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Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

Don Juan, ou le Festin de pierre

M >> Moliere [Jean Baptiste Poquelin] >> Don Juan, ou le Festin de pierre

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O ciel ! puisqu'il s'agit de mort, fais-moi la grace de n'etre point
pris pour un autre !



ACTE TROISIEME.
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Le theatre represente une foret.


Scene premiere (10). - Don Juan, en habit de campagne; Sganarelle, en medecin.


- Sganarelle -

Ma foi, Monsieur, avouez que j'ai eu raison, et que nous voila l'un et
l'autre deguises a merveille. Votre premier dessein n'etait point du
tout a propos, et ceci nous cache bien mieux que tout ce que vous
vouliez faire.

- Don Juan -

Il est vrai que te voila bien, et je ne sais ou tu as ete deterrer cet
attirail ridicule.

- Sganarelle -

Oui ? c'est l'habit d'un vieux medecin, qui a ete laisse en gage au
lieu ou je l'ai pris, et il m'en a coute de l'argent pour
l'avoir. Mais savez-vous, Monsieur, que cet habit me met deja en
consideration, que je suis salue des gens que je rencontre, et que
l'on me vient consulter ainsi qu'un habile homme ?

- Don Juan -

Comment donc ?

- Sganarelle -

Cinq ou six paysans et paysannes, en me voyant passer, me sont venus
demander mon avis sur differentes maladies.

- Don Juan -

Tu leur as repondu que tu n'y entendais rien ?

- Sganarelle -

Moi ? point du tout. J'ai voulu soutenir l'honneur de mon habit : j'ai
raisonne sur le mal, et leur ai fait des ordonnances a chacun.

- Don Juan -

Et quels remedes encore leur as-tu ordonnes ?

- Sganarelle -

Ma foi, Monsieur, j'en ai pris par ou j'en ai pu attraper ; j'ai fait
mes ordonnances a l'aventure, et ce serait une chose plaisante si les
malades guerissaient, et qu'on m'en vint remercier.

- Don Juan -

Et pourquoi non ? Par quelle raison n'aurais-tu pas les memes
privileges qu'ont tous les autres medecins ? Ils n'ont pas plus de
part que toi aux guerisons des malades, et tout leur art est pure
grimace. Ils ne font rien que recevoir la gloire des heureux succes ;
et tu peux profiter, comme eux, du bonheur du malade, et voir
attribuer a tes remedes tout ce qui peut venir des faveurs du hasard
et des forces de la nature.

- Sganarelle -

Comment, Monsieur, vous etes aussi impie en medecine ?

- Don Juan -

C'est une des grandes erreurs qui soient parmi les hommes.

- Sganarelle -

Quoi ! vous ne croyez pas au sene, ni a la casse, ni au
vin emetique ?

- Don Juan -

Et pourquoi veux-tu que j'y croie ?

- Sganarelle -

Vous avez l'ame bien mecreante. Cependant vous voyez depuis un temps
que le vin emetique fait bruire ses fuseaux. Ses miracles ont converti
les plus incredules esprits : et il n'y a pas trois semaines que j'en
ai vu, moi qui vous parle, un effet merveilleux.

- Don Juan -

Et quel ?

- Sganarelle -

Il y avait un homme qui, depuis six jours, etait a l'agonie ; on ne
savait plus que lui ordonner, et tous les remedes ne faisaient rien ;
on s'avisa a la fin de lui donner de l'emetique.

- Don Juan -

Il rechappa, n'est-ce pas ?

- Sganarelle -

Non, il mourut.

- Don Juan -

L'effet est admirable.

- Sganarelle -

Comment ! il y avait six jours entiers qu'il ne pouvait mourir, et
cela le fit mourir tout d'un coup. Voulez-vous rien de plus efficace ?

- Don Juan -

Tu as raison.

- Sganarelle -

Mais laissons la medecine ou vous ne croyez point, et parlons des
autres choses ; car cet habit me donne de l'esprit, et je me sens en
humeur de disputer contre vous. Vous savez bien que vous me permettez
les disputes, et que vous ne me defendez que les remontrances.

- Don Juan -

Eh bien ?

- Sganarelle -

Je veux savoir un peu vos pensees a fond. Est-il possible que vous ne
croyez point du tout au ciel ?

- Don Juan -

Laissons cela.

- Sganarelle -

C'est-a-dire que non. Et a l'enfer ?

- Don Juan -

Eh !

- Sganarelle -

Tout de meme. Et au diable s'il vous plait ?

- Don Juan -

Oui, oui.

- Sganarelle -

Aussi peu. Ne croyez-vous point a l'autre vie ?

- Don Juan -

Ah ! ah ! ah !

- Sganarelle -

Voila un homme que j'aurai bien de la peine a convertir. Et dites-moi
un peu, [le moine bourru, qu'en croyez-vous ? eh !

- Don Juan -

La peste soit du fat !

- Sganarelle -

Et voila ce que je ne puis souffrir : car il n'y a rien de plus vrai
que le moine bourru, et je me ferais pendre pour celui-la (11). Mais]
encore faut-il croire quelque chose [dans le monde], qu'est-ce [donc]
que vous croyez ?

- Don Juan -

Ce que je crois ?

- Sganarelle -

Oui.

- Don Juan -

Je crois que deux et deux sont quatre, Sganarelle, et
que quatre et quatre sont huit.

- Sganarelle -

La belle croyance [et les beaux articles de foi] que voila ! Votre
religion, a ce que je vois, est donc l'arithmetique ? Il faut avouer
qu'il se met d'etranges folies dans la tete des hommes, et que, pour
avoir bien etudie, on est bien moins sage le plus souvent. Pour
moi, Monsieur, je n'ai point etudie comme vous, Dieu merci, et
personne ne saurait se vanter de m'avoir jamais rien appris ; mais
avec mon petit sens, mon petit jugement, je vois les choses mieux que
tous les livres, et je comprends fort bien que ce monde que nous
voyons n'est pas un champignon qui soit venu tout seul en une nuit. Je
voudrais bien vous demander qui a fait ces arbres-la, ces rochers,
cette terre, et ce ciel que voila la-haut ; et si tout cela s'est bati
de lui-meme. Vous voila, vous, par exemple, vous etes la : est-ce que
vous vous etes fait tout seul, et n'a-t-il pas fallu que votre pere
ait engrosse votre mere pour vous faire ? Pouvez-vous voir toutes les
inventions dont la machine de l'homme est composee, sans admirer de
quelle facon cela est agence l'un dans l'autre ? ces nerfs, ces os,
ces veines, ces arteres, ces... ce poumon, ce coeur, ce foie, et tous
ces autres ingredients qui sont la, et qui... Oh ! dame,
interrompez-moi donc, si vous voulez. Je ne saurais disputer si l'on
ne m'interrompt. Vous vous taisez expres, et me laissez parler par
belle malice.

- Don Juan -

J'attends que ton raisonnement soit fini.

- Sganarelle -

Mon raisonnement est qu'il y a quelque chose d'admirable dans l'homme,
quoi que vous puissiez dire, que tous les savants ne sauraient
expliquer. Cela n'est-il pas merveilleux que me voila ici, et que
j'aie quelque chose dans la tete qui pense cent choses differentes en
un moment, et fait de mon corps tout ce qu'elle veut ? Je veux frapper
des mains, hausser le bras, lever les yeux au ciel, baisser la tete,
remuer les pieds, aller a droite, a gauche, en avant, en arriere,
tourner...

(Il se laisse tomber en tournant.)

- Don Juan -

Bon ! Voila ton raisonnement qui a le nez casse.

- Sganarelle -

Morbleu ! je suis bien sot de m'amuser a raisonner avec vous ; croyez
ce que vous voudrez, il m'importe bien que vous soyez damne !

- Don Juan -

Mais tout en raisonnant, je crois que nous nous sommes egares.
Appelle un peu cet homme que voila la-bas, pour lui demander le
chemin.


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Scene II. - Don Juan, Sganarelle, un pauvre.


- Sganarelle -

Hola ! ho ! l'homme ! ho ! mon compere ! ho ! l'ami ! un petit mot,
s'il vous plait. Enseignez-nous un peu le chemin qui mene a la
ville.

- Le pauvre -

Vous n'avez qu'a suivre cette route, Messieurs, et detourner a main
droite quand vous serez au bout de la foret ; mais je vous donne avis
que vous devez vous tenir sur vos gardes, et que, depuis quelque
temps, il y a des voleurs ici autour.

- Don Juan -

Je te suis oblige, mon ami, et je te rends grace de tout mon coeur.

- Le pauvre -

Si vous vouliez me secourir, Monsieur, de quelque aumone ?

- Don Juan -

Ah ! ah ! ton avis est interesse, a ce que je vois.

- Le pauvre -

Je suis un pauvre homme, Monsieur, retire tout seul dans le bois
depuis dix ans, et je ne manquerai pas de prier le ciel qu'il vous
donne toute sorte de biens.

- Don Juan -

Eh ! prie le qu'il te donne un habit, sans te mettre en peine des
affaires des autres.

- Sganarelle -

Vous ne connaissez pas monsieur, bonhomme ; il ne croit qu'en deux et
deux sont quatre, et en quatre et quatre sont huit.

- Don Juan -

Quelle est ton occupation parmi ces arbres ?

- Le pauvre -

De prier le ciel tout le jour pour la prosperite des gens de bien qui
me donnent quelque chose.

- Don Juan -

Il ne se peut donc pas que tu ne sois bien a ton aise ?

- Le pauvre -

Helas ! Monsieur, je suis dans la plus grande necessite du monde.

- Don Juan -

Tu te moques : un homme qui prie le ciel tout le jour ne peut pas
manquer d'etre bien dans ses affaires.

- Le pauvre -

Je vous assure, Monsieur, que le plus souvent je n'ai pas un morceau
de pain a mettre sous les dents.

- Don Juan -

Voila qui est etrange, et tu es bien mal reconnu de tes soins. Ah ! ah
! je m'en vais te donner un louis d'or tout a l'heure, pourvu que tu
veuilles jurer.

- Le pauvre -

Ah ! Monsieur, voudriez-vous que je commisse un tel peche ?

- Don Juan -

Tu n'as qu'a voir si tu veux gagner un louis d'or, ou non ; en voici
un que je te donne, si tu jures. Tiens : il faut jurer.

- Le pauvre -

Monsieur...

- Don Juan -

A moins de cela, tu ne l'auras pas.

- Sganarelle -

Va, va, jure un peu : il n'y a pas de mal.

- Don Juan -

Prends, le voila, prends, te dis-je ; mais jure donc.

- Le pauvre -

Non, Monsieur, j'aime mieux mourir de faim.

- Don Juan -

Va va, je te le donne pour l'amour de l'humanite.

(Regardant dans la foret.)

Mais que vois-je la ? un homme attaque par trois autres ! La partie
est trop inegale, et je ne dois pas souffrir cette lachete.

(Il met l'epee a la main, et court au lieu du combat.)


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Scene III. - Sganarelle.


- Sganarelle -

Mon maitre est un vrai enrage, d'aller se presenter a un peril qui ne
le cherche pas. Mais, ma foi, le secours a servi, et les deux ont fait
fuir les trois.


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Scene IV. - Don Juan, Don Carlos, Sganarelle, au fond de theatre.


- Don Carlos -

(remettant son epee.)

On voit, par la fuite de ces voleurs, de quel secours est votre
bras. Souffrez, Monsieur, que je vous rende graces d'une action si
genereuse, et que...

- Don Juan -

Je n'ai rien fait, Monsieur, que vous n'eussiez fait en ma place.
Notre propre honneur est interesse dans de pareilles aventures ; et
l'action de ces coquins etait si lache, que c'eut ete y prendre part
que de ne s'y pas opposer. Mais par quelle rencontre vous etes-vous
trouve entre leurs mains ?

- Don Carlos -

Je m'etais, par hasard, egare d'un frere et de tous ceux de notre
suite ; et comme je cherchais a les rejoindre, j'ai fait rencontre de
ces voleurs, qui d'abord ont tue mon cheval, et qui sans votre valeur
en auraient fait autant de moi.

- Don Juan -

Votre dessein est-il d'aller du cote de la ville ?

- Don Carlos -

Oui, mais sans y vouloir entrer ; et nous nous voyons obliges, mon
frere et moi, a tenir la campagne pour une de ces facheuses affaires
qui reduisent les gentilshommes a se sacrifier, eux et leur famille, a
la severite de leur honneur, puisqu'enfin le plus doux succes en est
toujours funeste, et que, si l'on ne quitte pas la vie, on est
contraint de quiter le royaume ; et c'est en quoi je trouve la
condition d'un gentilhomme malheureuse, de ne pouvoir point s'assurer
sur toute la prudence et toute l'honnetete de sa conduite, d'etre
asservi par les lois de l'honneur au dereglement de la conduite
d'autrui, et de voir sa vie, son repos et ses biens dependre de la
fantaisie du premier temeraire qui s'avisera de lui faire une de ces
injures pour qui un honnete homme doit perir.

- Don Juan -

On a cet avantage, qu'on fait courir le meme risque et passer mal
aussi le temps a ceux qui prennent fantaisie de nous venir faire une
offense de gaiete de coeur. Mais ne serait-ce point une indiscretion
que de vous demander quelle peut etre votre affaire ?

- Don Carlos -

La chose en est aux termes de n'en plus faire de secret ; et lorsque
l'injure a une fois eclate, notre honneur ne va point a vouloir cacher
notre honte, mais a faire eclater notre vengeance, et a publier meme
le dessein que nous en avons. Ainsi, Monsieur, je ne feindrai point de
vous dire que l'offense que nous cherchons a venger est une soeur
seduite et enlevee d'un couvent, et que l'auteur de cette offense est
un Don Juan Tenorio, fils de Don Louis Tenorio. Nous le cherchons depuis
quelques jours, et nous l'avons suivi ce matin sur le rapport d'un
valet, qui nous a dit qu'il sortait a cheval, accompagne de quatre ou
cinq, et qu'il avait pris le long de cette cote ; mais tous nos soins
ont ete inutiles, et nous n'avons pu decouvrir ce qu'il est devenu.

- Don Juan -

Le connaissez-vous, Monsieur, ce Don Juan dont vous parlez ?

- Don Carlos -

Non, quant a moi ; je ne l'ai jamais vu, et je l'ai seulement oui
depeindre a mon frere, mais la renommee n'en dit pas force bien, et
c'est un homme dont la vie...

- Don Juan -

Arretez, Monsieur, s'il vous plait. Il est un peu de mes amis, et ce
serait a moi une espece de lachete que d'en ouir dire du mal.

- Don Carlos -

Pour l'amour de vous, Monsieur, je n'en dirai rien du tout, et c'est
bien la moindre chose que je vous doive, apres m'avoir sauve la vie,
que de me taire devant vous d'une personne que vous connaissez,
lorsque je ne puis en parler sans en dire du mal ; mais quelque ami
que vous lui soyez, j'ose esperer que vous n'approuverez pas son
action, et ne trouverez pas etrange que nous cherchions d'en prendre
la vengeance.

- Don Juan -

Au contraire, je vous y veux servir, et vous epargner des soins
inutiles. Je suis ami de don Juan, je ne puis pas m'en empecher ; mais
il n'est pas raisonnable qu'il offense impunement des gentilshommes,
et je m'engage a vous faire faire raison par lui.

- Don Carlos -

Et quelle raison peut-on faire a ces sortes d'injures ?

- Don Juan -

Toute celle que votre honneur peut souhaiter ; et sans vous donner la
peine de chercher Don Juan davantage, je m'oblige a le faire trouver
au lieu que vous voudrez, et quand il vous plaira.

- Don Carlos -

Cet espoir est bien doux, Monsieur, a des coeurs offenses ; mais,
apres ce que je vous dois, ce me serait une trop sensible douleur que
vous fussiez de la partie.

- Don Juan -

Je suis si attache a don Juan, qu'il ne saurait se battre que je ne me
batte aussi : mais enfin j'en reponds comme de moi-meme, et vous
n'avez qu'a dire quand vous voulez qu'il paraisse, et vous donne
satisfaction.

- Don Carlos -

Que ma destinee est cruelle ! faut-il que je vous doive la vie, et que
D. Juan soit de vos amis !


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Scene V. - Don Alonse, Don Carlos, Don Juan, Sganarelle.


- Don Alonse -

(parlant a ceux de sa suite, sans voir Don Carlos ni Don Juan.)

Faites boire la mes chevaux, et qu'on les amene apres
nous : je veux un peu marcher a pied.

(les apercevant tous les deux.)

O ciel, que vois-je ici ? Quoi ! mon frere, vous voila avec notre
ennemi mortel !

- Don Carlos -

Notre ennemi mortel ?

- Don Juan -

(mettant la main sur la garde de son epee.)

Oui, je suis Don Juan moi-meme ; et l'avantage du nombre ne m'obligera
pas a vouloir deguiser mon nom.

- Don Alonse -

(mettant l'epee a la main.)

Ah, traitre, il faut que tu perisses, et...

(Sganarelle court se cacher.)

- Don Carlos -

Ah ! mon frere, arretez. Je lui suis redevable de la vie ; et, sans le
secours de son bras, j'aurais ete tue par des voleurs que j'ai trouves.

- Don Alonse -

Et voulez-vous que cette consideration empeche notre vengeance ? Tous
les services que nous rend une main ennemie, ne sont d'aucun merite
pour engager notre ame ; et s'il faut mesurer l'obligation a l'injure,
votre reconnaissance, mon frere, est ici ridicule ; et comme l'honneur
est infiniment plus precieux que la vie, c'est ne devoir rien
proprement que d'etre redevable de la vie a qui nous a ote l'honneur.

- Don Carlos -

Je sais la difference, mon frere, qu'un gentilhomme doit toujours
mettre entre l'un et l'autre ; et la reconnaissance de l'obligation
n'efface point en moi le ressentiment de l'injure ; mais souffrez que
je lui rende ici ce qu'il m'a prete, que je m'acquitte sur-le-champ de
la vie que je lui dois, par un delai de notre vengeance, et lui laisse
la liberte de jouir, durant quelques jours, du fruit de son bienfait.

- Don Alonse -

Non, non, c'est hasarder notre vengeance que de la reculer, et
l'occasion de la prendre peut ne plus revenir. Le ciel nous l'offre
ici, c'est a nous d'en profiter. Lorsque l'honneur est blesse
mortellement, on ne doit point songer a garder aucunes mesures ; et si
vous repugnez a preter votre bras a cette action, vous n'avez qu'a
vous retirer, et laisser a ma main la gloire d'un tel sacrifice.

- Don Carlos -

De grace, mon frere...

- Don Alonse -

Tous ces discours sont superflus : il faut qu'il meure.

- Don Carlos -

Arretez, vous dis-je, mon frere. Je ne souffrirai point du tout qu'on
attaque ses jours ; et je jure le ciel que je le defendrai ici contre
qui que ce soit, et je saurai lui faire un rempart de cette meme vie
qu'il a sauvee ; et, pour adresser vos coups, il faudra que vous me
perciez.

- Don Alonse -

Quoi ! vous prenez le parti de notre ennemi contre moi, et, loin
d'etre saisi a son aspect des memes transports que je sens, vous
faites voir pour lui des sentiments pleins de douceur !

- Don Carlos -

Mon frere, montrons de la moderation dans une action legitime ; et ne
vengeons point notre honneur avec cet emportement que vous temoignez.
Ayons du coeur dont nous soyons les maitres, une valeur qui n'ait rien
de farouche, et qui se porte aux choses par une pure deliberation de
notre raison, et non point par le mouvement d'une aveugle colere. Je
ne veux point, mon frere, demeurer redevable a mon ennemi, je lui ai
une obligation dont il faut que je m'acquitte avant toute chose.
Notre vengeance, pour etre differee, n'en sera pas moins eclatante ;
au contraire, elle en tirera de l'avantage, et cette occasion de
l'avoir pu prendre la fera paraitre plus juste aux yeux de tout le
monde.

- Don Alonse -

O l'etrange faiblesse, et l'aveuglement effroyable, de hasarder ainsi
les interets de son honneur pour la ridicule pensee d'une obligation
chimerique !

- Don Carlos -

Non, mon frere, ne vous mettez pas en peine. Si je fais une faute, je
saurai bien la reparer, et je me charge de tout le soin de notre
honneur ; je sais a quoi il nous oblige, et cette suspension d'un
jour, que ma reconnaissance lui demande, ne fera qu'augmenter l'ardeur
que j'ai de le satisfaire. Don Juan, vous voyez que j'ai soin de vous
rendre le bien que j'ai recu de vous, et vous devez par la juger du
reste, croire que je m'acquitte avec la meme chaleur de ce que je
dois, et que je ne serai pas moins exact a vous payer l'injure que le
bienfait. Je ne veux point vous obliger ici a expliquer vos
sentiments, et je vous donne la liberte de penser a loisir aux
resolutions que vous avez a prendre. Vous connaissez assez la grandeur
de l'offense que vous nous avez faite, et je vous fais juge vous meme
des reparations qu'elle demande. Il est des moyens doux pour nous
satisfaire ; il en est de violents et de sanglants : mais enfin,
quelque choix que vous fassiez, vous m'avez donne parole de me faire
faire raison par Don Juan. Songez a me la faire, je vous prie, et vous
ressouvenez que, hors d'ici, je ne dois plus qu'a mon honneur.

- Don Juan -

Je n'ai rien exige de vous, et vous tiendrai ce que j'ai promis.

- Don Carlos -

Allons, mon frere ; un moment de douceur ne fait aucune injure a la
severite de notre devoir.


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Scene VI. - Don Juan, Sganarelle.


- Don Juan -

Hola ! he ! Sganarelle !

- Sganarelle -

(sortant de l'endroit ou il etait cache.)

Plait-il ?

- Don Juan -

Comment ! coquin, tu fuis quand on m'attaque ?

- Sganarelle -

Pardonnez-moi, Monsieur, je viens seulement d'ici pres. Je crois que
cet habit est purgatif, et que c'est prendre medecine que de le
porter.

- Don Juan -

Peste soit l'insolent ! Couvre au moins ta poltronnerie d'un voile
plus honnete. Sais-tu bien qui est celui a qui j'ai sauve la vie ?

- Sganarelle -

Moy ? non.

- Don Juan -

C'est un frere d'Elvire.

- Sganarelle -

Un...

- Don Juan -

Il est assez honnete homme, il en a bien use, et j'ai regret d'avoir
demele avec lui.

- Sganarelle -

Il vous serait aise de pacifier toutes choses.

- Don Juan -

Oui ; mais ma passion est usee pour Done Elvire, et l'engagement ne
compatit point avec mon humeur. J'aime la liberte en amour, tu le
sais, et je ne saurais me resoudre a renfermer mon coeur entre quatre
murailles. Je te l'ai dit vingt fois, j'ai une pente naturelle a me
laisser aller a tout ce qui m'attire. Mon coeur est a toutes les
belles, et c'est a elles a le prendre tour a tour, et a le garder tant
qu'elles le pourront. Mais quel est le superbe edifice que je vois
entre ces arbres ?

- Sganarelle -

Vous ne le savez pas ?

- Don Juan -

Non vraiment.

- Sganarelle -

Bon ! c'est le tombeau que le commandeur faisait faire lors que vous
le tuates.

- Don Juan -

Ah ! tu as raison. Je ne savais pas que c'etait de ce cote-ci qu'il
etait. Tout le monde m'a dit des merveilles de cet ouvrage, aussi
bien que de la statue du commandeur, et j'ai envie de l'aller voir.

- Sganarelle -

Monsieur, n'allez point la.

- Don Juan -

Pourquoi ?

- Sganarelle -

Cela n'est pas civil, d'aller voir un homme que vous avez tue.

- Don Juan -

Au contraire, c'est une visite dont je lui veux faire civilite, et
qu'il doit recevoir de bonne grace, s'il est galant homme. Allons,
entrons dedans.

(Le tombeau s'ouvre, ou l'on voit la statue du commandeur.)

- Sganarelle -

Ah ! que cela est beau ! les belles statues ! le beau marbre ! les
beaux piliers ! ah ! que cela est beau ! qu'en dites-vous, Monsieur ?

- Don Juan -

Qu'on ne peut voir aller plus loin l'ambition d'un homme mort ; et ce
que je trouve admirable, c'est qu'un homme qui s'est passe durant sa
vie d'une assez simple demeure, en veuille avoir une si magnifique
pour quand il n'en a plus que faire.

- Sganarelle -

Voici la statue du commandeur.

- Don Juan -

Parbleu ! le voila bon, avec son habit d'empereur romain !

- Sganarelle -

Ma foi, Monsieur, voila qui est bien fait. Il semble qu'il est en vie,
et qu'il s'en va parler. Il jette des regards sur nous qui me feraient
peur si j'etais tout seul, et je pense qu'il ne prend pas plaisir de
nous voir.

- Don Juan -

Il aurait tort ; et ce serait mal recevoir l'honneur que je lui
fais. Demande-lui s'il veut venir souper avec moi.

- Sganarelle -

C'est une chose dont il n'a pas besoin, je crois.

- Don Juan -

Demande-lui, te dis-je.

- Sganarelle -

Vous moquez-vous ? Ce serait etre fou, que d'aller parler a une statue.

- Don Juan -

Fais ce que je te dis.

- Sganarelle -

Quelle bizarrerie ! Seigneur commandeur...

(a part.)

je ris de ma sottise, mais c'est mon maitre qui me la fait faire.

(haut.)

Seigneur commandeur, mon maitre Don Juan vous demande si vous voulez
lui faire l'honneur de venir souper avec lui.

(La statue baisse la tete.)

Ah !

- Don Juan -

Qu'est-ce ? qu'as-tu ? Dis donc, veux-tu parler ?

- Sganarelle -

(baissant la tete comme la statue.)

La statue...

- Don Juan -

Et bien, que veux-tu dire, traitre ?

- Sganarelle -

Je vous dis que la statue...

- Don Juan -

Et bien ! la statue ? je t'assomme, si tu ne parles.

- Sganarelle -

La statue m'a fait signe.

- Don Juan -

La peste le coquin !

- Sganarelle -

Elle m'a fait signe, vous dis-je, il n'est rien de plus vrai.
Allez-vous-en lui parler vous-meme pour voir. Peut-etre...

- Don Juan -

Viens, maraud, viens. Je te veux bien faire toucher au
doigt ta poltronnerie. Prends garde. Le seigneur commandeur
voudrait-il venir souper avec moi ?

(La statue baisse encore la tete.)

- Sganarelle -

Je ne voudrais pas en tenir dix pistoles. Eh bien ! Monsieur ?

- Don Juan -

Allons, sortons d'ici.

- Sganarelle -

(seul.)

Voila de mes esprits forts, qui ne veulent rien croire !



ACTE QUATRIEME.
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Le theatre represente l'appartement de Don Juan.


Scene premiere. - Don Juan, Sganarelle, Ragotin.


- Don Juan -

(a Sganarelle.)

Quoi qu'il en soit, laissons cela ; c'est une bagatelle, et nous
pouvons avoir ete trompes par un faux jour, ou surpris de quelque
vapeur qui nous ait trouble la vue.

- Sganarelle -

Eh ! Monsieur, ne cherchez point a dementir ce que nous avons vu des
yeux que voila. Il n'est rien de plus veritable que ce signe de tete,
et je ne doute point que le ciel, scandalise de votre vie, n'ait
produit ce miracle pour vous convaincre, et pour vous retirer de...

- Don Juan -

Ecoute. Si tu m'importunes davantage de tes sottes moralites, si tu me
dis encore le moindre mot la-dessus, je vais appeler quelqu'un,
demander un nerf de boeuf, te faire tenir par trois ou quatre, et te
rouer de mille coups. M'entends-tu bien ?

- Sganarelle -

Fort bien, Monsieur, le mieux du monde. Vous vous expliquez clairement ;
c'est ce qu'il y a de bon en vous, que vous n'allez point chercher
de detours : vous dites les choses avec une nettete admirable.

- Don Juan -

Allons, qu'on me fasse souper le plus tot que l'on pourra. Une
chaise, petit garcon.


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Scene II. - Don Juan, Sganarelle, La Violette, Ragotin.

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