A L\'Ombre Des Jeunes Filles en Fleur, Volume 3
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J'avais cru il y avait quelques heures qu'Albertine ne répondrait à
mon salut que de loin. Nous venions de nous quitter en faisant le
projet d'une excursion ensemble. Je me promis, quand je rencontrerais
Albertine, d'être plus hardi avec elle, et je m'étais tracé d'avance
le plan de tout ce que je lui dirais et même (maintenant que j'avais
tout à fait l'impression qu'elle devait être légère) de tous les
plaisirs que je lui demanderais. Mais l'esprit est influençable comme
la plante, comme la cellule, comme les éléments chimiques, et le
milieu qui le modifie si on l'y plonge, ce sont des circonstances, un
cadre nouveau. Devenu différent par le fait de sa présence même, quand
je me trouvai de nouveau avec Albertine, je lui dis tout autre chose
que ce que j'avais projeté. Puis me souvenant de la tempe enflammée je
me demandais si Albertine n'apprécierait pas davantage une gentillesse
qu'elle saurait être désintéressée. Enfin j'étais embarrassé devant
certains de ses regards, de ses sourires. Ils pouvaient signifier
moeurs faciles mais aussi gaîté un peu bête d'une jeune fille
sémillante mais ayant un fond d'honnêteté. Une même expression, de
figure comme de langage, pouvant comporter diverses acceptions,
j'étais hésitant comme un élève devant les difficultés d'une version
grecque.
Cette fois-là nous rencontrâmes presque tout de suite la grande
Andrée, celle qui avait sauté par-dessus le premier président,
Albertine dut me présenter. Son amie avait des yeux extraordinairement
clairs, comme est dans un appartement à l'ombre l'entrée par la porte
ouverte, d'une chambre où donnent le soleil et le reflet verdâtre de
la mer illuminée.
Cinq messieurs passèrent que je connaissais très bien de vue depuis
que j'étais à Balbec. Je m'étais souvent demandé qui ils étaient. «Ce
ne sont pas des gens très chics, me dit Albertine en ricanant d'un air
de mépris. Le petit vieux, qui a des gants jaunes, il en a une touche,
hein, il dégotte bien, c'est le dentiste de Balbec, c'est un brave
type; le gros c'est le maire, pas le tout petit gros, celui-là vous
devez l'avoir vu, c'est le professeur de danses, il est assez moche
aussi, il ne peut pas nous souffrir parce que nous faisons trop de
bruit au Casino, que nous démolissons ses chaises, que nous voulons
danser sans tapis, aussi il ne nous a jamais donné le prix quoique il
n'y a que nous qui sachions danser. Le dentiste est un brave homme, je
lui aurais fait bonjour pour faire rager le maître de danse, mais je
ne pouvais pas parce qu'il y a avec eux M. de Sainte-Croix, le
conseiller général, un homme d'une très bonne famille qui s'est mis du
côté des républicains, pour de l'argent; aucune personne propre ne le
salue plus. Il connaît mon oncle, à cause du gouvernement, mais le
reste de ma famille lui a tourné le dos. Le maigre avec un
imperméable, c'est le chef d'orchestre. Comment, vous ne le connaissez
pas! Il joue divinement. Vous n'avez pas été entendre Cavalleria
Rusticana? Ah! je trouve ça idéal! Il donne un concert ce soir, mais
nous ne pouvons pas y aller parce que ça a lieu dans la salle de la
Mairie. Au casino ça ne fait rien, mais dans la salle de la Mairie
d'où on a enlevé le Christ, la mère d'Andrée tomberait en apoplexie si
nous y allions. Vous me direz que le mari de ma tante est dans le
gouvernement. Mais qu'est-ce que vous voulez? Ma tante est ma tante.
Ce n'est pas pour cela que je l'aime! Elle n'a jamais eu qu'un désir,
se débarrasser de moi. La personne qui m'a vraiment servi de mère, et
qui a eu double mérite puisqu'elle ne m'est rien, c'est une amie que
j'aime du reste comme une mère. Je vous montrerai sa photo.» Nous
fûmes abordés un instant par le champion de golf et joueur de baccara,
Octave. Je pensai avoir découvert un lien entre nous, car j'appris
dans la conversation qu'il était un peu parent, et de plus assez aimé
des Verdurin. Mais il parla avec dédain des fameux mercredis, et
ajouta que M. Verdurin ignorait l'usage du smoking ce qui rendait
assez gênant de le rencontrer dans certains «music-halls» où on aurait
tant aimé ne pas s'entendre crier: «Bonjour galopin» par un monsieur
en veston et en cravate noire de notaire de village. Puis Octave nous
quitta, et bientôt après ce fut le tour d'Andrée, arrivée devant son
chalet où elle entra sans que de toute la promenade elle m'eût dit un
seul mot. Je regrettai d'autant plus son départ que tandis que je
faisais remarquer à Albertine combien son amie avait été froide avec
moi, et rapprochais en moi-même cette difficulté qu'Albertine semblait
avoir à me lier avec ses amies, de l'hostilité contre laquelle pour
exaucer mon souhait, paraissait s'être le premier jour heurté Elstir,
passèrent des jeunes filles que je saluai, les demoiselles d'Ambresac,
auxquelles Albertine dit aussi bonjour.
Je pensai que ma situation vis-à-vis d'Albertine allait en être
améliorée. Elles étaient les filles d'une parente de Mme de
Villeparisis et qui connaissait aussi Mme de Luxembourg. M. et Mme
d'Ambresac qui avaient une petite villa à Balbec, et excessivement
riches, menaient une vie des plus simples, étaient toujours habillés,
le mari du même veston, la femme d'une robe sombre. Tous deux
faisaient à ma grand'mère d'immenses saluts qui ne menaient à rien.
Les filles, très jolies, s'habillaient avec plus d'élégance mais une
élégance de ville et non de plage. Dans leurs robes longues, sous
leurs grands chapeaux, elles avaient l'air d'appartenir à une autre
humanité qu'Albertine. Celle-ci savait très bien qui elles étaient.
«Ah! vous connaissez les petites d'Ambresac. Hé bien, vous connaissez
des gens très chics. Du reste, ils sont très simples, ajouta-t-elle
comme si c'était contradictoire. Elles sont très gentilles mais
tellement bien élevées qu'on ne les laisse pas aller au Casino,
surtout à cause de nous, parce que nous avons trop mauvais genre.
Elles vous plaisent? Dame, ça dépend. C'est tout à fait les petites
oies blanches. Ça a peut-être son charme. Si vous aimez les petites
oies blanches, vous êtes servi à souhait. Il paraît qu'elles peuvent
plaire puisqu'il y en a déjà une de fiancée au marquis de Saint-Loup.
Et cela fait beaucoup de peine à la cadette qui était amoureuse de ce
jeune homme. Moi, rien que leur manière de parler du bout des lèvres
m'énerve. Et puis elles s'habillent d'une manière ridicule. Elles vont
jouer au golf en robes de soie. A leur âge elles sont mises plus
prétentieusement que des femmes âgées qui savent s'habiller. Tenez
Madame Elstir, voilà une femme élégante.» Je répondis qu'elle m'avait
semblé vêtue avec beaucoup de simplicité. Albertine se mit à rire.
«Elle est mise très simplement, en effet, mais elle s'habille à ravir
et pour arriver à ce que vous trouvez de la simplicité, elle dépense
un argent fou.» Les robes de Mme Elstir passaient inaperçues aux yeux
de quelqu'un qui n'avait pas le goût sûr et sobre des choses de la
toilette. Il me faisait défaut. Elstir le possédait au suprême degré,
à ce que me dit Albertine. Je ne m'en étais pas douté ni que les
choses élégantes mais simples qui emplissaient son atelier étaient des
merveilles désirées par lui, qu'il avait suivies de vente en vente,
connaissant toute leur histoire, jusqu'au jour où il avait gagné assez
d'argent pour pouvoir les posséder. Mais là-dessus, Albertine aussi
ignorante que moi, ne pouvait rien m'apprendre. Tandis que pour les
toilettes, avertie par un instinct de coquette et peut-être par un
regret de jeune fille pauvre qui goûte avec plus de désintéressement,
de délicatesse chez les riches ce dont elle ne pourra se parer
elle-même, elle sut me parler très bien des raffinements d'Elstir, si
difficile qu'il trouvait toute femme mal habillée, et que mettant tout
un monde dans une proportion, dans une nuance, il faisait faire pour
sa femme à des prix fous des ombrelles, des chapeaux, des manteaux
qu'il avait appris à Albertine à trouver charmants et qu'une personne
sans goût n'eût pas plus remarqués que je n'avais fait. Du reste,
Albertine qui avait fait un peu de peinture sans avoir d'ailleurs,
elle l'avouait, aucune «disposition», éprouvait une grande admiration
pour Elstir, et grâce à ce qu'il lui avait dit et montré, s'y
connaissait en tableaux d'une façon qui contrastait fort avec son
enthousiasme pour Cavalleria Rusticana. C'est qu'en réalité bien que
cela ne se vît guère encore, elle était très intelligente et dans les
choses qu'elle disait, la bêtise n'était pas sienne, mais celle de son
milieu et de son âge. Elstir avait eu sur elle une influence heureuse
mais partielle. Toutes les formes de l'intelligence n'étaient pas
arrivées chez Albertine au même degré de développement. Le goût de la
peinture avait presque rattrapé celui de la toilette et de toutes les
formes de l'élégance, mais n'avait pas été suivi par le goût de la
musique qui restait fort en arrière.
Albertine avait beau savoir qui étaient les Ambresac, comme qui peut
le plus ne peut pas forcément le moins, je ne la trouvai pas, après
que j'eusse salué ces jeunes filles, plus disposée à me faire
connaître ses amies. «Vous êtes bien bon d'attacher, de leur donner de
l'importance. Ne faites pas attention à elles, ce n'est rien du tout.
Qu'est-ce que ces petites gosses peuvent compter pour un homme de
votre valeur. Andrée au moins est remarquablement intelligente. C'est
une bonne petite fille, quoique parfaitement fantasque, mais les
autres sont vraiment très stupides.» Après avoir quitté Albertine, je
ressentis tout à coup beaucoup de chagrin que Saint-Loup m'eût caché
ses fiancailles, et fît quelque chose d'aussi mal que se marier sans
avoir rompu avec sa maîtresse. Peu de jours après pourtant, je fus
présenté à Andrée et comme elle parla assez longtemps, j'en profitai
pour lui dire que je voudrais bien la voir le lendemain, mais elle me
répondit que c'était impossible parce qu'elle avait trouvé sa mère
assez mal et ne voulait pas la laisser seule. Deux jours après, étant
allé voir Elstir, il me dit la sympathie très grande qu'Andrée avait
pour moi; comme je lui répondais: «Mais c'est moi qui ai eu beaucoup
de sympathie pour elle dès le premier jour, je lui avais demandé à la
revoir le lendemain, mais elle ne pouvait pas.» «Oui, je sais, elle me
l'a raconté, me dit Elstir, elle l'a assez regretté, mais elle avait
accepté un pique-nique à dix lieues d'ici où elle devait aller en
break et elle ne pouvait plus se décommander.» Bien que ce mensonge
fût, Andrée me connaissant si peu, fort insignifiant, je n'aurais pas
dû continuer à fréquenter une personne qui en était capable. Car ce
que les gens ont fait, ils le recommencent indéfiniment. Et qu'on
aille voir chaque année un ami qui les premières fois n'a pu venir à
votre rendez-vous, ou s'est enrhumé, on le retrouvera avec un autre
rhume qu'il aura pris, on le manquera à un autre rendez-vous où il ne
sera pas venu, pour une même raison permanente à la place de laquelle
il croit voir des raisons variées, tirées des circonstances.
Un des matins qui suivirent celui où Andrée m'avait dit qu'elle était
obligée de rester auprès de sa mère, je faisais quelques pas avec
Albertine que j'avais aperçue, élevant au bout d'un cordonnet un
attribut bizarre qui la faisait ressembler à l'«Idolâtrie» de Giotto;
il s'appelle d'ailleurs un «diabolo» et est tellement tombé en
désuétude que devant le portrait d'une jeune fille en tenant un, les
commentateurs de l'avenir pourront disserter comme devant telle figure
allégorique de l'Arêna, sur ce qu'elle a dans la main. Au bout d'un
moment, leur amie à l'air pauvre et dur, qui avait ricané le premier
jour d'un air si méchant: «Il me fait de la peine ce pauvre vieux» en
parlant du vieux monsieur effleuré par les pieds légers d'Andrée, vint
dire à Albertine: «Bonjour, je vous dérange». Elle avait ôté son
chapeau qui la gênait, et ses cheveux comme une variété végétale
ravissante et inconnue reposaient sur son front, dans la minutieuse
délicatesse de leur foliation. Albertine, peut-être irritée de la voir
tête nue, ne répondit rien, garda un silence glacial malgré lequel
l'autre resta, tenue à distance de moi par Albertine qui s'arrangeait
à certains instants pour être seule avec elle, à d'autres pour marcher
avec moi, en la laissant derrière. Je fus obligé pour qu'elle me
présentât de le lui demander devant l'autre. Alors au moment où
Albertine me nomma, sur la figure et dans les yeux bleus de cette
jeune fille à qui j'avais trouvé un air si cruel quand elle avait dit:
«Ce pauvre vieux, y m'fait d'la peine», je vis passer et briller un
sourire cordial, aimant, et elle me tendit la main. Ses cheveux
étaient dorés, et ne l'étaient pas seuls; car si ses joues étaient
roses et ses yeux bleus, c'était comme le ciel encore empourpré du
matin où partout pointe et brille l'or.
Prenant feu aussitôt, je me dis que c'était une enfant timide quand
elle aimait et que c'était pour moi, par amour pour moi, qu'elle était
restée avec nous malgré les rebuffades d'Albertine, et qu'elle avait
dû être heureuse de pouvoir m'avouer enfin, par ce regard souriant et
bon qu'elle, serait aussi douce avec moi que terrible aux autres. Sans
doute m'avait-elle remarqué sur la plage même quand je ne la
connaissais pas encore et pensa-t-elle à moi depuis; peut-être
était-ce pour se faire admirer de moi qu'elle s'était moquée du vieux
monsieur et parce qu'elle ne parvenait pas à me connaître qu'elle
avait eu les jours suivants l'air morose. De l'hôtel, je l'avais
souvent aperçue le soir se promenant sur la plage. C'était
probablement avec l'espoir de me rencontrer. Et maintenant, gênée par
la présence d'Albertine autant qu'elle l'eût été par celle de toute la
bande, elle ne s'attachait évidemment à nos pas malgré l'attitude de
plus en plus froide de son amie que dans l'espoir de rester la
dernière, de prendre rendez-vous avec moi pour un moment où elle
trouverait moyen de s'échapper sans que sa famille et ses amies le
sussent et me donner rendez-vous dans un lieu sûr avant la messe ou
après le golf. Il était d'autant plus difficile de la voir qu'Andrée
était mal avec elle et la détestait.
«J'ai supporté longtemps sa terrible fausseté, me dit-elle, sa
bassesse, les innombrables crasses qu'elle m'a faites. J'ai tout
supporté à cause des autres. Mais le dernier trait a tout fait
déborder.» Et elle me raconta un potin qu'avait fait cette jeune fille
et qui, en effet, pouvait nuire à Andrée.
Mais les paroles à moi promises par le regard de Gisèle pour le moment
où Albertine nous aurait laissés ensemble, ne purent m'être dites,
parce qu'Albertine, obstinément placée entre nous deux, ayant continué
de répondre de plus en plus brièvement, puis ayant cessé de répondre
du tout aux propos de son amie, celle-ci finit par abandonner la
place. Je reprochai à Albertine d'avoir été si désagréable. «Cela lui
apprendra à être plus discrète. Ce n'est pas une mauvaise fille mais
elle est barbante. Elle n'a pas besoin de venir fourrer son nez
partout. Pourquoi se colle-t-elle à nous sans qu'on lui demande. Il
était moins cinq que je l'envoie paître. D'ailleurs, je déteste
qu'elle ait ses cheveux comme ça, ça donne mauvais genre.» Je
regardais les joues d'Albertine pendant qu'elle me parlait et je me
demandais quel parfum, quel goût elles pouvaient avoir: ce jour-là
elle était non pas fraîche, mais lisse, d'un rose uni, violacé,
crémeux, comme certaines roses qui ont un vernis de cire. J'étais
passionné pour elles comme on l'est parfois pour une espèce de fleurs.
«Je ne l'avais pas remarqué», lui répondis-je. «Vous l'avez pourtant
assez regardée, on aurait dit que vous vouliez faire son portrait», me
dit-elle sans être radoucie par le fait qu'en ce moment ce fût
elle-même que je regardais tant. «Je ne crois pourtant pas qu'elle
vous plairait. Elle n'est pas flirt du tout. Vous devez aimer les
jeunes filles flirt, vous. En tous cas, elle n'aura plus l'occasion
d'être collante et de se faire semer, parce qu'elle repart tantôt pour
Paris.» «Vos autres amies s'en vont avec elle.» «Non, elle seulement,
elle et miss, parce qu'elle a à repasser ses examens, elle va
potasser, la pauvre gosse. Ce n'est pas gai je vous assure. Il peut
arriver qu'on tombe sur un bon sujet. Le hasard est si grand. Ainsi
une de nos amies a eu: «Racontez un accident auquel vous avez
assisté». Ça, c'est une veine. Mais je connais une jeune fille qui a
eu à traiter (et à l'écrit encore): «D'Alceste ou de Philinte, qui
préféreriez-vous avoir comme ami?» Ce que j'aurais séché là-dessus!
D'abord en dehors de tout, ce n'est pas une question à poser à des
jeunes filles. Les jeunes filles sont liées avec d'autres jeunes
filles et ne sont pas censées avoir pour amis des messieurs. (Cette
phrase en me montrant que j'avais peu de chance d'être admis dans la
petite bande, me fit trembler.) Mais en tous cas, même si la question
était posée à des jeunes gens, qu'est-ce que vous voulez qu'on puisse
trouver à dire là-dessus? Plusieurs familles ont écrit au Gaulois pour
se plaindre de la difficulté de questions pareilles. Le plus fort est
que dans un recueil des meilleurs devoirs d'élèves couronnées, le
sujet a été traité deux fois d'une façon absolument opposée. Tout
dépend de l'examinateur. L'un voulait qu'on dise que Philinte était un
homme flatteur et fourbe, l'autre qu'on ne pouvait pas refuser son
admiration à Alceste, mais qu'il était par trop acariâtre et que comme
ami il fallait lui préférer Philinte. Comment voulez-vous que les
malheureuses élèves s'y reconnaissent quand les professeurs ne sont
pas d'accord entre eux. Et encore ce n'est rien, chaque année ça
devient plus difficile. Gisèle ne pourrait s'en tirer qu'avec un bon
coup de piston.» Je rentrai à l'hôtel, ma grand'mère n'y était pas, je
l'attendis longtemps; enfin, quand elle rentra, je la suppliai de me
laisser aller faire dans des conditions inespérées une excursion qui
durerait peut-être quarante-huit heures, je déjeûnai avec elle,
commandai une voiture et me fis conduire à la gare. Gisèle ne serait
pas étonnée de m'y voir; une fois que nous aurions changé à Doncières,
dans le train de Paris, il y avait un wagon couloir où tandis que miss
sommeillerait je pourrais emmener Gisèle dans des coins obscurs,
prendre rendez-vous avec elle pour ma rentrée à Paris que je tâcherais
de rapprocher le plus possible. Selon la volonté qu'elle
m'exprimerait, je l'accompagnerais jusqu'à Caen ou jusqu'à Évreux, et
reprendrais le train suivant. Tout de même, qu'eût-elle pensé si elle
avait su que j'avais hésité longtemps entre elle et ses amies, que
tout autant que d'elle j'avais voulu être amoureux d'Albertine, de la
jeune fille aux yeux clairs, et de Rosemonde! J'éprouvais des remords,
maintenant qu'un amour réciproque allait m'unir à Gisèle. J'aurais pu
du reste lui assurer très véridiquement qu'Albertine ne me plaisait
plus. Je l'avais vue ce matin s'éloigner en me tournant presque le
dos, pour parler à Gisèle. Sur sa tête inclinée d'un air boudeur, ses
cheveux qu'elle avait derrière, différents et plus noirs encore,
luisaient comme si elle venait de sortir de l'eau. J'avais pensé à une
poule mouillée et ces cheveux m'avaient fait incarner en Albertine une
autre âme que jusque-là la figure violette et le regard mystérieux.
Ces cheveux luisants derrière la tête c'est tout ce que j'avais pu
apercevoir d'elle pendant un moment, et c'est cela seulement que je
continuais à voir. Notre mémoire ressemble à ces magasins, qui, à
leurs devantures, exposent d'une certaine personne, une fois une
photographie, une fois une autre. Et d'habitude la plus récente reste
quelque temps seule en vue. Tandis que le cocher pressait son cheval,
j'écoutais les paroles de reconnaissance et de tendresse que Gisèle me
disait, toutes nées de son bon sourire, et de sa main tendue: c'est
que dans les périodes de ma vie où je n'étais pas amoureux et où je
désirais de l'être, je ne portais pas seulement en moi un idéal
physique de beauté qu'on a vu, que je reconnaissais de loin dans
chaque passante assez éloignée pour que ses traits confus ne
s'opposassent pas à cette identification, mais encore le fantôme moral
-- toujours prêt à être incarné -- de la femme qui allait être éprise
de moi, me donner la réplique dans la comédie amoureuse que j'avais
tout écrite dans ma tête depuis mon enfance et que toute jeune fille
aimable me semblait avoir la même envie de jouer, pourvu qu'elle eût
aussi un peu le physique de l'emploi. De cette pièce, quelle que fût
la nouvelle «étoile» que j'appelais à créer ou à reprendre le rôle, le
scénario, les péripéties, le texte même, gardaient une forme ne
varietur.
Quelques jours plus tard, malgré le peu d'empressement qu'Albertine
avait mis à nous présenter, je connaissais toute la petite bande du
premier jour, restée au complet à Balbec (sauf Gisèle, qu'à cause d'un
arrêt prolongé devant la barrière de la gare, et un changement dans
l'horaire, je n'avais pu rejoindre au train, parti cinq minutes avant
mon arrivée, et à laquelle d'ailleurs je ne pensais plus) et en plus
deux ou trois de leurs amies qu'à ma demande elles me firent
connaître. Et ainsi l'espoir du plaisir que je trouverais avec une
jeune fille nouvelle venant d'une autre jeune fille par qui je l'avais
connue, la plus récente était alors comme une de ces variétés de roses
qu'on obtient grâce à une rose d'une autre espèce. Et remontant de
corolle en corolle dans cette chaîne de fleurs, le plaisir d'en
connaître une différente me faisait retourner vers celle à qui je la
devais, avec une reconnaissance mêlée d'autant de désir que mon espoir
nouveau. Bientôt je passai toutes mes journées avec ces jeunes filles.
Hélas! dans la fleur la plus fraîche on peut distinguer les points
imperceptibles qui pour l'esprit averti dessinent déjà ce qui sera,
par la dessiccation ou la fructification des chairs aujourd'hui en
fleur, la forme immuable et déjà prédestinée de la graine. On suit
avec délices un nez pareil à une vaguelette qui enfle délicieusement
une eau matinale et qui semble immobile, dessinable, parce que la mer
est tellement calme qu'on ne perçoit pas la marée. Les visages humains
ne semblent pas changer au moment qu'on les regarde parce que la
révolution qu'ils accomplissent est trop lente pour que nous la
percevions. Mais il suffisait de voir à côté de ces jeunes filles leur
mère ou leur tante, pour mesurer les distances que sous l'attraction
interne d'un type généralement affreux, ces traits auraient traversées
dans moins de trente ans, jusqu'à l'heure du déclin des regards,
jusqu'à celle où le visage passé tout entier au-dessous de l'horizon,
ne reçoit plus de lumière. Je savais que aussi profond, aussi
inéluctable que le patriotisme juif, ou l'atavisme chrétien chez ceux
qui se croient le plus libérés de leur race, habitait sous la rose
inflorescence d'Albertine, de Rosemonde, d'Andrée, inconnus à
elles-mêmes, tenu en réserve pour les circonstances, un gros nez, une
bouche proéminente, un embonpoint qui étonnerait mais était en réalité
dans la coulisse, prêt à entrer en scène, tout comme tel dreyfusisme,
tel cléricalisme soudain, imprévu, fatal, tel héroïsme nationaliste et
féodal, soudainement issus à l'appel des circonstances d'une nature
antérieure à l'individu lui-même, par laquelle il pense, vit, évolue,
se fortifie ou meurt, sans qu'il puisse la distinguer des mobiles
particuliers qu'il prend pour elle. Même mentalement, nous dépendons
des lois naturelles beaucoup plus que nous ne croyons et notre esprit
possède d'avance comme certain cryptogame, comme telle graminée, les
particularités que nous croyons choisir. Mais nous ne saisissons que
les idées secondes sans percevoir la cause première (race juive,
famille française, etc.) qui les produisait nécessairement et que nous
manifestons au moment voulu. Et peut-être, alors que les unes nous
paraissent le résultat d'une délibération, les autres d'une imprudence
dans notre hygiène, tenons-nous de notre famille, comme les
papillonacées la forme de leur graine, aussi bien les idées dont nous
vivons que la maladie dont nous mourrons.
Comme sur un plant où les fleurs mûrissent à des époques différentes,
je les avais vues, en de vieilles dames, sur cette plage de Balbec,
ces dures graines, ces mous tubercules, que mes amies seraient un
jour. Mais qu'importait? en ce moment c'était la saison des fleurs.
Aussi quand Mme de Villeparisis m'invitait à une promenade, je
cherchais une excuse pour n'être pas libre. Je ne fis de visites à
Elstir que celles où mes nouvelles amies m'accompagnèrent. Je ne pus
même pas trouver un après-midi pour aller à Doncières voir Saint-Loup,
comme je le lui avais promis. Les réunions mondaines, les
conversations sérieuses, voire une amicale causerie, si elles avaient
pris la place de mes sorties avec ces jeunes filles, m'eussent fait le
même effet qui si à l'heure du déjeuner on nous emmenait non pas
manger, mais regarder un album. Les hommes, les jeunes gens, les
femmes vieilles ou mûres, avec qui nous croyons nous plaire, ne sont
portés pour nous que sur une plane et inconsistante superficie parce
que nous ne prenons conscience d'eux que par la perception visuelle
réduite à elle-même; mais c'est comme déléguée des autres sens qu'elle
se dirige vers les jeunes filles; ils vont chercher l'une derrière
l'autre les diverses qualités odorantes, tactiles, savoureuses, qu'ils
goûtent ainsi même sans le secours des mains et des lèvres; et,
capables, grâce aux arts de transposition, au génie de synthèse où
excelle le désir, de restituer sous la couleur des joues ou de la
poitrine, l'attouchement, la dégustation, les contacts interdits, ils
donnent à ces filles la même consistance mielleuse qu'ils font quand
ils butinent dans une roseraie, ou dans une vigne dont ils mangent des
yeux les grappes.
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