A / B / C / D / E /  F / G / H / I / J /  K / L / M / N / O /  P / R / S / T / UV / W / Z

Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

Don Juan, ou le Festin de pierre

M >> Moliere [Jean Baptiste Poquelin] >> Don Juan, ou le Festin de pierre

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5



- Charlotte -

Ne m'as-tu pas dit, Piarrot, qu'il y en a un qu'est bien pu mieux fait
que les autres ?

- Pierrot -

Oui, c'est le maitre. Il faut que ce soit queuque gros, gros monsieur,
car il a du dor a son habit tout depis le haut jusqu'en bas ; et ceux
qui le servont sont des monsieux eux-memes ; et stapandant, tout gros
monsieu qu'il est, il serait par ma fique naye si je n'aviomme ete la.

- Charlotte -

Ardez (3) un peu.

- Pierrot -

Oh ! parguienne, sans nous il en avait pour sa maine de feves (4).

- Charlotte -

Est-il encore cheux toi tout nu, Piarrot ?

- Pierrot -

Nannain, ils l'avont r'habille tout devant nous. Mon Guieu, je n'en
avais jamais vu s'habiller. Que d'histoires et d'engingorniaux (5)
boutont ces messieux-la les courtisans ! je me pardrais la dedans
pour moi ; et j'etais tout ebobi de voir ca. Quien, Charlotte, ils
avont des cheveux qui ne tenont point a leu tete ; et ils boutont ca
apres tout, comme un gros bonnet de filasse. Ils ant des chemises qui
ant des manches ou j'entrerions tout brandis, toi et moi. En glieu
d'haut-de-chausse, ils portont un garde-robe (6) aussi large que d'ici
a Paques ; en glieu de pourpoint, de petites brassieres qui ne leu
venont pas jusqu'au brichet (7) ; et, en glieu de rabat, un grand
mouchoir de cou a reziau aveuc quatre grosses houpes de linge qui leu
pendont sur l'estomaque. Ils avont itou d'autres petits rabats au
bout des bras, et de grands en tonnois de passement aux jambes, et,
parmi tout ca, tant de rubans, tant de rubans, que c'est une vraie
piquie. Ignia pas jusqu'aux souliers qui n'en soyont farcis tout
depis un bout jusqu'a l'autre ; et ils sont faits d'une facon que je
me romprais le cou aveuc.

- Charlotte -

Par ma fi, Piarrot, il faut que j'aille voir un peu ca.

- Pierrot -

Oh ! acoute un peu auparavant, Charlotte. J'ai queuque autre chose a
te dire, moi.

- Charlotte -

Et bian ! dis, qu'est-ce que c'est ?

- Pierrot -

Vois-tu, Charlotte ? il faut, comme dit l'autre, que je debonde mon
coeur. Je t'aime, tu le sais bian, et je sommes pour etre maries
ensemble ; mais marguienne, je ne suis point satisfait de toi.

- Charlotte -

Quement ? qu'est-ce que c'est donc qu'iglia ?

- Pierrot -

Iglia que tu me chagraines l'esprit franchement.

- Charlotte -

Et quement donc ?

- Pierrot -

Tetiguienne, tu ne m'aimes point.

- Charlotte -

Ah ! ah ! n'est-ce que ca ?

- Pierrot -

Oui, ce n'est que ca, et c'est bian assez.

- Charlotte -

Mon Guieu, Piarrot, tu me viens toujou dire la meme
chose.

- Pierrot -

Je te dis toujou la meme chose, parce que c'est toujou la meme chose ;
et si ce n'etait pas toujou la meme chose, je ne te dirais pas toujou
la meme chose.

- Charlotte -

Mais, qu'est-ce qu'il te faut ? que veux-tu ?

- Pierrot -

Jerniguienne ! je veux que tu m'aimes.

- Charlotte -

Est-ce que je ne t'aime pas ?

- Pierrot -

Non, tu ne m'aimes pas ; et si, je fais tout ce que je pis pour ca. Je
t'achete, sans reproche, des rubans a tous les marciers qui passont ;
je me romps le cou a t'aller denicher des marles ; je fais jouer pour
toi les vielleux quand ce vient ta fete ; et tout ca comme si je me
frappois la tete contre un mur. Vois-tu, ca n'est ni biau ni honnete
de n'aimer pas les gens qui nous aimont.

- Charlotte -

Mais, mon Guieu, je t'aime aussi.

- Pierrot -

Oui, tu m'aimes d'une belle deguaine !

- Charlotte -

Quement veux-tu donc qu'on fasse ?

- Pierrot -

Je veux que l'en fasse comme l'en fait, quand l'en aime comme il faut.

- Charlotte -

Ne t'aime-je pas aussi comme il faut ?

- Pierrot -

Non. Quand ca est, ca se voit, et l'en fait mille petites singeries
aux personnes quand on les aime du bon du coeur. Regarde la grosse
Thomasse comme elle est assotee du jeune Robain ; alle est toujou
autour de li a l'agacer, et ne le laisse jamais en repos. Toujou al li
fait queuque niche, ou li baille queuque taloche en passant ; et
l'autre jour qu'il etait assis sur un escabiau, al fut le tirer de
dessous li, et le fit choir tout de son long par tarre. Jarni, v'la ou
l'en voit les gens qui aimont ; mais toi, tu ne me dis jamais mot,
t'es toujou la comme eune vraie souche de bois ; et je passerais vingt
fois devant toi, que tu ne te grouillerais pas pour me bailler le
moindre coup, ou me dire la moindre chose. Ventreguienne ! ca n'est
pas bian, apres tout : et t'es trop froide pour les gens.

- Charlotte -

Que veux-tu que j'y fasse ? C'est mon himeur, et je ne me pis
refondre.

- Pierrot -

Igna himeur qui quienne. Quand en a de l'amiquie pour les parsonnes,
l'on en baille toujou queuque petite signifiance.

- Charlotte -

Enfin, je t'aime tout autant que je pis ; et si tu n'es pas content de
ca, tu n'as qu'a en aimer queuque autre.

- Pierrot -

Eh bian ! vla pas mon compte ? Tetigue, si tu m'aimais, me dirais-tu
ca ?

- Charlotte -

Pourquoi me viens-tu aussi tarabuster l'esprit ?

- Pierrot -

Morgue ! queu mal te fais-je ? Je ne te demande qu'un peu d'amiquie.

- Charlotte -

Et bien ! laisse faire aussi, et ne me presse point tant. Peut-etre
que ca viendra tout d'un coup sans y songer.

- Pierrot -

Touche donc la, Charlotte.

- Charlotte -

(donnant sa main.)

Eh bien ! quien.

- Pierrot -

Promets-moi donc que tu tacheras de m'aimer davantage.

- Charlotte -

J'y ferai tout ce que je pourrai, mais il faut que ca vienne de
lui-meme. Piarrot, est-ce la ce monsieu ?

- Pierrot -

Oui, le vla.

- Charlotte -

Ah ! mon Guieu, qu'il est genti, et que c'aurait ete dommage qu'il eut
ete naye !

- Pierrot -

Je revians tout a l'heure ; je m'en vas boire chopine, pour me
rebouter tant soit peu de la fatigue que j'ais eue.


-----------

Scene II. - Don Juan, Sganarelle, Charlotte, dans le fond du theatre.


- Don Juan -

Nous avons manque notre coup, Sganarelle, et cette bourrasque imprevue
a renverse avec notre barque le projet que nous avions fait ; mais, a
te dire vrai, la paysanne que je viens de quitter repare ce malheur,
et je lui ai trouve des charmes qui effacent de mon esprit tout le
chagrin que me donnait le mauvais succes de notre entreprise. Il ne
faut pas que ce coeur m'echappe, et j'y ai deja jete des dispositions
a ne pas me souffrir longtemps de pousser des soupirs.

- Sganarelle -

Monsieur, j'avoue que vous m'etonnez. A peine sommes-nous echappes
d'un peril de mort, qu'au lieu de rendre grace au ciel de la pitie
qu'il a daigne prendre de nous, vous travaillez tout de nouveau a
attirer sa colere par vos fantaisies accoutumees, et vos amours
cr...

(Don Juan prend un ton menacant.)

Paix, coquin que vous etes, vous ne savez ce que vous dites, et
monsieur sait ce qu'il fait. Allons.

- Don Juan -

(apercevant Charlotte.)

Ah ! ah ! d'ou sort cette autre paysanne, Sganarelle ? As-tu rien vu
de plus joli ? et ne trouves-tu pas, dis-moi, que celle-ci vaut bien
l'autre ?

- Sganarelle -

Assurement.

(a part.)

Autre piece nouvelle.

- Don Juan -

(a Charlotte.)

D'ou me vient, la belle, une rencontre si agreable ? Quoi ! dans ces
lieux champetres, parmi ces arbres et ces rochers, on trouve des
personnes faites comme vous etes.

- Charlotte -

Vous voyez, Monsieu.

- Don Juan -

Etes-vous de ce village ?

- Charlotte -

Oui, Monsieu.

- Don Juan -

Et vous y demeurez ?...

- Charlotte -

Oui, Monsieu.

- Don Juan -

Vous vous appelez ?

- Charlotte -

Charlotte, pour vous servir.

- Don Juan -

Ah ! la belle personne, et que ses yeux sont penetrants !

- Charlotte -

Monsieu, vous me rendez toute honteuse.

- Don Juan -

Ah, n'ayez point de honte d'entendre dire vos verites. Sganarelle,
qu'en dis-tu ? Peut-on rien voir de plus agreable ? Tournez-vous un
peu, s'il vous plait. Ah ! que cette taille est jolie ! Haussez un peu
la tete, de grace. Ah ! que ce visage est mignon ! Ouvrez vos yeux
entierement. Ah ! qu'ils sont beaux ! Que je voie un peu vos dents,
je vous prie. Ah ! qu'elles sont amoureuses, et ces levres
appetissantes ! Pour moi, je suis ravi, et je n'ai jamais vu une si
charmante personne.

- Charlotte -

Monsieur, cela vous plait a dire, et je ne sais pas si c'est pour vous
railler de moi.

- Don Juan -

Moi, me railler de vous ? Dieu m'en garde ! je vous aime trop pour
cela, et c'est du fond du coeur que je vous parle.

- Charlotte -

Je vous suis bien obligee, si ca est.

- Don Juan -

Point du tout, vous ne m'etes point obligee de tout ce que je dis ; et
ce n'est qu'a votre beaute que vous en etes redevable.

- Charlotte -

Monsieu, tout ca est trop bien dit pour moi, et je n'ai pas d'esprit
pour vous repondre.

- Don Juan -

Sganarelle, regarde un peu ses mains.

- Charlotte -

Fi ! Monsieu, elles sont noires comme je ne sais quoi.

- Don Juan -

Ah ! que dites-vous ? Elles sont les plus belles du monde ; souffrez
que je les baise, je vous prie.

- Charlotte -

Monsieur, c'est trop d'honneur que vous me faites ; et si j'avais su
ca tantot, je n'aurais pas manque de les laver avec du son.

- Don Juan -

Eh ! dites-moi un peu, belle Charlotte, vous n'etes pas mariee, sans
doute ?

- Charlotte -

Non, Monsieu ; mais je dois bientot l'etre avec Piarrot, le fils de la
voisine Simonette.

- Don Juan -

Quoi ! une personne comme vous serait la femme d'un simple paysan ?
Non, non, c'est profaner tant de beaute, et vous n'etes pas nee pour
demeurer dans un village. Vous meritez, sans doute, une meilleure
fortune ; et le ciel qui le connait bien, m'a conduit ici tout expres
pour empecher ce mariage, et rendre justice a vos charmes ; car enfin,
belle Charlotte, je vous aime de tout mon coeur, et il ne tiendra qu'a
vous que je vous arrache de ce miserable lieu, et ne vous mette dans
l'etat ou vous meritez d'etre. Cet amour est bien prompt, sans doute ;
mais quoi ! c'est un effet, Charlotte, de votre grande beaute, et
l'on vous aime autant en un quart d'heure qu'on ferait une autre en
six mois.

- Charlotte -

Aussi vrai, Monsieu, je ne sais comment faire quand vous parlez. Ce
que vous dites me fait aise, et j'aurais toutes les envies du monde de
vous croire ; mais on m'a toujou dit qu'il ne faut jamais croire les
monsieux, et que vous autres courtisans etes des enjoleux, qui ne
songez qu'a abuser les filles.

- Don Juan -

Je ne suis pas de ces gens-la.

- Sganarelle -

Il n'a garde.

- Charlotte -

Voyez-vous, Monsieu ? il n'y a pas plaisir a se laisser abuser. Je
suis une pauvre paysanne ; mais j'ai l'honneur en recommandation, et
j'aimerais mieux me voir morte que de me voir deshonoree.

- Don Juan -

Moi, j'aurais l'ame assez mechante pour abuser une personne comme vous ?
je serais assez lache pour vous deshonorer ? Non, non, j'ai trop de
conscience pour cela. Je vous aime, Charlotte, en tout bien et en
tout honneur ; et, pour vous montrer que je vous dis vrai, sachez que
je n'ai point d'autre dessein que de vous epouser. En voulez-vous un
plus grand temoignage ? M'y voila pret quand vous voudrez : et je
prends a temoin l'homme que voila, de la parole que je vous donne.

- Sganarelle -

Non, non, ne craignez point. Il se mariera avec vous tant que vous
voudrez.

- Don Juan -

Ah ! Charlotte, je vois bien que vous ne me connaissez pas encore.
Vous me faites grand tort de juger de moi par les autres ; et s'il y a
des fourbes dans le monde, des gens qui ne cherchent qu'a abuser les
filles, vous devez me tirer du nombre, et ne pas mettre en doute la
sincerite de ma foi : et puis votre beaute vous assure de tout. Quand
on est faite comme vous, on doit etre a couvert de toutes ces sortes
de craintes : vous n'avez point l'air, croyez-moi, d'une personne
qu'on abuse ; et pour moi, je vous l'avoue, je me percerais le coeur
de mille coups, si j'avais eu la moindre pensee de vous trahir.

- Charlotte -

Mon Dieu ! je ne sais si vous dites vrai ou non ; mais vous faites que
l'on vous croit.

- Don Juan -

Lorsque vous me croirez, vous me rendrez justice assurement, et je
vous reitere encore la promesse que je vous ai faite. Ne
l'acceptez-vous pas ? et ne voulez-vous pas consentir a etre ma femme ?

- Charlotte -

Oui, pourvu que ma tante le veuille.

- Don Juan -

Touchez donc la, Charlotte, puisque vous le voulez bien de votre part.

- Charlotte -

Mais au moins, Monsieu, ne m'allez pas tromper, je vous prie ; il y
aurait de la conscience a vous, et vous voyez comme j'y vais a la
bonne foi.

- Don Juan -

Comment ! il semble que vous doutiez encore de ma sincerite ?
voulez-vous que je fasse des serments epouvantables ? Que le ciel...

- Charlotte -

Mon Dieu, ne jurez point ! je vous crois.

- Don Juan -

Donnez-moi donc un petit baiser pour gage de votre parole.

- Charlotte -

Oh ! monsieu, attendez que je soyons maries, je vous
prie. Apres ca, je vous baiserai tant que vous voudrez.

- Don Juan -

Eh bien, belle Charlotte, je veux tout ce que vous voulez,
abandonnez-moi seulement votre main, et souffrez que, par mille
baisers, je lui exprime le ravissement ou je suis...


-----------

Scene III. - Don Juan, Sganarelle, Pierrot, Charlotte.


- Pierrot -

(poussant Don Juan qui baise la main de Charlotte.)

Tout doucement, Monsieu ; tenez-vous, s'il vous plait. Vous vous
echauffez trop, et vous pourriez gagner la puresie.

- Don Juan -

(repoussant rudement Pierrot.)

Qui m'amene cet impertinent ?

- Pierrot -

(se mettant entre Don Juan et Charlotte.)

Je vous dis qu'ous vous tegniez, et qu'ous ne caressiais point nos
accordees.

- Don Juan -

(repoussant encore Pierrot.)

Ah ! que de bruit !

- Pierrot -

Jerniguienne ! ce n'est pas comme ca qu'il faut pousser les gens.

- Charlotte -

(prenant Pierrot par le bras.)

Et laisse-le faire aussi, Piarrot.

- Pierrot -

Quement ! que je le laisse faire ! Je ne veux pas, moi.

- Don Juan -

Ah !

- Pierrot -

Tetiguienne ! par ce qu'ous etes monsieu, vous viendrez caresser nos
femmes a notre barbe ? Allez-v's-en caresser les votres.

- Don Juan -

Heu ?

- Pierrot -

Heu.

(Don Juan lui donne un soufflet.)

Tetigue ! ne me frappez pas.

(autre soufflet.)

Oh ! jerniguie !

(autre soufflet.)

Ventregue !

(autre soufflet.)

Palsangue ! morguienne ! ca n'est pas bian de battre les gens, et
ce n'est la la recompense de v's avoir sauve d'etre naye.

- Charlotte -

Piarrot ! ne te fache point.

- Pierrot -

Je me veux facher ; et t'es une vilaine, toi, d'endurer qu'on te
cajole.

- Charlotte -

Oh ! Piarrot, ce n'est pas ce que tu penses. Ce monsieu veut
m'epouser, et tu ne dois pas te bouter en colere.

- Pierrot -

Quement ? Jerni ! tu m'es promise.

- Charlotte -

Ca n'y fait rien, Piarrot. Si tu m'aimes, ne dois-tu pas etre bien
aise que je devienne madame ?

- Pierrot -

Jernigue ! non. J'aime mieux te voir crevee que de te voir a un autre.

- Charlotte -

Va va, Piarrot, ne te mets point en peine. Si je sis madame, je te
ferai gagner queuque chose, et tu apporteras du beurre et du fromage
cheux nous.

- Pierrot -

Ventreguienne ! je gni en porterai jamais, quand tu m'en payerais deux
fois autant. Est-ce donc comme ca que t'ecoutes ce qu'il te dit ?
Morguienne ! si j'avais su ca tantot, je me serais bian garde de le
tirer de gliau, et je gli aurais baille un bon coup d'aviron sur la
tete.

- Don Juan -

(s'approchant de Pierrot pour le frapper.)

Qu'est-ce que vous dites ?

- Pierrot -

(se mettant derriere Charlotte.)

Jerniguienne ! je ne crains parsonne.

- Don Juan -

(passant du cote ou est Pierrot.)

Attendez-moi un peu.

- Pierrot -

(repassant de l'autre cote.)

Je me moque de tout, moi.

- Don Juan -

(courant apres Pierrot.)

Voyons cela.

- Pierrot -

(se sauvant encore derriere Charlotte.)

J'en avons bian veu d'autres.

- Don Juan -

Ouais !

- Sganarelle -

Eh ! Monsieur, laissez la ce pauvre miserable. C'est conscience de le
battre.

(a Pierrot, en se mettant entre lui et Don Juan.)

Ecoute, mon pauvre garcon, retire-toi, et ne lui dis rien.

- Pierrot -

(passant devant Sganarelle, et regardant fierement Don Juan.)

Je veux lui dire, moi !

- Don Juan -

(levant la main pour donner un soufflet a Pierrot.)

Ah ! je vous apprendrai...

(Pierrot baisse la tete, et Sganarelle recoit le soufflet.)

- Sganarelle -

(regardant Pierrot.)

Peste soit du maroufle !

- Don Juan -

(a Sganarelle.)

Te voila paye de ta charite.

- Pierrot -

Jarni ! je vas dire a sa tante tout ce menage-ci.


-----------

Scene IV. - Don Juan, Charlotte, Sganarelle.


- Don Juan -

(a Charlotte.)

Enfin, je m'en vais etre le plus heureux de tous les hommes, et je ne
changerais pas mon bonheur contre toutes les choses du monde. Que de
plaisirs quand vous serez ma femme, et que...


-----------

Scene V. - Don Juan, Mathurine, Charlotte, Sganarelle.


- Sganarelle -

(apercevant Mathurine.)

Ah ! ah !

- Mathurine -

(a Don Juan.)

Monsieu, que faites-vous donc la avec Charlotte ? Est-ce que vous lui
parlez d'amour aussi ?

- Don Juan -

(bas, a Mathurine.)

Non. Au contraire, c'est elle qui me temoignait une envie d'etre ma
femme, et je lui repondais que j'etais engage avec vous.

- Charlotte -

(a Don Juan.)

Qu'est-ce que c'est donc que vous veut Mathurine ?

- Don Juan -

(bas, a Charlotte.)

Elle est jalouse de me voir vous parler, et voudrait bien que je
l'epousasse ; mais je lui dis que c'est vous que je veux.

- Mathurine -

Quoi ! Charlotte...

- Don Juan -

(bas, a Mathurine.)

Tout ce que vous lui direz sera inutile ; elle s'est mis cela dans la
tete.

- Charlotte -

Quement donc ! Mathurine...

- Don Juan -

(bas, a Charlotte.)

C'est en vain que vous lui parlerez : vous ne lui oterez point cette
fantaisie.

- Mathurine -

Est-ce que...

- Don Juan -

(bas, a Mathurine.)

Il n'y a pas moyen de lui faire entendre raison.

- Charlotte -

Je voudrais...

- Don Juan -

(bas, a Charlotte.)

Elle est obstinee comme tous les diables.

- Mathurine -

Vraiment...

- Don Juan -

(bas, a Mathurine.)

Ne lui dites rien, c'est une folle.

- Charlotte -

Je pense...

- Don Juan -

(bas, a Charlotte.)

Laissez-la la, c'est une extravagante.

- Mathurine -

Non, non, il faut que je lui parle.

- Charlotte -

Je veux voir un peu ses raisons.

- Mathurine -

Quoi !...

- Don Juan -

(bas, a Mathurine.)

Je gage qu'elle va vous dire que je lui ai promis de l'epouser.

- Charlotte -

Je...

- Don Juan -

(bas, a Charlotte.)

Gageons qu'elle vous soutiendra que je lui ai donne parole de la
prendre pour femme.

- Mathurine -

Hola ! Charlotte, ca n'est pas bian de courir su le marche des autres.

- Charlotte -

Ca n'est pas honnete, Mathurine, d'etre jalouse que monsieu me parle.

- Mathurine -

C'est moi que monsieu a vue la premiere.

- Charlotte -

S'il vous a vue la premiere, il m'a vue la seconde, et m'a promis de
m'epouser.

- Don Juan -

(bas, a Mathurine.)

Et bien ! que vous ai-je dit ?

- Mathurine -

Je vous baise les mains ; c'est moi, et non pas vous qu'il
a promis d'epouser.

- Don Juan -

(bas, a Charlotte.)

N'ai-je pas devine ?

- Charlotte -

A d'autres, je vous prie ; c'est moi, vous dis-je.

- Mathurine -

Vous vous moquez des gens ; c'est moi, encore un coup.

- Charlotte -

Le v'la qui est pour le dire, si je n'ai pas raison.

- Mathurine -

Le v'la qui est pour me dementir, si je ne dis pas vrai.

- Charlotte -

Est-ce, Monsieu, que vous lui avez promis de l'epouser ?

- Don Juan -

(bas, a Charlotte.)

Vous vous raillez de moi.

- Mathurine -

Est-il vrai, Monsieu, que vous lui avez donne parole d'etre son mari ?

- Don Juan -

(bas, a Mathurine.)

Pouvez-vous avoir cette pensee ?

- Charlotte -

Vous voyez qu'al le soutient.

- Don Juan -

(bas, a Charlotte.)

Laissez-la faire.

- Mathurine -

Vous etes temoin comme al l'assure.


- Don Juan -

(bas, a Mathurine.)

Laissez-la dire.

- Charlotte -

Non, non, il faut savoir la verite.

- Mathurine -

Il est question de juger ca.

- Charlotte -

Oui, Mathurine, je veux que monsieu vous montre votre bec jaune (8).

- Mathurine -

Oui, Charlotte, je veux que monsieu vous rende un peu camuse (9).

- Charlotte -

Monsieur, videz la querelle, s'il vous plait.

- Mathurine -

Mettez-nous d'accord, Monsieu.

- Charlotte -

(a Mathurine.)

Vous allez voir.

- Mathurine -

(a Charlotte.)

Vous allez voir vous meme.

- Charlotte -

(a Don Juan.)

Dites.

- Mathurine -

(a Don Juan.)

Parlez.

- Don Juan -

Que voulez-vous que je dise ? vous soutenez egalement
toutes deux que je vous ai promis de vous prendre pour
femmes. Est-ce que chacune de vous ne sait pas ce qui
en est, sans qu'il soit necessaire que je m'explique davantage ?
Pourquoi m'obliger la-dessus a des redites ? Celle a
qui j'ai promis effectivement n'a-t-elle pas, en elle-meme
de quoi se moquer des discours de l'autre, et doit-elle se
mettre en peine, pourvu que j'accomplisse ma promesse ?
Tous les discours n'avancent point les choses. Il faut faire,
et non pas dire ; et les effets decident mieux que les paroles.
Aussi n'est-ce rien que par la que je vous veux mettre
d'accord ; et l'on verra, quand je me marierai, laquelle des
deux a mon coeur.

(bas, a Mathurine.)

Laissez-lui croire ce qu'elle voudra.

(bas, a Charlotte.)

Laissez-la se flatter dans son imagination.

(bas, a Mathurine.)

Je vous adore.

(bas, a Charlotte.)

Je suis tout a vous.

(bas, a Mathurine.)

Tous les visages sont laids aupres du votre.

(bas, a Charlotte.)

On ne peut plus souffrir les autres quand on vous a vue.

(haut.)

J'ai un petit ordre a donner, je viens vous retrouver dans un quart
d'heure.


-----------

Scene VI. - Charlotte, Mathurine, Sganarelle.


- Charlotte -

(a Mathurine.)

Je suis celle qu'il aime, au moins.

- Mathurine -

(a Charlotte.)

C'est moi qu'il epousera.

- Sganarelle -

(arretant Charlotte et Mathurine.)

Ah ! pauvres filles que vous etes, j'ai pitie de votre innocence, et
je ne puis souffrir de vous voir courir a votre malheur. Croyez-moi
l'une et l'autre : ne vous amusez point a tous les contes qu'on vous
fait, et demeurez dans votre village.


-----------

Scene VII. - Don Juan, Charlotte, Mathurine, Sganarelle.


- Don Juan -

(dans le fond du theatre, a part.)

Je voudrais bien savoir pourquoi Sganarelle ne me suit pas.

- Sganarelle -

(a ces filles.)

Mon maitre est un fourbe ; il n'a dessein que de vous abuser, et en a
bien abuse d'autres : c'est l'epouseur du genre humain, et...

(apercevant Don Juan.)

cela est faux ; et quiconque vous dira cela, vous lui devez dire qu'il en a
menti. Mon maitre n'est point l'epouseur du genre humain, il n'est point
fourbe, il n'a pas dessein de vous tromper, et n'en a point abuse d'autres.
Ah ! tenez, le voila, demandez-le plutot a lui-meme.

- Don Juan -

(regardant Sganarelle, et le soupconnant d'avoir parle.)

Oui !

- Sganarelle -

Monsieur, comme le monde est plein de medisants, je vais au devant
des choses ; et je leur disais que, si quelqu'un leur venait dire du
mal de vous, elles se gardassent bien de le croire, et ne manquassent
pas de lui dire qu'il en aurait menti.

- Don Juan -

Sganarelle !

- Sganarelle -

(a Charlotte et a Mathurine.)

Oui, monsieur est homme d'honneur ; je le garantis tel.

- Don Juan -

Hon !

- Sganarelle -

Ce sont des impertinents.


-----------

Scene VIII. - Don Juan, La Ramee, Charlotte, Mathurine, Sganarelle.


- La Ramee -

(bas, a Don Juan.)

Monsieur, je viens vous avertir qu'il ne fait pas bon ici pour vous.

- Don Juan -

Comment ?

- La Ramee -

Douze hommes a cheval vous cherchent, qui doivent arriver ici dans un
moment ; je ne sais pas par quel moyen ils peuvent vous avoir suivi ;
mais j'ai appris cette nouvelle d'un paysan qu'ils ont interroge, et
auquel ils vous ont depeint. L'affaire presse, et le plus tot que vous
pourrez sortir d'ici sera le meilleur.


-----------

Scene IX. - Don Juan, Charlotte, Mathurine, Sganarelle.


- Don Juan -

(a Charlotte et a Mathurine.)

Une affaire pressante m'oblige de partir d'ici ; mais je
vous prie de vous ressouvenir de la parole que je vous ai
donnee, et de croire que vous aurez de mes nouvelles avant
qu'il soit demain au soir.


-----------

Scene X. - Don Juan, Sganarelle.


- Don Juan -

Comme la partie n'est pas egale, il faut user de stratageme, et eluder
adroitement le malheur qui me cherche. Je veux que Sganarelle se
revete de mes habits ; et moi...

- Sganarelle -

Monsieur, vous vous moquez. M'exposer a etre tue sous vos habits, et...

- Don Juan -

Allons vite, c'est trop d'honneur que je vous fais ; et bien heureux
est le valet qui peut avoir la gloire de mourir pour son maitre.

- Sganarelle -

Je vous remercie d'un tel honneur.

(seul.)

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5
Copyright (c) 2007. topboookz.com. All rights reserved.