A L\'Ombre Des Jeunes Filles en Fleur, Volume 3
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Sans doute bien des fois, au passage de jolies jeunes filles, je
m'étais fait la promesse de les revoir. D'habitude, elles ne
reparaissent pas; d'ailleurs la mémoire qui oublie vite leur
existence, retrouverait difficilement leurs traits; nos yeux ne les
reconnaîtraient peut-être pas, et déjà nous avons vu passer de
nouvelles jeunes filles que nous ne reverrons pas non plus. Mais
d'autres fois et c'est ainsi que cela devait arriver pour la petite
bande insolente, le hasard les ramène avec insistance devant nous. Il
nous paraît alors beau, car nous discernons en lui, comme un
commencement d'organisation, d'effort, pour composer notre vie; il
nous rend facile, inévitable et quelquefois -- après des interruptions
qui ont pu faire espérer de cesser de nous souvenir -- cruelle, la
fidélité des images à la possession desquelles nous nous croirons plus
tard avoir été prédestinés, et que sans lui nous aurions pu, tout au
début, oublier, comme tant d'autres, si aisément.
Bientôt le séjour de Saint-Loup toucha à sa fin. Je n'avais pas revu
ces jeunes filles sur la plage. Il restait trop peu l'après-midi à
Balbec pour pouvoir s'occuper d'elles et tâcher de faire, à mon
intention, leur connaissance. Le soir il était plus libre et
continuait à m'emmener souvent à Rivebelle. Il y a dans ces
restaurants, comme dans les jardins publics et les trains, des gens
enfermés dans une apparence ordinaire et dont le nom nous étonne, si
l'ayant par hasard demandé, nous découvrons qu'ils sont non
l'inoffensif premier venu que nous supposions, mais rien de moins que
le ministre ou le duc dont nous avons si souvent entendu parler. Déjà
deux ou trois fois dans le restaurant de Rivebelle, nous avions,
Saint-Loup et moi, vu venir s'asseoir à une table quand tout le monde
commençait à partir un homme de grande taille, très musclé, aux traits
réguliers, à la barbe grisonnante, mais de qui le regard songeur
restait fixé avec application dans le vide. Un soir que nous
demandions au patron qui était ce dîneur obscur, isolé et
retardataire: «Comment, vous ne connaissiez pas le célèbre peintre
Elstir?» nous dit-il. Swann avait une fois prononcé son nom devant
moi, j'avais entièrement oublié à quel propos; mais l'omission d'un
souvenir, comme celui d'un membre de phrase dans une lecture, favorise
parfois non l'incertitude, mais l'éclosion d'une certitude prématurée.
«C'est un ami de Swann, et un artiste très connu, de grande valeur»,
dis-je à Saint-Loup. Aussitôt passa sur lui et sur moi, comme un
frisson, la pensée qu'Elstir était un grand artiste, un homme célèbre,
puis, que nous confondant avec les autres dîneurs, il ne se doutait
pas de l'exaltation où nous jetait l'idée de son talent. Sans doute,
qu'il ignorât notre admiration, et que nous connaissions Swann, ne
nous eût pas été pénible si nous n'avions pas été aux bains de mer.
Mais attardés à un âge où l'enthousiasme ne peut rester silencieux, et
transportés dans une vie où l'incognito semble étouffant, nous
écrivîmes une lettre signée de nos noms, où nous dévoilions à Elstir
dans les deux dîneurs assis à quelques pas de lui deux amateurs
passionnés de son talent, deux amis de son grand ami Swann et où nous
demandions à lui présenter nos hommages. Un garçon se chargea de
porter cette missive à l'homme célèbre.
Célèbre, Elstir ne l'était peut-être pas encore à cette époque tout à
fait autant que le prétendait le patron de l'établissement, et qu'il
le fut d'ailleurs bien peu d'années plus tard. Mais il avait été un
des premiers à habiter ce restaurant alors que ce n'était encore
qu'une sorte de ferme et à y amener une colonie d'artistes (qui
avaient du reste tous émigré ailleurs dès que la ferme où l'on
mangeait en plein air sous un simple auvent, était devenue un centre
élégant; Elstir lui-même ne revenait en ce moment à Rivebelle qu'à
cause d'une absence de sa femme avec laquelle il habitait non loin de
là). Mais un grand talent, même quand il n'est pas encore reconnu,
provoque nécessairement quelques phénomènes d'admiration, tels que le
patron de la ferme avait été à même d'en distinguer dans les questions
de plus d'une Anglaise de passage, avide de renseignements sur la vie
que menait Elstir, ou dans le nombre de lettres que celui-ci recevait
de l'étranger. Alors le patron avait remarqué davantage qu'Elstir
n'aimait pas être dérangé pendant qu'il travaillait, qu'il se relevait
la nuit pour emmener un petit modèle poser nu au bord de la mer, quand
il y avait clair de lune, et il s'était dit que tant de fatigues
n'étaient pas perdues, ni l'admiration des touristes injustifiée,
quand il avait dans un tableau d'Elstir reconnu une croix de bois qui
était plantée à l'entrée de Rivebelle.
-- C'est bien elle, répétait-il avec stupéfaction. Il y a les quatre
morceaux! Ah! aussi il s'en donne une peine!
Et il ne savait pas si un petit «lever de soleil sur la mer» qu'Elstir
lui avait donné, ne valait pas une fortune.
Nous le vîmes lire notre lettre, la remettre dans sa poche, continuer
à dîner, commencer à demander ses affaires, se lever pour partir, et
nous étions tellement sûrs de l'avoir choqué par notre démarche que
nous eussions souhaité maintenant, tout autant que nous l'avions
redouté) de partir sans avoir été remarqués par lui. Nous ne pensions
pas un seul instant à une chose qui aurait dû pourtant nous sembler la
plus importante, c'est que notre enthousiasme pour Elstir, de la
sincérité duquel nous n'aurions pas permis qu'on doutât et dont nous
aurions pu, en effet, donner comme témoignage notre respiration
entrecoupée par l'attente, notre désir de faire n'importe quoi de
difficile ou d'héroïque pour le grand homme, n'était pas, comme nous
nous le figurions, de l'admiration, puisque nous n'avions jamais rien
vu d'Elstir; notre sentiment pouvait avoir pour objet l'idée creuse de
«un grand artiste», non pas une uvre qui nous était inconnue. C'était
tout au plus de l'admiration à vide, le cadre nerveux, l'armature
sentimentale d'une admiration sans contenu, c'est-à-dire quelque chose
d'aussi indissolublement attaché à l'enfance que certains organes qui
n'existent plus chez l'homme adulte; nous étions encore des enfants.
Elstir cependant allait arriver à la porte, quand tout à coup il fit
un crochet et vint à nous. J'étais transporté d'une délicieuse
épouvante comme je n'aurais pu en éprouver quelques années plus tard,
parce que, en même temps que l'âge diminue la capacité, l'habitude du
monde ôte toute idée de provoquer d'aussi étranges occasions, de
ressentir ce genre d'émotions.
Dans les quelques mots qu'Elstir vint nous dire, en s'asseyant à notre
table, il ne me répondit jamais, les diverses fois où je lui parlai de
Swann. Je commençai à croire qu'il ne le connaissait pas. Il ne m'en
demanda pas moins d'aller le voir à son atelier de Balbec, invitation
qu'il n'adressa pas à Saint-Loup, et que me valurent, ce que n'aurait
peut-être pas fait la recommandation de Swann si Elstir eût été lié
avec lui (car la part des sentiments désintéressés est plus grande
qu'on ne croit dans la vie des hommes) quelques paroles qui lui firent
penser que j'aimais les arts. Il prodigua pour moi une amabilité, qui
était aussi supérieure à celle de Saint-Loup que celle-ci à
l'affabilité d'un petit bourgeois. A côté de celle d'un grand artiste,
l'amabilité d'un grand seigneur, si charmante soit-elle, a l'air d'un
jeu d'acteur, d'une simulation. Saint-Loup cherchait à plaire, Elstir
aimait à donner, à se donner. Tout ce qu'il possédait, idées, uvres,
et le reste qu'il comptait pour bien moins, il l'eût donné avec joie à
quelqu'un qui l'eût compris. Mais faute d'une société supportable, il
vivait dans un isolement, avec une sauvagerie que les gens du monde
appelaient de la pose et de la mauvaise éducation, les pouvoirs
publics un mauvais esprit, ses voisins, de la folie, sa famille de
l'égoïsme et de l'orgueil.
Et sans doute les premiers temps avait-il pensé, dans la solitude
même, avec plaisir que, par le moyen de ses uvres, il s'adressait à
distance, il donnait une plus haute idée de lui, à ceux qui l'avaient
méconnu ou froissé. Peut-être alors vécut-il seul, non par
indifférence, mais par amour des autres, et, comme j'avais renoncé à
Gilberte pour lui réapparaître un jour sous des couleurs plus
aimables, destinait-il son uvre à certains, comme un retour vers eux,
où sans le revoir lui-même, on l'aimerait, on l'admirerait, on
s'entretiendrait de lui; un renoncement n'est pas toujours total dès
le début, quand nous le décidons avec notre âme ancienne et avant que
par réaction il n'ait agi sur nous, qu'il s'agisse du renoncement d'un
malade, d'un moine, d'un artiste, d'un héros. Mais s'il avait voulu
produire en vue de quelques personnes, en produisant, lui avait vécu
pour lui-même, loin de la société à laquelle il était indifférent; la
pratique de la solitude lui en avait donné l'amour comme il arrive
pour toute grande chose que nous avons crainte d'abord, parce que nous
la savions incompatible avec de plus petites auxquelles nous tenions
et dont elle nous prive moins qu'elle ne nous détache. Avant de la
connaître, toute notre préoccupation est de savoir dans quelle mesure
nous pourrons la concilier avec certains plaisirs qui cessent d'en
être dès que nous l'avons connue.
Elstir ne resta pas longtemps à causer avec nous. Je me promettais
d'aller à son atelier dans les deux ou trois jours suivants, mais le
lendemain de cette soirée, comme j'avais accompagné ma grand-mère tout
au bout de la digue vers les falaises de Canapville, en revenant, au
coin d'une des petites rues qui débouchent perpendiculairement sur la
plage, nous croisâmes une jeune fille qui, tête basse comme un animal
qu'on fait rentrer malgré lui dans l'étable, et tenant des clubs de
golf, marchait devant une personne autoritaire, vraisemblablement son
«anglaise», ou celle d'une de ses amies, laquelle ressemblait au
portrait de Jeffries par Hogarth, le teint rouge comme si sa boisson
favorite avait été plutôt le gin que le thé, et prolongeant par le
croc noir d'un reste de chique une moustache grise, mais bien fournie.
La fillette qui la précédait, ressemblait à celle de la petite bande
qui, sous un polo noir, avait dans un visage immobile et joufflu des
yeux rieurs. Or, celle qui rentrait en ce moment avait aussi un polo
noir, mais elle me semblait encore plus jolie que l'autre, la ligne de
son nez était plus droite, à la base, l'aile en était plus large et
plus charnue. Puis l'autre m'était apparue comme une fière jeune fille
pâle, celle-ci comme une enfant domptée et de teint rose. Pourtant,
comme elle poussait une bicyclette pareille et comme elle portait les
mêmes gants de renne, je conclus que les différences tenaient
peut-être à la façon dont j'étais placé et aux circonstances, car il
était peu probable qu'il y eût à Balbec, une seconde jeune fille, de
visage malgré tout si semblable, et qui dans son accoutrement réunît
les mêmes particularités. Elle jeta dans ma direction un regard
rapide; les jours suivants, quand je revis la petite bande sur la
plage, et même plus tard quand je connus toutes les jeunes filles qui
la composaient, je n'eus jamais la certitude absolue qu'aucune --
d'elles même celle qui de toutes lui ressemblait le plus, la jeune
fille à la bicyclette -- fût bien celle que j'avais vue ce soir-là au
bout de la plage, au coin de la rue, jeune fille, qui n'était guère,
mais qui était tout de même un peu différente de celle que j'avais
remarquée dans le cortège.
A partir de cet après-midi-là, moi, qui les jours précédents avais
surtout pensé à la grande, ce fut celle aux clubs de golf, présumée
être Mlle Simonet qui recommença à me préoccuper. Au milieu des
autres, elle s'arrêtait souvent, forçant ses amies qui semblaient la
respecter beaucoup à interrompre aussi leur marche. C'est ainsi,
faisant halte, les yeux brillants sous son «polo» que je la revois
encore maintenant silhouettée sur l'écran que lui fait, au fond, la
mer, et séparée de moi par un espace transparent et azuré, le temps
écoulé depuis lors, première image, toute mince dans mon souvenir,
désirée, poursuivie, puis oubliée, puis retrouvée, d'un visage que
j'ai souvent depuis projeté dans le passé pour pouvoir me dire d'une
jeune fille qui était dans ma chambre: «c'est elle!»
Mais c'est peut-être encore celle au teint de géranium, aux yeux verts
que j'aurais le plus désiré connaître. Quelle que fût, d'ailleurs, tel
jour donné, celle que je préférais apercevoir, les autres, sans
celle-là, suffisaient à m'émouvoir, mon désir même se portant une fois
plutôt sur l'une, une fois plutôt sur l'autre, continuait -- comme le
premier jour ma confuse vision -- à les réunir, à faire d'elles le
petit monde à part, animé d'une vie commune qu'elles avaient, sans
doute, d'ailleurs, la prétention de constituer, j'eusse pénétré en
devenant l'ami de l'une elle -- comme un païen raffiné ou un chrétien
scrupuleux chez les barbares -- dans une société rajeunissante où
régnaient la santé, l'inconscience, la volupté, la cruauté,
l'inintellectualité et la joie.
Ma grand-mère, à qui j'avais raconté mon entrevue avec Elstir et qui
se réjouissait de tout le profit intellectuel que je pouvais tirer de
son amitié, trouvait absurde et peu gentil que je ne fusse pas encore
allé lui faire une visite. Mais je ne pensais qu'à la petite bande, et
incertain de l'heure où ces jeunes filles passeraient sur la digue, je
n'osais pas m'éloigner. Ma grand-mère s'étonnait aussi de mon élégance
car je m'étais soudain souvenu des costumes que j'avais jusqu'ici
laissés au fond de ma malle. J'en mettais chaque jour un différent et
j'avais même écrit à Paris pour me faire envoyer de nouveaux chapeaux,
et de nouvelles cravates.
C'est un grand charme ajouté à la vie dans une station balnéaire comme
était Balbec, si le visage d'une jolie fille, une marchande de
coquillages, de gâteaux ou de fleurs, peint en vives couleurs dans
notre pensée, est quotidiennement pour nous dès le matin le but de
chacune de ces journées oisives et lumineuses qu'on passe sur la
plage. Elles sont alors, et par là, bien que désuvrées, alertes comme
des journées de travail, aiguillées, aimantées, soulevées légèrement
vers un instant prochain, celui où tout en achetant des sablés, des
roses, des ammonites, on se délectera à voir sur un visage féminin,
les couleurs étalées aussi purement que sur une fleur. Mais au moins,
ces petites marchandes, d'abord on peut leur parler, ce qui évite
d'avoir à construire avec l'imagination les autres côtés que ceux que
nous fournit la simple perception visuelle, et à recréer leur vie, à
s'exagérer son charme, comme devant un portrait; surtout, justement
parce qu'on leur parle, on peut apprendre où, à quelles heures on peut
les retrouver. Or il n'en était nullement ainsi pour moi en ce qui
concernait les jeunes filles de la petite bande. Leurs habitudes
m'étant inconnues, quand certains jours je ne les apercevais pas,
ignorant la cause de leur absence, je cherchais si celle-ci était
quelque chose de fixe, si on ne les voyait que tous les deux jours, ou
quand il faisait tel temps, ou s'il y avait des jours où on ne les
voyait jamais. Je me figurais d'avance ami avec elles et leur disant
«Mais vous n'étiez pas là tel jour?» «Ah! oui, c'est parce que c'était
un samedi, le samedi nous ne venons jamais parce que...» Encore si
c'était aussi simple que de savoir que le triste samedi il est inutile
de s'acharner, qu'on pourrait parcourir la plage en tous sens,
s'asseoir à la devanture du pâtissier, faire semblant de manger un
éclair, entrer chez le marchand de curiosités, attendre l'heure du
bain, le concert, l'arrivée de la marée, le coucher du soleil, la nuit
sans voir la petite bande désirée. Mais le jour fatal ne revenait
peut-être pas une fois par semaine. Il ne tombait peut-être pas
forcément un samedi. Peut-être certaines conditions atmosphériques
influaient-elles sur lui ou lui étaient-elles entièrement étrangères.
Combien d'observations patientes mais non point sereines, il faut
recueillir sur les mouvements en apparence irréguliers de ces mondes
inconnus avant de pouvoir être sûr qu'on ne s'est pas laissé abuser
par des coïncidences, que nos prévisions ne seront pas trompées, avant
de dégager les lois certaines, acquises au prix d'expériences
cruelles, de cette astronomie passionnée. Me rappelant que je ne les
avais pas vues le même jour qu'aujourd'hui, je me disais qu'elles ne
viendraient pas, qu'il était inutile de rester sur la plage. Et
justement je les apercevais. En revanche, un jour où, autant que
j'avais pu supposer que des lois réglaient le retour de ces
constellations j'avais calculé devoir être un jour faste, elles ne
venaient pas. Mais à cette première incertitude si je les verrais ou
non le jour même venait s'en ajouter une plus grave, si je les
reverrais jamais, car j'ignorais en somme si elles ne devaient pas
partir pour l'Amérique, ou rentrer à Paris. Cela suffisait pour me
faire commencer à les aimer. On peut avoir du goût pour une personne.
Mais pour déchaîner cette tristesse, ce sentiment de l'irréparable,
ces angoisses, qui préparent l'amour, il faut -- et il est peut-être
ainsi, plutôt que ne l'est une personne, l'objet même que cherche
anxieusement à étreindre la passion -- le risque d'une impossibilité.
Ainsi agissaient déjà ces influences qui se répètent au cours d'amours
successives, pouvant du reste se produire mais alors plutôt dans
l'existence des grandes villes au sujet d'ouvrières dont on ne sait
pas les jours de congé et qu'on s'effraye de ne pas avoir vues à la
sortie de l'atelier ou du moins qui se renouvelèrent au cours des
miennes. Peut-être sont-elles inséparables de l'amour; peut-être tout
ce qui fut une particularité du premier vient-il s'ajouter aux
suivants, par souvenir, suggestion, habitude et à travers les périodes
successives de notre vie donner à ses aspects différents un caractère
général.
Je prenais tous les prétextes pour aller sur la plage aux heures où
j'espérais pouvoir les rencontrer. Les ayant aperçues une fois pendant
notre déjeuner je n'y arrivais plus qu'en retard, attendant
indéfiniment sur la digue qu'elles y passassent; restant le peu de
temps que j'étais assis dans la salle à manger à interroger des yeux
l'azur du vitrage; me levant bien avant le dessert pour ne pas les
manquer dans le cas où elles se fussent promenées à une autre heure et
m'irritant contre ma grand-mère, inconsciemment méchante, quand elle
me faisait rester avec elle au delà de l'heure qui me semblait
propice. Je tâchais de prolonger l'horizon en mettant ma chaise de
travers; si par hasard j'apercevais n'importe laquelle des jeunes
filles, comme elles participaient toutes à la même essence spéciale,
c'était comme si j'avais vu projeté en face de moi dans une
hallucination mobile et diabolique un peu de rêve ennemi et pourtant
passionnément convoité qui l'instant d'avant encore, n'existait, y
stagnant d'ailleurs d'une façon permanente, que dans mon cerveau.
Je n'en aimais aucune les aimant toutes, et pourtant leur rencontre
possible était pour mes journées le seul élément délicieux, faisait
seule naître en moi de ces espoirs où on briserait tous les obstacles,
espoirs souvent suivis de rage, si je ne les avais pas vues. En ce
moment, ces jeunes filles éclipsaient pour moi ma grand-mère; un
voyage m'eût tout de suite souri si ç'avait été pour aller dans un
lieu où elles dussent se trouver. C'était à elles que ma pensée
s'était agréablement suspendue quand je croyais penser à autre chose
ou à rien. Mais quand même ne le sachant pas, je pensais à elles, plus
inconsciemment encore, elles, c'était pour moi les ondulations
montueuses et bleues de la mer, le profil d'un défilé devant la mer.
C'était la mer que j'espérais retrouver, si j'allais dans quelque
ville où elles seraient. L'amour le plus exclusif pour une personne
est toujours l'amour d'autre chose.
Ma grand'mère me témoignait, parce que maintenant, je m'intéressais
extrêmement au golf et au tennis et laissais échapper l'occasion de
regarder travailler et entendre discourir un artiste qu'elle savait
des plus grands, un mépris qui me semblait procéder de vues un peu
éroites. J'avais autrefois entrevu aux Champs Élysées et je m'étais
rendu mieux compte depuis qu'en étant amoureux d'une femme nous
projetons simplement en elle un état de notre âme; que par conséquent
l'important n'est pas la valeur de la femme mais la profondeur de
l'état; et que les émotions qu'une jeune fille médiocre nous donne
peuvent nous permettre de faire monter à notre conscience des parties
plus intimes de nous-même, plus personnelles, plus lointaines, plus
essentielles, que ne ferait le plaisir que nous donne la conversation
d'un homme supérieur ou même la contemplation admirative de ses uvres.
Je dus finir par obéir à ma grand-mère avec d'autant plus d'ennui
qu'Elstir habitait assez loin de la digue, dans une des avenues les
plus nouvelles de Balbec. La chaleur du jour m'obligea à prendre le
tramway qui passait par la rue de la Plage, et je m'efforçais, pour
penser que j'étais dans l'antique royaume des Cimmériens, dans la
patrie peut-être du roi Mark ou sur l'emplacement de la forêt de
Broceliande, de ne pas regarder le luxe de pacotille des constructions
qui se développaient devant moi et entre lesquelles la villa d'Elstir
était peut-être la plus somptueusement laide, louée malgré cela par
lui, parce que de toutes celles qui existaient à Balbec, c'était la
seule qui pouvait lui offrir un vaste atelier.
C'est aussi en détournant les yeux que je traversai le jardin qui
avait une pelouse -- en plus petit comme chez n'importe quel bourgeois
dans la banlieue de Paris, -- une petite statuette de galant
jardinier, des boules de verre où l'on se regardait, des bordures de
bégonias et une petite tonnelle sous laquelle des rocking-chair
étaient allongés devant une table de fer. Mais après tous ces abords
empreints de laideur citadine, je ne fis plus attention aux moulures
chocolat des plinthes quand je fus dans l'atelier; je me sentis
parfaitement heureux, car par toutes les études qui étaient autour de
moi, je sentais la possibilité de m'élever à une connaissance
poétique, féconde en joies, de maintes formes que je n'avais pas
isolées jusque-là du spectacle total de la réalité. Et l'atelier
d'Elstir m'apparut comme le laboratoire d'une sorte de nouvelle
création du monde, où, du chaos que sont toutes choses que nous
voyons, il avait tiré, en les peignant sur divers rectangles de toile
qui étaient posés dans tous les sens, ici une vague de la mer écrasant
avec colère sur le sable son écume lilas, là un jeune homme en coutil
blanc accoudé sur le pont d'un bateau. Le veston du jeune homme et la
vague éclaboussante avaient pris une dignité nouvelle du fait qu'ils
continuaient à être, encore que dépourvus de ce en quoi ils passaient
pour consister, la vague ne pouvant plus mouiller, ni le veston
habiller personne.
Au moment où j'entrai, le créateur était en train d'achever, avec le
pinceau qu'il tenait dans sa main, la forme du soleil à son coucher.
Les stores étaient clos de presque tous les côtés, l'atelier était
assez frais, et, sauf à un endroit où le grand jour apposait au mur sa
décoration éclatante et passagère, obscur; seule était ouverte une
petite fenêtre rectangulaire encadrée de chèvrefeuilles, qui après une
bande de jardin, donnait sur une avenue; de sorte que l'atmosphère de
la plus grande partie de l'atelier était sombre, transparente et
compacte dans la masse, mais humide et brillante aux cassures où la
sertissait la lumière, comme un bloc de cristal de roche dont une face
déjà taillée et polie, çà et là, luit comme un miroir et s'irise.
Tandis qu'Elstir sur ma prière, continuait à peindre, je circulais
dans ce clair-obscur, m'arrêtant devant un tableau puis devant un
autre.
Le plus grand nombre de ceux qui m'entouraient n'étaient pas ce que
j'aurais le plus aimé à voir de lui, les peintures appartenant à ses
première et deuxième manières, comme disait une revue d'Art anglaise
qui traînait sur la table du salon du Grand Hôtel, la manière
mythologique et celle où il avait subi l'influence du Japon, toutes
deux admirablement représentées, disait-on, dans la collection de Mme
de Guermantes. Naturellement, ce qu'il avait dans son atelier, ce
n'était guère que des marines prises ici, à Balbec. Mais j'y pouvais
discerner que le charme de chacune consistait en une sorte de
métamorphose des choses représentées, analogue à celle qu'en poésie on
nomme métaphore et que si Dieu le Père avait créé les choses en les
nommant, c'est en leur ôtant leur nom, ou en leur en donnant un autre
qu'Elstir les recréait. Les noms qui désignent les choses répondent
toujours à une notion de l'intelligence, étrangère à nos impressions
véritables et qui nous force à éliminer d'elles tout ce qui ne se
rapporte pas à cette notion.
Parfois à ma fenêtre, dans l'hôtel de Balbec, le matin quand Françoise
défaisait les couvertures qui cachaient la lumière, le soir quand
j'attendais le moment de partir avec Saint-Loup, il m'était arrivé
grâce à un effet de soleil, de prendre une partie plus sombre de la
mer pour une côte éloignée, ou de regarder avec joie une zone bleue et
fluide sans savoir si elle appartenait à la mer ou au ciel. Bien vite
mon intelligence rétablissait entre les éléments la séparation que mon
impression avait abolie. C'est ainsi qu'il m'arrivait à Paris, dans ma
chambre, d'entendre une dispute, presque une émeute, jusqu'à ce que
j'eusse rapporté à sa cause, par exemple une voiture dont le roulement
approchait, ce bruit dont j'éliminais alors ces vociférations aiguës
et discordantes que mon oreille avait réellement entendues -- mais que
mon intelligence savait que des roues ne produisaient pas. Mais les
rares moments où l'on voit la nature telle qu'elle est, poétiquement,
c'était de ceux-là qu'était faite l'uvre d'Elstir. Une de ses
métaphores les plus fréquentes dans les marines qu'il avait près de
lui en ce moment était justement celle qui, comparant la terre à la
mer, supprimait entre elles toute démarcation. C'était cette
comparaison, tacitement et inlassablement répétée dans une même toile
qui y introduisait cette multiforme et puissante unité, cause, parfois
non clairement aperçue par eux, de l'enthousiasme qu'excitait chez
certains amateurs la peinture d'Elstir.
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