Conversations d'une petite fille avec sa poupee
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CONVERSATIONS D'UNE PETITE FILLE AVEC SA POUPEE.
[Illustration: _Conversations d'une petite Fille. Frontispiece.
Il ne faut jamais mentir, Mademoiselle: c'est fort mal! Pour votre peine,
vous allez avoir le fouet!_]
* * * * *
CONVERSATIONS D'UNE PETITE FILLE AVEC SA POUPEE,
SUIVIES DE
L'HISTOIRE DE LA POUPEE;
PAR Mme. DE RENNEVILLE,
AUTEUR du Petit Charbonnier de la Foret Noire.
OUVRAGE ORNE DE ONZE GRAVURES.
* * * * *
INTRODUCTION.
Monsieur et madame Belmont avoient une petite fille de cinq ans, appelee
_Mimi_; elle etoit blanche comme du lait, et douce comme un petit agneau.
Mimi ne desobeissoit jamais a sa maman. Pour ne point faire de bruit, elle
prenoit sa poupee, s'asseyoit dans un coin de la chambre, et causoit avec
elle. Mimi faisoit la maman. _Zozo_, c'est ainsi qu'elle nommoit sa poupee,
etait sa fille. La petite maman repondoit pour Zozo, comme on peut le
croire. Si la poupee repondoit bien, elle etoit recompensee; si elle
repondoit mal, elle etoit punie.
Dans ces conversations, Mimi repetoit exactement tout ce que lui disoit sa
mere, qui s'en amusoit, et prenoit quelquefois part a ce leger badinage,
sans que Mimi en fut plus deconcertee. Mimi prenoit aussi un grand plaisir
a faire la petite maitresse: Zozo etoit examinee le matin, apres diner,
quand madame Belmont rentroit, en revenant de la promenade, et le soir
avant de se coucher.
PREMIERE CONVERSATION.
Mimi est habillee; elle a dejeune, et se prepare a faire la toilette de sa
fille, Mimi questionne ainsi sa poupee:
Zozo, avez-vous pleure quand on vous a debarbouillee?--Non,
maman.--Avez-vous lave vos mains?--Oui, maman.--Avez-vous fait votre
priere?--Oui, maman.--C'est le bon Dieu, ma fille, qui vous a donne votre
papa et votre maman; c'est lui qui tous les jours vous donne de quoi vous
nourrir et vous habiller; il faut bien l'aimer! Avez-vous souhaite le
bonjour a papa et a maman?--Oui, maman.--Bien, ma fille; je suis contente
de vous. Jeannette, apportez la belle robe de crepe rose de Zozo, celle qui
est garnie de fleurs; mais comme elle est dechiree!... C'est vous, Zozo,
qui avez fait cela?--Maman, je ne le ferai plus!--Mademoiselle, pour votre
penitence, vous mangerez votre pain sec.... Il est bien temps de
pleurer!--Ma petite maman, je ne dechirerai plus ma robe; jamais,
jamais!... c'est un arbre du Luxembourg qui m'a accrochee.--Comment, Zozo,
je ne voyais pas, vraiment! cette robe est toute tachee!... Fi! que c'est
laid d'etre malpropre!... Mademoiselle, vous mettrez aujourd'hui votre robe
sale. Allez, je ne veux plus vous voir! (elle la conduit dans un coin.)
Tournez-vous du cote du mur, et restez la. Oh! la laide! oui, pleurez a
present.--Ce sont les confitures qui ont tache ma robe.--Vous raisonnez, je
crois! Si ce sont les confitures, vous n'en aurez plus. Vous pleurez,
encore plus fort! ah! mademoiselle, vous etes gourmande! je suis bien aise
de le savoir! du pain sec, c'est ce qu'il faut aux gourmands. Allons, venez
lire. Si vous dites bien votre lecon, je vous pardonnerai. Voyons, dites
vos lettres.
ZOZO.
a, b, c, d, e, f, g, h, i, j, k, l, m, n, o, p, q, r, s, t, u, v, x, y, z,
etc.
MIMI.
Bien. Epelez a present.
ZOZO.
ba, be, bi, bo, bu.
MIMI.
On ne dit pas _be_, mais _be_.
ZOZO.
ca, ce, ci, co, cu.
MIMI.
C'est tres-mal, ca. On dit ka, ce, ci, ko, ku; entendez-vous, mademoiselle,
et souvenez-vous-en.
ZOZO.
da, de, di, do, du.
MIMI.
Toujours la meme faute! On ne dit pas _de_, mais _de_. Faites-y donc
attention!
ZOZO.
fa, fe, fi, fo, fu.
MIMI.
Vous etes incorrigible, Zozo. Dites _fe_ et non pas _fe_.
Mais en voila assez. Comptez jusqu'a vingt.
ZOZO.
Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onze, douze,
treize, quatorze, quinze, seize, dix-sept, dix-huit, dix-neuf, vingt.
MIMI.
Combien y a-t-il de voyelles?
ZOZO.
Cinq: a, e, i, o, u.
MIMI.
Et de consonnes?
ZOZO.
Dix-neuf: b, c, d, f, g, h, j, k, l, m, n, p, q, r, s, t, v, x, z.
MIMI.
Bien, ma fille, je suis contente de toi; viens embrasser ta maman!
Si tu savois, Zozo, comme tu es gentille quand tu es sage, tu ne te ferois
jamais gronder! et puis tu mangerois toujours de bonnes choses; je te
donnerois de beaux chiffons pour recompenses, tu serois caressee de tout
le monde! Est-ce que tu n'aimes pas les bonbons et les joujoux?--
Pardonnez-moi, maman.--Eh bien! Zozo, il faut etre bien sage, et tu en
auras.
Mimi et Zozo etaient fort bien ensemble, lorsque madame Belmont appela sa
fille pour l'envoyer promener avec sa _bonne_. Mimi courut a sa maman, et
par sa precipitation, renversa sa poupee, qui entraina avec elle la boite
aux joujoux. Jeannette n'etant pas encore prete, Mimi revint aupres de
Zozo, qu'elle trouva etendue par terre, le nez sur le parquet, et les
chiffons eparpilles autour d'elle. Elle releva sa poupee, et lui demanda,
en colere, qui avoit renverse ses chiffons?--Ce n'est pas moi, maman.--Vous
mentez, Zozo! personne n'est entre ici. Vous aurez voulu voir les fleurs
d'or qui sont dans ma boite. Il ne faut jamais mentir, mademoiselle; c'est
fort mal! vous allez avoir le fouet! Jeannette, apportez-moi les
verges.--Je ne le ferai plus, maman (elle pleure). Mimi, apres l'avoir
fouettee: Ah! ah! je vous apprendrai a mentir! fi! rien n'est si vilain que
cela! Mimi en etoit la de sa reprimande, quand madame Belmont l'appela de
nouveau. Apres avoir range ses chiffons, la petite s'en alla avec
Jeannette. Elle voulut bien pardonner a Zozo, et l'emmena avec elle.
Quand elles furent au Luxembourg, Mimi raconta a sa bonne les grands sujets
de mecontentement que Zozo lui avoit donnes. Jeannette, qui avoit horreur
du mensonge, lui raconta l'histoire suivante:
_Le petit Menteur._
Il y avoit une fois un laboureur, nomme Jacques, qui etoit reste veuf avec
trois enfans, Charles, age de six ans, Firmin, age de cinq ans, et Jean,
age de quatre ans. Ces trois petits garcons n'etoient point mechans; mais
Charles etoit gourmand, Firmin menteur, et Jean desobeissant; ce qui
donnoit beaucoup de chagrin a leur pere.
Jacques avoit dans son jardin un arbre qui donnoit des poires tres-grosses
et tres-belles: "Je ne suis pas assez riche, dit cet homme, pour mettre
d'aussi beau fruit sur ma table; il faut que je les vende. Avec cet argent,
j'acheterai une veste a Charles, des bas a Firmin, et a Jean des souliers
pour les dimanches; car j'espere bien avoir 12 fr. de mes poires!"
Jacques, voulant aller travailler, recommanda a ses enfans de se bien
conduire, pendant que Marguerite, leur grand'mere, feroit le menage; et
surtout, de ne point toucher aux poires du bel arbre; "car, vois-tu, mon
fils, dit-il a Charles, si tu en mangeois, tu n'aurois pas une belle veste
neuve, ni tes freres des bas et des souliers!" Charles promit de ne point
toucher aux belles poires, et son pere le quitta.
Ces trois petits garcons se trouvant seuls dans le jardin, parce que la
mere Marguerite etoit restee dans la maison a faire le menage, Charles le
gourmand dit a ses freres: "Voyons donc ces belles poires que notre pere
veut vendre pour m'acheter une veste, et a vous des bas et des souliers";
et tous les trois allerent aupres de l'arbre. Charles, en voyant les
poires, en eut envie: "J'en mangerois bien une, dit-il; elles doivent etre
bien sucrees! et toi, Firmin?--Oh! non, papa l'a defendu!--Bah! une
seulement; il n'y paroitra pas du tout! et toi, Jean?--Papa l'a
defendu!--Que tu es bete! mange toujours; il n'en saura rien!" Et voila
Charles qui grimpe sur l'arbre, et cueille trois poires, une pour Firmin,
une pour Jean, et une pour lui.
Jacques, qui se doutoit que Charles le gourmand feroit desobeir ses freres,
n'avoit pas ete aux champs; il s'etoit cache dans un coin du cote du bel
arbre; il entendit la conversation de ses enfans, et leur vit manger ses
poires. Voulant les eprouver, il les laissa s'eloigner, et fut cette fois
tout de bon a la charrue.
A l'heure du diner, le laboureur revint a sa maison: "Je veux, dit-il a ses
enfans, cueillir les poires du bel arbre, pour les aller vendre demain au
marche." Les trois enfans se regarderent. "Charles, continua le pere, va me
chercher le panier qui est dans la salle basse." Charles ayant apporte le
panier, le laboureur monta a l'echelle, et cueillit ses belles poires.
Quand il eut fini, il les compta, et dit a ses enfans: "Quelqu'un a mange
de mes poires; il en manque trois. Qu'est-ce qui est venu dans le
jardin?--Personne que la mere Marguerite, repondit Firmin.--Ce n'est pas la
mere Marguerite, dit le laboureur; elle n'avoit point d'echelle, et l'arbre
est trop haut pour qu'elle puisse cueillir les fruits. Je crois, moi, que
c'est vous tous." Aussitot les enfans se mirent a pleurer. "Charles, dit
Jacques a son fils aine, parle vrai; en as-tu mange?--Oui, mon papa,
repondit Charles, en fondant en larmes!--Puisque tu as ete gourmand, reprit
Jacques, tu n'auras point de veste; mais comme tu as dit la verite, tu ne
seras point puni. Et toi, Firmin, as-tu aussi mange une poire?--Non, mon
papa.--Comment! Charles a mange tout seul trois grosses poires sans vous en
donner?--Oui, mon papa.--Qu'en dis-tu, Charles?" Charles baissa les yeux et
ne repondit pas. "Et toi, Jean?--Papa, j'en ai mange une aussi"; et, ce
petit pleura bien fort! "Je te l'avois cependant defendu!--Je ne serai plus
jamais desobeissant, mon papa.--A la bonne heure!... Il n'y a donc que
Firmin qui ait craint de me deplaire.... Cependant, il faut que je sache
quel est celui de vous qui a mange deux poires: combien as-tu mange de
poires, Charles?--Je n'en ai mange qu'une, mon papa.--Et toi, Jean?--Qu'une
aussi, papa.--Il m'en manque trois! qui donc a mange la troisieme? ah!
c'est peut-etre la mere Marguerite!... Ne dites rien, je vais bien
l'attraper! Faisons l'epreuve du coq."
Aussitot Charles fut chercher son coq favori. Jacques le prit, s'eloigna un
moment, et revint tenant le coq dans ses bras. Il fit ranger sa petite
famille sur une ligne, la mere Marguerite a la tete, et il appela chacun a
son tour pour passer la main sur le dos du coq. "Je verrai, dit-il, quel
est le coupable; car il ne l'aura pas plus tot touche que le coq chantera."
La mere Marguerite, Charles et Jean qui ne craignoient rien, passerent la
main sur le dos du coq; pour Firmin, il eut tant de peur de l'entendre
chanter, qu'il n'y toucha pas. "Voyons vos mains, demanda Jacques?" Tous
presenterent leurs mains." C'est Firmin, dit-il, qui a mange la poire; il
s'est vendu lui-meme: vous voyez que sa main est blanche, et que celles des
autres sont noires; parce que j'avois noirci le dos du coq: Firmin se
sentant coupable n'a pas ose y toucher! c'est ainsi qu'on prend les
menteurs!..." Firmin, confondu, se mit a pleurer. "Je n'ai pas pitie de tes
larmes, lui dit son pere; ce n'est pas assez d'etre gourmand et
desobeissant, tu es encore menteur! fi! cela est affreux!" Et aussitot
Jacques dit a la mere Marguerite de donner le fouet a Firmin.
[Illustration: _Le petit menteur._]
[Illustration: _la Biche blanche._]
Ce meme jour, comme le laboureur se reposoit apres son travail, entoure de
ses trois enfans, il fut aborde par un monsieur bien mis, qui le pria de
lui donner un peu de cidre pour le rafraichir. Jacques alla lui en
chercher, et le lui donna de bonne grace. "Je vous remercie, lui dit
l'etranger: j'avois chaud; vous m'avez rendu service, et je voudrois faire
quelque chose pour vous. A qui sont ces beaux enfans?--C'est a moi,
monsieur.--Je les trouve charmans, dit le seigneur; car c'en etoit un.
Helas! ils me rappellent mon fils! il etoit de l'age de votre aine, lorsque
le bon Dieu le retira du monde. C'etoit un enfant si doux! jamais il
n'avoit desobei! il n'etoit ni gourmand, ni menteur; il ne pleuroit que
lorsqu'il me voyoit malade! J'ai conserve tous ses joujoux, et j'ai fait le
serment de ne les donner qu'a un enfant, qui comme lui ne seroit ni
gourmand, ni menteur, ni desobeissant. Je voudrois bien qu'un des votres
meritat ces jolies choses; j'aime deja ces petits a cause de vous. Sans
doute vous en etes bien content? "Le laboureur secoua la tete, et le
monsieur soupira! "Vous me faites de la peine, dit-il a Jacques; car je
vois que vos enfans ne sont pas sages. Faisons un accommodement; si,
pendant trois mois, vos enfans ne sont ni gourmands, ni menteurs, ni
desobeissans, ils auront les joujoux de mon fils, et je leur donnerai a
chacun un habit neuf. Cet arrangement vous plait-il?" Le laboureur repondit
comme il le devoit a tant de bontes; et le seigneur ajouta: "Pour donner a
vos enfans le desir de se bien conduire, amenez-les a mon chateau, je leur
ferai voir les belles choses que je leur destine."
Le lendemain, Jacques ne manqua pas de mener ses enfans au chateau du
seigneur. Ils furent eblouis de la beaute et de la richesse des
appartemens: l'or et l'argent y brilloient de toutes parts! On les fit
passer dans une piece plus belle que les autres. On y voyoit une table
couverte d'un grand voile de gaze d'or. Le seigneur leva le voile, et les
enfans virent avec surprise de beaux carrosses, des chevaux, des
cabriolets, des polichinels, des pouparts, des menages d'argent, et mille
autres belles choses qu'ils n'avoient jamais vues de leur vie. Puis des
bonbons, des confitures seches, du sucre d'orge, et toute sorte de
friandises; car le petit monsieur n'avoit garde de manger tout ce qu'on lui
donnoit, tant on l'accabloit de bonbons, de pastilles, de diablotins, etc.
etc. Il falloit voir les yeux que faisoient Charles, Firmin, et surtout le
petit Jean! Oh! si on lui eut donne seulement un baton de sucre d'orge!
mais il n'y avoit pas moyen!" Tout cela vous appartiendra dans trois mois,
leur dit le maitre du chateau, si vous n'etes ni gourmands, ni menteurs, ni
desobeissans." Il les fit bien regaler et les renvoya.
De retour au hameau, les trois enfans croyoient voir encore devant leurs
yeux toutes les richesses du jeune seigneur; ils ne pouvoient penser a
autre chose. Cependant leur pere ne leur recommanda point d'etre sages; il
avoit promis de ne rien leur dire pendant l'espace de temps convenu.
Il y avoit deja deux mois et demi de passes, et les fils de Jacques
s'etoient bien conduits, quand le seigneur l'engagea a venir le voir avec
ses enfans. Ceux-ci, tout joyeux, ne manquerent pas de visiter les beaux
joujoux du petit monsieur. Firmin ayant apercu, pres de lui, une boite
pleine de bonbons, se laissa tenter, et la mit dans sa poche sans que
personne le vit.
Les trois mois expires, le laboureur fit mettre a ses enfans leurs plus
beaux habits, et se rendit au chateau. Le seigneur les attendoit. "Venez,
mes petits amis," leur dit-il, recevoir le prix de votre sagesse; mais
auparavant, il faut que je sache ce qu'est devenue une boite qui manque
ici; et il leur montra une note exacte de tout ce qui etoit sur la table.
Firmin rougit prodigieusement, et son pere le regarda d'un oeil
courrouce.--Ne cherchez point, monseigneur, dit-il au maitre du chateau,
voici le voleur! en montrant Firmin. Celui-ci nia effrontement!... Son pere
fouilla dans sa poche, et y trouva la boite; mais elle etoit vide!--Ah!
c'est trop fort, dit le seigneur, menteur et voleur!... Je vous plains, bon
Jacques, d'avoir un fils qui annonce de si mauvaises inclinations! ne
l'amenez jamais ici; je hais les gourmands; mais je crains les menteurs et
les voleurs! ensuite s'adressant a Charles et a Jean: Quant a vous, mes
petits enfans, qui avez fait des efforts pour vous corriger, je vous donne
tout ce qui est sur cette table; vous serez habilles de neuf, et,
desormais, je prendrai soin de votre fortune. Vous, Jacques, je vous fais
mon fermier: soyez toujours honnete homme.
Jacques, Charles et Jean s'en retournerent tout joyeux a leur maison.
Firmin, chasse du chateau comme un mauvais sujet, n'osa plus sortir de chez
son pere; car aussitot qu'il paroissoit dans le village, les autres enfans
le montrant au doigt, disoient: Voici Firmin, le voleur du chateau! et tous
couroient sur lui en criant: Au voleur! au voleur!... Il resta long-temps
enferme, menant une vie bien triste! mais aussi il l'avoit merite! pourquoi
etoit-il menteur et voleur?
L'histoire de Jeannette avoit dure autant que la promenade. A son retour,
Mimi causa avec sa poupee; elle parla des enfans du laboureur: As-tu
entendu, Zozo, ce qu'a dit ma bonne? ce monsieur Firmin le voleur!... oh!
que c'est vilain de voler, et puis encore de mentir!... si cela t'arrive
jamais, tu ne seras plus ma petite fille! Mais a propos, pourquoi donc
restois-tu toujours derriere ma bonne? cela n'est pas bien! il falloit te
prendre par la main pour te faire avancer; et puis tu as eu de l'humeur,
apres l'histoire, parce que tu ne voulois pas encore revenir a la maison,
et Jeannette s'est fachee! Si tu recommences encore, tu seras en penitence,
je t'en avertis.
La paix etant faite entre Mimi et Zozo, on vint chercher Mimi pour
l'habiller, parce que madame Belmont allait diner en ville, et l'emmenoit
avec elle.
SECONDE CONVERSATION.
La dame chez laquelle madame Belmont dinoit ce jour-la, aimoit Mimi a la
folie; elle voulut l'avoir aupres d'elle a table, et lui donna mille
friandises. Mimi avoit beaucoup mange quand on servit un plat de gateaux
qui lui plaisaient fort. Sa mere, qui ne la perdoit pas de vue, lui
defendit par signes d'en manger. Mimi fit semblant de ne point s'en
apercevoir, et mangea des gateaux au point d'en etre incommodee. Madame
Belmont se hata de rentrer chez elle, deshabilla sa fille, et lui fit
prendre du the. On se doute bien qu'elle la gronda. Mimi, se trouvant
mieux, courut prendre sa poupee. Pendant que sa mere lisoit, elle eut avec
Zozo la conversation suivante:
Venez ici, mademoiselle, que je vous delasse. Jeannette, faites du the pour
cette petite gourmande, qui etouffe pour avoir mange des gateaux, malgre la
defense de sa maman. Fi! que cela est vilain! une grande fille de votre
age! vous devriez etre honteuse!... vous aviez pourtant mange des macarons,
du biscuit, du raisin, des amandes, des poires! Fi! que c'est laid d'etre
gourmande, et desobeissante a sa maman! Je suis sure que vous avez mange
votre viande sans pain!--Non, maman!--Mais vous avez demande du poulet, et
cela n'est pas bien! une petite fille ne demande jamais rien; elle attend
que sa maman lui donne. Et puis, il faut que je vous gronde; vous avez bu
sans avoir vide votre bouche; vous avez repondu a madame B..., ayant aussi
la bouche pleine, et c'est mal; on ne l'emplit pas tant, et on la vide tout
a fait pour boire et pour repondre quand quelqu'un vous adresse la parole.
En sortant de table, vous avez fait du bruit; vous avez parle aussi haut
que les grandes personnes; vous avez dispute avec les filles de madame
B..., ce qui n'est pas poli du tout; vous leur avez arrache les joujoux des
mains. Et mais, vos mains, les avez-vous lavees? je suis sure que non!
Voyez comme votre robe est sale! et vous voulez que je vous mene diner en
ville! ah! mademoiselle, il faut etre plus raisonnable, et surtout retenir
ce que dit votre maman. Vous etes une etourdie, je le sais; vingt fois je
vous ai dit combien il est deplace de faire telle ou telle chose, et vous
n'en faites qu'a votre tete.
Je vais a ce sujet vous raconter comment il en a coute la vie aux petits
d'une biche, pour avoir neglige de suivre les avis de leur mere. Ecoutez
bien:
_La Biche blanche_.
Il y avoit une fois une biche, qui avoit trois petits enfans; elle voulut
leur aller chercher a manger, mais avant de sortir elle leur dit: Mes
enfans, n'ouvrez point qu'on ne vous montre patte blanche, et faites-y bien
attention, afin de ne point vous laisser tromper, entendez-vous? Ses enfans
le lui promirent, et la biche alla leur chercher a manger.
Cependant, compere le loup etoit derriere la porte. Aussitot que la biche
fut partie, il vint frapper en contrefaisant sa voix: Pan, pan! ouvrez, je
suis votre mere!--Montrez-nous patte blanche, lui dirent les petits.
Compere le loup fut bien attrape, car sa patte etoit grise!... mais le
malin, l'ayant entortillee d'un linge, revint a la porte: Pan, pan! ouvrez,
je suis la biche votre maman!--Montrez patte blanche. Aussitot le compere
glissa, sous la porte, sa patte enveloppee de chiffons, et les petits
ouvrirent etourdiment, sans s'assurer si c'etoit bien la patte de biche
blanche. Qu'arriva-t-il? compere le loup les croqua tous! Voila ce que
c'est! Si ces petits eussent regarde de tres-pres, ils auroient vu que
compere le loup avoit enveloppe sa patte; ils n'auroient point ete manges,
et la biche les auroit retrouves a son retour.
Si vous faisiez aussi attention a ce que je vous dis sans cesse, ma fille,
vous ne seriez pas grondee souvent comme vous l'etes. Allons, je vous
pardonne pour cette fois; venez m'embrasser. Tiens, Zozo, vois-tu ce beau
livre, ce sont _les Soirees de l'Enfance_; regarde les jolies gravures. En
voici une bien belle, c'est le petit Fabien qui donne tout son argent pour
avoir des livres afin de s'instruire.
Voila une jeune personne qui, voyant sa soeur en danger de perir dans un
canal ou elle etoit tombee, se jette apres elle pour la sauver. Ici, c'est
un jeune homme qui vient donner des secours a une pauvre veuve qui, apres
avoir essuye bien des malheurs alloit etre depouillee du peu qui lui
restoit.
Madame Belmont venoit d'achever sa lecture, elle interrompit sa fille:
Viens ici, Mimi, apporte ta poupee, et assieds-toi. Tu as conte tout a
l'heure une histoire a Zozo, veux-tu que je t'en conte une a mon tour?--Oh!
oui, ma petite maman, je vous en prie!--Ecoute donc:
_Histoire de la petite Fille desobeissante_.
Il y avoit une fois une petite fille qui s'appeloit Lili; elle etoit bien
gentille, mais elle desobeissoit toujours a sa maman! ce vilain defaut lui
attiroit bien des chagrins! Si sa maman cousoit, Lili prenoit ses ciseaux,
malgre sa defense, et se coupoit les doigts; ou bien, elle ouvroit son
etui, et renversoit ses aiguilles. Tantot c'etoit la pelotte, dont elle
tiroit les epingles en s'amusant, tantot le fil qui lui servoit a jouer.
Une autre fois Lili renversoit le tabac de sa maman, en touchant a sa
boite, ou dechiroit un livre qu'il falloit payer; ses robes etoient tachees
d'encre, parce qu'elle vouloit ecrire, quoique sa maman le lui eut defendu.
Plusieurs fois Lili s'etoit brulee en jouant avec le feu, et cela ne l'en
avoit pas corrigee.
Cette petite avoit renverse sur elle de la sauce, du bouillon, du lait, en
grimpant pour regarder dans un plat ou dans une soupiere; elle s'etoit
jetee par terre cinq a six fois, d'ou on l'avoit relevee avec une grosse
bosse au front, et, cependant, Lili recommencoit toujours a toucher a tout.
On la distinguoit de ses freres et soeurs, en lui donnant le vilain nom de
_desobeissante_. Qui a fait cela, demandoit-on?--C'est la desobeissante;
qui a dit cela? c'est la desobeissante. A cinq ans, Lili etoit encore la
meme. La seule difference qu'il y eut, c'est qu'elle commencoit a sentir
que ce nom-la n'etoit pas beau du tout! Quand on l'appeloit ainsi, Lili
montroit de l'humeur; elle boudoit ses petites amies. Sa maman les laissoit
faire, parce que Lili n'avoit pas change de caractere.
Un jour la maman de Lili dit a sa _bonne_, nommee Victoire, de mener
promener sa fille. Le temps etoit superbe, et les jours fort longs.
Victoire alla dans les champs avec la petite Lili. Quand elles furent
aupres d'une belle piece de ble, Lili demanda a sa _bonne_ la permission de
cueillir des bluets: Je le veux bien, repondit Victoire; mais vous etes si
desobeissante! vous entrerez dans le ble, vous vous perdrez, et puis, que
dirai-je a votre maman?--Oh! non, ma _bonne_, je t'assure! j'irai tout au
bord, je te verrai toujours, et tu me verras aussi, je te le promets!
Songez, mademoiselle Lili, que les bles sont remplis de petites betes qui
vous feront du mal! et puis, si le garde vous voit, vous serez mise en
prison! dame! c'est votre affaire!--Oh! tu verras, ma _bonne_, je n'irai
pas plus loin que cela; et Lili montroit un espace de huit a dix pas.
Ayant obtenu ce qu'elle desiroit tant, la petite Lili se mit a courir pour
choisir de beaux bluets, et sa _bonne_ s'assit sur l'herbe avec son tricot.
Lili vit d'abord une grande quantite de fleurs qui toutes lui plaisoient;
elle en cueillit, puis les jeta pour d'autres plus belles, et toujours en
choisissant, Lili s'eloigna, et perdit sa bonne de vue. Victoire, occupee a
son tricot, ne s'apercut pas d'abord que l'enfant n'etoit plus aupres
d'elle, et quand elle voulut l'appeler, Lili ne pouvoit plus l'entendre.
La petite fille se perdit si bien dans ces bles plus hauts qu'elle, qu'il
lui fut impossible de retrouver son chemin. Elle appela Victoire de toutes
ses forces; mais Victoire ne l'entendit point! alors Lili se mit a pleurer!
il etoit bien temps! Si elle eut ete obeissante, elle ne se seroit pas
exposee a avoir du chagrin; mais suivons-la, nous allons lui voir bien
d'autres sujets d'alarmes.
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