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Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

Les desenchantees

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Walter Debeuf




Les Desenchantees

par Pierre Loti.


LES DESENCHANTEES

Roman des harems Turcs contemporains.


_A la chere et veneree et angoissante memoire de_

LEYLA-AZIZE-AICHE Hanum,

fille de Mehmed Bey J... Z... et de Esma Hanum D..., nee le 16 Rebi-ul-
ahir 1297 a T... (Asie-Mineure), morte le 28 Chebal 1323 (17 decembre
1905) a Ch... Z... (Stamboul).

Pierre Loti.




AVANT PROPOS


C'est une histoire entierement imaginee. On perdrait sa peine en voulant
donner a Djenane, a Zeyneb, a Melek ou a Andre, des noms veritables, car
ils n'ont jamais existe.

Il n'y a de vrai que la haute culture intellectuelle repandue
aujourd'hui dans les harems de Turquie, et la souffrance qui en resulte.

Cette souffrance-la, apparue peut-etre d'une maniere plus frappante a
mes yeux d'etranger, mes chers amis les Turcs s'en inquietent deja et
voudraient l'adoucir.

Le remede, je n'ai, bien entendu, aucune pretention a l'avoir decouvert,
quand de profonds penseurs, la-bas, le cherchent encore. Mais, comme
eux, je suis convaincu qu'il existe et se trouvera, car le merveilleux
prophete de l'Islam, qui fut avant tout un etre de lumiere et de
charite, ne peut pas vouloir que des regles edictees par lui jadis,
deviennent, avec l'inevitable evolution du temps, des motifs de
souffrir.

Pierre Loti.





PREMIERE PARTIE


I


Andre Lhery, romancier connu, depouillait avec lassitude son courrier,
un pale matin de printemps, au bord de la mer de Biscaye, dans la
maisonnette ou sa derniere fantaisie le tenait a peu pres fixe depuis le
precedent hiver.

"Beaucoup de lettres, ce matin-la, soupirait-il, trop de lettres."

Il est vrai, les jours ou le facteur lui en donnait moins, il n'etait
pas content non plus, se croyant tout a coup isole dans la vie. Lettres
de femmes, pour la plupart, les unes signees, les autres non, apportant
a l'ecrivain l'encens des gentilles adorations intellectuelles. Presque
toutes commencaient ainsi: "Vous allez etre bien etonne, monsieur, en
voyant l'ecriture d'une femme que vous ne connaissez point." Andre
souriait de ce debut: etonne, ah! non, depuis longtemps il avait cesse
de l'etre. Ensuite chaque nouvelle correspondance, qui se croyait
generalement la seule au monde assez audacieuse pour une telle demarche,
ne manquait jamais de dire: "Mon ame est une petite soeur de la votre;
_personne, je puis vous le certifier, ne vous a jamais compris comme
moi_." Ici, Andre ne souriait pas, malgre le manque d'imprevu d'une
pareille affirmation; il etait touche, au contraire. Et, du reste, la
conscience qu'il prenait de son empire sur tant de creatures, eparses et
a jamais lointaines, la conscience de sa part de responsabilite dans
leur evolution, le rendait souvent songeur.

Et puis, il y en avait, parmi ces lettres, de si spontanees, si
confiantes, veritables cris d'appel, lances comme vers un grand frere
qui ne peut manquer d'entendre et de compatir! Celles-la, Andre Lhery
les mettait de cote, apres avoir jete au panier les pretentieuses et les
banales; il les gardait avec la ferme intention d'y repondre. Mais, le
plus souvent, helas! le temps manquait, et les pauvres lettres
s'entassaient, pour etre noyees bientot sous le flot des suivantes et
finir dans l'oubli.

Le courrier de ce matin en contenait une timbree de Turquie, avec un
cachet de la poste ou se lisait, net et clair, ce nom toujours troublant
pour Andre: Stamboul.

Stamboul! Dans ce seul mot, quel sortilege evocateur!... Avant de
dechirer l'enveloppe de celle-ci, qui pouvait fort bien etre tout a fait
quelconque, Andre s'arreta, traverse soudain par ce frisson, toujours le
meme et d'ordre essentiellement inexprimable, qu'il avait eprouve chaque
fois que Stamboul s'evoquait a l'improviste au fond de sa memoire, apres
des jours d'oubli. Et, comme deja si souvent en reve, une silhouette de
ville s'esquissa devant ses yeux qui avaient vu toute la terre, qui
avaient contemple l'infinie diversite du monde: la ville des minarets et
des domes, la majestueuse et l'unique, l'incomparable encore dans sa
decrepitude sans retour, profilee hautement sur le ciel, avec le cercle
bleu de la Marmara fermant l'horizon....

Une quinzaine d'annees auparavant, il avait compte, parmi ses
correspondantes inconnues, quelques belles desoeuvrees des harems turcs;
les unes lui en voulaient, les autres l'aimaient avec remords pour avoir
conte dans un livre de prime jeunesse son aventure avec une de leurs
humbles soeurs, elles lui envoyaient clandestinement des pages intimes
en un francais incorrect, mais souvent adorable; ensuite, apres
l'echange de quelques lettres, elles se taisaient et retombaient dans
l'inviolable mystere, confuses a la reflexion de ce qu'elles venaient
d'oser comme si c'eut ete peche mortel.

Il dechira enfin l'enveloppe timbree du cher _la-bas_,--et le contenu
d'abord lui fit hausser les epaules: ah! non, cette dame-la s'amusait de
lui, par exemple! Son langage etait trop moderne, son francais trop pur
et trop facile. Elle avait beau citer le Coran, se faire appeler Zahide
Hanum, et demander reponse poste restante avec des precautions de Peau
Rouge en maraude, ce devait etre quelque voyageuse de passage a
Constantinople, ou la femme d'un attache d'ambassade, qui sait? ou, a la
rigueur, une Levantine eduquee a Paris?

La lettre cependant avait un charme qui fut le plus fort, car Andre,
presque malgre lui, repondit sur l'heure. Du reste, il fallait bien
temoigner de sa connaissance du monde musulman et dire, avec courtoisie
toutefois: "Vous, une dame turque! Non, vous savez, je ne m'y prends
pas!..."

Incontestable, malgre l'invraisemblance, etait le charme de cette
lettre... Jusqu'au lendemain, ou, bien entendu, il cessa d'y penser,
Andre eut le vague sentiment que quelque chose commencait dans sa vie,
quelque chose qui aurait une suite, une suite de douceur, de danger et
de tristesse.

Et puis aussi, c'etait comme un appel de la Turquie a l'homme qui
l'avait tant aimee jadis, mais qui n'y revenait plus. La mer de Biscaye,
ce jour-la, ce jour d'avril indecis, dans la lumiere encore hivernale,
se revela tout a coup d'une melancolie intolerable a ses yeux, mer
palement verte avec les grandes volutes de sa houle presque eternelle,
ouverture beante sur des immensites trop infinies qui attirent et qui
inquietent. Combien la Marmara, revue en souvenir, etait plus douce,
plus apaisante et endormeuse, avec ce mystere d'Islam tout autour sur
ses rives! Le pays Basque, dont il avait ete parfois epris, ne lui
paraissait plus valoir la peine de s'y arreter; l'esprit du vieux temps
qui, jadis, lui avait semble vivre encore dans les campagnes
pyreneennes, dans les antiques villages d'alentour,--meme jusque
devant ses fenetres, la, dans cette vieille cite de Fontarabie, malgre
l'invasion des villas imbeciles,--le vieil esprit basque, non,
aujourd'hui il ne le retrouvait plus. Oh! la-bas a Stamboul, combien
davantage il y avait de passe et d'ancien reve humain, persistant a
l'ombre des hautes mosquees, des cimetieres ou les veilleuses a petite
flamme jaune s'allument le soir par milliers pour les ames des morts.
Oh! ces deux rives qui se regardent, l'Europe et l'Asie, se montrant
l'une a l'autre des minarets et des palais tout le long du Bosphore,
avec de continuels changements d'aspect, aux jeux de la lumiere
orientale! Aupres de la feerie du Levant, quoi de plus morne et de plus
apre que ce golfe de Gascogne! Comment donc y demeurait-il au lieu
d'etre la-bas? Quelle inconsequence de perdre ici les jours comptes de
la vie, quand la-bas etait le pays des enchantements legers, des
griseries tristes et exquises par quoi la fuite du temps est oubliee!...

Mais c'etait ici, au bord de ce golfe incolore, battu par les rafales et
les ondees de l'Ocean, que ses yeux s'etaient ouverts au spectacle du
monde, ici que _la conscience lui avait ete donnee_ pour quelques
saisons furtives; donc, les choses d'_ici_, il les aimait desesperement
quand meme, et il savait bien qu'elles lui manquaient lorsqu'il etait
ailleurs.

Alors, ce matin d'avril, Andre Lhery sentit une fois de plus
l'irremediable souffrance de s'etre eparpille chez tous les peuples,
d'avoir ete un nomade sur toute la terre, s'attachant ca et la par le
coeur. Mon Dieu, pourquoi fallait-il qu'il eut maintenant deux patries:
la sienne propre, et puis l'autre, sa patrie d'Orient?...





II


Un soleil d'avril, du meme avril, mais de la semaine suivante, arrivant
tamise de stores et de mousselines, dans la chambre d'une jeune fille
endormie. Un soleil de matin, apportant, meme a travers des rideaux, des
persiennes, des grillages, cette joie ephemere et cette tromperie
eternelle des renouveaux terrestres, a quoi se laissent toujours
prendre, depuis le commencement du monde, les ames compliquees ou
simples des creatures, ames des hommes, ames des betes, petites ames des
oiseaux chanteurs.

Au-dehors, on entendait le tapage des hirondelles recemment arrivees et
les coups sourds d'un tambourin frappe au rythme oriental. De temps a
autre, des beuglements comme pousses par de monstrueuses betes
s'elevaient aussi dans l'air: voix des paquebots empresses, cris des
sirenes a vapeur, temoignant qu'un port devait etre la, un grand port
affole de mouvement; mais ces appels des navires, on les sentait venir
de tres loin et d'_en bas_, ce qui donnait la notion d'etre dans une
zone de tranquillite, sur quelque colline au-dessus de la mer.

Elegante et blanche, la chambre ou penetrait ce soleil et ou dormait
cette jeune fille; tres moderne, meublee avec la fausse naivete et le
semblant d'archaisme qui representaient encore cette annee-la (l'annee
1901) l'un des derniers raffinements de nos decadences, et qui
s'appelait "l'art nouveau". Dans un lit laque de blanc,--ou de vagues
fleurs avaient ete esquissees, avec un melange de gaucherie primitive et
de preciosite japonaise, par quelque decorateur en vogue de Londres ou
de Paris,--la jeune fille dormait toujours: au milieu d'un desordre de
cheveux blonds, tout petit visage, d'un ovale exquis, d'un ovale
tellement pur qu'on eut dit une statuette en cire, un peu
invraisemblable pour etre trop jolie; tout petit nez aux ailes presque
trop delicates, imperceptiblement courbe en bec de faucon; grands yeux
de madone et tres longs sourcils inclines vers les tempes comme ceux de
la Vierge des Douleurs. Un exces de dentelles peut-etre aux draps et aux
oreillers, un exces de bagues etincelantes aux mains delicates,
abandonnees sur la couverture de satin, trop de richesse, eut-on dit
chez nous, pour une enfant de cet age; a part cela, tout repondait bien,
autour d'elle, aux plus recentes conceptions de notre luxe occidental.
Cependant il y avait aux fenetres ces barreaux de fer, et puis ces
quadrillages de bois,--choses scellees, faites pour ne jamais
s'ouvrir,--qui jetaient sur cette elegance claire un malaise, presque
une angoisse de prison.

Avec ce soleil si rayonnant et ce delire joyeux des hirondelles au-
dehors, la jeune fille dormait bien tard, du sommeil lourd ou l'on verse
tout a coup sur la fin des nuits d'insomnie, et ses yeux avaient un
cerne, comme si elle avait beaucoup pleure hier.

Sur un petit bureau laque de blanc, une bougie oubliee brulait encore,
parmi des feuillets manuscrits, des lettres toutes pretes dans des
enveloppes aux monogrammes dores. Il y avait la aussi du papier a
musique sur lequel des notes avaient ete griffonnees, comme dans la
fievre de composer. Et quelques livres trainaient parmi de freles
bibelots de Saxe: le dernier de la comtesse de Noailles, voisinant avec
des poesies de Baudelaire et de Verlaine, la philosophie de Kant et
celle de Nietzsche... Sans doute, une mere n'etait point dans cette
maison pour veiller aux lectures, moderer le surchauffage de ce jeune
cerveau.

Et, bien etrange dans cette chambre ou n'importe quelle petite
Parisienne tres gatee se fut trouvee a l'aise, bien inattendue au-dessus
de ce lit laque de blanc, une inscription en caracteres arabes
s'etalait, a la place meme ou chez nous on attacherait peut-etre encore
le crucifix: une inscription brodee de fils d'or sur du velours vert-
emir, un passage du livre de Mahomet, aux lettres enroulees avec un art
ancien et precieux.

Des chansons plus eperdues que commencaient ensemble deux hirondelles,
effrontement posees au rebord meme de la fenetre, firent coup a coup
s'entrouvir de grands yeux, dans le si petit visage, si petit et si
jeune de contours; des yeux aux larges prunelles d'un brun vert, qui,
d'abord indecises et effarees, semblaient demander grace a la vie,
supplier la _realite_ de chasser au plus tot quelque intolerable songe.

Mais la realite sans doute ne restait que trop d'accord avec le mauvais
reve, car le regard se faisait de plus en plus sombre, a mesure que
revenaient la pensee et le souvenir; et il s'abaissa meme tout a fait,
comme soumis sans espoir a l'ineluctable, lorsqu'il eut rencontre des
objets qui probablement etaient des pieces a conviction: dans un ecrin
ouvert, un diademe jetant ses feux, et, posee sur des chaises, une robe
de soie blanche, robe de mariee, avec des fleurs d'oranger jusqu'au bas
de sa longue traine...

En coup de vent, sans frapper, survint une personne maigre, aux yeux
ardents et decus. Robe noire, grand chapeau noir, d'une simplicite
distinguee, severe avec pourtant un rien d'extravagance, presque une
vieille fille, mais cependant pas encore; quelque institutrice, cela se
devinait, tres diplomee, et de bonne famille pauvre.

"Je l'ai!... Nous l'avons, chere petite!..." dit-elle en francais,
montrant avec un geste de pueril triomphe une lettre non ouverte,
qu'elle venait de prendre a la poste restante.

Et la petite princesse couchee repondit dans la meme langue, sans le
moindre accent etranger:

"Non, vrai?

--Mais oui, vrai!... De qui voulez-vous que ce soit, enfant, sinon de
_lui_?... Y a-t-il ou n'y a-t-il pas _Zahide Hanum_ sur cette
enveloppe?... Eh bien!... Ah! si vous avez donne le mot de passe a
d'autres, c'est different...

--Ca, vous savez que non!...

--Eh bien! alors..."

La jeune fille s'etait redressee, les yeux a present tres ouverts, une
lueur rose sur les joues,--comme une enfant qui aurait eu un gros
chagrin, mais a qui on viendrait de donner un jouet si extraordinaire
que, pour une minute, tout s'oublie. Le jouet, c'etait la lettre; elle
la retournait dans ses mains, avide de la toucher, mais effrayee en meme
temps, comme si rien que cela fut un leger crime. Et puis, prete a
dechirer l'enveloppe, elle s'arreta pour supplier, avec calinerie:

"Bonne mademoiselle, mignonne mademoiselle, ne vous fachez pas de ma
fantaisie: je voudrais etre toute seule pour la lire.

--Decidement, en fait de drole de petite creature, il n'y a pas plus
drole que vous, ma cherie!... Mais vous me la laisserez voir apres, tout
de meme? C'est le moins que je merite, il me semble!... Allons, soit! Je
vais aller oter mon chapeau, ma voilette, et je reviens..."

Tres drole de petite creature en effet, et, de plus, etrangement
timoree, car il lui parut maintenant que les convenances l'obligeaient a
se lever, a se vetir et a se _couvrir les cheveux_, avant de decacheter,
pour la premiere fois de sa vie, une lettre d'homme. Ayant donc passe
bien vite une "matinee" bleu pastel, venue de la rue de la Paix, de chez
le bon faiseur, puis ayant enveloppe sa tete blonde d'un voile en gaze,
brode jadis en Circassie, elle brisa ce cachet, toute tremblante.

Tres courte, la lettre; une dizaine de lignes toutes simples,--avec un
passage imprevu qui la fit sourire, malgre sa deconvenue de ne trouver
rien de plus confiant ni de plus profond,--une reponse courtoise et
gentille, un remerciement ou se laissait entrevoir un peu de lassitude,
et voila tout. Mais quand meme, la signature etait la, bien lisible,
bien reelle: Andre Lhery. Ce nom, ecrit par cette main, causait a la
jeune fille un trouble comme le vertige. Et, de meme que lui, la-bas, au
recu de l'enveloppe timbree de Stamboul, avait eu l'impression que
_quelque chose commencait_, de meme elle, ici, presageait on ne sait
quoi de delicieux et de funeste, a cause de cette reponse arrivee
justement un tel jour, la veille du plus grand evenement de toute son
existence. Cet homme, qui regnait depuis si longtemps sur se reves, cet
homme aussi separe d'elle, aussi inaccessible que si chacun d'eux eut
habite une planete differente, venait vraiment d'entrer ce matin-la dans
sa vie, du fait seul de ces quelques mots ecrits et signes par lui, pour
elle.

Et jamais a ce point elle ne s'etait sentie prisonniere et revoltee,
avide d'independance, d'espace, de courses par le monde inconnu... Un
pas vers ces fenetres, ou elle s'accoudait souvent pour regarder au-
dehors:--mais non, la il y avait ces treillages de bois, ces grilles
de fer qui l'exasperaient. Elle rebroussa vers une porte entrouverte,
ecartant d'un coup de pied la traine de la robe de mariee qui s'etalait
sur le somptueux tapis,--la porte de son cabinet de toilette, tout
blanc de marbre, plus vaste que la chambre, avec des ouvertures non
grillees, tres larges, donnant sur le jardin aux platanes de cent ans.
Toujours tenant sa lettre depliee, c'est a l'une de ces fenetres qu'elle
s'accouda, pour voir du ciel libre, des arbres, la magnificence des
premieres roses, exposer ses joues a la caresse de l'air, du soleil...
Et pourtant, quels grands murs autour de ce jardin! Pourquoi ces grands
murs, comme on en batit autour du preau des prisons cellulaires? De
distance en distance, des contreforts pour les soutenir, tant ils
etaient demesurement grands: leur hauteur, combinee pour que, des plus
hautes maisons voisines, on ne put jamais apercevoir qui se promenerait
dans le jardin enclos...

Malgre la tristesse d'un tel enfermement, on l'aimait, ce jardin, parce
qu'il etait tres vieux, avec de la mousse et du lichen sur ses pierres,
parce qu'il avait des allees envahies par l'herbe entre leurs bordures
de buis, un jet d'eau dans un bassin de marbre a la mode ancienne, et un
petit kiosque tout dejete par le temps, pour rever a l'ombre sous les
platanes noueux, tordus, pleins de nids d'oiseaux. Il avait tout cela,
ce jardin d'autrefois, surtout il avait comme une ame nostalgique et
douce, une ame qui peu a peu lui serait venue avec les ans, a force de
s'etre impregne de nostalgies de jeunes femmes cloitrees, de nostalgies
de jeunes beautes doucement captives.

Ce matin, quatre ou cinq hommes,--des negres aux figures imberbes,--
etaient la, en bras de chemise, qui travaillaient a des preparatifs pour
la grande journee de demain, l'un tendant un velum entre des branches,
l'autre depliant par terre d'admirables tapis d'Asie. Ayant apercu la
jeune fille la-haut, ils lui adresserent, apres des petits clignements
d'oeil pleins de sous-entendus, un bonjour a la fois familier et
respectueux, qu'elle s'efforca de rendre avec un gai sourire, nullement
effarouchee de leurs regards.--Mais tout a coup elle se retira avec
epouvante, a cause d'un jeune paysan a moustache blonde, venu pour
apporter des mannes de fleurs, qui avait presque entrevu son visage...

La lettre! Elle avait entre les mains une lettre d'Andre Lhery, une
vraie. Pour le moment cela primait tout. La precedente semaine, elle
avait commis l'enorme coup de tete de lui ecrire, desequilibree qu'elle
se sentait par la terreur de ce mariage, fixe a demain. Quatre pages
d'innocentes confidences, qui lui avaient semble, a elle, des choses
terribles, et, pour finir, la priere, la supplication de repondre tout
de suite, poste restante, a un nom d'emprunt. Sur l'heure, par crainte
d'hesiter en reflechissant, elle avait expedie cela, un peu au hasard,
faute d'adresse precise, avec la complicite et par l'intermediaire de
son ancienne institutrice (mademoiselle Esther Bonneau,--Bonneau de
Saint-Miron, s'il vous plait,--agregee de l'Universite, officier de
l'Instruction publique), celle qui lui avait appris le francais,--en y
ajoutant meme, pour rire, sur la fin de ses cours, un peu d'argot
cueilli dans les livres de Gyp.

Et c'etait arrive a destination, ce cri de detresse d'une petite fille,
et voici que le romancier avait repondu, avec peut-etre une nuance de
doute et de badinage, mais gentiment en somme; une lettre qui pouvait
etre communiquee aux plus narquoises de ses amies et qui serait pour les
rendre jalouses... Alors, tout d'un coup, l'impatience lui vint de la
faire lire a ses cousines (pour elle, comme des soeurs), qui avaient
declare qu'il ne repondait pas. C'etait tout pres, leur maison, dans le
meme quartier hautain et solitaire; elle irait donc en "matinee", sans
perdre du temps a faire toilette, et vite elle appela, avec une langueur
imperieuse d'enfant qui parle a quelque vieille servante-gateau, a
quelque vieille nourrice: "Dadi!" (1)--Puis encore, et plus vivement:
"Dadi!" habituee sans doute a ce qu'on fut toujours la, pret a ses
caprices, et, la dadi ne venant pas, elle toucha du doigt une sonnerie
electrique.

(1) "Dadi", appellation amicale, usitee pour des vieilles servantes ou
esclaves devenues avec le temps comme de la famille.

Enfin parut cette dadi, plus imprevue encore dans une telle chambre que
le verset du Coran brode en lettres d'or au-dessus du lit: visage tout
noir, tete enveloppee d'un voile lame d'argent, esclave ethiopienne
s'appelant Kondja-Gul (Bouton de rose). Et la jeune fille se mit a lui
parler dans une langue lointaine, une langue d'Asie, dont s'etonnaient
surement les tentures, les meubles et les livres.

"Kondja-Gul, tu n'es jamais la!"

Mais c'etait dit sur un ton dolent et affectueux qui attenuait beaucoup
le reproche. Un reproche inique du reste, car Kondja-Gul etait toujours
la au contraire, beaucoup trop la, comme un chien fidele a l'exces, et
la jeune fille souffrait plutot de cet usage de son pays qui veut qu'on
n'ait jamais de verrou a sa porte; que les servantes de la maison
entrent a toute heure comme chez elles; qu'on ne puisse jamais etre
assuree d'un instant de solitude. Kondja-Gul, sur la pointe du pied,
etait bien venue vingt fois ce matin pour guetter le reveil de sa jeune
maitresse. Et quelle tentation elle avait eue de souffler cette bougie
qui brulait toujours! Mais voila, c'etait sur ce bureau ou il lui etait
interdit de jamais porter la main, qui lui semblait plein de dangereux
mysteres, et elle avait craint, en eteignant cette petite flamme,
d'interrompre quelque envoutement peut-etre...

"Kondja-Gul, vite mon _tcharchaf_ (1)! J'ai besoin d'aller chez mes
cousines.

(1)Voiles dissimulateurs pour la rue.

Et Kondja-Gul entreprit d'envelopper l'enfant dans des voiles noirs.
Noire, l'espece de jupe qu'elle posa sur la matinee du bon faiseur;
noire la longue pelerine qu'elle jeta sur les epaules, et sur la tete
comme un capuchon; noir, le voile epais, retenu au capuchon par des
epingles, qu'elle fit retomber jusqu'au bas du visage afin de le
dissimuler comme sous une cagoule. Pendant ses allees et venues pour
ensevelir ainsi la jeune fille, elle disait des choses en langue
asiatique, avec un air de se parler a soi-meme ou de se chanter une
chanson, des choses enfantines et berceuses, comme ne prenant pas du
tout au serieux la douleur de la petite fiancee:

"Il est blond, il est joli, le jeune bey qui va venir demain chercher ma
bonne maitresse. Dans le beau palais ou il va nous emmener toutes les
deux, oh! comme nous serons contentes!

--Tais-toi, dadi, dix fois j'ai defendu qu'on m'en parle!"

Et, l'instant d'apres:

"Dadi, tu etais la, tu as du entendre sa voix le jour qu'il etait venu
causer avec mon pere. Alors, dis, comment est-elle, la voix du bey?
Douce un peu?

--Douce comme la musique de ton piano, comme celle que tu fais avec ta
main gauche, tu sais, en allant vers le bout ou ca finit... Douce comme
ca!... Oh! qu'il est blond et qu'il est joli, le jeune bey.

--Allons, tant mieux!" interrompit la jeune fille en francais, avec
l'accent d'une gouaillerie presque tout a fait parisienne.

Et elle reprit en langue d'Asie:

"Ma grand-mere est-elle levee, sais-tu?

--Non, la dame a dit qu'elle se reposerait tard, pour etre plus jolie
demain.

--Alors, a son reveil, on lui dira que je suis chez mes cousines. Va
prevenir le vieux Ismael pour qu'il m'accompagne; c'est toi et lui, vous
deux que j'emmene."

Cependant mademoiselle Ester Bonneau (de Saint-Miron), la-haut dans sa
chambre,--son ancienne chambre du temps ou elle habitait ici et
qu'elle venait de reprendre pour assister a la solennite de demain;--
mademoiselle Ester Bonneau avait des inquietudes de conscience. Ce
n'etait pas elle, bien entendu, qui avait introduit sur le bureau laque
de blanc le livre de Kant, ni celui de Nietzsche, ni meme celui de
Baudelaire; depuis dix-huit mois que l'education de la jeune fille etait
consideree comme finie, elle avait du aller s'etablir chez un autre
pacha, pour instruire ses petites filles; alors seulement sa premiere
eleve s'etait ainsi emancipee dans ses lectures, n'ayant plus personne
pour controler sa fantaisie. C'est egal, elle, l'institutrice, se
sentait responsable un peu de l'essor deregle pris par ce jeune esprit.
Et puis, cette correspondance avec Andre Lhery, qu'elle avait favorisee,
ou ca menerait-il? Deux etres, il est vrai, qui ne se verraient jamais:
ca au moins on pouvait en etre sur; les usages et les grilles en
repondaient... Mais cependant...

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