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Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

Conversations d\'une petite fille avec sa poupee

M >> Mme de Renneville >> Conversations d\'une petite fille avec sa poupee

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Sitot que Coralie fut sure de rester avec sa mere, elle oublia les horreurs
de sa prison; elle ne pensa plus qu'elle etoit privee des choses les plus
necessaires a la vie. Jour et nuit aupres de celle qu'elle cherissoit, elle
vit renaitre sa gaiete naturelle, s'appliqua a ce qui pouvoit plaire a son
unique amie, et la consola de son mieux. Coralie sautoit a chaque instant
au col de sa mere, et la serrant avec de vives etreintes dans ses bras,
elle s'ecrioit avec l'accent de la joie et du ravissement: "Maman! ... nous
voici donc ensemble! je suis donc avec toi!"

Oh! qu'il est consolant pour une bonne mere d'avoir une enfant qui reponde
a sa tendresse! Pres de sa chere Coralie, madame de ** sentoit moins les
horreurs de sa nouvelle situation; et les naives caresses de sa fille
repandoient au fond de son coeur un baume vivifiant qui la rappeloit a la
vie. Resolue de prolonger sa penible existence pour sauver celle de sa
fille bien aimee, elle imagina ce qu'elle put pour la distraire.

Le desoeuvrement et l'ennui sont des maux insupportables. Madame de ** y
remedia, en occupant sa fille tantot a lire, et tantot a coudre.

Lorsque Coralie vint s'enfermer avec sa mere, elle n'avoit encore presque
rien appris; mais son amie cherie devint son institutrice, et ces lecons
donnees et recues par l'amitie profiterent a l'enfant au dela de toute
esperance.

"Ma bonne amie, dit un jour madame de ** a sa fille, a present tu sais
assez bien lire, mais je desirerois que tu apprisses a ecrire; des que tu
le sauras, tu ecriras une lettre bien touchante a ton papa: peut-etre le
flechirons-nous ainsi, et il nous fera sortir de ce tombeau."

Il n'en falloit pas davantage pour engager Coralie a ecrire. L'espoir
d'abreger les souffrances de sa mere lui donna une activite surprenante:
cette enfant sensible s'appliqua de tout son coeur; elle passoit meme
plusieurs heures de la nuit a former des caracteres; et, du moment ou elle
put tracer des mots, elle ecrivit sous la dictee de sa mere une lettre a
son papa, simple, soumise, et infiniment touchante. Cette lettre, envoyee
sur-le-champ, resta sans reponse; il en fut de meme de plusieurs autres.

Cette tentative, sur laquelle madame de ** fondoit son espoir, ayant ete
infructueuse, elle se laissa abattre; une noire melancolie s'empara de son
ame, et sa douleur passa rapidement dans le coeur de sa fille infortunee.

Il y avoit pres de deux ans que Coralie etoit enfermee avec sa mere,
lorsqu'elle ecrivit a son papa.

Jusqu'a cette epoque, cette chere enfant avoit conserve sa gaiete et sa
force: le bonheur d'etre sa mere, et la legerete ordinaire a cet age
avoient soutenu sa sante, malgre le defaut d'air et la mauvaise nourriture;
mais quand la pauvre petite eut apercu l'etat de langueur de sa mere; quand
elle la vit sans cesse dans les larmes, et n'ayant plus un moment de repos,
une tristesse profonde s'empara d'elle a son tour: son appetit disparut;
elle maigrit a vue d'oeil; elle n'eut plus de sommeil, plus d'interet pour
rien, si ce n'est pour cette tendre amie a qui elle devoit le jour, et dont
elle partageoit le sort si courageusement.

Une nuit, Coralie, plus accablee qu'a l'ordinaire, eut un songe qui
enflamma son sang; elle crut voir entrer des bourreaux dans la tour, qui
venoient oter la vie a sa mere. Elle se reveilla en sursaut, et s'ecria: Ne
faites pas mourir maman!... Des larmes ameres inondoient ses joues, et une
fievre brulante s'etoit emparee d'elle.

Quand elle fut bien reveillee, cette sensible enfant porta ses mains sur le
corps et sur la figure de sa mere; ne la sentant pas remuer, elle jeta des
cris percans, et s'ecria avec l'accent du desespoir: "Maman! ma chere
maman! est-ce que tu es morte?"

Sa mere la prit dans ses bras, et la couvrit de baisers. Sois tranquille,
chere enfant, lui dit-elle, et calme-toi; je me porte bien.

Helas! dit l'enfant, ils etoient la; je les ai vus; ils vouloient te faire
mourir! Oh, maman! le vilain reve; et elle le lui raconta. Madame de ** mit
tout en oeuvre pour rassurer sa chere enfant; elle lui fit sentir qu'un
reve n'etoit point fait pour alarmer; mais la tendre Coralie craignoit pour
sa mere, et son coeur etoit oppresse; elle poussoit des soupirs, et serroit
fortement sa mere contre sa poitrine, comme pour la garantir du danger qui
la menacoit.--Ecoute, maman, que je te dise.--Parle, chere enfant.--Je
voudrois mourir, moi.--Eh! pourquoi? tu voudrois donc me quitter?--Maman,
c'est que je ne puis te voir souffrir comme cela: bien vrai, nous serions
plus heureuses d'etre mortes toutes deux.--Tu as bien raison, dit madame de
** fondant en larmes!...--Maman, donne-moi ta main, ... je sens que mon
coeur s'en va ... baise-moi encore, et ... mourons ensemble.... A ces
paroles, la pauvre petite rendit en effet le dernier soupir, sur le sein de
sa mere evanouie....

Madame de ** chercha a rechauffer le corps glace de sa chere enfant; elle
l'appela mille fois avec le cri du desespoir. Mais, helas! sa jeune
compagne etoit perdue pour elle!...

Apres l'avoir baignee de ses larmes, et couverte de ses derniers baisers,
cette malheureuse mere dechira un pan de sa robe, et elle ensevelit le
corps de sa chere enfant. Ainsi finit a l'age de neuf ans, la plus
interessante petite fille que le ciel eut jamais formee.

Pendant tout ce recit, Mimi n'avoit pu travailler, et ses larmes avoient
coule plus d'une fois. La mort de Coralie lui fit pousser des sanglots, et
sa mere fut presque fachee de lui avoir raconte cette histoire, un peu
forte pour son age; cependant comment resister au desir d'apprendre a sa
fille qu'il existe des enfans qui ont pour leurs peres et meres une
tendresse passionnee?... Mimi, ayant essuye ses yeux, demanda a sa maman,
si la mere de Coralie vivoit encore?--Non, ma fille: cette tendre mere
mourut de douleur d'avoir perdu son enfant cherie.... Crois, ma petite, que
la tendresse d'une mere surpasse encore celle de ses enfans, quelque grande
qu'elle soit!... Mais laissons la un sujet si triste, et passons a la
troisieme maitresse de Zozo. M. de ** ne voulant rien voir de ce qui avoit
appartenu a sa fille, qu'il regrettait sincerement, envoya sa garde-robe et
ses joujoux, a une de ses nieces, qui ne demeuroit point dans la meme
ville.

_Maria, troisieme maitresse de Zozo._

La jeune cousine de Coralie se nommoit _Maria_. Son pere et sa mere qui
connoissoient le prix de l'education, lui donnerent de bonne heure les
meilleurs maitres. Elle apprit a lire sans degout et sans ennui, avec des
caracteres de l'alphabet, traces separement sur autant de petits morceaux
de carton qu'il y a de lettres. Par ce moyen facile et ingenieux, Maria, a
trois ans, lisoit tres-bien, et savoit orthographier tous les mots qui sont
d'un usage commun. A quatre ans, cette charmante petite savoit passablement
la langue francaise, la mythologie, la geographie et les principaux traits
de l'histoire generale. Sa modestie, sa douceur egaloient ses heureuses
dispositions; elle parloit peu, et attendoit toujours qu'on l'interrogeat,
sans faire parade de son savoir, quoi qu'elle eut la memoire ornee de
quantite de morceaux choisis en vers et en prose.

Malgre son gout pour l'etude, elle avoit la gaiete qui convenoit a son age;
ses reparties etoient vives, spirituelles, mais la qualite qui la faisoit
le plus cherir, c'etoit son extreme sensibilite, fort au-dessus de son age.
Cette qualite du coeur qu'elle possedoit dans un degre, eminent, faisoit
dire a sa mere, que sa fille seroit bien malheureuse!...

Ce fut l'eloge soutenu que M. de ** entendit faire de cette aimable enfant,
qui la lui fit choisir pour lui envoyer la belle poupee de sa fille.

Le present de M. ** fut accueilli comme il le meritoit. La poupee plut
beaucoup a l'enfant, mais elle n'y toucha pas; car a peine l'eut-elle
recue, qu'elle fut attaquee d'une maladie longue et douloureuse.

Maria souffroit des douleurs aigues; mais elle devoroit ses larmes, pour ne
pas affliger les femmes qui la servoient; et cette aimable petite creature
consoloit encore sa mere: "Ne pleurez pas, ma chere maman, lui disoit-elle,
j'irai prier pour vous. Dans le ciel, ma petite maman, je ne souffrirai
plus." Heureusement cette charmante petite fille revint a la vie, pour
faire le bonheur de sa tendre mere, par sa douceur et sa sagesse. Afin de
hater son retablissement, on la mena a la campagne. C'etoit au commencement
de l'ete. La petite n'emporta aucun joujou; sa mere vouloit qu'elle fut
sans cesse dans les champs, pour respirer un air pur qui fortifiat son
temperament.

Maria, qui passa plusieurs annees a la campagne, etoit trop agee,
lorsqu'elle revint a la ville pour jouer a la poupee; sa maman la donna a
une riche marchande de sa connoissance, dont la fille, appelee Fortunee,
n'avoit que cinq ans.

_Fortunee, quatrieme maitresse de Zozo._

Jusque-la, Zozo s'etoit toujours trouvee avec des enfans extremement
raisonnables; elle n'avoit point ete deshabillee; son trousseau, renferme
dans sa petite commode, etoit toujours dans le meilleur etat; son lit bien
blanc et bien propre. Mais Fortunee devoit lui faire subir plus d'une
metamorphose.

Enchantee d'abord en voyant la belle poupee, la petite la tourna en tous
sens; ensuite elle lui ota son chapeau, sa robe, puis elle la coucha; puis
elle examina ce qui etoit dans la commode, developpa tout, coupa, hacha;
tout cela fut l'affaire d'un quart d'heure. A voir comme Fortunee y alloit,
il est a croire qu'au bout de huit jours, Zozo auroit ete brisee si elle
fut restee entre ses mains. Mais il faut que je te fasse connoitre cette
petite fille.

Fortunee etoit volontaire, gourmande, babillarde, menteuse, importune,
haute et colere a l'exces. Elle trepignoit des pieds quand on lui refusoit
quelque chose, battoit sa _bonne_, et repondoit a sa mere avec
impertinence. Malheureusement la maman de Fortunee la gatoit; elle excusoit
les vilains defauts de sa fille, et les traitoit d'enfantillage. Sa
foiblesse fut cause que la petite devint de plus en plus mechante,
opiniatre, et fit enfin un mauvais sujet.

Cette mere, sans jugement, s'attacha a faire briller sa fille; elle lui
donna de tres-bons maitres pour la musique et pour la danse, avant de lui
faire apprendre a lire. A six ans, Fortunee dansoit de maniere a etonner;
elle touchoit agreablement du piano, mais elle connoissoit a peine ses
lettres.

Encouragee par les eloges qu'elle recevoit sans cesse, l'enfant devint
tres-habile musicienne. Elle parut a la cour, et s'y fit admirer. Mais ses
succes memes lui firent du tort: cette petite se crut un prodige. Enivree
des louanges qu'on lui prodiguoit, son orgueil la rendit insupportable!...
Aussi ignorante sur les choses vraiment utiles, que savante a former des
pas, et a executer un morceau de musique, Fortunee n'avoit aucune idee des
premieres connoissances qui font la base de l'education; elle ne savoit pas
non plus travailler.

Sa mere, qui aimait a la faire paraitre dans le grand monde, negligea son
commerce, et depensa beaucoup d'argent pour se mettre, elle et sa fille,
avec la derniere elegance. Insensiblement, elle dissipa sa fortune et se
ruina entierement.

Quand Fortunee n'eut plus le moyen de paroitre pour faire etalage de ses
talens, on l'oublia tout a fait. Elle fut forcee de rester aupres de sa
mere, qui, obligee de travailler pour vivre, regretta amerement de n'avoir
pas donne a sa fille, au lieu de danse et de musique, un talent qui put la
faire subsister.

Incapable d'aider sa mere en travaillant, Fortunee lui donnoit encore
beaucoup de chagrin par ses mauvaises qualites. Son orgueil se revoltoit de
ce qu'elle etoit obligee de se livrer aux details du menage, car tu penses
bien qu'on avoit renvoye les domestiques. Cette belle demoiselle s'ennuyoit
de ne plus aller au bal, dans les assemblees, de n'etre plus fetee comme
dans le temps qu'elle etoit riche; elle montroit beaucoup d'humeur,
repondoit mal a sa mere, et lui reprochoit durement le malheur qui les
accabloit.

La douleur d'avoir une fille si denaturee, et le chagrin de ne pas avoir
forme son coeur, au lieu de lui donner des talens agreables, conduisirent
cette mere au tombeau. Fortunee, qui ne savoit rien faire, tomba dans une
misere affreuse, et, pour comble de maux, personne ne la plaignit. Voila ce
qui arrive, lorsqu'on neglige d'acquerir dans l'enfance des talens utiles,
et d'orner son ame de vertus.

Quant a Zozo, d'abord Fortunee en fut dans l'enthousiasme, comme je te l'ai
dit; mais bientot elle la laissa pour les concerts dont elle faisoit
l'ornement, et ou sa vanite etoit satisfaite. Lorsque sa mere vendit ses
meubles et ses marchandises pour payer ses dettes, une dame fort riche
acheta la belle poupee pour sa fille. Elle chargea une marchande de modes
de l'habiller de neuf, et Zozo, plus belle que jamais, passa dans les mains
de sa nouvelle maitresse. Lorsque madame Belmont eut fini, Mimi fit une
petite grimace, qui temoignait qu'elle trouvait cette histoire moins jolie
que les autres.--Je crois, lui dit sa maman, que ma petite musicienne n'a
pas le bonheur de te plaire?--Non, maman; je n'aime pas du tout cette
Fortunee, si vaine, et qui cependant ne sait ni lire, ni travailler; j'en
sais plus qu'elle, moi, puisque je lis dans tous les livres et meme dans
l'ecriture, et sans etre orgueilleuse encore!... Si vous n'aviez pas
d'argent, je pourrois faire comme Blanche, la petite marchande; j'ourlerois
des mouchoirs, et je gagnerois quelque chose.--Oui, dit madame Belmont, tu
ferois deux ourlets par jour, tout au plus, ce qui feroit un sou: nous
irions loin avec _cet argent_!... Profite, ma chere enfant, du triste sort
de la petite dont je viens de te conter l'histoire; applique-toi, emploie
ton temps, et remercie le bon Dieu de t'avoir donne un pere et une mere qui
te donnent une education solide, et qui travaillent a corriger tes defauts.
Ecoute a present l'histoire de Celeste, cinquieme maitresse de Zozo.

_Histoire de Celeste._

Celeste etoit fille d'un grand seigneur, qui voulut lui-meme veiller a son
education.

Celeste avoit une figure charmante, mais c'etoit le moindre de ses
avantages; excellent naturel, docilite, amour de l'etude, generosite,
sensibilite exquise, discretion, piete filiale, patience heroique dans la
douleur, elevation d'ame: cette etonnante petite fille reunissoit tout;
elle avoit toutes les perfections.

Le pere et la mere de Celeste passoient une grande partie de l'annee a la
campagne, parce que la sante chancelante de madame d'Avriller l'exigeoit;
c'est pourquoi son mari, homme tres-instruit, se faisoit un plaisir de
seconder le precepteur de ses enfans, en leur donnant lui-meme
d'excellentes lecons.

Celeste avoit deux freres, beaucoup plus jeunes qu'elle, et dont elle
s'occupoit comme la mere la plus tendre. Assise tranquillement avec sa
poupee, elle les surveilloit, ou se meloit a leurs jeux avec une
complaisance charmante.

Douee des plus heureuses dispositions, Celeste ne pouvoit manquer d'etre
parfaitement instruite, ayant son pere pour instituteur. Elle apprit la
musique et le dessin pour lui servir de delassement, mais sans avoir le
projet de perfectionner ces talens, parce que, malgre sa jeunesse, toutes
les heures de la journee etaient prises, et qu'elle avoit peu de temps a
leur donner.

Celeste avoit le bonheur d'avoir une excellente gouvernante, sage,
laborieuse, adroite, qui lui apprit a faire plusieurs ouvrages de son sexe.
Bientot cette jeune personne broda mille jolies choses pour ses parens et
pour elle-meme; et quoiqu'elle eut une femme de chambre, elle se coiffoit
et s'habilloit seule, en disant qu'on avoit recu de la nature des mains
pour s'habiller comme des pieds pour marcher. Bien loin d'etre a charge aux
domestiques, Celeste donnoit tous ses soins a ses jeunes freres, et leur
servoit de gouvernante; elle manqua meme d'etre la victime de son
devouement pour eux.

Celeste avoit coutume d'aller tous les jours avec ses freres et sa
gouvernante, dans une campagne voisine de leur chateau. Les enfans jouoient
sur l'herbe, cueilloient des fleurs, dont Celeste formoit des guirlandes,
et la gouvernante tenant un livre, l'oublioit le plus souvent pour admirer
l'innocent badinage de ces aimables enfans.

Pendant une absence que fit M. d'Avriller, Celeste proposa a sa gouvernante
d'aller se promener dans un grand bois, a une demi-lieue du chateau, pour y
gouter avec ses freres. Le jour pris pour cette partie de plaisir, le temps
etant superbe, la petite societe se mit en marche avec la gaiete de coeurs
satisfaits, qui volent a de nouvelles jouissances.

Rendue au lieu desire, la petite famille s'assit en rond sous un chene
touffu, et fit un repas champetre qui lui parut delicieux.

Pendant que ces aimables enfans se livroient sans contrainte a toute la
folie de leur age, le ciel s'obscurcit et le tonnerre se fit entendre;
aussitot les jeux cesserent, et tous s'empresserent de chercher un abri.

A peine furent-ils hors de la foret, qu'il s'eleva une tempete effroyable:
un vent impetueux deracina les arbres; l'air etoit obscurci de feuilles et
de poussiere; les enfans ne voyoient pas devant eux. Poussee en sens
contraire par la force du vent, la petite famille s'armoit de courage, mais
il l'abandonna tout a fait quand elle entendit au loin voler en eclats les
cabanes des paysans, et qu'elle vit la foudre tomber a ses pieds.

Les enfans epouvantes sentirent leurs genoux se derober sous eux; la
frayeur les saisit tellement, qu'il leur fut impossible d'avancer.
Cependant il falloit se hater; la pluie, qui ne tomboit pas encore,
menacoit de les percer jusqu'aux os. La gouvernante prit l'aine des garcons
dans ses bras, et Celeste le cadet; ainsi chargees, elles s'empresserent de
regagner le chateau.

Mais bientot une pluie semblable a un deluge inonda les champs, et en fit
une espece de lac. Celeste et sa gouvernante, ayant leurs vetemens trempes,
marchoient dans l'eau, sans savoir ou porter leurs pas; car les chemins,
les plaines, les prairies ressembloient a une vaste mer, dont on ne voyoit
pas l'issue.

Pour comble de malheur, avant d'arriver au chateau, il falloit passer un
ravin, qui alors se trouvoit grossi considerablement par la pluie d'orage.
Celeste et sa gouvernante sentirent la necessite de le passer avant qu'il
augmentat: elles y entrerent avec courage, luttant contre les flots, et
oubliant le danger qu'elles couroient pour ne s'occuper que des enfans qui,
extremement effrayes, se debattoient et jetoient les hauts cris.

Pres d'etre engloutie vingt fois dans ce gouffre, Celeste ne perdit point
la tete; elle sortit du ravin, extenuee de fatigue et toute trempee, et
regagna la maison avec ses freres; mais dans quel etat, grand Dieu!... Des
qu'elle se fut reposee, elle eut une fievre brulante, avec des acces de
transports. Elle s'ecrioit alors: "Ne soyez pas en peine, mon papa, maman!
j'ai sauve mes petits freres ... ne soyez pas en peine, je me porte bien
aussi." Mais cette chere enfant etoit attaquee d'une fluxion de poitrine
qui fit craindre pour ses jours.

Quelle douleur pour son pere et sa mere! cette fille cherie, qui devoit
etre l'ornement et la consolation de leur vieillesse, alloit peut-etre leur
etre ravie au moment ou ils connoissoient tout son merite! Malgre ces
pensees dechirantes, M. et madame d'Avriller eurent le courage de moderer
leur affliction, pour que Celeste ne se doutat pas du danger ou elle etoit.

A force de soins, la chere enfant se retablit; elle fut plus que jamais la
gouvernante de ses freres, sur lesquels elle croyoit avoir acquis des
droits, depuis l'aventure de la foret. Celeste leur apprit a lire: jusqu'a
l'age de huit ans, ils n'eurent point d'autre instituteur. Il falloit voir
la patience de cette jeune personne, sa douceur, sa complaisance pour ses
eleves; c'etoit un coup-d'oeil ravissant!

Ces deux petits avoient un bon coeur; ils s'attacherent a Celeste, et leur
docilite la paya amplement des peines qu'elle se donnoit pour leur
education. Il auroit fallu qu'ils fussent bien ingrats pour ne pas aimer
une si bonne soeur qui, toujours prete a les excuser lorsqu'ils etoient
pris en faute, leur evitoit le long du jour toutes sortes de petits
chagrins par sa prevoyante tendresse!

Une bonne conduite trouve tot ou tard sa recompense. Celeste eut, dans ses
deux freres, des amis solides, qui ne l'abandonnerent jamais. Heureuse par
les auteurs de ses jours qui la cherissoient, et par l'affection sincere de
ceux qui lui devoient tout, cette jeune personne n'eut rien a desirer.
Outre cela, elle jouit de l'estime des honnetes gens, chose precieuse pour
ceux qui ont un peu d'ame.

C'est deja fini, maman? dit Mimi a madame Belmont.--Oui, ma fille. Comment
trouves-tu Celeste?--Ah! c'est une demoiselle bien aimable; je voudrois
qu'elle fut de mon age, j'en ferois ma petite amie.--Mais tu n'aurois pas
ta belle poupee.--J'en aurois une autre.--Pas aussi belle; car je regrette
beaucoup l'argent employe a ces sortes de choses.--Eh bien! maman, je
m'amuserois de meme avec une poupee ordinaire, et j'aurois une amie qui
m'apprendroit a etre bonne comme elle; vous seriez toujours contente de
moi.--Viens m'embrasser, ma chere enfant! ta reponse me prouve que mes
peines ne sont pas perdues, et que ton coeur est excellent: tu es une
aimable petite fille!

Lorsque Celeste tomba malade, il y avoit long-temps qu'elle ne jouoit plus
a la poupee. Ses freres prenoient une grande partie de sa journee, le reste
etoit pour l'etude. Si cette bonne soeur avoit un moment de loisir, elle le
donnoit encore a ses chers eleves, en se melant a leurs jeux, et en se
mettant a leur portee pour leur plaire davantage.

Celeste donna sa poupee a la fille du receveur de la ville ou elle
demeurait, comme une preuve de son amitie pour elle, et une recompense des
belles actions que l'on citoit d'elle chaque jour.

_Lucile, sixieme maitresse de Zozo._

Le pere de Lucile n'avoit point de fortune, mais il etoit honnete homme, et
lui donna une bonne education. Il avoit remarque que sa fille avoit un
caractere tres-decide, avec un coeur sensible, et il employa la douceur,
les caresses et le sentiment pour obtenir d'elle ce qu'il desiroit; il eut
la satisfaction de s'en voir respecte et cheri.

La mere de Lucile aimoit sa fille sans doute, mais cet amour n'etoit ni
raisonnable, ni eclaire; elle la grondoit severement pour des bagatelles,
et lui passoit des fautes graves. Souvent cette mere capricieuse
l'accabloit de caresses sans raison, sans motif, et la repoussoit quand la
petite venoit pour l'embrasser. Cette bizarrerie aigrissoit l'esprit de
l'enfant et chagrinoit son pere, qui se voyoit contrarie dans la marche
qu'il vouloit suivre pour l'education, de sa fille.

Cet homme bon, mais foible, renferma son chagrin en lui-meme. Les peines
qu'il eprouvoit, jointes a des malheurs imprevus, abregerent ses jours: il
mourut a la fleur de son age, et sa femme le suivit de pres. Elle laissa
Lucile, agee de dix ans, avec un petit garcon de dix-huit mois.

Pour tout heritage, Lucile eut quelques vieux meubles, et une petite
chaumiere situee sur la lisiere d'un bois. Lucile se retira dans cet asile
sauvage avec son petit frere. Les malheureux n'ont, helas! ni parens, ni
amis; elle se vit absolument delaissee, et fut bientot en proie a la plus
affreuse indigence. Quelques laboureurs la demanderent cependant pour
garder leurs troupeaux; mais elle les refusa, resolue de tout souffrir
plutot que d'abandonner son petit frere qui demandoit ses soins.

Cependant il falloit avoir du pain, et donner a manger a ce pauvre petit
qui ne parloit pas encore. Lucile vendit ses meubles; avec cet argent, elle
acheta du lin et du coton; elle fit des bas et les vendit. L'habitude du
travail lui fut d'un grand secours dans sa misere: elle filoit, cousoit et
tricotoit tour a tour. Comme elle etoit aussi vigilante qu'habile, elle
pourvut ainsi a ses besoins, et conserva sa liberte.

La vertu commande l'estime des hommes. Une jeune fille de dix ans, vivant
seule dans une pauvre cabane, se suffisant a elle-meme, et soignant son
frere en bas age, comme si elle eut ete sa mere, etoit un spectacle rare et
attendrissant; aussi on accouroit des cantons voisins pour la voir, et l'on
s'empressoit de lui apporter de l'ouvrage. Les meres surtout se faisoient
un plaisir et un devoir d'y conduire leurs enfans.

En peu de temps, Lucile recueillit le fruit de ses peines; l'aisance regna
dans sa petite chaumiere; elle se vit meme en etat de prendre une bonne
vieille pour faire le menage et soigner son frere, tandis qu'elle alloit
porter son ouvrage dans les hameaux voisins.

Lucile couloit des jours heureux dans la paix et dans l'innocence; rien
n'eut manque a son bonheur, si elle avoit eu son pere et sa mere. Cette
jeune personne etoit d'une force et d'une taille bien au-dessus de son age,
et sa beaute egaloit les qualites de son coeur.

Une dame de la ville voisine, ayant entendu parler de Lucile, desira la
voir; apres s'etre assuree que tout le bien qu'elle en avoit entendu dire
etoit veritable, elle lui fit proposer de venir demeurer dans sa maison,
promettant que si Lucile continuoit a se conduire comme auparavant, elle
auroit soin de sa fortune. Effectivement, au bout de trois ans, cette dame,
qui n'avoit point d'enfans, et qui etoit fort riche, adopta notre
orpheline, qui par-la se vit recompensee de sa bonne conduite, et par suite
en etat d'assurer une fortune honnete a son frere dont elle n'avoit pas
cesse de prendre soin.

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