Conversations d\'une petite fille avec sa poupee
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Cependant Victoire tourna tout autour de la piece de ble pour trouver Lili;
elle l'appela de toutes ses forces, mais cette piece etoit si grande, que
sa voix se perdoit dans les airs. N'ayant trouve personne qui put lui
donner des nouvelles de Lili, la pauvre bonne, bien affligee, retourna a la
maison pour dire a sa maitresse que sa petite fille etoit perdue! Quand la
maman sut comment la chose s'etoit passee, elle dit a la _bonne_: Je ne
m'etonne pas que Lili se soit perdue comme vous le dites, elle est si
desobeissante!... on va la mettre en prison, j'en suis sure; mais elle
n'aura que ce qu'elle merite!...
Pendant que Victoire rendoit compte a la maman, Lili se tourmentoit pour
sortir de la piece de ble. Elle alloit a droite, elle alloit a gauche, et
ne voyoit point comment elle pourroit en sortir; elle avoit jete les belles
fleurs dont sa robe etoit remplie, et pleuroit a chaudes larmes!...
En marchant au hasard, Lili rencontra un nid d'oiseaux, et le heurta avec
son pied, ce qui lui fit d'autant plus de peur que, dans le moment meme, le
pere et la mere s'envolerent, et lui toucherent le nez avec leurs ailes;
Lili fit un cri si percant, qu'elle fit lever une douzaine d'alouettes qui
couvoient leurs oeufs tout aupres. Un peu plus loin, la petite mit le pied
sur un gros crapeau, ce qui l'effraya si fort, qu'elle fut sur le point de
se trouver mal.
Independamment de ces frayeurs passageres, Lili etoit tourmentee d'une
maniere cruelle: les cousins lui piquoient les bras, la figure et la
poitrine; car, pour etre plus leste, Lili avoit ote son chapeau, son schall
et ses gants; les araignees grimpoient a ses jambes, et lui faisoient des
ampoules grosses comme le petit doigt. La pauvre petite etoit martyrisee,
et pour comble de malheur, la nuit approchoit! Mais, que devint-elle en
apercevant une grosse couleuvre qui leva sa tete en sifflant, parce que
Lili venoit de marcher sur le bout de sa queue! A cette vue, la malheureuse
enfant se croyant morte, perdit tout a fait connoissance, et tomba par
terre. La couleuvre ne lui fit cependant aucun mal; d'ailleurs, ce reptile
est sans venin.
Cet accident arriva a Lili au bord de la piece de ble, dont la petite se
croyoit encore bien loin! Le garde, qui par hasard se trouvoit la, ayant
entendu du bruit, et ne sachant ce que ce pouvoit etre, imagina qu'un
animal sorti du bois voisin s'etoit cache dans cet endroit; il dirigea son
fusil de ce cote, et deja couchoit en joue la malheureuse enfant, quand
heureusement il apercut les pieds et les jupons de la petite Lili. Il jeta
son fusil a terre, et s'approcha d'elle.
L'ayant fait revenir, le garde lui demanda son nom? "Je m'appelle _Lili_,
monsieur, repondit la petite tout effrayee!--Et votre papa, comment le
nomme-t-on?--M. de Rosambur. Or, ce M. de Rosambur habitoit la ville, et il
etoit connu de tout le monde." Le garde fit encore plusieurs questions a
Lili, auxquelles elle repondit de son mieux.
Pendant que Lili et le garde causoient ensemble, ils furent apercus par
Victoire, qui revenoit chercher la petite. La _bonne_ avoit sa lecon faite;
elle fit un signe au garde, et se cacha de Lili. Celui-ci dit a Lili de
l'attendre un moment; il alla trouver Victoire, qui lui dicta la conduite
qu'il avoit a suivre avec la desobeissante Lili.
[Illustration: _La petite fille desobeissante._]
[Illustration: _La petite fille grossiere._]
Le garde etant de retour aupres de la petite fille, lui dit: "Mademoiselle,
vous allez aller coucher en prison! Vous y resterez deux jours, parce que
vous avez ete trouvee dans le ble, et votre papa paiera le degat que vous y
avez fait. Si vous etes prise une seconde fois, vous aurez huit jours de
prison au pain et a l'eau, c'est la regle." Lili voulut demander grace;
deja elle joignoit ses deux petites mains, et mettoit un genou en terre:
"Evitez-vous cette peine, mademoiselle, lui dit le garde, toutes vos
prieres seroient inutiles: je suis les ordres de mes superieurs. Nous
autres, nous ne sommes pas desobeissans!... Venez, venez, lui dit-il, avec
une voix de tonnerre qui fit trembler la pauvre Lili de tous ses membres;
vous n'en mourrez pas!..." Lili voulut resister; mais le garde la prit sous
son bras, et l'emporta comme une mouche! La nuit etoit alors tout a fait
noire.
Le garde marcha long-temps; ensuite il s'arreta au detour d'une rue fort
etroite, et posa la petite a terre: "J'ai pitie de vous, lui dit-il, car
vous etes bien jeune! Je vais vous bander les yeux, pour que vous ne voyiez
point les voleurs qui sont dans les salles ou nous allons passer. Ces
gens-la ont des figures si affreuses, qu'ils vous feroient mourir de
peur!..." Le garde paroissant un peu radouci, Lili se laissa bander les
yeux, en poussant de gros soupirs! Cet homme la prit encore dans ses bras,
et marcha plus d'une demi-heure; enfin, il arriva a une grille, qui
s'ouvrit avec un grand fracas. Le portier, muni d'un trousseau de clefs qui
faisoient beaucoup de bruit, les conduisit a une porte qu'il referma
derriere eux en tirant d'enormes verroux; il fit de meme a une seconde,
puis a une troisieme porte. Arrive a la quatrieme, le garde se baissa bien
bas pour y entrer: "Grace a Dieu, dit-il, nous y voila. Pauvre petite, que
je vous plains!... Vous avez ete desobeissante, mais aussi vous etes punie
bien severement!..." Alors, il lui ota son bandeau. Lili pleuroit si fort,
qu'elle put a peine voir les objets qui l'environnoient. "Cette chambre
n'est pas belle, lui dit le garde; mais vous y trouverez au moins les
choses necessaires, parce que c'est la premiere fois que vous etes prise
dans les bles; la seconde fois, si cela vous arrive, vous serez moins bien,
je vous en avertis. Ma femme va venir, ajouta-t-il; elle vous donnera a
souper, et vous couchera. Vous ne ferez pas bonne chere; car nous ne sommes
pas riches!" Apres avoir acheve ces mots, le garde sortit, et sa femme
entra presque aussitot; mais, quelle femme! c'etoit un colosse, et, laide,
laide a faire trembler! Elle avoit de la barbe comme un homme, et des yeux
rouges qui faisoient peur!... Lili n'osoit pas la regarder!... Cette femme
lui donna un peu de pain et de fromage, puis ensuite un verre d'eau rougie.
Apres que Lili eut soupe, la femme du garde la coucha sans proferer une
seule parole.
Lili pleura beaucoup sans doute, mais enfin elle s'endormit. Le lendemain,
la vilaine femme vint la lever; elle lui fit prendre un peu de lait chaud,
mais en marmotant quelque chose entre ses dents, comme si elle lui eut
donne a contre-coeur!
Lili resta seule jusqu'au diner, s'ennuyant a mourir; alors elle regretta
le petit livre qui lui servoit a apprendre a lire; car, disoit-elle, ce
livre est ennuyeux, mais il vaut encore mieux que rien!
Lili s'assit donc bien tristement sur son lit jusqu'a trois heures, que la
femme du garde lui apporta de la soupe et du bouilli. Cette fois-ci, elle
lui adressa la parole: "Vous amusez-vous bien, mademoiselle?--Non,
madame.--Si vous saviez lire, travailler, je vous donnerois des livres, de
l'ouvrage; mais, vous ne savez rien!--Je commence a lire couramment, et
maman me fait faire des ourlets et des surjets.--Nous allons voir ca."
La-dessus, cette femme sortit. Bientot apres elle rentra, tenant un petit
livre, et deux mouchoirs a ourler, du fil, un de, une aiguille. "Tenez,
mademoiselle, voila tout ce que je puis faire pour vous;" puis elle laissa
encore Lili jusqu'a huit heures du soir. Quand elle revint, les deux
mouchoirs etoient faits, et cousus tres-proprement. "Ah! ah! dit la femme
en les regardant, il n'est tel que de tenir les petites filles un peu
ferme! C'est bien! je suis contente!... et, pour vous le prouver, vous ne
coucherez pas ici ce soir...." A l'instant, on entendit ouvrir une porte
que Lili n'avoit pas apercue; et, a sa grande surprise, elle vit entrer son
papa et sa maman!... Qui pourroit depeindre ses transports a cette vue tant
desiree!... Lili, fondant en larmes, courut se precipiter dans leurs
bras!--Serez-vous encore desobeissante, ma fille, lui dit sa maman?--Oh!
jamais, jamais, maman! mais vous aviez donc abandonne votre Lili!...--Non,
ma fille; je vous aimois encore malgre vos defauts, parce que j'esperois
vous voir un jour plus raisonnable. Pour vous prouver jusqu'ou va ma
tendresse pour vous, je vous dirai que nous avons donne de l'argent, pour
vous empecher d'aller en prison, et que vous avez ete amenee chez nous.
Lili regarda sa mere avec la plus grande surprise.--Vous avez peine a me
croire, ma bonne amie, ajouta madame de Rosambur; venez avec moi. Aussitot
cette dame ouvrit la porte par ou elle etoit entree, et Lili reconnut
parfaitement sa maison. On lui avoit mis un bandeau pour l'y amener, afin
qu'elle ne s'apercut pas qu'elle rentroit chez sa mere. Les grosses portes
par ou elle avoit passe n'etoient qu'un jeu, pour lui faire croire qu'elle
etoit en prison. La chambre ou on l'avoit mise, etant une piece inutile,
Lili ne la connoissoit point. C'est ainsi que madame de Rosambur chercha a
corriger sa fille, tout en veillant sur elle, en mere tendre et
raisonnable.
Lili embrassa mille fois son papa et sa maman, pour les remercier de leur
extreme bonte; elle promit de ne plus jamais leur desobeir, et on assure
qu'elle a tenu parole.
TROISIEME CONVERSATION.
Madame Belmont mena un jour Mimi avec elle pour faire des visites. La
petite se conduisit assez bien; mais sa maman remarqua qu'elle repondoit
toujours _oui, non_, tout court. Rentree a la maison, elle lui en fit des
reprimandes. Mimi pleura un peu, puis enfin elle secha ses larmes; et,
selon son habitude, elle prit sa poupee, pour repeter avec elle tout ce
qu'elle avoit fait de bien dans ses visites, et la gronder pour les choses
auxquelles elle avoit manque.
Venez ici, Zozo; j'ai bien des choses a vous dire. Vous avez bien fait, et
mal fait. Savez-vous en quoi?--Non maman.--Eh bien! je vais vous
l'apprendre. Quand nous sommes entrees chez madame _L._, vous avez fait la
reverence; c'est bien. Vous avez repondu comme une belle fille, lorsque
cette dame vous a souhaite le bonjour; vous avez eu soin de vous moucher
souvent; vous avez ete sage tout le temps que votre maman a ete chez madame
_L._; vous avez remercie poliment quand cette dame vous a donne des bonbons.
Tout cela est bien; mais avez-vous vu les grands yeux de maman, quand vous
avez demande a boire?--J'avois bien soif! Il falloit attendre, ou le dire a
maman bien bas, bien bas; et puis, lorsque madame _L._ vous a voulu donner
des confitures, vous avez dit a maman que vous aviez faim, par gourmandise,
n'est-ce pas? Vous n'osez pas repondre! vous vous etes tenue fort mal;
cependant maman vous a frappee deux fois sur le cou! J'ai encore une chose
a vous dire, Zozo; quand on eternue, on met toujours son mouchoir ou ses
mains devant sa figure, et vous ne l'avez pas fait; aussi maman vous a
regardee d'un air fache; vous avez baille, parce que la visite de maman
etoit trop longue, et c'est fort mal; c'est impoli; maman vous l'a dit cent
fois; on ne baille pas; on ne demande pas a s'en aller, comme vous avez
fait. Vous meriteriez d'etre en penitence pour cela; vous n'etes pas polie
du tout;... vous savez que je vous ai deja grondee pour la meme chose.
Quand on vous parle, vous repondez _oui, non_ tout court; c'est fort mal;
on doit toujours dire: _Oui, monsieur; non, madame_.
Je vais, en vous deshabillant, vous conter une histoire qui vous fera
connoitre combien il est dangereux de desobeir sans cesse a ses parens.
Ecoutez-moi bien:
_La petite Fanny._
Il y avoit une fois une petite fille, appelee Fanny, qui repondoit
toujours, _oui, non_, tout court. Cependant son papa et sa maman voyoient
chez eux de beaux messieurs et de belles dames bien polis. Le papa et la
maman de Fanny etoient honteux d'avoir une petite fille si grossiere!
Fanny, lui dit un jour sa maman, si vous ne dites pas bonjour, si vous ne
faites pas la reverence, si vous ne repondez pas poliment quand on vous
parle, j'appelerai Croque-Mitaine.
La petite Fanny ne faisant pas attention a ce que lui disoit sa maman,
cette dame appela Croque-Mitaine, qui descendit par la cheminee, avec son
grand sac noir; et il emporta la petite Fanny pour lui apprendre la
politesse. Voila ce qui vous arrivera, Zozo, si vous etes toujours
grossiere.
Madame Belmont avoit ecoute avec attention les remontrances de Mimi a sa
poupee. Elle voulut profiter des bonnes dispositions ou sa fille se
trouvoit pour lui conter une histoire, qui lui servit en meme temps de
lecon.--Mimi, lui dit-elle, veux-tu aussi que je conte une histoire?--Oh!
oui, maman.--Va chercher ta bourse; mets-toi a travailler, et surtout ne
m'interromps pas. Si tu as des questions a me faire, garde-les pour la fin.
Ne cause pas non plus avec Zozo; d'abord parce que ce n'est pas poli, et
puis parce que tu me ferois tromper. Te voila avertie, ecoute a present.
_La petite Fille grossiere._
Monsieur Machaon, medecin, avoit une petite fille nommee Pontie,
extremement belle; mais elle etoit grossiere et dedaigneuse! Son papa et sa
maman, bons et polis avec tout le monde, cherchoient a la corriger de ces
vilains defauts qui la faisaient hair; mais ils n'y gagnaient rien. A l'age
de six ans, la petite Pontie ne faisoit jamais la reverence sans qu'on le
lui dit; elle regardoit a peine ceux a qui elle parloit. Quand ces
personnes etoient mal vetues, c'etoit bien pis! Pontie les examinoit un
moment d'un petit air dedaigneux, et s'enfuyoit a toutes jambes, sans leur
repondre. Si, a la promenade, une petite fille venoit obligeamment la
prendre par la main pour la mener jouer avec elle, Pontie jetoit aussitot
les yeux sur sa robe, retiroit sa main bien vite quand elle voyoit l'enfant
mal habille.
M. et madame Machaon lui avoient pourtant dit cent fois, que les beaux
habits ne font pas le merite; qu'une petite fille mal mise peut etre bon
sujet, bien douce, bien obeissante, bien savante! Mais, Pontie,
naturellement grossiere, se mettoit tout a fait a son aise, quand la
toilette ne lui en imposoit pas un peu.
Pontie eprouva souvent des mortifications. Quand on lui avoit parle, elle
entendoit dire derriere elle: Cette jolie petite fille appartient
certainement a une femme de la halle; on le voit bien, malgre sa robe de
merinos, garnie de poil, et son elegant chapeau; car elle est trop
malhonnete pour etre la fille d'une personne bien elevee: on lui aura prete
les beaux habits qu'elle porte. En entendant cela, Pontie devenoit rouge
comme du feu, et couroit vite trouver sa maman, mais elle n'avoit garde de
lui dire le sujet de son chagrin!
Un jour, cette petite fille etant au Luxembourg, se trouva engagee par
hasard dans une partie qui lui plut fort. Voici comment.
Une pension tout entiere s'etant mise a jouer a Colin-Maillard, la
maitresse, assise sur l'herbe, s'amusa a regarder ses eleves, qui rioient
du meilleur coeur du monde. Pontie, debout, a deux pas d'elle, montroit
assez, par son air, le desir d'etre recue parmi cette belle jeunesse, mais
elle n'osoit pas s'avancer. Tenez, venez, mon petit coeur, lui dit la
maitresse; vous etes trop gentille pour rester la toute seule a vous
ennuyer. Une petite fille polie auroit remercie cette dame par une belle
reverence; mais, point du tout. La grossiere Pontie suivit une grande
demoiselle qui vint la prendre par la main, et s'eloigna sans repondre et
sans regarder seulement la dame qui avoit ete si obligeante a son egard.
Cette petite fille est bien mal elevee, dit la maitresse a une de ses
pensionnaires; c'est dommage; car elle est gentille!
Le jeu ayant dure une demi-heure, les enfans voulurent se reposer. La
maitresse de pension appela Pontie, et lui adressa ainsi la parole:--Mon
coeur, quel age avez-vous?--Six ans.--Votre maman est-elle
ici?--Oui--Venez-vous souvent au Luxembourg?--Oui.--Demeurez-vous loin
d'ici? Non.--Vous etes sans doute bien savante?--Je lis le latin et le
francais.--Savez-vous quelque chose de memoire?--Des vers que mon papa m'a
appris, les dieux de la Fable, et les rois de France. Je sais aussi compter
jusqu'a cent.--C'est beaucoup! Apprenez-vous le dessin, la
musique?--J'apprends la musique.
Elles en etoient la de leur conversation, quand madame Machaon voulant s'en
aller, s'avanca pour emmener sa fille. Cette dame fit ses remercimens a la
maitresse de pension, et apres l'avoir saluee poliment, elle la quitta.
Mimi, dit madame Belmont en s'arretant, comment trouves-tu que cette petite
fille se soit conduite dans cette circonstance?--Tres-mal, ma petite maman!
mademoiselle Pontie dit _non, oui_, tout court; jamais _madame_! Cela n'est
pas bien du tout!... tu as raison, ma bonne amie. Ecoute la suite de mon
histoire.
Lorsque Pontie fut en allee, la maitresse de pension se mit a parler
d'elle: Il est impossible, dit-elle a ses eleves, que la petite fille qui a
joue avec vous, appartienne a la dame qu'elle appelle sa mere, et qui l'est
venue chercher. Avez-vous remarque a quel point cette petite fille est
grossiere? Cependant, celle qu'elle nomme sa mere, est polie comme une dame
du grand monde! C'est surement une pauvre enfant qu'elle aura prise par
charite!... C'est ainsi que chacun jugeoit Pontie et son aimable maman!...
Si cette petite fille eut ete laide et mal mise, on y auroit fait moins
d'attention; mais rien n'est si choquant qu'une personne mise elegamment
avec des manieres poissardes.
Pontie recevait de temps en temps de fortes lecons de la part des
etrangers. On lui fit plus d'une fois de mauvais complimens, dont elle ne
se vanta pas. On la comparait avec d'autres enfans vetus communement, mais
polis, agreables, et, sans balancer, on leur donnoit la preference sur
elle: Ces enfans, disoit-on, font honneur a leurs parens, et vous, ma belle
demoiselle, vous ne paraissez pas faite pour vos habits.... On ne peut rien
dire de plus humiliant! Cependant Pontie ne changeoit pas!...
Cette petite etoit non-seulement grossiere, mais, comme je l'ai deja dit,
elle etoit aussi tres-vaine! Mademoiselle s'imaginoit qu'elle valoit mieux
qu'une autre, parce que son pere et sa mere avoient un joli appartement,
une _bonne_ pour les servir, et des habits selon la saison. Pontie n'avoit
jamais vu des gens plus riches que son pere et sa mere; elle se croyoit en
droit de mepriser ceux qu'elle prenoit pour ses inferieurs.
Or, il arriva que son papa et sa maman la menerent un jour aux Tuileries.
M. et madame Machaon prirent des chaises, et la petite courut ca et la
autour d'eux. Elle fut arretee par une dame qui se reposoit sur un banc
voisin. Cette dame, fort agee, ne voyoit presque plus! elle etoit vetue
bien pauvrement; aussi Pontie la toisa des pieds a la tete lorsqu'elle lui
prit la main pour lui parler.--Ou sont vos parens, mon petit coeur?--La,
sur des chaises.--Vous ne me reconnoissez pas?--Non.--Ah! il est vrai! vous
etiez si petite la derniere fois que je vous ai vue! comme vous etes
grandie, embellie!... A ce compliment flatteur, la petite fille retira sa
main brusquement, et s'enfuit vers sa mere, a laquelle elle dit qu'une
_pauvresse_, et elle la lui montra du doigt, venoit de lui parler, et
qu'elle lui avoit pris la main! J'ai eu peur! ajouta Pontie, cette femme
m'auroit peut-etre pris mes boucles d'oreilles!--Ma fille, lui dit sa
maman, les _pauvresses_ n'entrent pas dans ce jardin. En disant cela,
madame Machaon regarda du cote que lui indiquoit sa fille, et elle vit une
dame assez mal mise; mais qui avoit l'air tres-respectable. Madame Machaon
crut se rappeler ses traits; cependant elle ne la reconnut pas d'abord.
Elle fit a sa fille une forte reprimande sur son eloignement pour les
personnes mal mises, et lui apprit que souvent les haillons de la misere
couvrent des personnes du premier merite, tandis que l'or et la soie qui
plaisent aux yeux, habillent quelquefois de fort malhonnetes gens. Ensuite
elle se leva pour s'en aller, et passa expres du cote de la dame mal vetue.
M. Machaon ne l'eut pas plutot vue, qu'il s'ecria: C'est madame la duchesse
de _L.!_... et s'avancant vers elle avec respect, il la salua profondement,
lui demanda de ses nouvelles, et lui presenta sa femme et sa fille. La
duchesse lui fit mille questions sur sa fortune et sur sa famille. Elle
embrassa Pontie, qui cette fois ne retira point sa main.
Quand l'enfant eut quitte la duchesse, sa maman lui fit remarquer combien
les apparences sont trompeuses!... Vous le voyez, ma fille, lui dit-elle,
madame la duchesse de _L._, femme du plus grand merite, qui a eu un
equipage, des gens pour la servir, un bel hotel, de beaux habits, une
grande fortune enfin, est a present dans la misere, par une suite de
malheurs! Faut-il donc la mepriser pour cela?--Je ne savois pas que c'etoit
une duchesse, dit la petite.--Le titre n'y fait rien, reprit la maman; il
suffit que la personne soit estimable. Ah! ma chere enfant, gardez-vous de
dedaigner le pauvre; car Dieu ne vous beniroit pas!... Soyez aussi polie
avec tout le monde, car vous n'etes pas en etat de distinguer a qui vous
avez affaire. D'ailleurs, si, par hasard, vous vous adressiez a quelqu'un
qui ne le meritat pas, vous n'en passeriez pas moins pour une petite fille
aimable et bien elevee.
Pontie promit a sa maman d'etre plus polie a l'avenir, et veritablement la
rencontre de la duchesse lui avoit fait une forte impression!
Quelque temps apres, cette dame gagna un proces considerable; elle reparut
dans le monde avec un train magnifique et de beaux habits. M. Machaon
retourna chez elle comme autrefois; il y mena sa femme et sa fille que la
duchesse combla de presens. Pontie devint polie, et tout a fait aimable; et
la duchesse de _L._ en fit sa favorite.
QUATRIEME CONVERSATION.
Madame Belmont, profitant d'un beau jour, mena Mimi aux Champs-Elysees, et
sur l'avenue de Neuilly. Zozo etoit aussi de la partie. Au retour, Mimi
prit sa poupee, et lui parla ainsi:
Zozo, vous allez avoir votre bonnet de nuit, parce que je suis fort
mecontente de vous. Comment, Mademoiselle, vous revenez sans chapeau, et
vous avez dechire votre robe! savez-vous bien que vous me coutez beaucoup
d'argent; je n'en ai plus pour mon menage; vilaine petite fille que vous
etes! (Elle la tape.) Que dira votre papa quand je lui demanderai un
chapeau pour vous? il grondera!... Voyez comme vous etes sale! aussi vous
vous etes trainee dans le sable fort joliment; vos mains sont-elles assez
noires! ne me touchez pas, petite malpropre!... Pourquoi, Mademoiselle,
avez-vous quitte maman aux Champs-Elysees? pourquoi, malgre sa defense,
avez-vous joue avec des petites filles que vous ne connoissiez pas? ah!
vous etes desobeissante, vous allez avoir le fouet! (Elle la fouette.) Ah!
ah! vous l'avez bien merite! un chapeau perdu, l'ombrette de maman cassee,
une robe dechiree!... les enfans sont ruineux, en verite!... En rentrant,
comment avez-vous demande a boire? Jeannette, donnez-moi a boire, sans dire
s'il vous plait, ou je vous prie. Est-ce comme cela que je vous eleve?
Cette pauvre Jeannette, qui est si bonne fille, vous lui parlez quelquefois
avec un ton fort malhonnete! je lui ai dit pourtant de ne vous rien donner
que vous ne demandiez poliment; mais vous abusez de sa bonte!... Voyons un
peu la mythologie; il y a long-temps que je ne vous ai fait de questions
sur cela. Qu'est-ce que Saturne?
ZOZO.
Il est fils du ciel et frere de Titan.
MIMI.
Et Jupiter?
ZOZO.
C'est le fils de Saturne et de Cybele.
MIMI.
Quels sont les freres et soeurs de Jupiter?
ZOZO.
Ceres et Junon, ses soeurs; Neptune et Pluton, ses freres.
MIMI.
Qu'est-ce que Ceres?
ZOZO.
La deesse des bles.
MIMI.
Qu'est-ce que Jupiter?
ZOZO.
Le dieu du ciel.
MIMI.
Quel est le dieu de la mer?
ZOZO.
Neptune.
MIMI.
Et celui des enfers?
ZOZO.
Pluton.
MIMI.
Qu'est-ce que Junon?
ZOZO.
La soeur et la femme de Jupiter.
MIMI.
C'est fort bien! en voila assez. Prenez votre ouvrage a present. Si vous
etes bonne fille, demain je vous acheterai un chapeau. Faites cet ourlet
bien droit, et a petits points.
Pendant ce dialogue, madame Belmont s'etoit deshabillee. Elle prit son
ouvrage et appela sa fille, qu'elle fit asseoir aupres d'elle. Mimi, lui
dit elle, avant que tu te couches, il faut que je conte l'histoire d'une
petite fille que j'ai vue aujourd'hui, en faisant des empletes. Je veux,
aussi te faire voir cette aimable enfant; elle est charmante, car elle est
jolie et sage comme un petit ange.
_La petite Marchande._
Madame Derbelet resta veuve de bonne heure, avec une petite fille de six
ans. Cette dame loua une boutique; elle se mit a vendre du fil, du ruban,
et toutes sortes de choses analogues. Blanche, c'est ainsi qu'on nommoit sa
petite fille, lui tenoit lieu de fille de boutique. Cela t'etonne, Mimi,
dit madame Belmont en s'interrompant, et tu as raison. A six ans, c'est
bien jeune; mais Blanche n'etoit pas un enfant ordinaire. Cette petite
savoit tres-bien lire; elle connoissoit toutes les etiquettes de la
boutique. Quand sa maman etoit occupee, Blanche servoit ceux qui venoient
acheter du fil, des epingles, du ruban, etc., avec une grace charmante;
elle etoit surtout complaisante et polie a faire plaisir. Sa vivacite, ses
graces, sa gentillesse la faisoient aimer de tout le monde: on venoit
expres de bien loin pour voir la petite marchande; et, en peu de temps, la
boutique fut achalandee, c'est-a-dire qu'il y vint un grand nombre de
personnes pour acheter des marchandises, et Blanche en eut tout l'honneur.
Ce n'est pas que sa maman ne s'entendit pas au commerce, au contraire, elle
etoit douce, aimable, gracieuse: c'etoit elle enfin qui avoit eleve
Blanche; mais on s'interessoit davantage a la petite fille a cause de sa
jeunesse: d'ailleurs il est si rare de voir un enfant se livrer
volontairement a des occupations serieuses!... aussi chacun parloit de la
petite marchande; on l'elevoit au ciel.
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