Conversations d\'une petite fille avec sa poupee
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Le papa qui vouloit prouver a sa petite fille, que rien n'arrive dans le
monde sans une cause simple et naturelle, decida que Lolotte coucheroit
aupres de sa mere, et que lui prendroit le lit de sa fille la nuit
suivante. Cette mesure etoit d'autant plus sage, que par-la on s'assuroit
si la petite ne prenoit pas l'habitude de se lever en dormant; ce qui
auroit pu arriver. D'un autre cote, le papa lui prouvoit, en couchant dans
cette chambre, qu'il n'y avoit rien a craindre; car personne ne s'expose
volontairement a un danger certain.
Le soir etant venu, Lolotte coucha aupres de sa mere, comme il avoit ete
resolu, et elle dormit fort bien. Quant a son pere, il ne tarda pas a etre
reveille par un bruit qui l'etonna, et le fit mettre sur son seant: il
entendit casser un carreau!... Comme il etoit dans le premier sommeil, il
s'imagina que c'etoit un voleur qui vouloit ouvrir sa fenetre pour entrer
dans l'appartement. Le clair de lune lui permettoit de voir la croisee et
meme toute la chambre. Ce monsieur eut beau tenir ses yeux fixes sur la
fenetre, rien ne lui annonca qu'un homme cherchat a s'introduire dans sa
demeure, et, par reflexion, il rit en lui-meme d'avoir pu seulement arreter
sa pensee a une chose aussi impossible, puisque son appartement etoit au
troisieme etage. A la verite, il y avoit un toit de communication qui se
trouvoit tout proche, mais un homme n'auroit pu s'y tenir, ni y arriver.
Le pere de Lolotte faisoit toutes ces reflexions, lorsqu'un nouveau bruit
se fit entendre. Ayant tourne les yeux de ce cote, tous ses doutes furent
eclaircis: il vit le voleur! car c'en etoit un, ou plutot l'_elephant_, le
_spectre_ de la veille. Un couvercle etant tombe, le pere de Lolotte
apercut un chat qui, s'etant effraye, cherchoit a s'enfuir, tenant a sa
gueule un morceau de viande qu'il avoit pris.
Comme il importoit au papa de desabuser sa fille, il sauta legerement du
lit, et boucha la fenetre. On reveilla la petite; elle vit le chat, qui
avoit encore son vol a la gueule. On lui apprit de plus que la veille, la
bonne avoit trouve la fenetre ouverte, circonstance qui s'etoit echappee de
sa memoire.
Des lors Lolotte fut guerie pour toujours de la peur des _revenans_. Dans
la suite, lorsqu'elle entendoit du bruit, elle alloit voir, et touchoit la
chose qui l'inquietoit; elle s'assuroit par-la qu'elle auroit eu tort de
s'en effrayer. C'est ainsi que Lolotte, de poltronne qu'elle etoit, devint
hardie et courageuse la nuit sans lumiere.
Oh! dit Mimi, quand sa maman eut acheve son histoire, je serois bien comme
Lolotte; je n'ai pas peur!--Je te prends au mot, Mimi; va me chercher mon
mouchoir que j'ai laisse sur ma bergere, aupres de mon lit. Mimi y alla sur
le champ, en riant de toutes ses forces. Elle ouvrit la porte de la
chambre, et s'avancant hardiment, mais beaucoup trop vite, elle attrapa un
tabouret qui se trouvoit sur son chemin, et tomba dessus, en jetant un cri!
Madame Belmont courut a elle avec une lumiere, et la trouva tout en larmes!
T'es-tu blessee, ma fille? lui demanda cette tendre mere!--Non,
maman.--Pourquoi pleures-tu donc?--C'est que j'ai eu peur!--Eh! de
quoi?--Je n'en sais rien.--Tu as deja oublie comment Lolotte s'est guerie
de ses vaines frayeurs. Si d'abord tu eusses marche avec precaution, et
qu'en heurtant le tabouret avec ton pied, tu y eusses porte la main, tu
aurois vu qu'il n'avoit rien de redoutable. Allons, je vois que tu es
encore trop enfant pour faire ton profit de la lecon que je t'ai donnee:
remettons-en l'effet a un autre temps.
Piquee d'etre appelee _enfant_, Mimi chercha mille pretextes dans la soiree
pour aller sans lumiere, dans le salon, dans la salle a manger, et dans les
cabinets. Madame Belmont n'eut pas l'air de s'en apercevoir; elle
recommanda seulement aux domestiques de ne rien laisser sur le chemin de la
petite qui put lui faire du mal. Mimi etoit si fiere de sa victoire, qu'il
fallut se facher pour l'empecher de courir de cote et d'autre dans les
tenebres, au risque de se casser la tete.
Toute joyeuse de s'etre conduite ainsi, la petite pria sa maman de lui
conter une histoire.--Il n'est pas encore huit heures, ma chere petite
maman, lui dit-elle; je ne me couche pas plus tot; contez-moi une histoire,
je vous prie. Madame Belmont devoit une recompense a sa fille pour avoir
vaincu sa timidite--J'y consens, lui dit cette dame. Ecoute:
_Histoire de Maximilien_.
Celui qui veut etre heureux et contribuer au bonheur des autres, doit faire
tous ses efforts pour pratiquer cette belle maxime: _Fais aux autres ce que
tu voudrois qu'on fit pour toi-meme_.
Je vais te raconter une histoire que j'ai lue quelque part, ma chere Mimi,
qui te prouvera que Dieu recompense toujours les hommes pieux et
bienfaisans, qui aiment leur prochain comme eux-memes.
On voit en Alsace un ancien chateau fort, appele _Sternberg_. Il etoit
habite autrefois par un riche comte, qui avoit un fils unique, objet de sa
plus tendre affection.
Maximilien, c'etoit le nom de cet enfant cheri, etoit vif, aimable, actif,
laborieux; il mettoit son bonheur a se livrer a l'etude, a faire du bien
aux pauvres, et a contenter son pere et sa mere; sa piete filiale le
faisoit surtout admirer; car il ne sembloit vivre que pour aimer ceux qui
lui avoient donne le jour.
Maximilien qui, comme nous l'avons deja dit, ne cherchoit qu'a s'instruire,
aimoit surtout les livres de voyages. Lorsque le comte lui parloit des pays
etrangers, des moeurs et des usages des peuples qui sont repandus sur la
surface du globe, on voyoit la joie la plus vive se peindre sur le visage
de cet enfant, qui temoignoit a son pere le desir de voyager lorsqu'il
seroit grand.
Le comte ayant des affaires qui l'appeloient a Paris, resolu d'emmener son
fils, ce qui rendit cet enfant bien joyeux. Heureux au dela de toute
expression, il attendoit avec impatience le jour du depart. Ce moment si
desire arriva enfin.
Des que le petit Maximilien eut perdu de vue le chateau de _Sternberg_, et
qu'il fut arrive a la premiere ville, il lui fut impossible de contenir sa
joie: sa riante imagination lui peignoit des plus riches couleurs, les
beaux pays qu'il alloit parcourir.
Lorsqu'ils furent eloignes d'une journee de _Sternberg_, ils prirent un
chemin de traverse, qui les conduisit dans un bois fort epais, dans lequel
ils s'egarerent; le jour etoit sur son declin.
Arrives au milieu de cette sombre foret, ils furent entoures par des
brigands, qui, d'un coup de pistolet, renverserent d'abord le cocher; les
chevaux s'arreterent.
Dans l'instant, six voleurs armes jusqu'aux dents se saisirent de la
voiture, et massacrerent le vieux comte qui, en brave militaire, leur
vendit cherement sa vie; car il en blessa deux grievement. Ils jeterent
hors de la voiture le pauvre Maximilien qui etoit legerement blesse, et,
pour ne laisser aucune trace de leur crime, ils mirent les deux cadavres
dans le carrosse; l'un d'eux monta sur le siege pour servir de cocher, et
bientot ils disparurent.
L'infortune Maximilien, penetre de douleur, se trainoit ca et la, et
conjurait a haute voix le Seigneur de vouloir bien le delivrer du danger ou
il etoit.
Un pauvre charbonnier, qui demeuroit dans cette foret, entendit la voix
plaintive de cet enfant. Cet homme avoit pour maxime de se conduire envers
les autres, comme il desiroit qu'on se conduisit envers lui; ainsi il ne
delibera pas long-temps sur le parti qu'il avoit a prendre. Il courut du
cote d'ou partoient les gemissemens, et trouva notre malheureux enfant,
blesse et pouvant a peine se soutenir. L'honnete charbonnier mit de son
mieux le premier appareil sur les blessures de Maximilien; il le chargea
ensuite sur ses epaules, et le porta a sa chaumiere qui etoit a une
demi-lieue, et situee dans le plus epais du bois.
Francois, c'etoit le nom du charbonnier, avoit six enfans, qu'il ne
nourrissoit qu'en se livrant chaque jour a un travail penible; mais il
avoit appris de bonne heure a se contenter de peu, et a remercier Dieu des
moindres faveurs qu'il en recevoit.
Ses enfans, eleves dans ses principes, etoient toujours joyeux. Nourris
d'un pain noir et d'un peu de lait, ils s'estimoient plus heureux que des
rois. Jamais l'envie, l'ambition, et les autres vices qui font le malheur
de l'espece humaine, n'etoient entres dans leurs coeurs.
Arrive a sa cabane, Francois deposa sur un banc le petit Maximilien, et dit
a ses enfans: Je vous amene un frere, mes bons amis. Cet enfant est bien
malheureux! des voleurs viennent d'assassiner son pere, et lui-meme seroit
probablement mort cette nuit, si le hasard n'eut guide mes pas dans
l'endroit ou il etoit. Joignez-vous a moi pour remercier Dieu du bonheur
que j'ai eu de l'arracher au sort qui l'attendoit. Mon intention est de
rendre cet enfant a ses parens si je puis les decouvrir, sinon de le garder
et de l'elever avec vous. Dites-moi, mes amis, l'aimerez-vous comme un
frere? Tous s'empresserent de repondre: Oui, nous l'aimerons de tout notre
coeur! en meme temps il lui prodiguerent les caresses les plus touchantes,
et lui dirent: Petit frere, ne vous chagrinez pas, nous vous aimerons bien.
Notre pere vous aime deja autant que nous; il ne faut pas pleurer!
Maximilien s'efforca de retenir ses larmes pour ne pas affliger le bon
Francois, et les bons freres que la fortune venoit de lui donner; mais dans
son coeur, il ne put se consoler de la mort affreuse de son respectable
pere!
Pendant que les enfans du charbonnier consoloient le petit comte, Anne,
leur mere, et femme de Francois, arriva portant sur ses epaules une charge
de bois sec. Francois la prit par la main, et lui raconta la triste
aventure du jeune enfant: Tu vois, femme, ajouta-t-il, qu'il n'y avoit pas
moyen d'abandonner ce petit dans un endroit si dangereux! il sera le
septieme; mais Dieu nous benira a cause de lui! Anne avoit un bon coeur;
elle dit a son mari qu'a sa place elle en auroit fait tout autant, et
caressa le petit comte d'un air franc et ouvert, qui inspira de la
confiance a cet enfant. Ainsi accueilli, Maximilien se livra peu a peu a
ses nouveaux amis, et sa vive douleur fit place insensiblement a
l'affection et a la reconnoissance pour la respectable famille qui l'avoit
recu dans son sein.
Cependant le bon Francois ne manqua pas de questionner Maximilien sur sa
famille, et de tacher de savoir de lui le nom de ses parens, dans
l'intention de le rendre a sa mere; mais ce jeune enfant, qui n'avoit
jamais entendu appeler son pere que monsieur le comte, ne put dire le nom
de sa famille, ni l'endroit qu'elle habitoit; il fallut donc renoncer a cet
espoir, et attendre tout du temps.
Maximilien se trouvoit heureux chez le charbonnier. Dans le chateau de son
pere il n'avoit point ete accoutume a la delicatesse; c'est pourquoi il
s'habitua bien vite a la vie dure de ces pauvres gens. Ce bon petit comte
partageoit, autant que ses forces pouvoient le lui permettre, les travaux
de son pere nourricier, et ceux de ses freres adoptifs; aussi il etoit
cheri de tous! Anne benissoit l'heure et le jour ou il etoit entre dans la
maison! Maximilien, quoique fort jeune, etoit bien plus savant que ses
freres! aussi les soirs, quand la journee etoit finie, il leur racontoit
quelques histoires qu'il avoit retenues du temps qu'il lisoit avec son
pere: c'etoient toujours de bons et honnetes enfans, bien pauvres, qui, par
leur application au travail, etoient ensuite devenus riches. Le charbonnier
admiroit le bon sens de cet enfant, et il etoit enchante de son esprit.
Maximilien se distinguoit jusque dans ses jeux; il formoit ses freres en
les amusant. Quelquefois il leur apprenoit des chansons instructives a la
portee des enfans; enfin, s'etant procure quelques livres, il acheva
d'apprendre a lire et a ecrire, et servit de maitre a ses freres.
Notre jeune comte devint bientot l'enfant cheri de cette pauvre famille,
qui se faisoit un plaisir de partager avec lui un pain grossier, gagne par
un travail opiniatre et peu lucratif.
Maximilien oublia son premier etat, mais il n'oublia ni son pere, ni sa
mere. Lorsque dans la solitude, il se representoit le comte massacre par
des brigands, des larmes brulantes inondoient ses joues; il elevoit les
yeux et les mains vers le ciel, et prioit avec ferveur pour l'ame de ce
pere cheri! Lorsque Francois le trouvoit occupe de ce pieux devoir, il
prioit avec lui, et le consoloit de son mieux, en relevant son courage
abattu, et en lui inspirant une grande confiance en Dieu....
Cependant la mere de Maximilien, n'ayant point recu de nouvelles de son
mari ni de son fils, etoit inconsolable; elle se persuada qu'un voyage
pourroit dissiper en partie ses chagrins, et peut-etre lui faire retrouver
ceux dont elle regrettoit tant la perte; elle se mit donc en chemin. Le
hasard voulut qu'elle entrat dans la meme foret ou son mari avoit ete
assassine.
La chaleur etoit excessive ce jour-la. La comtesse descendit de voiture
pour se reposer un moment. Le premier objet qui se presenta a elle fut un
jeune et joli enfant qui dormoit a l'ombre. Elle l'examina avec
attendrissement, et se rappelant son fils, son visage se couvrit de larmes!
Cet enfant etoit le plus jeune des fils du charbonnier, qui, pres de la,
s'occupoit a faire des fagots. Henri, c'etoit le nom de l'enfant, se
reveilla, et parut etonne de voir une belle dame a cote de lui. La comtesse
le prit dans ses bras, lui fit mille caresses, et lui donna une piece d'or.
Le charbonnier etant venu sur ces entrefaites, la comtesse s'adressa a lui:
Je suis riche, lui dit-elle, je n'ai point d'enfant; donnez-moi celui-ci,
je le ferai elever avec soin, et j'assurerai son bonheur, en un mot, je le
regarderai comme mon fils.
Ce que vous me proposez, Madame, repondit Francois, merite toute ma
reconnoissance; mais, grace a Dieu, mes enfans ont en moi un pere qui bien
qu'en travaillant peut leur donner du pain. Tant que je vivrai, je ne m'en
separerai point, et je tacherai d'en faire de bons et laborieux
cultivateurs. Souffrez donc, Madame, que je garde mon Henri. Mais, pour
repondre a votre desir, je puis vous faire voir un aimable jeune homme, qui
n'est point mon fils, et que j'aime comme s'il m'appartenoit. Cet enfant a
perdu son pere; il a ete eleve dans l'abondance, et merite un sort plus
brillant que celui que je peux lui offrir: prenez-le avec vous; le Seigneur
recompensera votre generosite par d'abondantes benedictions. Ou est cet
enfant? demanda la comtesse; montrez-le moi. Francois repondit a cette dame
qu'il alloit paroitre dans le moment; aussitot la femme du charbonnier
amena Maximilien. La comtesse ne l'eut pas plutot vu, que le reconnoissant
pour son fils, elle fut sur le point de tomber en foiblesse. De son cote,
Maximilien vola dans les bras de sa mere, et passant ses deux bras autour
de son col, il la serra tendrement, et mouilla son visage de ses larmes.
[Illustration: _Histoire de Maximilien._]
[Illustration: _Celeste et ses Freres._]
La comtesse et son fils resterent long-temps embrasses; la joie, le
saisissement, de tristes souvenirs causes par l'assurance de la perte du
comte, les empechoient de s'exprimer autrement que par des caresses et des
larmes. Le bon charbonnier et sa femme, presens a ce spectacle, etoient
emus jusqu'au fond de l'ame.
Enfin, lorsqu'elle put parler, la comtesse dit: Je vous rends grace, mon
Dieu, de m'avoir fait retrouver mon enfant! je mourrai contente, a present
que je l'ai vu! faites, Seigneur, qu'il croisse en vertu et en sagesse:
rendez-le heureux et honnete homme!
Apres cette courte et fervente priere, la comtesse s'adressa au charbonnier
et a sa femme; elle les remercia des soins qu'ils avoient donnes a son
fils, et leur fit promettre de se rendre avec leur famille au chateau de
_Sternberg_, pour y passer leurs jours.
Francois donna sa chaumiere a un pauvre fendeur de Bois, qui jusqu'alors
l'avoit hai, et lui avoit fait tout le mal dont il avoit ete capable. Le
charbonnier suivoit cette belle maxime: _Ne vous vengez jamais qu'a force
de bienfaits_. Un honnete homme n'a pas de plus grande satisfaction que de
faire du bien a son ennemi.
Francois se rendit avec sa famille, au chateau de _Sternberg_, non pour y
vivre dans la mollesse, mais pour se rendre utile a la reconnoissante dame,
qui le traitoit avec tant de bonte. La comtesse fit elever les enfans du
bonhomme avec tout le soin possible, sans cependant les sortir de leur
etat. Elle en fit des laboureurs instruits et aises, selon le voeu de leur
pere, qui n'auroit jamais consenti a les voir changer de condition; car il
avoit su resister par sagesse aux propositions brillantes du jeune
Maximilien, qui vouloit faire un partage egal de sa fortune entre ses
freres, et leur donner dans le monde un etat honorable.
Le jeune comte n'oublia jamais les bienfaits du charbonnier; il l'aima
toute sa vie avec tendresse, et remplit a son egard tous les devoirs d'un
bon fils envers son pere.
On apprit dans la suite que les voleurs qui avoient assassine le vieux
comte avoient peri sur un echafaud. C'etoient la plupart des enfans de
bonne famille, qui, dans leur premiere jeunesse, avoient ete paresseux,
desobeissans, menteurs; ils n'avoient jamais eu de respect pour leurs
parens, ni de crainte de deplaire a Dieu. Ils commencerent a voler pour
satisfaire leur gourmandise, ensuite pour jouer avec leurs camarades;
enfin, etant devenus odieux a leurs peres et meres qui les voyoient se
perdre tous les jours, ils s'echapperent de la maison paternelle, et
s'associerent a des brigands.
Quand madame Belmont eut fini l'histoire de Maximilien, elle dit a Mimi
qu'il etoit temps de s'aller coucher; Mimi en eut du chagrin. "Va, ma
bonne, lui dit cette dame, je te promets pour demain une histoire beaucoup
plus longue: c'est celle de Zozo.--Celle de Zozo, maman! Zozo a une
histoire! ha! c'est bien drole!--Oui, l'histoire de Zozo.... Avant de venir
ici, ta poupee a appartenu a plusieurs petites demoiselles. Je te conterai
les raisons que l'on a eues pour la donner, et comment elle est sortie de
leurs mains. Tu pourras profiter de leur exemple.
Ah! je vois, c'est plutot l'histoire des petites demoiselles que celle de
Zozo.--Tu as trop d'esprit pour en juger autrement; a demain donc: j'espere
que tu ne t'ennuieras pas.
Le lendemain, Mimi ne manqua pas de prier sa maman de remplir sa
promesse.--L'histoire de Zozo, ma petite maman, je vous en prie!--Je le
veux bien, Mimi; mais il faut lire auparavant; ensuite nous prendrons
chacune notre ouvrage, et je te raconterai les aventures de Zozo.
Mimi lut parfaitement bien. Elle apporta sa petite chaise et son ouvrage;
et s'etant mise a travailler, madame Belmont commenca ainsi:
HISTOIRE DE LA POUPEE.
Ta poupee, ma chere Mimi, a ete faite a Lyon. Elle a ete commandee expres;
elle a coute beaucoup d'argent. Zozo avait une garde-robe complete, un lit
comme une grande demoiselle, une commode pour serrer ses affaires: c'etoit
pour une petite fille un present considerable; car independamment de toutes
ces choses, Zozo avoit des boucles d'oreilles de perles fines, un collier
pareil, une robe superbe, et le reste de sa toilette de meme; parce que la
grande dame qui l'avoit fait faire desiroit que toute cette parure servit a
la petite demoiselle a laquelle elle la destinoit; c'est pourquoi Zozo est
aussi grande que toi.
Tout le temps que cette elegante poupee fut chez la marchande, on venoit la
voir des quatre coins de la ville; car jamais personne ne s'etoit avise de
mettre tant d'argent pour un simple joujou; mais la dame qui vouloit faire
ce present avoit l'intention de recompenser le merite d'une petite fille
qui fut un modele de piete filiale. C'est de cette enfant dont tu vas
entendre l'histoire.
_Eugenie, premiere maitresse de Zozo._
Il y avoit dans les prisons de cette ville, un Monsieur d'un grand merite,
persecute injustement. Sa famille l'alloit voir; mais, dans la crainte de
paroitre suspecte, elle n'osoit pas se rendre a la prison aussi souvent
qu'elle l'auroit voulu. Une petite fille de cinq ans prit sur elle de
donner a son malheureux pere les consolations qui etoient en son pouvoir,
jusqu'au moment qui devoit decider de son sort.
Elle alloit chaque jour, matin et soir, visiter son pere. Leste,
caressante, pleine de saillies, et de la plus jolie figure du monde, cette
charmante petite ne manquoit jamais a ce devoir. C'est vainement que les
guichetiers lui resistoient; elle parvenoit a les flechir par ses instantes
prieres. Quand elle etoit refusee net, elle attendoit patiemment un moment
favorable, et parvenoit a entrer en se glissant sous les bras de ceux qui
se presentoient. Alors courant a toutes jambes, tout essoufflee, elle
alloit trouver son pere qu'elle caressoit, qu'elle embrassoit mille fois,
avec lequel elle rioit et pleuroit tour a tour.
Cette aimable enfant sembloit avoir concu toute la profondeur de
l'infortune qui accabloit son pere, et la necessite de le soustraire a ses
chagrins; elle lui racontoit tout ce qu'elle avoit pu recueillir de plus
interessant, et les petites anecdotes de sa famille, qui pouvoient
l'arracher a sa douleur. Cette aimable petite etoit devenue un objet
d'attente et de distraction pour tous les prisonniers. En sortant, elle se
chargeoit de faire leurs petites commissions, et les laissoit dans
l'admiration d'une tendresse filiale, qui, pour etre precoce, n'en
reunissoit pas moins tous les caracteres qui rendent cette vertu aussi
interessante qu'honorable.
Madame la princesse de ***, qui s'interessoit au prisonnier, eut assez de
pouvoir pour lui faire rendre justice. Elle accabla la chere petite des
plus tendres caresses, et lui envoya la belle et riche poupee qu'elle avoit
fait faire a son intention, afin de recompenser son attachement pour son
pere; mais l'aimable enfant l'eut a peine recue, que de nouvelles
persecutions forcerent son pere et sa mere d'abandonner leur pays. La
petite fille laissa sa belle poupee a une de ses parentes, dont je vais te
parler a present. Mais comment trouves-tu la premiere maitresse de
Zozo?--Oh! maman, une petite fille bien gentille! Je voudrais bien lui
ressembler! elle aimoit bien son papa! Moi, j'aime bien aussi le mien; mais
je n'aurois pas autant d'esprit qu'elle!--Tu en aurois de meme, Mimi, si tu
nous aimois tendrement, et que nous fussions en danger.--Oh! maman, si je
vous aime! en pouvez-vous douter?--Non, ma bonne amie, je n'en doute pas:
ma petite fille, que je cheris, pour laquelle je sacrifie tout, ne peut pas
etre une ingrate! Voyons en quelles mains Zozo est tombee.
_Coralie, deuxieme maitresse de Zozo._
Coralie avoit sept ans; elle etoit fille d'un riche seigneur; elle unissoit
les dons de l'esprit et du coeur, a une figure charmante. Un coeur
excellent, une grande sensibilite, une grande douceur de caractere, la
faisoient particulierement remarquer. Extremement caressante, on ne pouvoit
se defendre de l'aimer; mais son plus bel eloge, c'est d'avoir porte si
loin son amour pour sa mere, qu'il l'a conduite au tombeau.
Le pere de Coralie, mechant et d'une tres-mauvaise conduite, enferma sa
femme dans une tour de son chateau. Apres avoir fait murer les fenetres de
son appartement, il ordonna qu'on le tendit de noir et qu'on y suspendit
une lampe. La malheureuse dame, abandonnee sans consolation, dans cette
espece de tombeau, n'avoit pour nourriture que du pain, qu'elle arrosoit de
ses larmes. Pour comble de malheur, son mechant mari lui ota sa fille, son
unique societe, et le seul etre qui l'attachat encore a la vie!
Coralie, qui aimoit sa mere avec passion, osa dire a son pere: "Tu n'es
plus mon papa!... Puisque tu tourmentes maman, et que tu me l'otes, je ne
veux plus etre ta fille!..."
Surpris et irrite de la declaration franche et naive de sa fille, ce pere
violent la maltraita sans pitie, et peu s'en fallut qu'il ne la tuat; mais
la petite souffrit avec courage ses mauvais traitemens, et lui dit sans
s'effrayer: "Si tu me separes de ma chere maman, j'aime mieux mourir tout a
l'heure!"
Tant de fermete de la part d'une enfant de sept ans, etonna M. de **. Il
cessa de maltraiter sa fille, et chercha a la gagner par la douceur; mais
Coralie ne ceda ni aux caresses, ni aux menaces; elle demandoit sa mere
avec l'accent du desespoir, et ses larmes ne cessoient point de couler;
elle fut deux jours sans vouloir prendre aucune nourriture.
Cet epoux barbare aimoit sa fille; il craignit de la perdre, et la rendit a
sa mere. La vue de cette enfant cherie ranima l'infortunee dame; elle
pressa Coralie sur son coeur, et mela ses larmes a celles de sa chere
fille!... Le pere de Coralie l'avoit blessee a la tete en plusieurs
endroits; les baisers de sa mere suffirent pour guerir ses blessures; mais
son coeur se soulevoit au seul nom de celui qui les faisoit tant souffrir!
C'etoit en vain que sa mere lui disoit qu'une fille ne peut pas, qu'elle ne
doit pas hair son pere, quels que soient ses torts; la vue de sa mere dans
les larmes et dans la douleur l'affectoit trop fortement pour que la raison
se fit entendre chez elle.
Les mechans ne sont jamais heureux, M. de ** tourmentoit sa femme
injustement; mais il etoit lui-meme fort a plaindre, parce qu'il savoit
qu'elle le haissoit. L'eloignement de sa fille pour lui faisoit aussi son
supplice. Pour lui paroitre moins odieux, il lui envoya sa belle poupee et
tous ses joujoux; mais Coralie, occupee de sa mere, ne les regarda pas.
Comme cette infortunee, elle ne vivoit que de pain et d'eau; elle avoit a
peine de quoi se vetir, et pour se reposer que les genoux et les bras
fletris de sa malheureuse mere!
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