A / B / C / D / E /  F / G / H / I / J /  K / L / M / N / O /  P / R / S / T / UV / W / Z

Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

Don Juan, ou le Festin de pierre

M >> Moliere [Jean Baptiste Poquelin] >> Don Juan, ou le Festin de pierre

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Source:

Jean-Baptiste Poquelin (1620-1673), alias Moliere,
"Oeuvres de Moliere, avec des notes de tous les commentateurs",
Tome Premier,
Paris, Librarie de Firmin-Didot et Cie,
Imprimeurs de l'Institut, rue Jacob, 56,
1890.

Pages 449-512.

[Spelling of the 1890 edition. Footnotes have been retained because
they provide the meanings of old French words or expressions.
Footnote are indicated by numbers in brackets, and are grouped
at the end of the Etext.
Downcase accents have been kept, but not upcase accents (not
well supported by all software). Text encoding is iso-8859-1.]





DON JUAN

ou

LE FESTIN DE PIERRE




Comedie (1663)



PERSONNAGES ACTEURS

Don Juan, fils de don Louis. La Grange.
Sganarelle. Moliere.
Elvire, maitresse de don Juan. Mlle Du Parc.
Gusman, ecuyer d'Elvire.
Don Carlos,
Don Alonse, freres d'Elvire.
Don Louis, pere de don Juan. Bejart.
Francisque, pauvre.
Charlotte, Mlle Moliere.
Mathurine, paysannes. Mlle de Brie.
Pierrot, paysan. Hubert.
La Statue du Commandeur.
La Violette,
Ragotin, valets de don Juan.
M. Dimanche, marchand. Du Croisy.
La Ramee, spadassin. De Brie.
Suite de don Juan.
Suite de don Carlos et don Alonse, freres.
Un spectre.



La scene est en Sicile.


ACTE PREMIER.
-------------

Le theatre represente un palais.


Scene premiere. - Sganarelle, Gusman.


- Sganarelle -

(tenant une tabatiere.)

Quoi que puisse dire Aristote, et toute la philosophie, il n'est rien
d'egal au tabac ; c'est la passion des honnetes gens ; et qui vit sans
tabac n'est pas digne de vivre. Non seulement il rejouit et purge les
cerveaux humains, mais encore il instruit les ames a la vertu, et l'on
apprend avec lui a devenir honnete homme. Ne voyez-vous pas bien, des
qu'on en prend, de quelle maniere obligeante on en use avec tout le
monde, et comme on est ravi d'en donner a droite et a gauche, partout
ou l'on se trouve ? On n'attend pas meme qu'on en demande, et l'on
court au-devant du souhait des gens ; tant il est vrai que le tabac
inspire des sentiments d'honneur et de vertu a tous ceux qui en
prennent. Mais c'est assez de cette matiere, reprenons un peu notre
discours. Si bien donc, cher Gusman, que done Elvire, ta maitresse,
surprise de notre depart, s'est mise en campagne apres nous ; et son
coeur, que mon Maitre a su toucher trop fortement, n'a pu vivre,
dis-tu, sans le venir chercher ici. Veux-tu qu'entre-nous je te dise
ma pensee ? J'ai peur qu'elle ne soit mal payee de son amour, que son
voyage en cette ville produise peu de fruit, et que vous eussiez
autant gagne a ne bouger de la.

- Gusman -

Et la raison encore ? Dis-moi, je te prie, Sganarelle, qui peut
t'inspirer une peur d'un si mauvais augure ? Ton maitre t'a-t-il
ouvert son coeur la-dessus, et t'a-t-il dit qu'il eut pour nous
quelque froideur qui l'ait oblige a partir ?

- Sganarelle -

Non pas ; mais, a vue de pays, je connais a peu pres le train des
choses ; et sans qu'il m'ait encore rien dit, je gagerais presque que
l'affaire va la. Je pourrais peut-etre me tromper ; mais enfin, sur de
tels sujets, l'experience m'a pu donner quelques lumieres.

- Gusman -

Quoi ! ce depart si peu prevu serait une infidelite de don Juan ? il
pourrait faire cette injure aux chastes feux de done Elvire ?

- Sganarelle -

Non, c'est qu'il est jeune encore, et qu'il n'a pas le courage...

- Gusman -

Un homme de sa qualite ferait une action si lache !

- Sganarelle -

He ! oui, sa qualite ! La raison en est belle ; et c'est par la qu'il
s'empecherait des choses !

- Gusman -

Mais les saints noeuds du mariage le tiennent engage.

- Sganarelle -

He ! mon pauvre Gusman, mon ami, tu ne sais pas encore, crois-moi,
quel homme est don Juan.

- Gusman -

Je ne sais pas, de vrai, quel homme il peut etre, s'il faut qu'il nous
ait fait cette perfidie ; et je ne comprends point comme, apres tant
d'amour et tant d'impatience temoignee, tant d'hommages pressants, de
voeux, de soupirs et de larmes, tant de lettres passionnees, de
protestations ardentes et de serments reiteres, tant de transports
enfin, et tant d'emportements qu'il a fait paraitre, jusqu'a forcer,
dans sa passion, l'obstacle sacre d'un couvent, pour mettre done
Elvire en sa puissance ; je ne comprends pas, dis-je, comme apres tout
cela, il aurait le coeur de pouvoir manquer a sa parole.

- Sganarelle -

Je n'ai pas grande peine a le comprendre, moi ; et si tu connaissais
le pelerin, tu trouverais la chose assez facile pour lui. Je ne dis
pas qu'il ait change de sentiments pour done Elvire, je n'en ai point
de certitude encore. Tu sais que, par son ordre, je partis avant lui ;
et depuis son arrivee, il ne m'a point entretenu ; mais par
precaution, je t'apprends, "inter nos", que tu vois, en don Juan mon
maitre, le plus grand scelerat que la terre ait jamais porte, un
enrage, un chien, un diable, un Turc, un heretique, qui ne croit ni
ciel, ni saint, ni Dieu, ni loup-garou, qui passe cette vie en
veritable bete brute ; un pourceau d'Epicure, un vrai Sardanapale, qui
ferme l'oreille a toutes les remontrances chretiennes qu'on lui
peut faire, et traite de billevesees tout ce que nous croyons. Tu me
dis qu'il a epouse ta maitresse ; crois qu'il aurait plus fait pour sa
passion, et qu'avec elle il aurait encore epouse, toi, son chien, et
son chat. Un mariage ne lui coute rien a contracter ; il ne se sert
point d'autres pieges pour attraper les belles ; et c'est un epouseur a
toutes mains. Dame, demoiselle, bourgeoise, paysanne, il ne trouve rien
de trop chaud ni de trop froid pour lui ; et si je te disais le nom
de toutes celles qu'il a epousees en divers lieux, ce serait un
chapitre a durer jusqu'au soir. Tu demeures surpris et changes de
couleur a ce discours ; ce n'est la qu'une ebauche du personnage, et,
pour en achever le portrait, il faudrait bien d'autres coups de
pinceau. Suffit qu'il faut que le courroux du ciel l'accable quelque
jour ; qu'il me vaudrait bien mieux d'etre au diable que d'etre a
lui, et qu'il me fait voir tant d'horreurs, que je souhaiterais qu'il
fut deja je ne sais ou. Mais un grand seigneur mechant homme est une
terrible chose : il faut que je lui sois fidele, en depit que j'en aie ;
la crainte en moi fait l'office du zele, brise mes sentiments, et me
reduit d'applaudir bien souvent a ce que mon ame deteste. Le voila qui
vient se promener dans ce palais, separons-nous. Ecoute au moins ; je
t'ai fait cette confidence avec franchise, et cela m'est sorti un peu
bien vite de la bouche ; mais s'il fallait qu'il en vint quelque
chose a ses oreilles, je dirais hautement que tu aurais menti.


-----------

Scene II. - Don Juan, Sganarelle.


- Don Juan -

Quel homme te parlait la ? Il a bien l'air, ce me semble,
du bon Gusman de done Elvire ?

- Sganarelle -

C'est quelque chose aussi a peu pres comme cela.

- Don Juan -

Quoi ! c'est lui ?

- Sganarelle -

Lui-meme.

- Don Juan -

Et depuis quand est-il en cette ville ?

- Sganarelle -

D'hier au soir.

- Don Juan -

Et quel sujet l'amene ?

- Sganarelle -

Je crois que vous jugez assez ce qui le peut inquieter.

- Don Juan -

Notre depart, sans doute ?

- Sganarelle -

Le bonhomme en est tout mortifie, et m'en demandait le sujet.

- Don Juan -

Et quelle reponse as-tu faite ?

- Sganarelle -

Que vous ne m'en aviez rien dit.

- Don Juan -

Mais encore, quelle est ta pensee la-dessus, que t'imagines-tu de
cette affaire ?

- Sganarelle -

Moi ! Je crois, sans vous faire tort, que vous avez quelque nouvel
amour en tete.

- Don Juan -

Tu le crois ?

- Sganarelle -

Oui.

- Don Juan -

Ma foi, tu ne te trompes pas, et je dois t'avouer qu'un autre objet a
chasse Elvire de ma pensee.

- Sganarelle -

He ! mon Dieu ! je sais mon don Juan sur le bout du doigt, et connais
votre coeur pour le plus grand coureur du monde ; il se plait a se
promener de liens en liens, et n'aime guere a demeurer en place.

- Don Juan -

Et ne trouves-tu pas, dis-moi, que j'ai raison d'en user de la sorte ?

- Sganarelle -

He ! Monsieur...

- Don Juan -

Quoi ? Parle.

- Sganarelle -

Assurement que vous avez raison, si vous le voulez ; on ne peut pas
aller la contre. Mais si vous ne vouliez pas, ce serait peut-etre une
autre affaire.

- Don Juan -

Et bien, je te donne la liberte de parler, et de me dire tes
sentiments.

- Sganarelle -

En ce cas, Monsieur, je vous dirai franchement que je n'approuve point
votre methode, et que je trouve fort vilain d'aimer de tous cotes
comme vous faites.

- Don Juan -

Quoi ! tu veux qu'on se lie a demeurer au premier objet qui nous
prend, qu'on renonce au monde pour lui, et qu'on n'ait plus d'yeux
pour personne ? La belle chose de vouloir se piquer d'un faux honneur
d'etre fidele, de s'ensevelir pour toujours dans une passion, et
d'etre mort des sa jeunesse a toutes les autres beautes qui nous
peuvent frapper les yeux ! Non, non, la constance n'est bonne que pour
des ridicules ; toutes les belles ont droit de nous charmer, et
l'avantage d'etre rencontree la premiere ne doit point derober aux
autres les justes pretentions qu'elles ont toutes sur nos coeurs. Pour
moi, la beaute me ravit partout ou je la trouve ; et je cede
facilement a cette douce violence dont elle nous entraine. J'ai beau
etre engage, l'amour que j'ai pour une belle n'engage point mon ame a
faire injustice aux autres ; je conserve des yeux pour voir le merite
de toutes, et rends a chacune les hommages et les tributs ou la nature
nous oblige. Quoi qu'il en soit, je ne puis refuser mon coeur a tout
ce que je vois d'aimable ; et des qu'un beau visage me le demande, si
j'en avais dix mille, je les donnerais tous. Les inclinations
naissantes, apres tout, ont des charmes inexplicables, et tout le
plaisir de l'amour est dans le changement. On goute une douceur
extreme a reduire, par cent hommages, le coeur d'une jeune beaute, a
voir de jour en jour les petits progres qu'on y fait, a combatre, par
des transports, par des larmes et des soupirs, l'innocente pudeur
d'une ame qui a peine a rendre les armes ; a forcer pied a pied toutes
les petites resistances qu'elle nous oppose, a vaincre les scrupules
dont elle se fait un honneur, et la mener doucement ou nous avons
envie de la faire venir. Mais lorsqu'on en est maitre une fois, il
n'y a plus rien a dire, ni rien a souhaiter ; tout le beau de la
passion est fini, et nous nous endormons dans la tranquillite d'un tel
amour, si quelque objet nouveau ne vient reveiller nos desirs, et
presenter a notre coeur les charmes attrayants d'une conquete a
faire. Enfin, il n'est rien de si doux que de triompher de la
resistance d'une belle personne ; et j'ai, sur ce sujet, l'ambition
des conquerants, qui volent perpetuellement de victoire en victoire,
et ne peuvent se resoudre a borner leurs souhaits. Il n'est rien qui
puisse arreter l'impetuosite de mes desirs ; je me sens un coeur a
aimer toute la terre ; et, comme Alexandre, je souhaiterais qu'il y
eut d'autres mondes, pour y pouvoir etendre mes conquetes amoureuses.

- Sganarelle -

Vertu de ma vie ! comme vous debitez ! Il semble que vous ayez appris
cela par coeur, et vous parlez tout comme un livre.

- Don Juan -

Qu'as-tu a dire la-dessus ?

- Sganarelle -

Ma foi, j'ai a dire... Je ne sais que dire ; car vous tournez les
choses d'une maniere, qu'il semble que vous avez raison ; et cependant
il est vrai que vous ne l'avez pas. J'avais les plus belles pensees du
monde, et vos discours m'ont brouille tout cela. Laissez faire ; une
autre fois, je mettrai mes raisonnements par ecrit, pour disputer avec
vous.

- Don Juan -

Tu feras bien.

- Sganarelle -

Mais, Monsieur, cela serait-il de la permission que vous m'avez
donnee, si je vous disais que je suis tant soit peu scandalise de la
vie que vous menez ?

- Don Juan -

Comment, quelle vie est-ce que je mene ?

- Sganarelle -

Fort bonne. Mais par exemple, de vous voir tous les mois vous marier
comme vous faites !

- Don Juan -

Y a-t-il rien de plus agreable ?

- Sganarelle -

Il est vrai. Je concois que cela est fort agreable et fort
divertissant, et je m'en accommoderais assez, moi, s'il n'y avait
point de mal ; mais, Monsieur, se jouer ainsi d'un mystere sacre,
et...

- Don Juan -

Va, va, c'est une affaire entre le ciel et moi, et nous la demelerons
bien ensemble sans que tu t'en mettes en peine.

- Sganarelle -

Ma foi, Monsieur, j'ai toujours oui dire que c'est une mechante
raillerie que de se railler du ciel, et que les libertins ne font
jamais une bonne fin.

- Don Juan -

Hola ! maitre sot. Vous savez que je vous ai dit que je n'aime pas les
faiseurs de remontrances.

- Sganarelle -

Je ne parle pas aussi a vous, Dieu m'en garde ! Vous savez ce que vous
faites, vous, et si vous ne croyez rien, vous avez vos raisons : mais
il y a certains petits impertinents dans le monde qui sont libertins
sans savoir pourquoi, qui font les esprits forts, parce qu'ils croient
que cela leur sied bien ; et si j'avais un maitre comme cela, je lui
dirais fort nettement, le regardant en face : Osez-vous bien ainsi
vous jouer du ciel, et ne tremblez-vous point de vous moquer comme
vous faites des choses les plus saintes ? C'est bien a vous, petit ver
de terre, petit myrmidon que vous etes, (je parle au maitre que j'ai
dit), c'est bien a vous a vouloir vous meler de tourner en raillerie
ce que tous les hommes reverent ? Pensez-vous que, pour etre de
qualite, pour avoir une perruque blonde et bien frisee, des plumes a
votre chapeau, un habit bien dore, et des rubans couleur de feu, (ce
n'est pas a vous que je parle, c'est a l'autre), pensez-vous, dis-je,
que vous en soyez plus habile homme, que tout vous soit permis, et
qu'on n'ose vous dire vos verites ? Apprenez de moi, qui suis votre
valet, que le ciel punit tot ou tard les impies, qu'une mechante vie
amene une mechante mort, et que...

- Don Juan -

Paix !

- Sganarelle -

De quoi est-il question ?

- Don Juan -

Il est question de te dire qu'une beaute me tient au coeur, et
qu'entraine par ses appas, je l'ai suivie jusqu'en cette ville.

- Sganarelle -

Et n'y craignez-vous rien, Monsieur, de la mort de ce commandeur que
vous tuates il y a six mois ?

- Don Juan -

Et pourquoi craindre ? ne l'ai-je pas bien tue ?

- Sganarelle -

Fort bien, le mieux du monde ; et il aurait tort de se plaindre.

- Don Juan -

J'ai eu ma grace de cette affaire.

- Sganarelle -

Oui, mais cette grace n'eteint pas peut-atre le ressentiment des
parents et des amis, et...

- Don Juan -

Ah ! n'allons point songer au mal qui nous peut arriver, et songeons
seulement a ce qui nous peut donner du plaisir. La personne dont je
te parle est une jeune fiancee, la plus agreable du monde, qui a ete
conduite ici par celui meme qu'elle y vient epouser ; et le hasard me
fit voir ce couple d'amants trois ou quatre jours avant leur voyage.
Jamais je n'ai vu deux personnes etre si contentes l'une de l'autre,
et faire eclater plus d'amour. La tendresse visible de leurs mutuelles
ardeurs me donna de l'emotion ; j'en fus frappe au coeur, et mon amour
commenca par la jalousie. Oui, je ne pus souffrir d'abord de les voir
si bien ensemble ; le depit alluma mes desirs, et je me figurai un
plaisir extreme a pouvoir troubler leur intelligence, et rompre cet
attachement, dont la delicatesse de mon coeur se tenait offensee ;
mais jusques ici tous mes efforts ont ete inutiles, et j'ai recours au
dernier remede. Cet epoux pretendu doit aujourd'hui regaler sa
maitresse d'une promenade sur mer. Sans t'en avoir rien dit, toutes
choses sont preparees pour satisfaire mon amour, et j'ai une petite
barque et des gens, avec quoi fort facilement je pretends enlever la
belle.

- Sganarelle -

Ah ! Monsieur...

- Don Juan -

Hein ?

- Sganarelle -

C'est fort bien fait a vous, et vous le prenez comme il faut. Il n'est
rien tel en ce monde que de se contenter.

- Don Juan -

Prepare-toi donc a venir avec moi, et prend soin toi-meme d'apporter
toutes mes armes, afin que...

(apercevant done Elvire.)

Ah ! rencontre facheuse. Traitre, tu ne m'avais pas dit qu'elle etait
ici elle-meme.

- Sganarelle -

Monsieur, vous ne me l'avez pas demande.

- Don Juan -

Est-elle folle, de n'avoir pas change d'habit, et de venir en ce
lieu-ci, avec son equipage de campagne ?


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Scene III. - Done Elvire, Don Juan, Sganarelle.


- Done Elvire -

Me ferez-vous la grace, don Juan, de vouloir bien me reconnaitre ? Et
puis-je au moins esperer que vous daigniez tourner le visage de ce
cote ?

- Don Juan -

Madame, je vous avoue que je suis surpris, et que je ne vous attendais
pas ici.

- Done Elvire -

Oui, je vois bien que vous ne m'y attendiez pas ; et vous etes
surpris, a la verite, mais tout autrement que je ne l'esperais ; et la
maniere dont vous le paraissez, me persuade pleinement ce que je
refusais de croire. J'admire ma simplicite, et la faiblesse de mon
coeur, a douter d'une trahison que tant d'apparences me confirmaient.
J'ai ete assez bonne, je le confesse, ou plutot assez sotte, pour
vouloir me tromper moi-meme, et travailler a dementir mes yeux et mon
jugement. J'ai cherche des raisons, pour excuser a ma tendresse le
relachement d'amitie qu'elle voyait en vous ; et je me suis forge
expres cent sujets legitimes d'un depart si precipite, pour vous
justifier du crime dont ma raison vous accusait. Mes justes soupcons
chaque jour avaient beau me parler, j'en rejetais la voix qui vous
rendait criminel a mes yeux, et j'ecoutais avec plaisir mille chimeres
ridicules, qui vous peignaient innocent a mon coeur ; mais enfin cet
abord ne me permet plus de douter, et le coup d'oeil qui m'a recue
m'apprend bien plus de choses que je ne voudrais en savoir. Je serais
bien aise pourtant d'ouir de votre bouche les raisons de votre
depart. Parlez, don Juan, je vous prie, et voyons de quel air vous
saurez vous justifier.

- Don Juan -

Madame, voila Sganarelle, qui sait pourquoi je suis parti.

- Sganarelle -

(bas, a don Juan.)

Moi, Monsieur ? je n'en sais rien, s'il vous plait.

- Done Elvire -

Eh bien ! Sganarelle, parlez. Il n'importe de quelle bouche j'entende
ses raisons.

- Don Juan -

(faisant signe a Sganarelle d'approcher.)

Allons, parle donc a Madame.

- Sganarelle -

(bas, a don Juan.)

Que voulez-vous que je dise ?

- Done Elvire -

Approchez, puis qu'on le veut ainsi, et me dites un peu les causes
d'un depart si prompt.

- Don Juan -

Tu ne repondras pas ?

- Sganarelle -

(bas, a don Juan.)

Je n'ai rien a repondre. Vous vous moquez de votre serviteur.

- Don Juan -

Veux-tu repondre, te dis-je ?

- Sganarelle -

Madame...

- Done Elvire -

Quoi ?

- Sganarelle -

(se tournant vers son maitre.)

Monsieur...

- Don Juan -

(en le menacant.)

Si...

- Sganarelle -

Madame, les conquerants, Alexandre, et les autres mondes sont cause de
notre depart. Voila, Monsieur, tout ce que je puis dire.

- Done Elvire -

Vous plait-il, don Juan, de nous eclaircir ces beaux mysteres ?

- Don Juan -

Madame, a vous dire la verite...

- Done Elvire -

Ah, que vous savez mal vous defendre pour un homme de cour, et qui
doit etre accoutume a ces sortes de choses ! J'ai pitie de vous voir
la confusion que vous avez. Que ne vous armez-vous le front d'une
noble effronterie ? que ne me jurez-vous que vous etes toujours dans
les memes sentiments pour moi, que vous m'aimez toujours avec une
ardeur sans egale, et que rien n'est capable de vous detacher de moi
que la mort ? que ne me dites-vous que des affaires de la derniere
consequence vous ont oblige a partir sans m'en donner avis ; qu'il
faut que, malgre vous, vous demeuriez ici quelque temps, et que je
n'ai qu'a m'en retourner d'ou je viens, assuree que vous suivrez mes
pas le plus tot qu'il vous sera possible ; qu'il est certain que vous
brulez de me rejoindre, et qu'eloigne de moi vous souffrez ce que
souffre un corps qui est separe de son ame ? Voila comme il faut vous
defendre, et non pas etre interdit comme vous etes.

- Don Juan -

Je vous avoue, Madame, que je n'ai point le talent de dissimuler, et
que je porte un coeur sincere. Je ne vous dirai point que je suis
toujours dans les memes sentiments pour vous, et que je brule de vous
rejoindre, puisqu'enfin il est assure que je ne suis parti que pour
vous fuir ; non point pour les raisons que vous pouvez vous figurer,
mais par un pur motif de conscience, et pour ne croire pas qu'avec
vous davantage je puisse vivre sans peche. Il m'est venu des
scrupules, Madame, et j'ai ouvert les yeux de l'ame sur ce que je
faisais. J'ai fait reflexion que, pour vous epouser, je vous ai
derobee a la cloture d'un couvent, que vous avez rompu des voeux qui
vous engageaient autre part, et que le ciel est fort jaloux de ces
sortes de choses. Le repentir m'a pris, et j'ai craint le courroux
celeste. J'ai cru que notre mariage n'etait qu'un adultere deguise,
qu'il nous attirerait quelque disgrace d'en haut, et qu'enfin je
devais tacher de vous oublier, et vous donner moyen de retourner a vos
premieres chaines. Voudriez-vous, Madame, vous opposer a une si sainte
pensee, et que j'allasse, en vous retenant, me mettre le ciel sur les
bras ; que pour...

- Done Elvire -

Ah ! scelerat, c'est maintenant que je te connais tout entier ; et,
pour mon malheur, je te connais lorsqu'il n'en est plus temps, et
qu'une telle connaissance ne peut plus me servir qu'a me desesperer.
Mais sache que ton crime ne demeurera pas impuni, et que le meme ciel
dont tu te joues me saura venger de ta perfidie.

- Don Juan -

Sganarelle, le ciel !

- Sganarelle -

Vraiment oui, nous nous moquons bien de cela, nous autres.

- Don Juan -

Madame...

- Done Elvire -

Il suffit. je n'en veux pas ouir davantage, et je m'accuse meme d'en
avoir trop entendu. C'est une lachete que de se faire expliquer trop
sa honte ; et sur de tels sujets, un noble coeur, au premier mot, doit
prendre son parti. N'attends pas que j'eclate ici en reproches et en
injures ; non, non, je n'ai point un courroux a exhaler en paroles
vaines, et toute sa chaleur se reserve pour sa vengeance. Je te le dis
encore, le ciel te punira, perfide, de l'outrage que tu me fais, et si
le ciel n'a rien que tu puisses apprehender, apprehende du moins la
colere d'une femme offensee.


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Scene IV. - Don Juan, Sganarelle.


- Sganarelle -

(a part.)

Si le remords le pouvait prendre !

- Don Juan -

(apres un moment de reflexion.)

Allons songer a l'execution de notre entreprise amoureuse.

- Sganarelle -

(seul.)

Ah ! quel abominable maitre me vois-je oblige de servir !



ACTE SECOND.
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Le theatre represente une campagne au bord de la mer.


Scene premiere. - Charlotte, Pierrot.


- Charlotte -

Notre dinse, Piarrot, tu t'es trouve la bien a point !

- Pierrot -

Parguienne, il ne s'en est pas fallu l'epoisseur d'une eplingue,
qu'ils ne se sayant nayes tous deux.

- Charlotte -

C'est donc le coup de vent d'a matin qui les avait renvarses dans la
mar ?

- Pierrot -

Aga (1), quien, Charlotte, je m'en vas te conter tout fin drait comme
cela est venu : car, comme dit l'autre, je les ai le premier avises,
avises le premier je les ai. Enfin donc j'etions sur le bord de la
mar, moi et le gros Lucas, et je nous amusions a batifoler avec des
mottes de tarre que je nous jesquions a la tete ; car, comme tu sais
bian, le gros Lucas aime a batifoler, et moi, par fouas, je batifole
itou. En batifolant donc, pisque batifoler y a, j'ai aparcu de tout
loin queuque chose qui grouillait dans gliau, et qui venait comme
envars nous par secousse. Je voyais cela fixiblement, et pis tout d'un
coup je voyais que je ne voyais plus rien. Eh ! Lucas, c'ai-je fait,
je pense que vla des hommes qui nageant la-bas. Voire, ce m'a-t-il
fait, t'as ete au trepassement d'un chat, t'as la vue trouble
(2). Palsanguienne, c'ai-je fait, je n'ai point la vue trouble, ce
sont des hommes. Point du tout, ce m'a-t-il fait, t'as la barlue.
Veux-tu gager, c'ai-je fait, que je n'ai point la barlue, c'ai-je
fait, et que ce sont deux hommes, c'ai-je fait, qui nageant droit ici,
c'ai-je fait ? Morguienne, ce m'a-t-il fait, je gage que non. Oh ! ca,
c'ai-je fait, veux-tu gager dix sous que si ? Je le veux bian, ce
m'a-t-il fait, et, pour te montrer, vla argent su jeu, ce m'a-t-il
fait. Moi, je n'ai point ete ni fou, ni estourdi ; j'ai bravement
boute a tarre quatre pieces tapees, et cinq sous en doubles,
jerniguienne, aussi hardiment que si j'avais avale un varre de vin,
car je sis hasardeux, moi, et je vas a la debandade. Je savais bian ce
que je faisais pourtant. Queuque gniais ! Enfin donc, je n'avons pas
putot eu gage, que j'avons vu les deux hommes tout a plain, qui nous
faisiant signe de les aller querir ; et moi de tirer auparavant les
enjeux. Allons, Lucas, c'ai-je dit, tu vois bian qu'ils nous appelont ;
allons vite a leu secours. Non, ce m'a-t-il dit, ils m'ont fait
pardre. Oh ! donc, tanquia qu'a la parfin, pour le faire court, je
l'ai tant sarmonne, que je nous sommes boutes dans une barque, et pis
j'avons tant fait cahin caha, que je les avons tires de gliau, et pis
je les avons menes cheux nous aupres du feu, et pis ils se sant
depouilles tous nus pour se secher, et pis il y en est venu encore
deux de la meme bande, qui s'equiant sauves tout seuls ; et pis
Mathurine est arrivee la, a qui l'en a fait les doux yeux. Vla
justement, Charlotte, comme tout ca s'est fait.

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