sages d'ici, qui attendent que le muezzin chante
la-haut dans l'air, pour aller pleins de confiance s'agenouiller devant
l'inconnaissable Allah, et qui plus tard, l'ame rassuree, mourront comme
on part pour un beau voyage!...
Les voici qui entonnent le chant d'appel, les voix attendues par eux.
Des personnages qui habitent le sommet de ces fleches perdues dans la
vapeur lumineuse du ciel; des hotes de l'air, qui doivent en ce moment
voisiner avec la Lune, vocalisent tout a coup comme des oiseaux, dans
une sorte d'extase vibrante qui les possede. Il a fallu choisir des
hommes au gosier rare, pour se faire entendre du haut de si prodigieux
minarets; on ne perd pas un son; rien de ce qu'ils disent en chantant ne
manque de descendre sur nous, precis, limpide et facile...
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