A L\'Ombre Des Jeunes Filles en Fleur, Volume 3
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S'il pleuvait, bien que le mauvais temps n'effrayât pas Albertine
qu'on voyait souvent dans son caoutchouc, filer en bicyclette sous les
averses, nous passions la journée dans le casino où il m'eût paru ces
jours-là impossible de ne pas aller. J'avais le plus grand mépris pour
les demoiselles d'Ambresac qui n'y étaient jamais entrées. Et j'aidais
volontiers mes amies à jouer de mauvais tours au professeur de danse.
Nous subissions généralement quelques admonestations du tenancier ou
des employés usurpant un pouvoir directorial parce que mes amies, même
Andrée qu'à cause de cela j'avais cru le premier jour une créature si
dionysiaque et qui était au contraire frêle, intellectuelle, et cette
année-là fort souffrante, mais qui obéissait malgré cela moins à
l'état de sa santé qu'au génie de cet âge qui emporte tout et confond
dans la gaîté les malades et les vigoureux, ne pouvaient pas aller au
vestibule à la salle des fêtes, sans prendre leur élan, sauter
par-dessus toutes les chaises, revenir sur une glissade en gardant
leur équilibre par un gracieux mouvement de bras, en chantant, mêlant
tous les arts, dans cette première jeunesse, à la façon de ces poètes
des anciens âges pour qui les genres ne sont pas encore séparés, et
qui mêlent dans un poème épique les préceptes agricoles aux
enseignements théologiques.
Cette Andrée qui m'avait paru la plus froide le premier jour était
infiniment plus délicate, plus affectueuse, plus fine qu'Albertine à
qui elle montrait une tendresse caressante et douce de grande sur.
Elle venait au casino s'asseoir à côté de moi et savait -- au
contraire d'Albertine -- refuser un tour de valse ou même si j'étais
fatigué renoncer à aller au casino pour venir à l'hôtel. Elle
exprimait son amitié pour moi, pour Albertine, avec des nuances qui
prouvaient la plus délicieuse intelligence des choses du cur, laquelle
était peut-être due en partie à son état maladif. Elle avait toujours
un sourire gai pour excuser l'enfantillage d'Albertine qui exprimait
avec une violence naïve la tentation irrésistible qu'offraient pour
elle des parties de plaisir auxquelles elle ne savait pas, comme
Andrée, préférer résolument de causer avec moi... Quand l'heure
d'aller à un goûter donné au golf approchait, si nous étions tous
ensemble à ce moment-là, elle se préparait, puis venant à Andrée: «Hé
bien, Andrée, qu'est-ce que tu attends pour venir, tu sais que nous
allons goûter au golf.» «Non, je reste à causer avec lui», répondait
Andrée en me désignant. «Mais tu sais que Madame Durieux t'a invitée»,
s'écriait Albertine, comme si l'intention d'Andrée de rester avec moi
ne pouvait s'expliquer que par l'ignorance où elle devait être qu'elle
avait été invitée. «Voyons, ma petite, ne sois pas tellement idiote»,
répondait Andrée. Albertine n'insistait pas, de peur qu'on lui
proposât de rester aussi. Elle secouait la tête: «Fais à ton idée,
répondait-elle, comme on dit à un malade qui par plaisir se tue à
petit feu, moi je me trotte, car je crois que ta montre retarde», et
elle prenait ses jambes à son cou. «Elle est charmante, mais inouïe»,
disait Albertine en enveloppant son amie d'un sourire qui la caressait
et la jugeait à la fois. Si, en ce goût du divertissement Albertine
avait quelque chose de la Gilberte des premiers temps c'est qu'une
certaine ressemblance existe tout en évoluant, entre les femmes que
nous aimons successivement, ressemblance qui tient à la fixité de
notre tempérament parce que c'est lui qui les choisit, éliminant
toutes celles qui ne nous seraient pas à la fois opposées et
complémentaires, c'est-à-dire propres à satisfaire nos sens et à faire
souffrir notre cur. Elles sont, ces femmes, un produit de notre
tempérament, une image, une projection renversée, un «négatif» de
notre sensibilité. De sorte qu'un romancier pourrait au cours de la
vie de son héros, peindre presque exactement semblables ses
successives amours, et donner par là l'impression non de s'imiter
lui-même mais de créer, puisqu'il y a moins de force dans une
innovation artificielle que dans une répétition destinée à suggérer
une vérité neuve. Encore devrait-il noter dans le caractère de
l'amoureux, un indice de variation qui s'accuse au fur et à mesure
qu'on arrive dans de nouvelles régions, sous d'autres latitudes de la
vie. Et peut-être exprimerait-il encore une vérité de plus si,
peignant pour ses autres personnages des caractères, il s'abstenait
d'en donner aucun à la femme aimée. Nous connaissons le caractère des
indifférents, comment pourrions-nous saisir celui d'un être qui se
confond avec notre vie, que bientôt nous ne séparons plus de
nous-même, sur les mobiles duquel nous ne cessons de faire d'anxieuses
hypothèses, perpétuellement remaniées. S'élançant d'au delà de
l'intelligence, notre curiosité de la femme que nous aimons, dépasse
dans sa course, le caractère de cette femme, nous pourrions nous y
arrêter que sans doute nous ne le voudrions pas. L'objet de notre
inquiète investigation est plus essentiel que ces particularités de
caractère, pareilles à ces petits losanges d'épiderme dont les
combinaisons variées font l'originalité fleurie de la chair. Notre
radiation intuitive les traverse et les images qu'elle nous rapporte
ne sont point celles d'un visage particulier mais représentent la
morne et douloureuse universalité d'un squelette.
Comme Andrée était extrêmement riche, Albertine pauvre et orpheline,
Andrée avec une grande générosité la faisait profiter de son luxe.
Quant à ses sentiments pour Gisèle ils n'étaient pas tout à fait ceux
que j'avais crus. On eut en effet bientôt des nouvelles de l'étudiante
et quand Albertine montra la lettre qu'elle en avait reçue, lettre
destinée par Gisèle à donner des nouvelles de son voyage et de son
arrivée à la petite bande, en s'excusant sur sa paresse de ne pas
écrire encore aux autres, je fus surpris d'entendre Andrée, que je
croyais brouillée à mort avec elle, dire: «Je lui écrirai demain,
parce que si j'attends sa lettre d'abord, je peux attendre longtemps,
elle est si négligente.» Et se tournant vers moi elle ajouta: «Vous ne
la trouveriez pas très remarquable évidemment, mais c'est une si brave
fille et puis j'ai vraiment une grande affection pour elle.» Je
conclus que les brouilles d'Andrée ne duraient pas longtemps.
Sauf ces jours de pluie, comme nous devions aller en bicyclette sur la
falaise ou dans la campagne, une heure d'avance je cherchais à me
faire beau et gémissais si Françoise n'avait pas bien préparé mes
affaires. Or, même à Paris, elle redressait fièrement et rageusement
sa taille que l'âge commençait à courber, pour peu qu'on la trouvât en
faute, elle humble, elle modeste et charmante quand son amour-propre
était flatté. Comme il était le grand ressort de sa vie, la
satisfaction et la bonne humeur de Françoise étaient en proportion
directe de la difficulté des choses qu'on lui demandait. Celles
qu'elle avait à faire à Balbec étaient si aisées qu'elle montrait
presque toujours un mécontentement qui était soudain centuplé et
auquel s'alliait une ironique expression d'orgueil quand je me
plaignais, au moment d'aller retrouver mes amies, que mon chapeau ne
fût pas brossé, ou mes cravates en ordre. Elle qui pouvait se donner
tant de peine sans trouver pour cela qu'elle eût rien fait, à la
simple observation qu'un veston n'était pas à sa place, non seulement
elle vantait avec quel soin elle l'avait «renfermé plutôt que non pas
le laisser à la poussière», mais prononçant un éloge en règle de ses
travaux, déplorait que ce ne fussent guère des vacances qu'elle
prenait à Balbec, qu'on ne trouverait pas une seconde personne comme
elle pour mener une telle vie. «Je ne comprends pas comment qu'on peut
laisser ses affaires comme ça et allez-y voir si une autre saurait se
retrouver dans ce pêle et mêle. Le diable lui-même y perdrait son
latin.» Ou bien elle se contentait de prendre un visage de reine, me
lançant des regards enflammés, et gardait un silence rompu aussitôt
qu'elle avait fermé la porte et s'était engagée dans le couloir; il
retentissait alors de propos que je devinais injurieux, mais qui
restaient aussi indistincts que ceux des personnages qui débitent
leurs premières paroles derrière le portant avant d'être entrés en
scène. D'ailleurs, quand je me préparais ainsi à sortir avec mes
amies, même si rien ne manquait et si Françoise était de bonne humeur
elle se montrait tout de même insupportable. Car se servant de
plaisanteries que dans mon besoin de parler de ces jeunes filles je
lui avais faites sur elles, elle prenait un air de me révéler ce que
j'aurais mieux su qu'elle si cela avait été exact, mais ce qui ne
l'était pas car Françoise avait mal compris. Elle avait comme tout le
monde son caractère propre; une personne ne ressemble jamais à une
voie droite, mais nous étonne de ses détours singuliers et inévitables
dont les autres ne s'aperçoivent pas et par où il nous est pénible
d'avoir à passer. Chaque fois que j'arrivais au point: «Chapeau pas en
place», «nom d'Andrée ou d'Albertine», j'étais obligé par Françoise de
m'égarer dans les chemins détournés et absurdes qui me retardaient
beaucoup. Il en était de même quand je faisais préparer des sandwichs
au chester et à la salade et acheter des tartes que je mangerais à
l'heure du goûter, sur la falaise, avec ces jeunes filles et qu'elles
auraient bien pu payer à tour de rôle si elles n'avaient été aussi
intéressées, déclarait Françoise au secours de qui venait alors tout
un atavisme de rapacité et de vulgarité provinciales et pour laquelle
on eût dit que l'âme divisée de la défunte Eulalie s'était incarnée
plus gracieusement qu'en Saint-Eloi, dans les corps charmants de mes
amies de la petite bande. J'entendais ces accusations avec la rage de
me sentir buter à un des endroits à partir desquels le chemin rustique
et familier qu'était le caractère de Françoise devenait impraticable,
pas pour longtemps heureusement. Puis le veston retrouvé et les
sandwichs prêts, j'allais chercher Albertine, Andrée, Rosemonde,
d'autres parfois, et, à pied ou en bicyclette, nous partions.
Autrefois j'eusse préféré que cette promenade eût lieu par le mauvais
temps. Alors je cherchais à retrouver dans Balbec «le pays des
Cimmériens», et de belles journées étaient une chose qui n'aurait pas
dû exister là, une intrusion du vulgaire été des baigneurs dans cette
antique région voilée par les brumes. Mais maintenant, tout ce que
j'avais dédaigné, écarté de ma vue, non seulement les effets de
soleil, mais même les régates, les courses de chevaux, je l'eusse
recherché avec passion pour la même raison qu'autrefois je n'aurais
voulu que des mers tempétueuses, et qui était qu'elles se
rattachaient, les unes comme autrefois les autres à une idée
esthétique. C'est qu'avec mes amies nous étions quelquefois allés voir
Elstir, et les jours où les jeunes filles étaient là, ce qu'il avait
montré de préférence, c'était quelques croquis d'après de jolies
yachtswomen ou bien une esquisse prise sur un hippodrome voisin de
Balbec. J'avais d'abord timidement avoué à Elstir que je n'avais pas
voulu aller aux réunions qui y avaient été données. «Vous avez eu
tort, me dit-il, c'est si joli et si curieux aussi. D'abord cet être
particulier, le jockey, sur lequel tant de regards sont fixés, et qui
devant le paddock est là morne, grisâtre dans sa casaque éclatante, ne
faisant qu'un avec le cheval caracolant qu'il ressaisit, comme ce
serait intéressant de dégager ses mouvements professionnels, de
montrer la tache brillante qu'il fait et que fait aussi la robe des
chevaux, sur le champ de courses. Quelle transformation de toutes
choses dans cette immensité lumineuse d'un champ de courses où on est
surpris par tant d'ombres, de reflets, qu'on ne voit que là. Ce que
les femmes peuvent y être jolies! La première réunion surtout était
ravissante, et il y avait des femmes d'une extrême élégance, dans une
lumière humide, hollandaise, où l'on sentait monter dans le soleil
même, le froid pénétrant de l'eau. Jamais je n'ai vu de femmes
arrivant en voiture, ou leurs jumelles aux yeux, dans une pareille
lumière qui tient sans doute à l'humidité marine. Ah! que j'aurais
aimé la rendre; je suis revenu de ces courses, fou, avec un tel désir
de travailler!» Puis il s'extasia plus encore sur les réunions du
yachting que sur les courses de chevaux et je compris que des régates,
que des meetings sportifs où des femmes bien habillées baignent dans
la glauque lumière d'un hippodrome marin, pouvaient être pour un
artiste moderne motifs aussi intéressants que les fêtes qu'ils
aimaient tant à décrire pour un Véronèse ou un Carpaccio. «Votre
comparaison est d'autant plus exacte, me dit Elstir, qu'à cause de la
ville où ils peignaient, ces fêtes étaient pour une part nautiques.
Seulement, la beauté des embarcations de ce temps-là résidait le plus
souvent dans leur lourdeur, dans leur complication. Il y avait des
joutes sur l'eau, comme ici, données généralement en l'honneur de
quelque ambassade pareille à celle que Carpaccio a représentée dans la
Légende de Sainte Ursule. Les navires étaient massifs, construits
comme des architectures, et semblaient presque amphibies comme de
moindres Venises au milieu de l'autre, quand amarrés à l'aide de ponts
volants, recouverts de satin cramoisi et de tapis persans ils
portaient des femmes en brocart cerise ou en damas vert, tout près des
balcons inscrustés de marbres multicolores où d'autres femmes se
penchaient pour regarder, dans leurs robes aux manches noires à crevés
blancs serrés de perles ou ornés de guipures. On ne savait plus où
finissait la terre, où commençait l'eau, qu'est-ce qui était encore le
palais ou déjà le navire, la caravelle, la galéasse, le Bucentaure.»
Albertine écoutait avec une attention passionnée ces détails de
toilette, ces images de luxe que nous décrivait Elstir. «Oh! je
voudrais bien voir les guipures dont vous me parlez, c'est si joli le
point de Venise, s'écriait-elle; d'ailleurs j'aimerais tant aller à
Venise.»
«Vous pourrez peut-être bientôt, lui dit Elstir, contempler les
étoffes merveilleuses qu'on portait là-bas. On ne les voyait plus que
dans les tableaux des peintres vénitiens, ou alors très rarement dans
les trésors des églises, parfois même il y en avait une qui passait
dans une vente. Mais on dit qu'un artiste de Venise, Fortuny, a
retrouvé le secret de leur fabrication et qu'avant quelques années les
femmes pourront se promener, et surtout rester chez elles dans des
brocarts aussi magnifiques que ceux que Venise ornait, pour ses
patriciennes, avec des dessins d'Orient. Mais je ne sais pas si
j'aimerai beaucoup cela, si ce ne sera pas un peu trop costume
anachronique, pour des femmes d'aujourd'hui, même paradant aux
régates, car pour en revenir à nos bateaux modernes de plaisance,
c'est tout le contraire que du temps de Venise, «Reine de
l'Adriatique». Le plus grand charme d'un yacht, de l'ameublement d'un
yacht, des toilettes de yachting, est leur simplicité de choses de la
mer, et j'aime tant la mer. Je vous avoue que je préfère les modes
d'aujourd'hui aux modes du temps de Véronèse et même de Carpaccio. Ce
qu'il y a de joli dans nos yachts -- et dans les yachts moyens
surtout, je n'aime pas les énormes, trop navires, c'est comme pour les
chapeaux, il y a une mesure à garder -- c'est la chose unie, simple,
claire, grise, qui par les temps voilés, bleuâtres, prend un flou
crémeux. Il faut que la pièce où l'on se tient ait l'air d'un petit
café. Les toilettes des femmes sur un yacht c'est la même chose; ce
qui est gracieux, ce sont ces toilettes légères, blanches et unies, en
toile, en linon, en pékin, en coutil, qui au soleil et sur le bleu de
la mer font un blanc aussi éclatant qu'une voile blanche. Il y a très
peu de femmes du reste qui s'habillent bien, quelques-unes pourtant
sont merveilleuses. Aux courses, Mlle Léa avait un petit chapeau blanc
et une petite ombrelle blanche, c'était ravissant. Je ne sais pas ce
que je donnerais pour avoir cette petite ombrelle.» J'aurais tant
voulu savoir en quoi cette petite ombrelle différait des autres, et
pour d'autres raisons, de coquetterie féminine, Albertine l'aurait
voulu plus encore. Mais comme Françoise qui disait pour les soufflés:
«C'est un tour de main», la différence était dans la coupe. «C'était,
disait Elstir, tout petit, tout rond, comme un parasol chinois.» Je
citai les ombrelles de certaines femmes, mais ce n'était pas cela du
tout. Elstir trouvait toutes ces ombrelles affreuses. Homme d'un goût
difficile et exquis, il faisait consister dans un rien qui était tout,
la différence entre ce que portait les trois quarts des femmes et qui
lui faisait horreur et une jolie chose qui le ravissait, et au
contraire de ce qui m'arrivait à moi pour qui tout luxe était
stérilisant, exaltait son désir de peintre «pour tâcher de faire des
choses aussi jolies». «Tenez, voilà une petite qui a déjà compris
comment étaient le chapeau et l'ombrelle, me dit Elstir en me montrant
Albertine, dont les yeux brillaient de convoitise. «Comme j'aimerais
être riche pour avoir un yacht, dit-elle au peintre. Je vous
demanderais des conseils pour l'aménager. Quels beaux voyages je
ferais. Et comme ce serait joli d'aller aux régates de Cowes. Et une
automobile! Est-ce que vous trouvez que c'est joli les modes des
femmes pour les automobiles» «Non, répondait Elstir, mais cela sera.
D'ailleurs, il y a peu de couturière, un ou deux, Callot, quoique
donnant un peu trop dans la dentelle, Doucet, Cheruit, quelquefois
Paquin. Le reste sont des horreurs.» «Mais alors, il y a une
différence immense entre une toilette de Callot et celle d'un
couturier quelconque», demandai-je à Albertine. «Mais énorme, mon
petit bonhomme, me répondit-elle. Oh! pardon. Seulement, hélas! ce qui
coûte trois cents francs ailleurs coûte deux mille francs chez eux.
Mais cela ne se ressemble pas, cela a l'air pareil pour les gens qui
n'y connaissent rien.» »Parfaitement, répondit Elstir, sans aller
pourtant jusqu'à dire que la différence soit aussi profonde qu'entre
une statue de la cathédrale de Reims et de l'église Saint-Augustin.»
«Tenez, à propos de cathédrales, dit-il en s'adressant spécialement à
moi, parce que cela se référait à une causerie à laquelle ces jeunes
filles n'avaient pas pris part et qui d'ailleurs ne les eût nullement
intéressées, je vous parlais l'autre jour de l'église de Balbec comme
d'une grande falaise, une grande levée des pierres du pays, mais
inversement, me dit-il en me montrant une aquarelle, regardez ces
falaises (c'est une esquisse prise tout près d'ici, aux Creuniers),
regardez comme ces rochers puissamment et délicatement découpés font
penser à une cathédrale.» En effet, on eût dit d'immenses arceaux
roses. Mais peints par un jour torride, ils semblaient réduits en
poussière, volatilisés par la chaleur, laquelle avait à demi bu la
mer, presque passée, dans toute l'étendue de la toile, à l'état
gazeux. Dans ce jour où la lumière avait comme détruit la réalité,
celle-ci était concentrée dans des créatures sombres et transparentes
qui par contraste donnaient une impression de vie plus saisissante,
plus proche: les ombres. Altérées de fraîcheur, la plupart, désertant
le large enflammé s'étaient réfugiées au pied des rochers, à l'abri du
soleil; d'autres nageant lentement sur les eaux comme des dauphins
s'attachaient aux flancs de barques en promenade dont elles
élargissaient la coque, sur l'eau pâle, de leur corps verni et bleu.
C'était peut-être la soif de fraîcheur communiquée par elles qui
donnait le plus la sensation de la chaleur de ce jour et qui me fit
m'écrier combien je regrettais de ne pas connaître les Creuniers.
Albertine et Andrée assurèrent que j'avais dû y aller cent fois. En ce
cas, c'était sans le savoir, ni me douter qu'un jour leur vue pourrait
m'inspirer une telle soif de beauté, non pas précisément naturelle
comme celle que j'avais cherchée jusqu'ici dans les falaises de
Balbec, mais plutôt architecturale. Surtout moi qui, parti pour voir
le royaume des tempêtes, ne trouvais jamais dans mes promenades avec
Mme de Villeparisis où souvent nous ne l'apercevions que de loin,
peint dans l'écartement des arbres, l'océan assez réel, assez liquide,
assez vivant, donnant assez l'impression de lancer ses masses d'eau et
qui n'aurais aimé le voir immobile que sous un linceul hivernal de
brume, je n'eusse guère pu croire que je rêverais maintenant d'une mer
qui n'était plus qu'une vapeur blanchâtre ayant perdu la consistance
et la couleur. Mais cette mer, Elstir, comme ceux qui rêvaient dans
ces barques engourdies par la chaleur, en avait, jusqu'à une telle
profondeur, goûté l'enchantement qu'il avait su rapporter, fixer sur
sa toile, l'imperceptible reflux de l'eau, la pulsation d'une minute
heureuse; et on était soudain devenu si amoureux, en voyant ce
portrait magique, qu'on ne pensait plus qu'à courir le monde pour
retrouver la journée enfuie, dans sa grâce instantanée et dormante.
De sorte que si avant ces visites chez Elstir, avant d'avoir vu une
marine de lui où une jeune femme, en robe de barège ou de linon, dans
un yacht arborant le drapeau américain, mit le «double» spirituel
d'une robe de linon blanc et d'un drapeau dans mon imagination qui
aussitôt couva un désir insatiable de voir sur le champ des robes de
linon blanc et des drapeaux près de la mer, comme si cela ne m'était
jamais arrivé, jusque-là, je m'étais toujours efforcé devant la mer,
d'expulser du champ de ma vision, aussi bien que les baigneurs du
premier plan, les yachts aux voiles trop blanches comme un costume de
plage, tout ce qui m'empêchait de me persuader que je contemplais le
flot immémorial qui déroulait déjà sa même vie mystérieuse avant
l'apparition de l'espèce humaine et jusqu'aux jours radieux qui me
semblaient revêtir de l'aspect banal de l'universel été de cette côte
de brumes et de tempêtes, y marquer un simple temps d'arrêt,
l'équivalent de ce qu'on appelle en musique une mesure pour rien, or
maintenant c'était le mauvais temps qui me paraissait devenir quelque
accident funeste, ne pouvant plus trouver de place dans le monde de la
beauté: je désirais vivement aller retrouver dans la réalité ce qui
m'exaltait si fort et j'espérais que le temps serait assez favorable
pour voir du haut de la falaise les mêmes ombres bleues que dans le
tableau d'Elstir.
Le long de la route, je ne me faisais plus d'ailleurs un écran de mes
mains comme dans ces jours où concevant la nature comme animée d'une
vie antérieure à l'apparition de l'homme, et en opposition avec tous
ces fastidieux perfectionnements de l'industrie qui m'avaient fait
jusqu'ici bâiller d'ennui dans les expositions universelles ou chez
les modistes, j'essayais de ne voir de la mer que la section où il n'y
avait pas de bateau à vapeur, de façon à me la représenter comme
immémoriale, encore contemporaine des âges où elle avait été séparée
de la terre, à tout le moins contemporaine des premiers siècles de la
Grèce, ce qui me permettait de me redire en toute vérité les vers du
«Père Leconte» chers à Bloch:
«Ils sont partis, les rois des nefs éperonnées
«Emmenant sur la mer tempétueuse hélas!
«Les hommes chevelus de l'Héroïque Helles.»
Je ne pouvais plus mépriser les modistes puisque Elstir m'avait dit
que le geste délicat par lequel elles donnent un dernier
chiffonnement, une suprême caresse aux nuds ou aux plumes d'un chapeau
terminé, l'intéresserait autant à rendre que celui des jockeys (ce qui
avait ravi Albertine). Mais il fallait attendre mon retour, pour les
modistes -- à Paris -- pour les courses et les régates, à Balbec où on
n'en donnerait plus avant l'année prochaine. Même un yacht emmenant
des femmes en linon blanc était introuvable.
Souvent nous rencontrions les surs de Bloch que j'étais obligé de
saluer depuis que j'avais dîné chez leur père. Mes amies ne les
connaissaient pas. «On ne me permet pas de jouer avec des israélites»,
disait Albertine. La façon dont elle prononçait israélite au lieu
d'izraélite aurait suffi à indiquer, même si on n'avait pas entendu le
commencement de la phrase, que ce n'était pas de sentiments de
sympathie envers le peuple élu qu'étaient animées ces jeunes
bourgeoises, de familles dévotes, et qui devaient croire aisément que
les juifs égorgeaient les enfants chrétiens. «Du reste, elles ont un
sale genre, vos amies», me disait Andrée avec un sourire qui
signifiait qu'elle savait bien que ce n'était pas mes amies. «Comme
tout ce qui touche à la tribu», répondait Albertine sur le ton
sentencieux d'une personne d'expérience. A vrai dire les surs de
Bloch, à la fois trop habillées et à demi-nues, l'air languissant,
hardi, fastueux et souillon ne produisaient pas une impression
excellente. Et une de leurs cousines qui n'avait que quinze ans
scandalisait le casino par l'admiration qu'elle affichait pour Mlle
Léa, dont M. Bloch père prisait très fort le talent d'actrice, mais
que son goût ne passait pas pour porter surtout du côté des messieurs.
Il y avait des jours où nous goûtions dans l'une des
fermes-restaurants du voisinage. Ce sont les fermes dites des Ecorres,
Marie-Thérèse, de la Croix d'Heuland, de Bagatelle, de Californie, de
Marie-Antoinette. C'est cette dernière qu'avait adoptée la petite
bande.
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