Conversations d\'une petite fille avec sa poupee
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Ne crois pas, Mimi, que Blanche fit parade de ses petits talens; bien au
contraire, elle etoit extremement modeste, et elle paroissoit meme ignorer
l'admiration qu'elle inspiroit. Quand sa maman tenoit le comptoir, Blanche
prenoit sa petite chaise, et s'asseyoit sur le pas de la porte avec son
ouvrage, sans lever les yeux pour voir les passans. Elle ourloit des
mouchoirs, des serviettes, des cravates, et faisoit des petites chemises
pour les enfans, non pas pour s'apprendre a travailler, mais pour vendre,
car sa maman tenoit aussi du linge tout fait. La petite marchande etoit
payee par sa maman comme une ouvriere: un ourlet, deux liards; une chemise
d'enfant, six sous; une aune de feston, quatre sous; ainsi du reste.
Blanche mettoit cet argent dans une tire-lire, et l'en retiroit deux fois
l'annee, au commencement de l'ete et au commencement de l'hiver, pour
s'acheter les choses dont elle avoit besoin.
Malgre ses occupations, Blanche trouvoit encore du temps pour etudier. Sa
mere la faisoit lire deux fois le jour, et un maitre venoit lui apprendre a
ecrire et a compter. En peu de temps, et par son application, la petite
marchande en sut assez pour faire des factures, c'est-a-dire pour ecrire le
nom et le prix des marchandises que l'on vendoit.
En grandissant, Blanche devint de plus en plus la consolation de sa mere,
qui l'aimoit a la folie! Bientot la petite marchande eut occasion de faire
connoitre a quel point elle etoit raisonnable. Sa maman etant tombee malade
tres-serieusement, Blanche tint la boutique comme une grande personne. Elle
eut la discretion de ne point dire que sa mere gardoit le lit, de sorte
qu'on la croyoit toujours pres d'elle. La bonne se meloit du menage; elle
soignoit la malade, et Blanche, sans sortir du comptoir, recevoit les
acheteurs. Enfin la maman se retablit; elle trouva la boutique aussi
florissante qu'elle l'avoit laissee. Cette bonne mere reconnut avec plaisir
qu'elle devoit a sa fille la conservation de ses pratiques.
Blanche devoit eprouver des chagrins, personne n'en est exempt. Elle eut le
malheur de perdre sa mere a onze ans, et elle en fut inconsolable!... mais
elle avoit assez de raison pour moderer sa douleur, dans la crainte
d'eloigner ceux qui venoient a sa boutique. Blanche reparut en grand deuil,
triste, mais toujours douce, polie, affable comme du vivant de sa mere. Une
de ses tantes vint demeurer avec elle, mais seulement pour tenir la maison.
Blanche, devenue encore plus raisonnable par la perte qu'elle avoit faite,
fut en etat de garder la boutique pour son compte. Son nom resta sur
l'enseigne, et elle s'en trouva bien, car la reputation de la petite
marchande etoit faite. En peu de temps, Blanche fit sa fortune; elle la dut
a son joli caractere et a sa bonne conduite.
Mimi fut bien satisfaite de l'histoire que madame Belmont venoit de lui
raconter; la soiree s'etoit passee trop vite a son gre, et l'heure a
laquelle elle avoit habitude de se coucher etant sonnee, sa maman la fit
mettre au lit. Le lendemain, madame Belmont etant indisposee, garda sa
chambre; Mimi, qui aimoit tendrement sa mere, ne voulut pas la laisser
seule pour aller se promener. Il falloit bien passer son temps a quelque
chose: Mimi s'entoura de chiffons, gronda sa poupee, prit et laissa vingt
fois ses joujoux dans l'espace de deux heures. Ne sachant plus que faire,
elle s'empara du chat, et lui mit une des cornettes de Zozo. Minet etoit si
drole avec cette coiffure, que sa petite maitresse rit aux larmes en le
regardant. Comme le jeu plaisoit a Mimi, elle voulut finir la toilette de
minet, et l'habilla en dame. La petite parvint avec peine a lui mettre un
collier et un fichu; mais lorsqu'elle en vint a la robe, Minet voulut
s'enfuir!... Cependant Mimi avoit resolu d'en venir a son honneur. Elle
prit une des pattes du chat et la fourra dans une manche avec beaucoup de
peine; mais quand ce vint a l'autre, Minet miaula, jura a faire trembler,
parce que Mimi lui faisoit du mal. La petite lui donna de bons soufflets!
elle etoit contrariee de ne pas le trouver assez complaisant pour se preter
a ses fantaisies.... Voyant qu'il lui etoit impossible de lui faire mettre
la robe de Zozo, elle la lui attacha sous le col. Minet, impatiente d'etre
tourmente ainsi, profita d'un moment ou il etoit libre pour se sauver sous
le lit; mais la petite, l'ayant attrape par la queue, le tira de toutes ses
forces. Le chat, deja en colere, se retourna avec vivacite, et lui
egratigna la figure, les bras et les mains, puis il s'echappa malgre elle.
Mimi se mit a pleurer, autant d'humeur que du mal que Minet lui avoit fait.
[Illustration: _Le Chat coiffe._]
[Illustration: _Le mechant petit garcon._]
Madame Belmont, qui connoissoit sa fille, se douta de l'aventure en voyant
courir Minet en robe trainante, et coiffe si joliment!--Pourquoi
pleures-tu, Mimi, lui demanda-t-elle?--C'est que Minet m'a
egratignee!...--Cela m'etonne; il est si doux! tu lui as donc fait du
mal?--Non, maman.--Tu mens, Mimi! Je l'ai seulement tire par la queue; mais
c'est que je voulois le retenir!... Au meme instant, Minet parut affuble du
bonnet et de la robe de Zozo. Madame Belmont ne put s'empecher de sourire.
Elle appella le chat, le debarrassa de ses chiffons, et, se trouvant mieux,
elle se mit sur son seant, fit venir Mimi aupres d'elle, et lui raconta
l'histoire suivante:
_Histoire de Marinette._
Il y avoit une petite fille, nommee Marinette, qui, toute jeune, annoncoit
un mauvais coeur en faisant du mal aux animaux. Sa maman lui disoit: Ma
bonne amie, les pauvres betes que tu te plais a tourmenter, ont comme toi
de la chair, du sang et des os. Dans le nombre, il y en a d'infiniment
petites; mais ce n'est pas une raison pour qu'elles souffrent moins. Un
petit chien a qui on casseroit une patte, eprouveroit les memes douleurs
que le plus gros de son espece. Une mouche dont on arrache les ailes se
plaint a sa maniere; on ne l'entend pas, parce que sa petite voix ne peut
frapper l'oreille.
Que diroit-on d'un homme qui, pour s'amuser, creveroit un oeil a un ane,
couperoit la tete d'un cheval, casseroit les quatre pattes d'un chien, et
feroit mille autres cruautes de cette espece par simple passe-temps? on le
fuiroit comme un monstre redoutable a l'espece humaine, parce qu'on ne
pourroit croire qu'il fut capable d'en agir ainsi avec les animaux, si son
coeur n'etoit pas dur et impitoyable. Cela s'applique a toi, Marinette,
continuoit la maman; que penseront ceux qui te voient sans cesse prendre
des mouches pour les enfiler, leur casser les pattes, arracher leurs ailes,
et leur couper la tete? Est-ce la facilite que tu as a detacher ces parties
de leur corps qui te fait croire que ces petits animaux ne souffrent point?
Si tu penses ainsi, ma chere, tu t'abuses; vois les precautions que l'on
prend avec un petit enfant, pour ne pas lui briser les os. Si on le
laissoit tomber, avant qu'il ait pris des forces, il se casseroit bras et
jambes, et souffriroit des douleurs incroyables. Tout etre vivant, ma chere
amie, est susceptible de la meme sensibilite, et c'est etre barbare de se
faire un jeu d'oter la vie meme a un insecte.
Ces excellentes lecons faisoient peu d'effet sur Marinette, qui s'amusoit
d'un chat, d'un chien, d'un oiseau, comme elle eut fait d'un morceau de
carton.
Un jour, madame de Lime, sa maman, ceda a sa priere, en prenant un joli
chat, a poil long, blanc comme la neige. On cherchoit a interesser
Marinette a ces petits etres, par la vue journaliere de leurs gentillesses.
D'abord l'enfant caressa beaucoup le Minet, qu'elle nomma _Bibi_; mais
bientot, devenant exigeante, elle lui fit faire l'exercice, et mille autres
choses que _Bibi_ n'aimoit pas du tout. Alors mademoiselle Marinette le
tapoit de la bonne maniere, et, si madame de Lime n'etoit pas la pour le
proteger, _Bibi_ avoit les pattes tortillees, les poils arraches, et force
soufflets: Marinette en colere ne le menageoit pas.
Madame de Lime eut un chien. Elle se flatta que les aimables qualites de ce
fidele animal gagneroient le coeur de sa fille. Ce beau caniche fut nomme
_Pouf_. Il devint bientot l'ami de la maison, et s'attacha surtout a la
petite, quoiqu'elle le maltraitat souvent.
Or, il arriva qu'un jour M. et madame de Lime, etant a la promenade dans un
jardin public ou il y avoit beaucoup de monde, se trouverent separes de
leur fille. Qu'on juge de l'inquietude de ces bons parens!... Ils
s'apercurent aussi que _Pouf_ n'etoit plus avec eux. Ils chercherent
partout Marinette; n'en ayant pas eu de nouvelles, ils revinrent chez eux a
la nuit, bien affliges. Marinette etoit arrivee avant eux a la maison:
_Pouf_ qu'elle tenoit en laisse, l'y avoit conduite aussitot qu'il avoit eu
perdu ses maitres.
Si la petite fut bien embrassee, le chien intelligent et fidele eut aussi
sa part des caresses. Marinette seule ne lui sut aucun gre du service qu'il
lui avoit rendu.
Le bon chien sembloit redoubler d'attachement pour l'enfant; mais il avoit
beau faire, Marinette ne s'en apercevoit pas. Jamais la petite ne le
flattoit; jamais on ne lui voyoit donner une seule bouchee de pain a ce bon
animal. _Pouf_ venoit aupres d'elle, en remuant la queue; il lui donnoit la
patte, lui lechoit les mains; la mechante enfant repondoit a ces signes
d'affection par un coup de pied, ou en le frappant de ce qu'elle tenoit
alors, ce qui quelquefois faisoit faire des cris lamentables au pauvre
chien. Cependant les duretes de cette petite fille ne rebuterent point le
fidele _Pouf_, qui sembloit dire: Tu es la fille de mon maitre que j'aime;
je dois t'aimer aussi.
Marinette grandit sans devenir plus sensible pour les animaux. Tous les
jours, malgre la surveillance de sa maman, il y en avoit quelques-uns de
sacrifies a ses cruels plaisirs. Une fois entre autres (la seule pensee
m'en revolte!) une marchande, qui ne la connoissoit pas, lui donna un petit
moineau. Marinette lui attacha un ruban a la patte, et le fit voler comme
un hanneton. Le malheureux oiseau tomba par terre tout etourdi; le chat
sauta dessus et le mangea!... Marinette fut plus surprise qu'affligee de
cette aventure; mais sa maman etant survenue, et ayant appris ce qui venoit
de se passer, fouetta sa petite fille d'importance!... Marinette l'avoit
bien merite!... Qu'en penses-tu, Mimi?--Oh! c'etoit une mechante que cette
demoiselle! qu'elle ne vienne pas prendre notre petit serin; je l'en
empecherai bien!
Des ce moment, il fut defendu a la mechante Marinette de prendre des
mouches ou autres insectes, de jouer avec des hannetons, et surtout de
toucher aux oiseaux, aux chats et aux chiens, sous peine d'etre punie
severement.
Marinette avoit six ans, et son coeur ne s'etoit pas encore attendri une
seule fois sur le sort des petits malheureux qui etoient tombes entre ses
mains, lorsqu'un evenement qui arriva a cette epoque la changea tout a
coup, et la rendit aussi sensible qu'elle avoit ete dure jusqu'alors.
J'ai dit que _Pouf_, toujours bon, toujours fidele, lui temoignoit la plus
vive affection, malgre les mauvais traitemens qu'elle lui faisoit souffrir.
On eut dit meme qu'il avoit pour elle une preference marquee; soit que
l'enfance interesse jusqu'aux animaux memes, soit qu'eleves ensemble, ce
chien eut pris pour elle un attachement plus tendre que pour M. et madame
de Lime.
Quelques affaires etant survenues a M. de Lime, la petite famille fut
obligee de faire un voyage, a 60 lieues de sa demeure habituelle. Il etoit
impossible d'emmener le fidele _Pouf_. On le recommanda aux domestiques, et
malgre les signes d'une douleur bien sincere, le chien resta a la maison.
Prive de ses chers maitres, _Pouf_ ne voulut prendre aucune nourriture. Il
se lamentoit le jour et la nuit, et se tenoit couche constamment sur une
robe du matin de Marinette, qu'on avoit laissee par megarde sur un
fauteuil.
Pendant huit jours, _Pouf_ ne but que de l'eau; il etoit devore par une
fievre ardente, qui causa sa mort. La famille etant revenue, ce bon chien
rassembla toutes ses forces, pour temoigner a ses chers maitres combien il
etoit content de les revoir; ensuite il fut se coucher aux pieds de
Marinette, lui fit mille caresses, et, tournant ses yeux sur elle comme
pour lui dire un dernier adieu, il expira.
Marinette pleura amerement son cher _Pouf_!... Cette mort singuliere avoit
fait une forte impression sur son esprit. Depuis ce temps, elle fut
toujours bonne pour les pauvres betes qui se trouverent dans sa depandance,
et elle se reprocha souvent la conduite qu'elle avoit tenue avec eux dans
ses jeunes annees.
Maman, dit Mimi a madame Belmont, lorsqu'elle eut fini, est-ce que les
chiens sont aussi bons que vous le dites dans cette histoire?--Mille fois
davantage, ma bonne amie. On a vu souvent un chien sauver la vie a son
maitre, ou mourir pour lui prouver sa fidelite, soit du chagrin de l'avoir
perdu, soit pour ne pas abandonner le depot confie a sa garde.
--Maman, les chats ne sont pas si attaches que les chiens?--Ma fille, ils
le sont aussi a leur maniere; mais leur attachement est moins desinteresse,
moins touchant que celui du chien. Un chat est un animal utile; il a
beaucoup d'instinct, et il est parfois tres-aimable. Sans m'arreter a
chercher ceux d'entre les animaux qui meritent particulierement notre
affection, je repeterai qu'en general, il faut les traiter tous avec
douceur, leur donner le necessaire, puisqu'ils sont dans notre dependance,
et ne jamais leur faire de mal, a moins d'y etre force par la
necessite.--Mais ceux que nous mangeons, il faut bien les tuer? Helas! oui,
il le faut! mais ce seroit une barbarie de les faire souffrir avant de leur
donner la mort: celui qui les bat impitoyablement est bien coupable. Cela
me rappelle une petite histoire que je vais te raconter.--Oh! tant mieux,
maman, tant mieux!...
_Le mechant petit Garcon._
Paul etoit un jeune homme querelleur et mechant; aussi il n'etoit aime de
personne a cause de ses mauvaises qualites. Son plus grand plaisir etoit de
faire du mal a tous les animaux qu'il rencontroit: s'il voyoit un chien
dans la rue, il lui jetoit une pierre, ou lui donnoit un coup de baton; il
se faisoit un jeu de faire sauter les chats par les fenetres; quelquefois
meme il leur coupoit les oreilles et la queue; c'etoient pour lui des
gentillesses.
Un jour il attela un chien a un chariot qu'il avoit charge de pierres: Tu
es maintenant mon cheval, lui disoit-il; et il le frappoit rudement, parce
que ce petit animal ne pouvoit pas trainer ce chariot, dont la charge
excedoit ses forces.
Sur ces entrefaites, Nicolas, pere de Paul, arriva par hasard. Temoin de la
cruaute de son fils, il le saisit par le bras, et l'attachant a une grande
voiture, il lui ordonna de la trainer. Paul, incapable de remuer seulement
cette lourde masse, assura son pere que cela lui etoit impossible. Nicolas,
sans l'ecouter, prit un fouet, et lui en donna sans misericorde. Le petit
garcon jetoit les hauts cris!--Ce traitement t'amuse-t-il? lui demanda son
pere. Paul ne repondit que par ses pleurs.--Eh bien! ajouta Nicolas,
penses-tu que ce chien que tu fais souffrir, soit moins sensible que toi a
la douleur, et que les coups de fouet lui soient plus supportables qu'a
toi? Tu ne dois faire du mal a aucun etre vivant, si tu ne veux, a ton
tour, etre maltraite toi-meme: souviens-toi de cela!
Paul oublia bientot cette lecon. Quelques semaines apres, une hirondelle
lui tomba entre les mains; il lui arracha toutes les plumes les unes apres
les autres. Son pere decouvrit encore ce nouveau trait de cruaute. O Dieu!
dit-il en soupirant; que je suis malheureux d'etre le pere d'un enfant qui
sera peut-etre un jour la honte et l'opprobre de ma maison!... Transporte
de colere, il se rendit aupres de Paul, et lui dit: Mechant enfant! ne
t'avois-je pas averti que toutes les fois que tu ferois du mal aux animaux,
ou que tu serois cruel envers un etre vivant, quel qu'il fut, je le serois
de meme envers toi? Tu as arrache sans pitie les plumes de ce petit oiseau,
et ses cris plaintifs n'ont pas emu ton coeur de roche!... Je veux te
donner une idee des douleurs excessives que tu as causees a cette innocente
creature.... En meme temps, Nicolas saisit le mechant Paul par les cheveux,
et lui en arracha une touffe. Paul poussoit des cris lamentables; mais
personne ne le plaignoit, parce qu'on connoissoit son mauvais coeur.
Un jour, que Paul avoit fait une nouvelle mechancete, un homme de merite,
qui en fut temoin, la lui reprocha avec amertume; il lui predit un avenir
funeste: il est impossible, lui dit-il, que vous ne trouviez point quelque
jour le chatiment des souffrances que vous faites endurer a ces animaux,
que Dieu n'a donnes a l'homme que pour etre sa joie et sa satisfaction. Si
jamais vous eprouvez de grandes douleurs, souvenez-vous de ce que je vous
dis aujourd'hui.
Paul se moqua des remontrances et des predictions de l'honnete homme qui
lui parloit. Il continua d'etre cruel envers les animaux, et finit enfin,
comme cela devoit etre, par etre barbare avec ses semblables. Il fut meme
sur le point de tuer un de ses amis qui lui reprochoit ses defauts.
Etant devenu grand, Paul se fit soldat; mais qu'arriva-t-il? dans la
premiere bataille ou il se trouva, un boulet de canon lui emporta les deux
jambes. On l'enleva comme mort. Les douleurs inexprimables qu'il ressentit
ensuite, lui arracherent des cris affreux!... Lorsqu'on mit le premier
appareil sur ses blessures, l'aumonier du regiment, ecclesiastique pieux et
zele, cherchoit a lui inspirer du courage et de la patience; mais les
douleurs insupportables que Paul souffroit, lui rendoient ces consolations
tout a fait inutiles. Quand il fut plus calme, il se souvint des cruautes
qu'il avoit exercees dans sa jeunesse envers les animaux; il se rappela
aussi la prediction qui lui avoit ete faite par l'ami de son pere: Ah!
s'ecrioit-il, qu'ai-je fait! je sens a present la grandeur de ma faute!
Dieu est juste; il me punit comme je l'ai merite....
Paul, tout estropie, vecut encore dix ans, allant de ville en ville pour
recueillir quelques aumones. Cette vie miserable n'etoit encore rien en
comparaison des reproches qu'il s'adressoit a lui-meme; car de tous les
maux, le plus insupportable est la certitude d'avoir merite les peines que
l'on souffre.
Lorsque madame Belmont eut fini cette histoire, elle renvoya Mimi a ses
joujoux. La petite fille, selon son habitude, causa bien bas, bien bas avec
sa poupee. Il y a long-temps, Zozo, lui dit-elle, que je ne vous ai
interrogee. Voyons un peu si vous etes bien savante. Combien y a-t-il de
jours dans l'annee?
ZOZO.
Trois cent soixante-cinq.
MIMI.
Dans le mois?
ZOZO.
Trente, ou trente-un.
MIMI.
Dans la semaine?
ZOZO.
Sept.
MIMI.
Nommez-les.
ZOZO.
Lundi, mardi, mercredi, jeudi, vendredi, samedi, dimanche.
MIMI.
Combien y a-t-il de mois dans l'annee?
ZOZO.
Douze.
MIMI.
Nommez-les.
ZOZO.
Janvier, fevrier, mars, avril, mai, juin, juillet, aout, septembre,
octobre, novembre, decembre.
MIMI.
C'est bien; je suis contente de vous. Tenez, voici une piece neuve pour
votre recompense. Venez, que je vous embrasse.
Mimi et Zozo repetoient toujours a peu pres les memes choses: c'etoient des
lecons de lecture ou de politesse: Mimi etoit l'echo de sa mere.
Un jour que la petite avoit rempli ses devoirs mieux encore que de coutume,
sa maman la fit venir aupres d'elle pour lui conter une _histoire_, chose
qu'elle aimoit par-dessus tout.
Viens ici, ma bonne amie, lui dit madame Belmont, j'ai une histoire a te
raconter. Mimi prit son petit tricot; elle fut s'asseoir aupres de sa maman
comme une fille raisonnable, et madame Belmont commenca ainsi.
_Le revenant._
Il y avoit une fois une petite fille, nommee Lolotte, qui avoit peur de son
ombre. Elle n'auroit pas ete seule, sans lumiere, la nuit, dans un lieu
obscur, pour un tresor!...
Lolotte etoit agee de dix ans. Elle couchoit dans une chambre, dont la
porte donnoit dans le cabinet de sa bonne. Lolotte se portoit bien; on
pouvoit sans crainte la laisser seule lorsqu'elle etoit couchee. Depuis un
an que cette petite avoit quitte la chambre de sa mere, il ne lui etoit
rien arrive de facheux.
Une nuit, cependant, Lolotte fut reveillee en sursaut par un vacarme
effroyable!... Il lui sembla que quelqu'un brisoit a plaisir le dejeuner de
porcelaine de sa maman. La pauvre Lolotte fourra sa tete dans son lit, et
se couvrit de sa couverture: elle etoit plus morte que vive, et n'osoit pas
meme respirer....
Ce bruit ayant cesse, un autre aussi extraordinaire lui succeda. Lolotte
entendit distinctement tomber une chaise et un gueridon, et sauter en
eclats la carafe et le gobelet qui etoient dessus. Cette fois la petite
crut que la maison tout entiere etoit tombee sur elle.... Tremblante de
tous ses membres, elle eut cependant le courage de regarder autour d'elle;
mais elle vit un monstre, gros comme un elephant, qui faisoit des grimaces
effroyables; elle crut meme qu'il s'approchoit de son lit, sans doute pour
l'etrangler....
La crainte de la mort donna a Lolotte la force de sauter en bas du lit pour
se cacher dans la ruelle: sa tete etoit tout a fait perdue. Lorsqu'elle eut
mis machinalement les deux pieds a terre, elle se sentit arretee par sa
chemise.... Pour le coup, Lolotte crut etre au pouvoir de _l'esprit_; elle
fit un cri percant, et tomba sans connoissance....
Cependant la _bonne_ s'etoit reveillee au bruit. Elle entra avec de la
lumiere, vit Lolotte evanouie, accrochee par sa chemise a un clou de sa
couchette, et toute la chambre sens dessus dessous. A cette vue, la _bonne_
resta interdite.... Elle releva l'enfant, qui avoit la paleur de la mort
sur sa figure, et elle appela le papa et la maman de la petite. On fit
revenir Lolotte, et on lui demanda l'explication du degat qui s'etoit fait.
Lolotte assura qu'elle avoit vu un _revenant!_ qu'il l'avoit voulu prendre
dans son lit, et qu'elle en etoit bien sure....
Les gens raisonnables, qui savent tres-bien qu'il n'y a point de
_revenans_, cherchent a s'instruire de la cause d'un bruit quelconque
qu'ils ne connoissent pas. Il n'en est pas ainsi des enfans, qui se
plaisent a croire des choses impossibles, parce que le merveilleux flatte
leur imagination. La maman de Lolotte ne se paya pas d'une reponse aussi
peu vraisemblable.
Lorsque la petite eut repris ses sens, il s'etablit entre elle et sa mere
le dialogue suivant: "Raconte-nous donc, Lolotte, ce qui t'es
arrive.--Maman, je ne le sais pas moi-meme.--As-tu vu quelqu'un?--Non, ce
n'etoit pas une personne.--Mais, pourquoi as-tu crie, pourquoi t'es-tu
trouvee mal?--Ah! j'ai eu si grand'peur!... un spectre m'a precipitee du
lit!...--Tu ne sais ce que tu dis, Lolotte.--Maman, un _esprit_, j'en suis
sure, est venu dans ma chambre; il a brise vos porcelaines, renverse la
chaise, le gueridon, et fracasse le verre et la carafe. Je sais
qu'effectivement il est arrive cette nuit quelque chose d'extraordinaire;
mais tu ne me persuaderas pas, ma fille, qu'il y ait des _revenans_; conte
ces enfantillages aux petites demoiselles de ta pension, et non pas a ta
mere. Je vois ce que c'est, tu as fait un reve qui t'a trouble l'esprit:
conviens-en.--Oh! je ne dormois point, maman, je vous assure; j'etois a
peine couchee, lorsque j'ai entendu casser tout a la fois les tasses et les
soucoupes de votre cabaret. La frayeur que j'ai eue m'a fait enfoncer la
tete dans mon lit. Au second bruit, bien plus fort que le premier, j'ai
regarde a travers les rideaux, et j'ai vu un animal enorme pour la
grosseur, qui jetoit du feu par la bouche et par les narines; ses yeux
etoient comme deux lumieres qui eclairoient toute la chambre. J'osois a
peine respirer; tout a coup ces deux lumieres ont disparu; j'ai entendu
alors remuer les volets de la fenetre, et quelque chose de pesant s'est
elance contre le mur, et est retombe lourdement. C'etoit bien un
_revenant_; car j'ai entendu le bruit des chaines qu'il trainoit....--Mais
pourquoi n'as-tu pas appele?--Je n'en avois pas la force; ma langue me
refusoit ses services. Pendant quelques momens tout a ete tranquille; mais
bientot, a la lueur de la lune, j'apercus un spectre effrayant qui se
tenoit pres des rideaux de ma fenetre; il me paroissoit tantot grand,
tantot petit. Je me cachois le visage de mes mains pour ne pas le voir; je
fis meme quelques efforts pour me lever, afin de me cacher dans mes
couvertures; mais je perdis tout a fait la tete quand je vis l'_esprit_
venir a moi. Il m'a saisie par le milieu du corps, et m'a precipitee en bas
de mon lit.... O mon Dieu! je frissonne encore quand j'y pense!... Jamais,
jamais, je ne coucherai dans cette chambre, ou il revient des
_esprits_!..."
On ne contraignit point Lolotte a coucher dans sa chambre la nuit suivante;
car on vouloit savoir auparavant qui avoit tout culbute dans cette piece.
La premiere chose qui etoit venue a l'idee du papa et de la maman, c'est
que la petite s'etoit levee en revant, et s'etoit effrayee elle-meme en
renversant le gueridon, sur lequel etoient le gobelet et la carafe. Cette
pensee, assez vraisemblable une fois adoptee, tout le reste s'expliquoit
aisement; car on avoit trouve Lolotte accrochee par sa chemise en voulant
descendre de son lit. Ce n'etoit donc rien, ou presque rien.
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