A / B / C / D / E /  F / G / H / I / J /  K / L / M / N / O /  P / R / S / T / UV / W / Z

Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

A L\'Ombre Des Jeunes Filles en Fleur, Volume 3

M >> Marcel Proust >> A L\'Ombre Des Jeunes Filles en Fleur, Volume 3

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Pendant tout ce retour, l'image d'Albertine noyée dans la lumière qui
émanait des autres jeunes filles ne fut pas seule à exister pour moi.
Mais comme la lune qui n'est qu'un petit nuage blanc d'une forme plus
caractérisée et plus fixe pendant le jour, prend toute sa puissance
dès que celui-ci s'est éteint, ainsi quand je fus rentré à l'hôtel ce
fut la seule image d'Albertine qui s'éleva de mon cur et se mit à
briller. Ma chambre me semblait tout d'un coup nouvelle. Certes, il y
avait bien longtemps qu'elle n'était plus la chambre ennemie du
premier soir. Nous modifions inlassablement notre demeure autour de
nous; et, au fur et à mesure que l'habitude nous dispense de sentir,
nous supprimons les éléments nocifs de couleur, de dimension et
d'odeur qui objectivaient notre malaise. Ce n'était plus davantage la
chambre, assez puissante encore sur ma sensibilité, non certes pour me
faire souffrir, mais pour me donner de la joie, la cuve des beaux
jours, semblable à une piscine à mi-hauteur de laquelle ils faisaient
miroiter un azur mouillé de lumière, que recouvrait un moment,
impalpable et blanche comme une émanation de la chaleur, une voile
reflétée et fuyante; ni la chambre purement esthétique des soirs
picturaux; c'était la chambre où j'étais depuis tant de jours que je
ne la voyais plus. Or voici que je venais de recommencer à ouvrir les
yeux sur elle, mais cette fois-ci de ce point de vue égoïste qui est
celui de l'amour. Je songeais que la belle glace oblique, les
élégantes bibliothèques vitrées donneraient à Albertine si elle venait
me voir une bonne idée de moi. A la place d'un lieu de transition où
je passais un instant avant de m'évader vers la plage ou vers
Rivebelle, ma chambre me redevenait réelle et chère, se renouvelait
car j'en regardais et en appréciais chaque meuble avec les yeux
d'Albertine.

Quelques jours après la partie de furet, comme nous étant laissés
entraîner trop loin dans une promenade nous avions été fort heureux de
trouver à Maineville deux petits «tonneaux» à deux places qui nous
permettraient de revenir pour l'heure du dîner, la vivacité déjà
grande de mon amour pour Albertine eut pour effet que ce fut
successivement à Rosemonde et à Andrée que je proposai de monter avec
moi, et pas une fois à Albertine, ensuite que tout invitant de
préférence Andrée ou Rosemonde, j'amenai tout le monde, par des
considérations secondaires d'heure, de chemin et de manteaux, à
décider comme contre mon gré que le plus pratique était que je prisse
avec moi Albertine à la compagnie de laquelle je feignis de me
résigner tant bien que mal. Malheureusement l'amour tendant à
l'assimilation complète d'un être, comme aucun n'est comestible par la
seule conversation, Albertine eut beau être aussi gentille que
possible pendant ce retour, quand je l'eus déposée chez elle, elle me
laissa heureux, mais plus affamé d'elle encore que je n'étais au
départ et ne comptant les moments que nous venions de passer ensemble
que comme un prélude sans grande importance par lui-même, à ceux qui
suivraient. Il avait pourtant ce premier charme qu'on ne retrouve pas.
Je n'avais encore rien demandé à Albertine. Elle pouvait imaginer ce
que je désirais, mais n'en étant pas sûre, supposer que je ne tendais
qu'à des relations sans but précis auxquelles mon amie devait trouver
ce vague délicieux, riche de surprises attendues, qui est le
romanesque.

Dans la semaine qui suivit je ne cherchai guère à voir Albertine. Je
faisais semblant de préférer Andrée. L'amour commence, on voudrait
rester pour celle qu'on aime l'inconnu qu'elle peut aimer, mais on a
besoin d'elle, on a besoin de toucher moins son corps que son
attention, son cur. On glisse dans une lettre une méchanceté qui
forcera l'indifférente à vous demander une gentillesse, et l'amour,
suivant une technique infaillible, resserre pour nous d'un mouvement
alterné l'engrenage dans lequel on ne peut plus ni ne pas aimer, ni
être aimé. Je donnais à Andrée les heures où les autres allaient à
quelque matinée que je savais qu'Andrée me sacrifierait, par plaisir,
et qu'elle m'eût sacrifiées même avec ennui, par élégance morale, pour
ne pas donner aux autres ni à elle-même l'idée qu'elle attachait du
prix à un plaisir relativement mondain. Je m'arrangeais ainsi à
l'avoir chaque soir toute à moi, pensant non pas rendre Albertine
jalouse, mais accroître à ses yeux mon prestige ou du moins ne pas le
perdre en apprenant à Albertine que c'était elle et non Andrée que
j'aimais. Je ne le disais pas non plus à Andrée de peur qu'elle le lui
répétât. Quand je parlais d'Albertine avec Andrée, j'affectais une
froideur dont Andrée fut peut-être moins dupe que moi de sa crédulité
apparente. Elle faisait semblant de croire à mon indifférence pour
Albertine, de désirer l'union la plus complète possible entre
Albertine et moi. Il est probable qu'au contraire elle ne croyait pas
à la première ni ne souhaitait la seconde. Pendant que je lui disais
me soucier assez peu de son amie, je ne pensais qu'à une chose, tâcher
d'entrer en relations avec Mme Bontemps qui était pour quelques jours
près de Balbec et chez qui Albertine devait bientôt aller passer trois
jours. Naturellement, je ne laissais pas voir ce désir à Andrée et
quand je lui parlais de la famille d'Albertine, c'était de l'air le
plus inattentif. Les réponses explicites d'Andrée ne paraissaient pas
mettre en doute ma sincérité. Pourquoi donc lui échappa-t-il un de ces
jours-là de me dire: «J'ai justement vu la tante à Albertine.» Certes
elle ne m'avait pas dit: «J'ai bien démêlé sous vos paroles jetées
comme par hasard, que vous ne pensiez qu'à vous lier avec la tante
d'Albertine.» Mais c'est bien à la présence, dans l'esprit d'Andrée,
d'une telle idée qu'elle trouvait plus poli de me cacher, que semblait
se rattacher le mot «justement». Il était de la famille de certains
regards, de certains gestes, qui bien que n'ayant pas une forme
logique, rationnelle, directement élaborée pour l'intelligence de
celui qui écoute, lui parviennent cependant avec leur signification
véritable, de même que la parole humaine, changée en électricité dans
le téléphone, se refait parole pour être entendue. Afin d'effacer de
l'esprit d'Andrée l'idée que je m'intéressais à Mme Bontemps, je ne
parlai plus d'elle avec distraction seulement, mais avec
bienveillance, je dis avoir rencontré autrefois cette espèce de folle
et que j'espérais bien que cela ne m'arriverait plus. Or je cherchais
au contraire de toute façon à la rencontrer.

Je tâchai d'obtenir d'Elstir, mais sans dire à personne que je l'en
avais sollicité, qu'il lui parlât de moi et me réunît avec elle. Il me
promit de me la faire connaître, s'étonnant toutefois que je le
souhaitasse car il la jugeait une femme méprisable, intrigante et
aussi inintéressante qu'intéressée. Pensant que si je voyais Mme
Bontemps Andrée le saurait tôt ou tard, je crus qu'il valait mieux
l'avertir. «Les choses qu'on cherche le plus à fuir sont celles qu'on
arrive à ne pouvoir éviter, lui-dis-je. Rien au monde ne peut
m'ennuyer autant que de retrouver Mme Bontemps, et pourtant je n'y
échapperai pas, Elstir doit m'inviter avec elle.» «Je n'en ai jamais
douté un seul instant», s'écria Andrée d'un ton amer, pendant que son
regard grandi et altéré par le mécontentement se rattachait à je ne
sais quoi d'invisible. Ces paroles d'Andrée ne constituaient pas
l'exposé le plus ordonné d'une pensée qui peut se résumer ainsi: «Je
sais bien que vous aimez Albertine et que vous faites des pieds et des
mains pour vous rapprocher de sa famille.» Mais elles étaient les
débris informes et reconstituables de cette pensée que j'avais fait
exploser, en la heurtant malgré Andrée. De même que le «justement»,
ces paroles n'avaient de signification qu'au second degré, c'est dire
qu'elles étaient celles qui (et non pas les affirmations directes)
nous inspirent de l'estime ou de la méfiance à l'égard de quelqu'un,
nous brouillent avec lui.

Puisque Andrée ne m'avait pas cru quand je lui disais que la famille
d'Albertine m'était indifférente, c'est qu'elle pensait que j'aimais
Albertine. Et probablement n'en était-elle pas heureuse.

Elle était généralement en tiers dans mes rendez-vous avec son amie.
Cependant il y avait des jours où je devais voir Albertine seule,
jours que j'attendais dans la fièvre, qui passaient sans rien
m'apporter de décisif, sans avoir été ce jour capital dont je confiais
immédiatement le rôle au jour suivant, qui ne le tiendrait pas
davantage; ainsi s'écroulaient l'un après l'autre, comme des vagues,
ces sommets aussitôt remplacés par d'autres.

Environ un mois après le jour où nous avions joué au furet, on me dit
qu'Albertine devait partir le lendemain matin pour aller passer
quarante-huit heures chez Mme Bontemps et obligée de prendre le train
de bonne heure viendrait coucher la veille au Grand-Hôtel, d'où avec
l'omnibus elle pourrait, sans déranger les amies chez qui elle
habitait, prendre le premier train. J'en parlai à Andrée. «Je ne le
crois pas du tout, me répondit Andrée d'un air mécontent. D'ailleurs
cela ne vous avancerait à rien, car je suis bien certaine qu'Albertine
ne voudra pas vous voir, si elle vient seule à l'hôtel. Ce ne serait
pas protocolaire, ajouta-t-elle en usant d'un adjectif qu'elle aimait
beaucoup, depuis peu, dans le sens de «ce qui se fait». Je vous dis
cela parce que je connais les idées d'Albertine. Moi, qu'est-ce que
vous voulez que cela me fasse que vous la voyiez ou non. Cela m'est
bien égal.»

Nous fûmes rejoints par Octave qui ne fit pas de difficulté pour dire
à Andrée le nombre de points qu'il avait faits la veille au golf, puis
par Albertine qui se promenait en manuvrant son diabolo comme une
religieuse son chapelet. Grâce à ce jeu elle pouvait rester des heures
seule sans s'ennuyer. Aussitôt qu'elle nous eut rejoints m'apparut la
pointe mutine de son nez, que j'avais omise en pensant à elle ces
derniers jours; sous ses cheveux noirs, la verticalité de son front
s'opposa, et ce n'était pas la première fois, à l'image indécise que
j'en avais gardée, tandis que par sa blancheur il mordait fortement
dans mes regards; sortant de la poussière du souvenir, Albertine se
reconstruisait devant moi. Le golf donne l'habitude des plaisirs
solitaires. Celui que procure le diabolo l'est assurément. Pourtant
après nous avoir rejoints, Albertine continua à y jouer, tout en
causant avec nous, comme une dame à qui des amies sont venues faire
une visite ne s'arrête pas pour cela de travailler à son crochet. «Il
paraît que Mme de Villeparisis, dit-elle à Octave, a fait une
réclamation auprès de votre père (et j'entendis derrière ce mot une de
ces notes qui étaient propres à Albertine; chaque fois que je
constatais que je les avais oubliées, je me rappelais en même temps
avoir entr'aperçu déjà derrière elles la mine décidée et française
d'Albertine. J'aurais pu être aveugle et connaître aussi bien
certaines de ses qualités alertes et un peu provinciales dans ces
notes-là que dans la pointe de son nez. Les unes et l'autre se
valaient et auraient pu se suppléer et sa voix était comme celle que
réalisera dit-on le photo-téléphone de l'avenir, dans le son se
découpait nettement l'image visuelle. «Elle n'a du reste pas écrit
seulement à votre père, mais en même temps au maire de Balbec pour
qu'on ne joue plus au diabolo sur la digue, on lui a envoyé une balle
dans la figure.» «Oui, j'ai entendu parler de cette réclamation. C'est
ridicule. Il n'y a pas déjà tant de distractions ici.» Andrée ne se
mêla pas à la conversation, elle ne connaissait pas, non plus
d'ailleurs qu'Albertine ni Octave, Mme de Villeparisis. «Je ne sais
pas pourquoi cette dame a fait toute une histoire, dit pourtant
Andrée, la vieille Mme de Cambremer a reçu une balle aussi et elle ne
s'est pas plainte.» «Je vais vous expliquer la différence, répondit
gravement Octave en frottant une allumette, c'est qu'à mon avis, Mme
de Cambremer est une femme du monde et Mme de Villeparisis est une
arriviste. Est-ce que vous irez au golf cet après-midi?» et il nous
quitta, ainsi qu'Andrée. Je restai seul avec Albertine. «Voyez-vous,
me dit-elle, j'arrange maintenant mes cheveux comme vous les aimez,
regardez ma mèche. Tout le monde se moque de cela et personne ne sait
pour qui je le fais. Ma tante va se moquer de moi aussi. Je ne lui
dirai pas non plus la raison.» Je voyais de côté les joues d'Albertine
qui souvent paraissaient pâles, mais ainsi, étaient arrosées d'un sang
clair qui les illuminait, leur donnait ce brillant qu'ont certaines
matinées d'hiver où les pierres partiellement ensoleillées semblent
être du granit rose et dégagent de la joie. Celle que me donnait en ce
moment la vue des joues d'Albertine était aussi vive, mais conduisait
à un autre désir qui n'était pas celui de la promenade mais du baiser.
Je lui demandai si les projets qu'on lui prêtait étaient vrais: «Oui,
me dit-elle, je passe cette nuit-là à votre hôtel et même comme je
suis un peu enrhumée, je me coucherai avant le dîner. Vous pourrez
venir assister à mon dîner à côté de mon lit et après nous jouerons à
ce que vous voudrez. J'aurais été contente que vous veniez à la gare
demain matin, mais j'ai peur que cela ne paraisse drôle, je ne dis pas
à Andrée, qui est intelligente, mais aux autres qui y seront; ça
ferait des histoires si on le répétait à ma tante; mais nous pourrions
passer cette soirée ensemble. Cela, ma tante n'en saura rien. Je vais
dire au revoir à Andrée. Alors à tout à l'heure. Venez tôt pour que
nous ayons de bonnes heures à nous», ajouta-t-elle en souriant. A ces
mots, je remontai plus loin qu'aux temps où j'aimais Gilberte à ceux
où l'amour me semblait une entité non pas seulement extérieure mais
réalisable. Tandis que la Gilberte que je voyais aux Champs-Élysées
était une autre que celle que je retrouvais en moi dès que j'étais
seul, tout d'un coup dans l'Albertine réelle, celle que je voyais tous
les jours, que je croyais pleine de préjugés bourgeois et si franche
avec sa tante, venait de s'incarner l'Albertine imaginaire, celle par
qui, quand je ne la connaissais pas encore je m'étais cru furtivement
regardé sur la digue, celle qui avait eu l'air de rentrer à contre-cur
pendant qu'elle me voyait m'éloigner.

J'allai dîner avec ma grand-mère, je sentais en moi un secret qu'elle
ne connaissait pas. De même, pour Albertine, demain ses amies seraient
avec elle, sans savoir ce qu'il y avait de nouveau entre nous, et
quand elle embrasserait sa nièce sur le front, Mme Bontemps ignorerait
que j'étais entre elles deux, dans cet arrangement de cheveux qui
avait pour but, caché à tous, de me plaire, à moi, à moi qui avais
jusque-là tant envié Mme Bontemps parce qu'apparentée aux mêmes
personnes que sa nièce, elle avait les mêmes deuils à porter, les
mêmes visites de famille à faire; or, je me trouvais être pour
Albertine plus que n'était sa tante elle-même. Auprès de sa tante,
c'est à moi qu'elle penserait. Qu'allait-il se passer tout à l'heure,
je ne le savais pas trop. En tous cas le Grand-Hôtel, la soirée, ne me
semblaient plus vides; ils contenaient mon bonheur. Je sonnai le lift
pour monter à la chambre qu'Albertine avait prise, du côté de la
vallée. Les moindres mouvements comme m'asseoir sur la banquette de
l'ascenseur, m'étaient doux, parce qu'ils étaient en relation
immédiate avec mon cur, je ne voyais dans les cordes à l'aide
desquelles l'appareil s'élevait, dans les quelques marches qui me
restaient à monter, que les rouages, que les degrés matérialisés de ma
joie. Je n'avais plus que deux ou trois pas à faire dans le couloir
avant d'arriver à cette chambre où était renfermée la substance
précieuse de ce corps rose, -- cette chambre qui même s'il devait s'y
dérouler des actes délicieux, garderait cette permanence, cet air
d'être, pour un passant non informé, semblable à toutes les autres,
qui font des choses les témoins obstinément muets, les scrupuleux
confidents, les inviolables dépositaires du plaisir. Ces quelques pas
du palier à la chambre d'Albertine, ces quelques pas que personne ne
pouvait plus arrêter, je les fis avec délices, avec prudence, comme
plongé dans un élément nouveau, comme si en avançant j'avais lentement
déplacé du bonheur, et en même temps avec un sentiment inconnu de
toute puissance, et d'entrer enfin dans un héritage qui m'eût de tout
temps appartenu. Puis tout d'un coup je pensai que j'avais tort
d'avoir des doutes, elle m'avait dit de venir quand elle serait
couchée. C'était clair, je trépignais de joie, je renversai à demi
Françoise qui était sur mon chemin, je courais, les yeux étincelants,
vers la chambre de mon amie. Je trouvai Albertine dans son lit.
Dégageant son cou, sa chemise blanche changeait les proportions de son
visage, qui congestionné par le lit, ou le rhume, ou le dîner,
semblait plus rose; je pensai aux couleurs que j'avais eues quelques
heures auparavant à côté de moi, sur la digue, et desquelles j'allais
enfin savoir le goût; sa joue était traversée du haut en bas par une
de ses longues tresses noires et bouclées que pour me plaire elle
avait défaites entièrement. Elle me regardait en souriant. A côté
d'elle, dans la fenêtre, la vallée était éclairée par le clair de
lune. La vue du cou nu d'Albertine, de ces joues trop roses, m'avait
jeté dans une telle ivresse, c'est-à-dire avait pour moi la réalité du
monde non plus dans la nature, mais dans le torrent des sensations que
j'avais peine à contenir, que cette vue avait rompu l'équilibre entre
la vie immense, indestructible qui roulait dans mon être et la vie de
l'univers, si chétive en comparaison. La mer, que j'apercevais à côté
de la vallée dans la fenêtre, les seins bombés des premières falaises
de Maineville, le ciel où la lune n'était pas encore montée au zénith,
tout cela semblait plus léger à porter que des plumes pour les globes
de mes prunelles qu'entre mes paupières je sentais dilatés,
résistants, prêts à soulever bien d'autres fardeaux, toutes les
montagnes du monde, sur leur surface délicate. Leur orbe ne se
trouvait plus suffisamment rempli par la sphère même de l'horizon. Et
tout ce que la nature eût pu m'apporter de vie m'eût semblé bien
mince, les souffles de la mer m'eussent paru bien courts pour
l'immense aspiration qui soulevait ma poitrine. La mort eût du me
frapper en ce moment que cela m'eût paru indifférent ou plutôt
impossible, car la vie n'était pas hors de moi, elle était en moi;
j'aurais souri de pitié si un philosophe eût émis l'idée qu'un jour
même éloigné, j'aurais à mourir, que les forces éternelles de la
nature me survivraient, les forces de cette nature sous les pieds
divins de qui je n'étais qu'un grain de poussière; qu'après moi il y
aurait encore ces falaises arrondies et bombées, cette mer, ce clair
de lune, ce ciel! Comment cela eût-il été possible, comment le monde
eût-il pu durer plus que moi, puisque je n'étais pas perdu en lui,
puisque c'était lui qui était enclos en moi, en moi qu'il était bien
loin de remplir, en moi, où, en sentant la place d'y entasser tant
d'autres trésors, je jetais dédaigneusement dans un coin ciel, mer et
falaises. «Finissez ou je sonne», s'écria Albertine voyant que je me
jetais sur elle pour l'embrasser. Mais je me disais que ce n'était pas
pour ne rien faire qu'une jeune fille fait venir un jeune homme en
cachette, en s'arrangeant pour que sa tante ne le sache pas, que
d'ailleurs l'audace réussit à ceux qui savent profiter des occasions;
dans l'état d'exaltation où j'étais, le visage rond d'Albertine,
éclairé d'un feu intérieur comme par une veilleuse, prenait pour moi
un tel relief qu'imitant la rotation d'une sphère ardente, il me
semblait tourner telles ces figures de Michel Ange qu'emporte un
immobile et vertigineux tourbillon. J'allais savoir l'odeur, le goût,
qu'avait ce fruit rose inconnu. J'entendis un son précipité, prolongé
et criard. Albertine avait sonné de toutes ses forces.

J'avais cru que l'amour que j'avais pour Albertine n'était pas fondé
sur l'espoir de la possession physique. Pourtant quand il m'eut paru
résulter de l'expérience de ce soir-là que cette possession était
impossible et qu'après n'avoir pas douté le premier jour, sur la
plage, qu'Albertine ne fût dévergondée, puis être passé par des
suppositions intermédiaires, il me sembla acquis d'une manière
définitive qu'elle était absolument vertueuse; quand à son retour de
chez sa tante, huit jours plus tard, elle me dit avec froideur: «Je
vous pardonne, je regrette même de vous avoir fait de la peine mais ne
recommencez jamais», au contraire de ce qui s'était produit quand
Bloch m'avait dit qu'on pouvait avoir toutes les femmes et comme si au
lieu d'une jeune fille réelle, j'avais connu une poupée de cire, il
arriva, que peu à peu se détacha d'elle mon désir de pénétrer dans sa
vie, de la suivre dans les pays où elle avait passé son enfance,
d'être initié par elle à une vie de sport; ma curiosité intellectuelle
de ce qu'elle pensait sur tel ou tel sujet ne survécut pas à la
croyance que je pourrais l'embrasser. Mes rêves l'abandonnèrent dès
qu'ils cessèrent d'être alimentés par l'espoir d'une possession dont
je les avais crus indépendants. Dès lors ils se retrouvèrent libres,
de se reporter -- selon le charme que je lui avais trouvé un certain
jour surtout selon la possibilité et les chances que j'entrevoyais
d'être aimé par elle -- sur telle ou telle des amies d'Albertine et
d'abord sur Andrée. Pourtant si Albertine n'avait pas existé,
peut-être n'aurais-je pas eu le plaisir que je commençai à prendre de
plus en plus les jours qui suivirent, à la gentillesse que me
témoignait Andrée. Albertine ne raconta à personne l'échec que j'avais
essuyé auprès d'elle. Elle était une de ces jolies filles qui, dès
leur extrême jeunesse, pour leur beauté, mais surtout pour un
agrément, un charme qui restent assez mystérieux, et qui ont leur
source peut-être dans des réserves de vitalité où de moins favorisés
par la nature, viennent se désaltérer, toujours -- dans leur famille,
au milieu de leurs amies, dans le monde, ont plu davantage que de plus
belles, de plus riches, elle était de ces êtres à qui, avant l'âge de
l'amour et bien plus encore quand il est venu, on demande plus qu'eux
ne demandent, et même qu'ils ne peuvent donner. Dès son enfance
Albertine avait toujours eu en admiration devant elle quatre ou cinq
petites camarades, parmi lesquelles se trouvait Andrée qui lui était
si supérieure et le savait (et peut-être cette attraction qu'Albertine
exerçait bien involontairement avait-elle été à l'origine, avait-elle
servi à la fondation de la petite bande). Cette attraction s'exerçait
même assez loin dans des milieux relativement plus brillants, où s'il
y avait une pavane à danser on demandait Albertine plutôt qu'une jeune
fille mieux née. La conséquence était que, n'ayant pas un sou de dot,
vivant assez mal, d'ailleurs, à la charge de M. Bontemps qu'on disait
véreux et qui souhaitait se débarrasser d'elle, elle était pourtant
invitée non seulement à dîner, mais à demeure, chez des personnes qui
aux yeux de Saint-Loup n'eussent eu aucune élégance, mais qui pour la
mère de Rosemonde ou pour la mère d'Andrée, femmes très riches mais
qui ne connaissaient pas ces personnes, représentaient quelque chose
d'énorme. Ainsi Albertine passait tous les ans quelques semaines dans
la famille d'un régent de la Banque de France, président du Conseil
d'administration d'une grande Compagnie de Chemins de fer. La femme de
ce financier recevait des personnages importants et n'avait jamais dit
son «jour» à la mère d'Andrée, laquelle trouvait cette dame impolie,
mais n'en était pas moins prodigieusement intéressée par tout ce qui
se passait chez elle. Aussi exhortait-elle tous les ans Andrée à
inviter Albertine, dans leur villa, parce que, disait-elle, c'était
une bonne uvre d'offrir un séjour à la mer à une fille qui n'avait pas
elle-même les moyens de voyager et dont la tante ne s'occupait guère;
la mère d'Andrée n'était probablement pas mue par l'espoir que le
régent de la Banque et sa femme apprenant qu'Albertine était choyée
par elle et sa fille, concevraient d'elles deux une bonne opinion; à
plus forte raison n'espérait-elle pas qu'Albertine pourtant si bonne
et adroite, saurait la faire inviter, ou tout au moins faire inviter
Andrée aux garden-partys du financier. Mais chaque soir à dîner, tout
en prenant un air dédaigneux et indifférent, elle était enchantée
d'entendre Albertine lui raconter ce qui s'était passé au château
pendant qu'elle y était, les gens qui y avaient été reçus et qu'elle
connaissait presque tous de vue ou de nom. Même la pensée qu'elle ne
les connaissait que de cette façon, c'est-à-dire ne les connaissait
pas (elle appelait cela connaître les gens «de tout temps»), donnait à
la mère d'Andrée une pointe de mélancolie tandis qu'elle posait à
Albertine des questions sur eux d'un air hautain et distrait, du bout
des lèvres et eût pu la laisser incertaine et inquiète sur
l'importance de sa propre situation si elle ne s'était rassurée
elle-même et replacée dans la «réalité de la vie» en disant au maître
d'hôtel: «Vous direz au chef que ses petits pois ne sont pas assez
fondants.» Elle retrouvait alors sa sérénité. Et elle était bien
décidée à ce qu'Andrée n'épousât qu'un homme d'excellente famille
naturellement, mais assez riche pour qu'elle pût elle aussi avoir un
chef et deux cochers. C'était cela le positif, la vérité effective
d'une situation. Mais qu'Albertine eût dîné au château du régent de la
Banque avec telle ou telle dame, que cette dame l'eût même invitée
pour l'hiver suivant, cela n'en donnait pas moins à la jeune fille,
pour la mère d'Andrée une sorte de considération particulière qui
s'alliait très bien à la pitié et même au mépris excités par son
infortune, mépris augmenté par le fait que M. Bontemps eût trahi son
drapeau et se fût -- même vaguement panamiste, disait-on -- rallié au
gouvernement. Ce qui n'empêchait pas, d'ailleurs, la mère d'Andrée,
par amour de la vérité de foudroyer de son dédain les gens qui avaient
l'air de croire qu'Albertine était d'une basse extraction. «Comment,
c'est tout ce qu'il y a de mieux, ce sont des Simonet, avec un seul
n.» Certes, à cause du milieu où tout cela évoluait, où l'argent joue
un tel rôle, et où l'élégance vous fait inviter mais non épouser,
aucun mariage «potable» ne semblait pouvoir être pour Albertine,
conséquence utile de la considération si distinguée dont elle
jouissait et qu'on n'eût pas trouvée compensatrice de sa pauvreté.
Mais même à eux seuls, et n'apportant pas l'espoir d'une conséquence
matrimoniale, ces «succès» excitaient l'envie de certaines mères
méchantes, furieuses de voir Albertine être reçue comme «l'enfant de
la maison» par la femme du régent de la Banque, même par la mère
d'Andrée, qu'elles connaissaient à peine. Aussi disaient-elles à des
amis communs d'elles et de ces deux dames, que celles-ci seraient
indignées si elles savaient la vérité, c'est-à-dire qu'Albertine
racontait chez l'une (et «vice versa») tout ce que l'intimité où on
l'admettait imprudemment lui permettait de découvrir chez l'autre,
mille petits secrets qu'il eût été infiniment désagréables à
l'intéressée de voir dévoilés. Ces femmes envieuses disaient cela pour
que cela fût répété et pour brouiller Albertine avec ses protectrices.
Mais ces commissions comme il arrive souvent n'avaient aucun succès.
On sentait trop la méchanceté qui les dictait et cela ne faisait que
faire mépriser un peu plus celles qui en avaient pris l'initiative. La
mère d'Andrée était trop fixée sur le compte d'Albertine pour changer
d'opinion à son égard. Elle la considérait comme une «malheureuse»
mais d'une nature excellente et qui ne savait qu'inventer pour faire
plaisir.

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