A / B / C / D / E /  F / G / H / I / J /  K / L / M / N / O /  P / R / S / T / UV / W / Z

Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

A L\'Ombre Des Jeunes Filles en Fleur, Volume 3

M >> Marcel Proust >> A L\'Ombre Des Jeunes Filles en Fleur, Volume 3

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14 | 15 | 16 | 17



Variation d'une croyance, néant de l'amour aussi, lequel, préexistant
et mobile s'arrête à l'image d'une femme simplement parce que cette
femme sera presque impossible à atteindre. Dès lors on pense moins à
la femme qu'on se représente difficilement, qu'aux moyens de la
connaître. Tout un processus d'angoisses se développe et suffit pour
fixer notre amour sur elle, qui en est l'objet à peine connu de nous.
L'amour devient immense, nous ne songeons pas combien la femme réelle
y tient peu de place. Et si tout d'un coup, comme au moment où j'avais
vu Elstir s'arrêter avec les jeunes filles, nous cessons d'être
inquiets, d'avoir de l'angoisse, comme c'est elle qui est tout notre
amour, il semble brusquement qu'il se soit évanoui au moment où nous
tenons enfin la proie à la valeur de laquelle nous n'avons pas assez
pensé. Que connaissais-je d'Albertine? Un ou deux profils sur la mer,
moins beaux assurément que ceux des femmes de Véronèse que j'aurais
dû, si j'avais obéi à des raisons purement esthétiques, lui préférer.
Or, pouvais-je en d'autres raisons, puisque, l'anxiété tombée, je ne
pouvais retrouver que ces profils muets, je ne possédais rien d'autre.
Depuis que j'avais vu Albertine, j'avais fait chaque jour à son sujet
des milliers de réflexions, j'avais poursuivi avec ce que j'appelais
elle, tout un entretien intérieur, où je la faisais questionner,
répondre, penser, agir, et dans la série indéfinie d'Albertines
imaginées qui se succédaient en moi heure par heure, l'Albertine
réelle, aperçue sur la plage, ne figurait qu'en tête, comme la
créatrice d'un rôle, l'étoile, ne paraît, dans une longue série de
représentations, que dans toutes les premières. Cette Albertine-là
n'était guère qu'une silhouette, tout ce qui était superposé était de
mon cru, tant dans l'amour les apports qui viennent de nous
l'emportent -- à ne se placer même qu'au point de vue quantité -- sur
ceux qui nous viennent de l'être aimé. Et cela est vrai des amours les
plus effectifs. Il en est qui peuvent non seulement se former mais
subsister autour de bien peu de chose, -- et même parmi ceux qui ont
reçu leur exaucement charnel. Un ancien professeur de dessin de ma
grand'mère avait eu d'une maîtresse obscure une fille. La mère mourut
peu de temps après la naissance de l'enfant et le professeur de dessin
en eut un chagrin tel qu'il ne survécut pas longtemps. Dans les
derniers mois de sa vie, ma grand'mère et quelques dames de Combray,
qui n'avaient jamais voulu faire même allusion devant leur professeur
à cette femme avec laquelle d'ailleurs il n'avait pas officiellement
vécu et n'avait eu que peu de relations, songèrent à assurer le sort
de la petite fille en se cotisant pour lui faire une rente viagère. Ce
fut ma grand'mère qui le proposa, certaines amies se firent tirer
l'oreille, cette petite fille était-elle vraiment si intéressante,
était-elle seulement la fille de celui qui s'en croyait le père; avec
des femmes comme était la mère, on n'est jamais sûr. Enfin on se
décida. La petite fille vint remercier. Elle était laide et d'une
ressemblance avec le vieux maître de dessin qui ôta tous les doutes;
comme ses cheveux étaient tout ce qu'elle avait de bien, une dame dit
au père qui l'avait conduite: «Comme elle a de beaux cheveux». Et
pensant que maintenant, la femme coupable étant morte et le professeur
à demi-mort, une allusion à ce passé qu'on avait toujours feint
d'ignorer n'avait plus de conséquence, ma grand-mère ajouta: «Ça doit
être de famille. Est-ce que sa mère avait ces beaux cheveux-là?» «Je
ne sais pas, répondit naïvement le père. Je ne l'ai jamais vue qu'en
chapeau.»

Il fallait rejoindre Elstir. Je m'aperçus dans une glace. En plus du
désastre de ne pas avoir été présenté, je remarquai que ma cravate
était tout de travers, mon chapeau laissait voir mes cheveux longs ce
qui m'allait mal; mais c'était une chance tout de même qu'elles
m'eussent, même ainsi, rencontré avec Elstir et ne pussent pas
m'oublier; c'en était une autre que j'eusse ce jour-là, sur le conseil
de ma grand'mère, mis mon joli gilet qu'il s'en était fallu de si peu
que j'eusse remplacé par un affreux, et pris ma plus belle canne; car
un événement que nous désirons, ne se produisant jamais comme nous
avons pensé, à défaut des avantages sur lesquels nous croyions pouvoir
compter, d'autres que nous n'espérions pas, se sont présentés, le tout
se compense; et nous redoutions tellement le pire que nous sommes
finalement enclins à trouver que dans l'ensemble pris en bloc, le
hasard nous a, somme toute, plutôt favorisé.

«J'aurais été si content de les connaître,» dis-je à Elstir en
arrivant près de lui. «Aussi pourquoi restez-vous à des lieues?» Ce
furent les paroles qu'il prononça, non qu'elles exprimassent sa
pensée, puisque si son désir avait été d'exaucer le mien, m'appeler
lui eût été bien facile, mais peut-être parce qu'il avait entendu des
phrases de ce genre, familier aux gens vulgaires pris en faute, et
parce que même les grands hommes sont, en certaines choses, pareils
aux gens vulgaires, prennent les excuses journalières dans le même
répertoire qu'eux, comme le pain quotidien chez le même boulanger;
soit que de telles paroles qui doivent en quelque sorte être lues à
l'envers puisque leur lettre signifie le contraire de la vérité soient
l'effet nécessaire, le graphique négatif d'un réflexe. «Elles étaient
pressées.» Je pensai que surtout elles l'avaient empêché d'appeler
quelqu'un qui leur était peu sympathique; sans cela il n'y eût pas
manqué, après toutes les questions que je lui avais posées sur elles,
et l'intérêt qu'il avait bien vu que je leur portais. «Je vous parlais
de Carquethuit, me dit-il, avant que je l'eusse quitté à sa porte.
J'ai fait une petite esquisse où on voit bien mieux la cernure de la
plage. Le tableau n'est pas trop mal, mais c'est autre chose. Si vous
le permettez, en souvenir de notre amitié, je vous donnerai mon
esquisse, ajouta-t-il, car les gens qui vous refusent les choses qu'on
désire vous en donnent d'autres.

«J'aurais beaucoup aimé, si vous en possédiez, avoir une photographie
du petit portrait de Miss Sacripant! Mais qu'est-ce que c'est que ce
nom?» «C'est celui d'un personnage que tint le modèle dans une stupide
petite opérette». «Mais vous savez que je ne la connais nullement,
monsieur, vous avez l'air de croire le contraire.» Elstir se tut. «Ce
n'est pourtant pas Mme Swann avant son mariage», dis-je par une de ces
brusques rencontres fortuites de la vérité, qui sont somme toute assez
rares, mais qui suffisent après coup à donner un certain fondement à
la théorie des pressentiments si on prend soin d'oublier toutes les
erreurs qui l'infirmeraient. Elstir ne me répondit pas. C'était bien
un portrait d'Odette de Crécy. Elle n'avait pas voulu le garder pour
beaucoup de raisons dont quelques-unes sont trop évidentes. Il y en
avait d'autres. Le portrait était antérieur au moment où Odette
disciplinant ses traits avait fait de son visage et de sa taille cette
création dont à travers les années, ses coiffeurs, ses couturiers,
elle-même -- dans sa façon de se tenir, de parler, de sourire, de
poser ses mains, ses regards, de penser, -- devaient respecter les
grandes lignes. Il fallait la dépravation d'un amant rassasié pour que
Swann préférât aux nombreuses photographies de l'Odette ne varietur
qu'était sa ravissante femme, la petite photographie qu'il avait dans
sa chambre, et où sous un chapeau de paille orné de pensées on voyait
une maigre jeune femme assez laide, aux cheveux bouffants, aux traits
tirés.

Mais d'ailleurs le portrait eût-il été, non pas antérieur, comme la
photographie préférée de Swann, à la systématisation des traits
d'Odette en un type nouveau, majestueux et charmant, mais postérieur,
qu'il eût suffi de la vision d'Elstir pour désorganiser ce type. Le
génie artistique agit à la façon de ces températures extrêmement
élevées qui ont le pouvoir de dissocier les combinaisons d'atomes et
de grouper ceux-ci suivant un ordre absolument contraire, répondant à
un autre type. Toute cette harmonie factice que la femme a imposée à
ses traits et dont chaque jour avant de sortir elle surveille la
persistance dans sa glace, chargeant l'inclinaison du chapeau, le
lissage des cheveux, l'enjouement du regard, d'en assurer la
continuité, cette harmonie, le coup d'il du grand peintre la détruit
en une seconde, et à sa place il fait un regroupement des traits de la
femme, de manière à donner satisfaction à un certain idéal féminin et
pictural qu'il porte en lui. De même, il arrive souvent qu'à partir
d'un certain âge, l'il d'un grand chercheur trouve partout les
éléments nécessaires à établir les rapports qui seuls l'intéressent.
Comme ces ouvriers et ces joueurs qui ne font pas d'embarras et se
contentent de ce qui leur tombe sous la main, ils pourraient dire de
n'importe quoi: cela fera l'affaire. Ainsi une cousine de la princesse
de Luxembourg, beauté des plus altières, s'étant éprise autrefois d'un
art qui était nouveau à cette époque, avait demandé au plus grand des
peintres naturalistes de faire son portrait. Aussitôt l'il de
l'artiste avait trouvé ce qu'il cherchait partout. Et sur la toile il
y avait à la place de la grande dame un trottin, et derrière lui un
vaste décor incliné et violet qui faisait penser à la place Pigalle.
Mais même sans aller jusque-là, non seulement le portrait d'une femme
par un grand artiste ne cherchera aucunement à donner satisfaction à
quelques-unes des exigences de la femme -- comme celles qui, par
exemple, quand elle commence à vieillir la font se faire photographier
dans des tenues presque de fillette qui font valoir sa taille restée
jeune et la font paraître comme la sur ou même la fille de sa fille --
celle-ci au besoin «fagotée» pour la circonstance, à côté d'elle -- et
mettra au contraire en relief les désavantages qu'elle cherche à
cacher et qui comme un teint fiévreux voire verdâtre, le tentent
d'autant plus parce qu'ils ont du «caractère»; mais ils suffisent à
désenchanter le spectateur vulgaire et réduisent pour lui en miettes
l'idéal dont la femme soutenait si fièrement l'armature et qui la
plaçait dans sa forme unique, irréductible, si en dehors, si au-dessus
du reste de l'humanité. Maintenant déchue, située hors de son propre
type où elle trônait invulnérable, elle n'est plus qu'une femme
quelconque en la supériorité de qui nous avons perdu toute foi. Ce
type nous faisions tellement consister en lui, non seulement la beauté
d'une Odette, mais sa personnalité, son identité, que devant le
portrait qui l'a dépouillée de lui, nous sommes tentés de nous écrier
non pas seulement: «Comme c'est enlaidi», mais: «Comme c'est peu
ressemblant». Nous avons peine à croire que ce soit elle. Nous ne la
reconnaissons pas. Et pourtant il y a là un être que nous sentons bien
que nous avons déjà vu. Mais cet être-là ce n'est pas Odette; le
visage de cet être, son corps, son aspect, nous sont bien connus. Ils
nous rappellent, non pas la femme, qui ne se tenait jamais ainsi, dont
la pose habituelle ne dessine nullement une telle étrange et
provocante arabesque, mais d'autres femmes, toutes celles qu'à peintes
Elstir et que toujours, si différentes qu'elles puissent être, il a
aimé à camper ainsi de face, le pied cambré dépassant de la jupe, le
large chapeau rond tenu à la main, répondant symétriquement à la
hauteur du genou qu'il couvre à cet autre disque vu de face, le
visage. Et enfin non seulement un portrait génial disloque le type
d'une femme, tel que l'ont défini sa coquetterie et sa conception
égoïste de la beauté mais s'il est ancien il ne se contente pas de
vieillir l'original de la même manière que la photographie, en le
montrant dans des atours démodés. Dans le portrait, ce n'est pas
seulement la manière que la femme avait de s'habiller qui date, c'est
aussi la manière que l'artiste avait de peindre. Cette manière, la
première manière d'Elstir était l'extrait de naissance le plus
accablant pour Odette parce qu'il faisait d'elle non pas seulement
comme ses photographies d'alors une cadette de cocottes connues, mais
parce qu'il faisait de son portrait le contemporain d'un des nombreux
portraits que Manet ou Whistler ont peints d'après tant de modèles
disparus qui appartiennent déjà à l'oubli ou à l'histoire.

C'est dans ces pensées silencieusement ruminées à côté d'Elstir tandis
que je le conduisais chez lui, que m'entraînait la découverte que je
venais de faire relativement à l'identité de son modèle, quand cette
première découverte m'en fit faire une seconde, plus troublante encore
pour moi, concernant l'identité de l'artiste. Il avait fait le
portrait d'Odette de Crécy. Serait-il possible que cet homme de génie,
ce sage, ce solitaire, ce philosophe à la conversation magnifique et
qui dominait toutes choses fût le peintre ridicule et pervers, adopté
jadis par les Verdurin. Je lui demandai s'il les avait connus, si par
hasard ils ne le surnommaient pas alors M. Biche. Il me répondit que
si, sans embarras, comme s'il s'agissait d'une partie déjà un peu
ancienne de son existence et s'il ne se doutait pas de la déception
extraordinaire qu'il éveillait en moi, mais levant les yeux, il la lut
sur mon visage. Le sien eut une expression de mécontentement. Et comme
nous étions déjà presque arrivés chez lui, un homme moins éminent par
l'intelligence et par le cur, m'eût peut-être simplement dit au revoir
un peu sèchement et après cela eût évité de me revoir. Mais ce ne fut
pas ainsi qu'Elstir agit avec moi; en vrai maître -- et c'était
peut-être au point de vue de la création pure son seul défaut d'en
être un, dans ce sens du mot maître, car un artiste pour être tout à
fait dans la vérité de la vie spirituelle doit être seul, et ne pas
prodiguer de son moi, même à des disciples -- de toute circonstance,
qu'elle fût relative à lui ou à d'autres, il cherchait à extraire pour
le meilleur enseignement des jeunes gens la part de vérité qu'elle
contenait. Il préféra donc aux paroles qui auraient pu venger son
amour-propre celles qui pouvaient m'instruire. «Il n'y a pas d'homme
si sage qu'il soit, me, dit-il qui n'ait à telle époque de sa jeunesse
prononcé des paroles, ou même mené une vie, dont le souvenir lui soit
désagréable et qu'il souhaiterait être aboli. Mais il ne doit pas
absolument le regretter, parce qu'il ne peut être assuré d'être devenu
un sage, dans la mesure où cela est possible, que s'il a passé par
toutes les incarnations ridicules ou odieuses qui doivent précéder
cette dernière incarnation-là. Je sais qu'il y a des jeunes gens, fils
et petits-fils d'hommes distingués, à qui leurs précepteurs ont
enseigné la noblesse de l'esprit et l'élégance morale dès le collège.
Ils n'ont peut-être rien à retrancher de leur vie, ils pourraient
publier et signer tout ce qu'ils ont dit, mais ce sont de pauvres
esprits, descendants sans force de doctrinaires, et de qui la sagesse
est négative et stérile. On ne reçoit pas la sagesse, il faut la
découvrir soi-même après un trajet que personne ne peut faire pour
nous, ne peut nous épargner, car elle est un point de vue sur les
choses. Les vies que vous admirez, les attitudes que vous trouvez
nobles n'ont pas été disposées par le père de famille ou par le
précepteur, elles ont été précédées de débuts bien différents, ayant
été influencées par ce qui régnait autour d'elles de mal ou de
banalité. Elles représentent un combat et une victoire. Je comprends
que l'image de ce que nous avons été dans une période première ne soit
plus reconnaissable et soit en tous cas déplaisante. Elle ne doit pas
être reniée pourtant, car elle est un témoignage que nous avons
vraiment vécu, que c'est selon les lois de la vie et de l'esprit, que
nous avons, des éléments communs de la vie, de la vie des ateliers,
des coteries artistiques s'il s'agit d'un peintre, extrait quelque
chose qui les dépasse.» Nous étions arrivés devant sa porte. J'étais
déçu de ne pas avoir connu ces jeunes filles. Mais enfin maintenant il
y aurait une possibilité de les retrouver dans la vie; elles avaient
cessé de ne faire que passer à un horizon où j'avais pu croire que je
ne les verrais plus jamais apparaître. Autour d'elles ne flottait plus
comme ce grand remous qui nous séparait et qui n'était que la
traduction du désir en perpétuelle activité, mobile, urgent, alimenté
d'inquiétudes, qu'éveillaient en moi leur inaccessibilité, leur fuite
peut-être pour toujours. Mon désir d'elles, je pouvais maintenant le
mettre au repos, le garder en réserve, à côté de tant d'autres dont,
une fois que je la savais possible, j'ajournais la réalisation. Je
quittai Elstir, je me retrouvai seul. Alors tout d'un coup, malgré ma
déception, je vis dans mon esprit tous ces hasards que je n'eusse pas
soupçonné pouvoir se produire, qu'Elstir fût justement lié avec ces
jeunes filles, que celles qui le matin encore étaient pour moi des
figures dans un tableau ayant pour fond la mer, m'eussent vu,
m'eussent vu lié avec un grand peintre, lequel savait maintenant mon
désir de les connaître et le seconderait sans doute. Tout cela avait
causé pour moi du plaisir, mais ce plaisir m'était resté caché; il
était de ces visiteurs qui attendent, pour nous faire savoir qu'ils
sont là, que les autres nous aient quitté, que nous soyions seuls.
Alors nous les apercevons, nous pouvons leur dire: je suis tout à
vous, et les écouter. Quelquefois entre le moment où ces plaisirs sont
entrés en nous et le moment où nous pouvons y rentrer nous-même, il
s'est écoulé tant d'heures, nous avons vu tant de gens dans
l'intervalle que nous craignons qu'ils ne nous aient pas attendu. Mais
ils sont patients, ils ne se lassent pas et dès que tout le monde est
parti nous les trouvons en face de nous. Quelquefois c'est nous alors
qui sommes si fatigués qu'il nous semble que nous n'aurons plus dans
notre pensée défaillante assez de force pour retenir ces souvenirs,
ces impressions, pour qui notre moi fragile est le seul lieu
habitable, l'unique mode de réalisation. Et nous le regretterions car
l'existence n'a guère d'intérêt que dans les journées où la poussière
des réalités est mêlée de sable magique, où quelque vulgaire incident
de la vie devient un ressort romanesque. Tout un promontoire du monde
inaccessible surgit alors de l'éclairage du songe, et entre dans notre
vie, dans notre vie où comme le dormeur éveillé nous voyons les
personnes dont nous avions si ardemment rêvé que nous avions cru que
nous ne les verrions jamais qu'en rêve.

L'apaisement apporté par la probabilité de connaître maintenant ces
jeunes filles quand je le voudrais me fut d'autant plus précieux que
je n'aurais pu continuer à les guetter les jours suivants, lesquels
furent pris par les préparatifs du départ de Saint-Loup. Ma grand'mère
était désireuse de témoigner à mon ami sa reconnaissance de tant de
gentillesses qu'il avait eues pour elle et pour moi. Je lui dis qu'il
était grand admirateur de Proudhon et je lui donnai l'idée de faire
venir de nombreuses lettres autographes de ce philosophe qu'elle avait
achetées; Saint-Loup vint les voir à l'hôtel, le jour où elles
arrivèrent qui était la veille de son départ. Il les lut avidement,
maniant chaque feuille avec respect, tâchant de retenir les phrases,
puis s'étant levé, s'excusait déjà auprès de ma grand'mère d'être
resté aussi longtemps, quand il l'entendit lui répondre:

-- Mais non, emportez-les, c'est à vous, c'est pour vous les donner
que je les ai fait venir.

Il fut pris d'une joie dont il ne fut pas plus le maître que d'un état
physique qui se produit sans intervention de la volonté, il devint
écarlate comme un enfant qu'on vient de punir, et ma grand'mère fut
beaucoup plus touchée de voir tous les efforts qu'il avait faits (sans
y réussir) pour contenir la joie qui le secouait, que par tous les
remerciements qu'il aurait pu proférer. Mais lui craignant d'avoir mal
témoigné sa reconnaissance me priait encore de l'en excuser, le
lendemain, penché à la fenêtre du petit chemin de fer d'intérêt local
qu'il prit pour rejoindre sa garnison. Celle-ci était, en effet, très
peu éloignée. Il avait pensé s'y rendre, comme il faisait souvent,
quand il devait revenir le soir et qu'il ne s'agissait pas d'un départ
définitif, en voiture. Mais il eût fallu cette fois-ci qu'il mît ses
nombreux bagages dans le train. Et il trouva plus simple d'y monter
aussi lui-même, suivant en cela l'avis du directeur qui consulté,
répondit que, voiture ou petit chemin de fer, «ce serait à peu près
équivoque». Il entendait signifier par là que ce serait équivalent (en
somme, à peu près ce que Françoise eût exprimé en disant que «cela
reviendrait du pareil au même»).

«Soit, avait conclu Saint-Loup, je prendrai le petit «tortillard». Je
l'aurais pris aussi si je n'avais été fatigué et aurais accompagné mon
ami jusqu'à Doncières; je lui promis du moins, tout le temps que nous
restâmes à la gare de Balbec, -- c'est-à-dire que le chauffeur du
petit train passa à attendre des amis retardataires, sans lesquels il
ne voulait pas s'en aller, et aussi à prendre quelques
rafraîchissements, -- d'aller le voir plusieurs fois par semaine.
Comme Bloch était venu aussi à la gare -- au grand ennui de
Saint-Loup, -- ce dernier voyant que notre camarade l'entendait me
prier de venir déjeuner, dîner, habiter à Doncières, finit par lui
dire d'un ton extrêmement froid lequel était chargé de corriger
l'amabilité forcée de l'invitation et d'empêcher Bloch de la prendre
au sérieux: «Si jamais vous passez par Doncières une après-midi où je
sois libre, vous pourrez me demander au quartier, mais libre, je ne le
suis à peu près jamais.» Peut-être aussi Robert craignait-il que,
seul, je ne vinsse pas et pensant que j'étais plus lié avec Bloch que
je ne le disais, me mettait-il ainsi en mesure d'avoir un compagnon de
route, un entraîneur.

J'avais peur que ce ton, cette manière d'inviter quelqu'un en lui
conseillant de ne pas venir, n'eût froissé Bloch, et je trouvais que
Saint-Loup eût mieux fait de ne rien dire. Mais je m'étais trompé, car
après le départ du train, tant que nous fîmes route ensemble jusqu'au
croisement de deux avenues où il fallait nous séparer, l'une allant à
l'hôtel, l'autre à la villa de Bloch, celui-ci ne cessa de me demander
quel jour nous irions à Doncières, car après «toutes les amabilités
que Saint-Loup lui avait faites», il eût été «trop grossier de sa
part» de ne pas se rendre à son invitation. J'étais content qu'il
n'eût pas remarqué, ou fût assez peu mécontent pour désirer feindre de
ne pas avoir remarqué sur quel ton moins que pressant, à peine poli,
l'invitation avait été faite. J'aurais pourtant voulu pour Bloch qu'il
s'évitât le ridicule d'aller tout de suite à Doncières. Mais je
n'osais pas lui donner un conseil qui n'eût pu que lui déplaire en lui
montrant que Saint-Loup avait été moins pressant que lui n'était
empressé. Il l'était beaucoup trop et bien que tous les défauts qu'il
avait dans ce genre fussent compensés chez lui par de remarquables
qualités que d'autres plus réservés n'auraient pas eues, il poussait
l'indiscrétion à un point dont on était agacé. La semaine ne pouvait,
à l'entendre, se passer sans que nous allions à Doncières (il disait
nous, car je crois qu'il comptait un peu sur ma présence pour excuser
la sienne). Tout le long de la route, devant le gymnase perdu dans ses
arbres, devant le terrain de tennis, devant la maison, devant le
marchand de coquillages, il m'arrêta, me suppliant de fixer un jour et
comme je ne le fis pas, me quitta fâché en me disant: «A ton aise,
messire. Moi en tous cas, je suis obligé d'y aller puisqu'il m'a
invité.»

Saint-Loup avait si peur d'avoir mal remercié ma grand-mère qu'il me
chargeait encore de lui dire sa gratitude le surlendemain, dans une
lettre que je reçus de lui de la ville où il était en garnison et qui
semblait sur l'enveloppe où la poste en avait timbré le nom, accourir
vite vers moi, me dire qu'entre ses murs, dans le quartier de
cavalerie Louis XVI, il pensait à moi. Le papier était aux armes de
Marsantes dans lesquelles je distinguais un lion que surmontait une
couronne fermée par un bonnet de pair de France.

«Après un trajet qui, me disait-il, s'est bien effectué, en lisant un
livre acheté à la gare, qui est par Arvède Barine (c'est un auteur
russe je pense, cela m'a paru remarquablement écrit pour un étranger,
mais donnez-moi votre appréciation, car vous devez connaître cela
vous, puits de science qui avez tout lu), me voici revenu, au milieu
de cette vie grossière, où hélas, je me sens bien exilé, n'y ayant pas
ce que j'ai laissé à Balbec; cette vie où je ne retrouve aucun
souvenir d'affection, aucun charme d'intellectualité; vie dont vous
mépriseriez sans doute l'ambiance et qui n'est pourtant pas sans
charme. Tout m'y semble avoir changé depuis que j'en étais parti, car
dans l'intervalle, une des ères les plus importantes de ma vie, celle
d'où notre amitié date, a commencé. J'espère qu'elle ne finira jamais.
Je n'ai parlé d'elle, de vous, qu'à une seule personne, qu'à mon amie
qui m'a fait la surprise de venir passer une heure auprès de moi. Elle
aimerait beaucoup vous connaître et je crois que vous vous accorderiez
car elle est aussi extrêmement littéraire. En revanche, pour repenser
à nos causeries, pour revivre ces heures que je n'oublierai jamais, je
me suis isolé de mes camarades, excellents garçons mais qui eussent
été bien incapables de comprendre cela. Ce souvenir des instants
passés avec vous, j'aurais presque mieux aimé, pour le premier jour,
l'évoquer pour moi seul et sans vous écrire. Mais j'ai craint que
vous, esprit subtil et cur ultrasensitif, ne vous mettiez martel en
tête en ne recevant pas de lettre si toutefois vous avez daigné
abaisser votre pensée sur le rude cavalier que vous aurez fort à faire
pour dégrossir et rendre un peu plus subtil et plus digne de vous.»

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14 | 15 | 16 | 17
Copyright (c) 2007. topboookz.com. All rights reserved.