A L\'Ombre Des Jeunes Filles en Fleur, Volume 3
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Au fond cette lettre ressemblait beaucoup par sa tendresse à celles
que, quand je ne connaissais pas encore Saint-Loup, je m'étais imaginé
qu'il m'écrirait, dans ces songeries d'où la froideur de son premier
accueil m'avait tiré en me mettant en présence d'une réalité glaciale
qui ne devait pas être définitive. Une fois que je l'eus reçue, chaque
fois qu'à l'heure du déjeuner, on apportait le courrier, je
reconnaissais tout de suite quand c'était de lui que venait une
lettre, car elle avait toujours ce second visage qu'un être montre
quand il est absent et dans les traits duquel (les caractères de
l'écriture) il n'y a aucune raison pour que nous ne croyions pas
saisir une âme individuelle aussi bien que dans la ligne du nez ou les
inflexions de la voix.
Je restais maintenant volontiers à table pendant qu'on desservait, et
si ce n'était pas un moment où les jeunes filles de la petite bande
pouvaient passer, ce n'était plus uniquement du côté de la mer que je
regardais. Depuis que j'en avais vu dans des aquarelles d'Elstir, je
cherchais à retrouver dans la réalité, j'aimais comme quelque chose de
poétique, le geste interrompu des couteaux encore de travers, la
rondeur bombée d'une serviette défaite où le soleil intercale un
morceau de velours jaune, le verre à demi vidé qui montre mieux ainsi
le noble évasement de ses formes et au fond de son vitrage translucide
et pareil à une condensation du jour, un reste de vin sombre, mais
scintillant de lumières, le déplacement des volumes, la transmutation
des liquides par l'éclairage, l'altération des prunes qui passent du
vert au bleu et du bleu à l'or dans le compotier déjà à demi
dépouillé, la promenade des chaises vieillottes qui deux fois par jour
viennent s'installer autour de la nappe dressée sur la table ainsi que
sur un autel où sont célébrées les fêtes de la gourmandise et sur
laquelle au fond des huîtres quelques gouttes d'eau lustrale restent
comme dans de petits bénitiers de pierre, j'essayais de trouver la
beauté là où je ne m'étais jamais figuré qu'elle fût, dans les choses
les plus usuelles, dans la vie profonde des «natures mortes».
Quand quelques jours après le départ de Saint-Loup, j'eus réussi à ce
qu'Elstir donnât une petite matinée où je rencontrerais Albertine, le
charme et l'élégance tout momentanés qu'on me trouva au moment où je
sortais du Grand-Hôtel (et qui était dus à un repos prolongé, à des
frais de toilette spéciaux), je regrettai de ne pas pouvoir les
réserver (et aussi le crédit d'Elstir) pour la conquête de quelque
autre personne plus intéressante, je regrettai de consommer tout cela
pour le simple plaisir de faire la connaissance d'Albertine. Mon
intelligence jugeait ce plaisir fort peu précieux, depuis qu'il était
assuré. Mais en moi la volonté ne partagea pas un instant cette
illusion, la volonté qui est le serviteur, persévérant et immuable, de
nos personnalités successives; cachée dans l'ombre, dédaignée,
inlassablement fidèle, travaillant sans cesse, et sans se soucier des
variations de notre moi, à ce qu'il ne manque jamais du nécessaire.
Pendant qu'au moment où va se réaliser un voyage désiré,
l'intelligence et la sensibilité commencent à se demander s'il vaut
vraiment la peine d'être entrepris, la volonté qui sait que ces
maîtres oisifs recommenceraient immédiatement à trouver merveilleux ce
voyage, si celui-ci ne pouvait avoir lieu, la volonté les laisse
disserter devant la gare, multiplier les hésitations; mais elle
s'occupe de prendre les billets et de nous mettre en wagon pour
l'heure du départ. Elle est aussi invariable que l'intelligence et la
sensibilité sont changeantes, mais comme elle est silencieuse, ne
donne pas ses raisons, elle semble presque inexistante; c'est sa ferme
détermination que suivent les autres parties de notre moi, mais sans
l'apercevoir tandis qu'elles distinguent nettement leurs propres
incertitudes. Ma sensibilité et mon intelligence instituèrent donc une
discussion sur la valeur du plaisir qu'il y aurait à connaître
Albertine tandis que je regardais dans la glace de vains et fragiles
agréments qu'elles eussent voulu garder intacts pour une autre
occasion. Mais ma volonté ne laissa pas passer l'heure où il fallait
partir, et ce fut l'adresse d'Elstir qu'elle donna au cocher. Mon
intelligence et ma sensibilité eurent le loisir, puisque le sort en
était jeté, de trouver que c'était dommage. Si ma volonté avait donné
une autre adresse, elles eussent été bien attrapées.
Quand j'arrivai chez Elstir, un peu plus tard, je crus d'abord que
Mlle Simonet n'était pas dans l'atelier. Il y avait bien une jeune
fille assise, en robe de soie, nu tête, mais de laquelle je ne
connaissais pas la magnifique chevelure, ni le nez, ni ce teint et où
je ne retrouvais pas l'entité que j'avais extraite d'une jeune
cycliste se promenant coiffée d'un polo, le long de la mer. C'était
pourtant Albertine. Mais même quand je le sus, je ne m'occupai pas
d'elle. En entrant dans toute réunion mondaine, quand on est jeune, on
meurt à soi-même, on devient un homme différent, tout salon étant un
nouvel univers où, subissant la loi d'une autre perspective morale on
darde son attention comme si elles devaient nous importer à jamais,
sur des personnes, des danses, des parties de cartes, que l'on aura
oubliées le lendemain. Obligé de suivre, pour me diriger vers une
causerie avec Albertine, un chemin nullement tracé par moi et qui
s'arrêtait d'abord devant Elstir, passait par d'autres groupes
d'invités à qui on me nommait, puis le long du buffet, où m'étaient
offertes, et où je mangeais, des tartes aux fraises, cependant que
j'écoutais, immobile, une musique qu'on commençait d'exécuter je me
trouvais donner à ces divers épisodes la même importance qu'à ma
présentation à Mlle Simonet, présentation qui n'était plus que l'un
d'entre eux et que j'avais entièrement oubliée avoir été, quelques
minutes auparavant, le but unique de ma venue. D'ailleurs n'en est-il
pas ainsi, dans la vie active, de nos vrais bonheurs, de nos grands
malheurs. Au milieu d'autres personnes, nous recevons de celle que
nous aimons la réponse favorable ou mortelle que nous attendions
depuis une année. Mais il faut continuer à causer, les idées
s'ajoutent les unes aux autres, développant une surface sous laquelle
c'est à peine si de temps à autre vient sourdement affleurer le
souvenir autrement profond mais fort étroit que le malheur est venu
pour nous. Si, au lieu du malheur, c'est le bonheur il peut arriver
que ce ne soit que plusieurs années après que nous nous rappelons que
le plus grand événement de notre vie sentimentale s'est produit, sans
que nous eussions le temps de lui accorder une longue attention,
presque d'en prendre conscience, dans une réunion mondaine par
exemple, et où nous ne nous étions rendus que dans l'attente de cet
événement.
Au moment où Elstir me demanda de venir pour qu'il me présentât à
Albertine, assise un peu plus loin, je finis d'abord de manger un
éclair au café et demandai avec intérêt à un vieux monsieur dont je
venais de faire connaissance et auquel je crus pouvoir offrir la rose
qu'il admirait à ma boutonnière, de me donner des détails sur
certaines foires normandes. Ce n'est pas à dire que la présentation
qui suivit ne me causa aucun plaisir et n'offrit pas à mes yeux, une
certaine gravité. Pour le plaisir, je ne le connus naturellement qu'un
peu plus tard, quand, rentré à l'hôtel, resté seul, je fus redevenu
moi-même. Il en est des plaisirs comme des photographies. Ce qu'on
prend en présence de l'être aimé, n'est qu'un cliché négatif, on le
développe plus tard, une fois chez soi, quand on a retrouvé à sa
disposition cette chambre noire intérieure dont l'entrée est
«condamnée» tant qu'on voit du monde.
Si la connaissance du plaisir fut ainsi retardée pour moi de quelques
heures, en revanche la gravité de cette présentation, je la ressentis
tout de suite. Au moment de la présentation, nous avons beau nous
sentir tout à coup gratifiés et porteurs d'un «bon», valable pour des
plaisirs futurs, après lequel nous courions depuis des semaines, nous
comprenons bien que son obtention met fin pour nous, non pas seulement
à de pénibles recherches -- ce qui ne pourrait que nous remplir de
joie -- mais aussi à l'existence d'un certain être celui que notre
imagination avait dénaturé, que notre crainte anxieuse de ne jamais
pouvoir être connus de lui avait grandi. Au moment où notre nom
résonne dans la bouche du présentateur surtout si celui-ci l'entoure
comme fit Elstir de commentaires élogieux -- ce moment sacramentel,
analogue à celui où, dans une féérie, le génie ordonne à une personne
d'en être soudain une autre, celle que nous avons désiré d'approcher,
s'évanouit; d'abord comment resterait-elle pareille à elle-même
puisque -- de par l'attention que l'inconnue est obligée de prêter à
notre nom et de marquer à notre personne -- dans les yeux hier situés
à l'infini (et que nous croyions que les nôtres, errants, mal réglés,
désespérés, divergents, ne parviendraient jamais à rencontrer) le
regard conscient, la pensée inconnaissable que nous cherchions, vient
d'être miraculeusement et tout simplement remplacée par notre propre
image peinte comme au fond d'un miroir qui sourirait. Si l'incarnation
de nous même en ce qui nous en semblait le plus différent, est ce qui
modifie le plus la personne à qui on vient de nous présenter, la forme
de cette personne reste encore assez vague; et nous pouvons nous
demander si elle sera dieu, table ou cuvette. Mais, aussi agiles que
ces ciroplastes qui font un buste devant nous en cinq minutes, les
quelques mots que l'inconnue va nous dire, préciseront cette forme et
lui donneront quelque chose de définitif qui exclura toutes les
hypothèses auxquelles se livraient la veille notre désir et notre
imagination. Sans doute, même avant de venir à cette matinée,
Albertine n'était plus tout à fait pour moi ce seul fantôme digne de
hanter notre vie que reste une passante dont nous ne savons rien, que
nous avons à peine discernée. Sa parenté avec Mme Bontemps avait déjà
restreint ces hypothèses merveilleuses, en aveuglant une des voies par
lesquelles elles pouvaient se répandre. Au fur et à mesure que je me
rapprochais de la jeune fille, et la connaissais davantage, cette
connaissance se faisait par soustraction, chaque partie d'imagination
et de désir étant remplacée par une notion qui valait infiniment
moins, notion à laquelle il est vrai que venait s'ajouter une sorte
d'équivalent, dans le domaine de la vie, de ce que les Sociétés
financières donnent après le remboursement de l'action primitive, et
qu'elles appellent action de jouissance. Son nom, ses parentés avaient
été une première limite apportée à mes suppositions. Son amabilité
tandis que tout près d'elle je retrouvais son petit grain de beauté
sur la joue au-dessous de l'il fut une autre borne; enfin, je fus
étonné de l'entendre se servir de l'adverbe parfaitement au lieu de
tout à fait, en parlant de deux personnes, disant de l'une «elle est
parfaitement folle, mais très gentille tout de même» et de l'autre
«c'est un monsieur parfaitement commun et parfaitement ennuyeux». Si
peu plaisant que soit cet emploi de parfaitement, il indique un degré
de civilisation et de culture auquel je n'aurais pu imaginer
qu'atteignait la bacchante à bicyclette, la muse orgiaque du golf. Il
n'empêche d'ailleurs qu'après cette première métamorphose, Albertine
devait changer encore bien des fois pour moi. Les qualités et les
défauts qu'un être présente disposés au premier plan de son visage, se
rangent selon une formation tout autre si nous l'abordons par un côté
différent -- comme dans une ville les monuments répandus en ordre
dispersé sur une seule ligne, d'un autre point de vue s'échelonnent en
profondeur et échangent leurs grandeurs relatives. Pour commencer je
trouvai Albertine l'air assez intimidée à la place d'implacable; elle
me sembla plus comme il faut que mal élevée à en juger par les
épithètes de «elle a un mauvais genre, elle a un drôle de genre»
qu'elle appliqua à toutes les jeunes filles dont je lui parlai; elle
avait enfin comme point de mire du visage une tempe assez enflammée et
peu agréable à voir, et non plus le regard singulier auquel j'avais
toujours repensé jusque-là. Mais ce n'était qu'une seconde vue et il y
en avait d'autres sans doute par lesquelles je devrais successivement
passer. Ainsi ce n'est qu'après avoir reconnu non sans tâtonnements
les erreurs d'optique du début qu'on pourrait arriver à la
connaissance exacte d'un être si cette connaissance était possible.
Mais elle ne l'est pas; car tandis que se rectifie la vision que nous
avons de lui, lui-même qui n'est pas un objectif inerte change pour
son compte, nous pensons le rattraper, il se déplace, et, croyant le
voir enfin plus clairement, ce n'est que les images anciennes que nous
en avions prises que nous avons réussi à éclaircir, mais qui ne le
représentent plus.
Pourtant, quelques déceptions inévitables qu'elle doive apporter,
cette démarche vers ce qu'on n'a qu'entrevu, ce qu'on a eu le loisir
d'imaginer, cette démarche est la seule qui soit saine pour les sens,
qui y entretienne l'appétit. De quel morne ennui est empreinte la vie
des gens qui par paresse ou timidité, se rendent directement en
voiture chez des amis qu'ils ont connus sans avoir d'abord rêvé d'eux,
sans jamais oser sur le parcours s'arrêter auprès de ce qu'ils
désirent.
Je rentrai en pensant à cette matinée, en revoyant l'éclair au café
que j'avais fini de manger avant de me laisser conduire par Elstir
auprès d'Albertine, la rose que j'avais donnée au vieux monsieur, tous
ces détails choisis à notre insu par les circonstances et qui
composent pour nous, en un arrangement spécial et fortuit, le tableau
d'une première rencontre. Mais ce tableau, j'eus l'impression de le
voir d'un autre point de vue, de très loin de moi-même, comprenant
qu'il n'avait pas existé que pour moi, quand quelques mois plus tard,
à mon grand étonnement, comme je parlais à Albertine du premier jour
où je l'avais connue, elle me rappela l'éclair, la fleur que j'avais
donnée, tout ce que je croyais je ne peux pas dire n'être important
que pour moi, mais n'avoir été aperçu que de moi, que je retrouvais
ainsi, transcrit en une version dont je ne soupçonnais l'existence,
dans la pensée d'Albertine. Dès ce premier jour, quand en entrant je
pus voir le souvenir que je rapportais, je compris quel tour de
muscade avait été parfaitement exécuté, et comment j'avais causé un
moment avec une personne qui, grâce à l'habileté du prestidigitateur,
sans avoir rien de celle que j'avais suivie si longtemps au bord de la
mer, d'elle lui avait été substituée. J'aurais du reste pu le deviner
d'avance, puisque la jeune fille de la plage avait été fabriquée par
moi. Malgré cela, comme je l'avais, dans mes conversations avec
Elstir, identifiée à Albertine, je me sentais envers celle-ci
l'obligation morale de tenir les promesses d'amour faites à
l'Albertine imaginaire. On se fiance par procuration, et on se croit
obligé d'épouser ensuite la personne interposée. D'ailleurs, si avait
disparu provisoirement du moins de ma vie, une angoisse qu'eût suffi à
apaiser le souvenir des manières comme il faut, de cette expression
«parfaitement commun» et de la tempe enflammée, ce souvenir éveillait
en moi un autre genre de désir qui, bien que doux et nullement
douloureux, semblable à un sentiment fraternel, pouvait à la longue
devenir aussi dangereux en me faisant ressentir à tout moment le
besoin d'embrasser cette personne nouvelle dont les bonnes façons et
la timidité, la disponibilité inattendue, arrêtaient la course inutile
de mon imagination, mais donnaient naissance à une gratitude
attendrie. Et puis comme la mémoire commence tout de suite à prendre
des clichés indépendants les uns des autres, supprime tout lien, tout
progrès, entre les scènes qui y sont figurées, dans la collection de
ceux qu'elle expose, le dernier ne détruit pas forcément les
précédents. En face de la médiocre et touchante Albertine à qui
j'avais parlé, je voyais la mystérieuse Albertine en face de la mer.
C'était maintenant des souvenirs, c'est-à-dire des tableaux dont l'un
ne me semblait pas plus vrai que l'autre. Pour en finir maintenant des
souvenirs, c'est-à-dire des tableaux avec ce premier soir de
présentation, en cherchant à revoir ce petit grain de beauté sur la
joue au-dessous de l'il, je me rappelai que de chez Elstir quand
Albertine était partie, j'avais vu ce grain de beauté sur le menton.
En somme, quand je la voyais, je remarquais qu'elle avait un grain de
beauté, mais ma mémoire errante le promenait ensuite sur la figure
d'Albertine et le plaçait tantôt ici tantôt là.
J'avais beau être assez désappointé d'avoir trouvé en Mlle Simonet une
jeune fille trop peu différente de tout ce que je connaissais, de même
que ma déception devant l'église de Balbec ne m'empêchait pas de
désirer aller à Quimperlé, à Pontaven et à Venise je me disais que par
Albertine du moins, si elle-même n'était pas ce que j'avais espéré, je
pourrais connaître ses amies de la petite bande.
Je crus d'abord que j'y échouerais. Comme elle devait rester fort
longtemps encore à Balbec et moi aussi, j'avais trouvé que le mieux
était de ne pas trop chercher à la voir et d'attendre une occasion qui
me fît la rencontrer. Mais cela arrivât-il tous les jours, il était
fort à craindre qu'elle se contentât de répondre de loin à mon salut,
lequel dans ce cas, répété quotidiennement pendant toute la saison, ne
m'avancerait à rien.
Peu de temps après, un matin où il avait plu et où il faisait presque
froid, je fus abordé sur la digue par une jeune fille portant un
toquet et un manchon, si différente de celle que j'avais vue à la
réunion d'Elstir que reconnaître en elle la même personne semblait
pour l'esprit une opération impossible; le mien y réussit cependant,
mais après une seconde de surprise qui je crois n'échappa pas à
Albertine. D'autre part me souvenant à ce moment-là des «bonnes
façons» qui m'avaient frappé, elle me fit éprouver l'étonnement
inverse par son ton rude et ses manières «petite bande». Au reste la
tempe avait cessé d'être le centre optique et rassurant du visage,
soit que je fusse placé de l'autre côté, soit que le toquet la
recouvrît, soit que son inflammation ne fût pas constante. «Quel
temps, me dit-elle, au fond l'été sans fin à Balbec est une vaste
blague. Vous ne faites rien ici? On ne vous voit jamais au golf, aux
bals du Casino; vous ne montez pas à cheval non plus. Comme vous devez
vous raser. Vous ne trouvez pas qu'on se bêtifie à rester tout le
temps sur la plage. Ah! vous aimez à faire le lézard. Vous avez du
temps de reste. Je vois que vous n'êtes pas comme moi, j'adore tous
les sports! Vous n'étiez pas aux courses de la Sogne? Nous y sommes
allés par le tram et je comprends que ça ne vous amuse pas de prendre
un tacot pareil! nous avons mis deux heures! J'aurais fait trois fois
l'aller et retour avec ma bécane.» Moi qui avais admiré Saint-Loup
quand il avait appelé tout naturellement le petit chemin de fer
d'intérêt local, le tortillard, à cause des innombrables détours qu'il
faisait, j'étais intimidé par la facilité avec laquelle Albertine
disait le «tram», le «tacot». Je sentais sa maîtrise dans un mode de
désignations où j'avais peur qu'elle ne constatât et ne méprisât mon
infériorité. Encore la richesse de synonymes que possédait la petite
bande pour désigner ce chemin de fer ne m'était-elle pas encore
révélée. En parlant, Albertine gardait la tête immobile, les narines
serrées, ne faisait remuer que le bout des lèvres. Il en résultait
ainsi un son traînard et nasal dans la composition duquel entraient
peut-être des hérédités provinciales, une affectation juvénile de
flegme britannique, les leçons d'une institutrice étrangère et une
hypertrophie congestive de la muqueuse du nez. Cette émission qui
cédait bien vite du reste quand elle connaissait plus les gens et
redevenait naturellement enfantine, aurait pu passer pour désagréable.
Mais elle était particulière et m'enchantait. Chaque fois que j'étais
quelques jours sans la rencontrer, je m'exaltais en me répétant: «On
ne vous voit jamais au golf», avec le ton nasal sur lequel elle
l'avait dit, toute droite sans bouger la tête. Et je pensais alors
qu'il n'existait pas de personne plus désirable.
Nous formions ce matin-là un de ces couples qui piquent çà et là la
digue de leur conjonction, de leur arrêt, juste le temps d'échanger
quelques paroles avant de se désunir pour reprendre séparément chacun
sa promenade divergente. Je profitai de cette immobilité pour regarder
et savoir définitivement où était situé le grain de beauté. Or, comme
une phrase de Vinteuil qui m'avait enchanté dans la Sonate et que ma
mémoire faisait errer de l'andante au final jusqu'au jour où ayant la
partition en main je pus la trouver et l'immobiliser dans mon souvenir
à sa place, dans le scherzo, de même le grain de beauté que je m'étais
rappelé tantôt sur la joue, tantôt sur le menton, s'arrêta à jamais
sur la lèvre supérieure au-dessous du nez. C'est ainsi encore que nous
rencontrons avec étonnement des vers que nous savons par cur, dans une
pièce où nous ne soupçonnions pas qu'ils se trouvassent.
A ce moment, comme pour que devant la mer se multipliât en liberté,
dans la variété de ses formes, tout le riche ensemble décoratif
qu'était le beau déroulement des vierges, à la fois dorées et roses,
cuites par le soleil et par le vent, les amies d'Albertine, aux belles
jambes, à la taille souple, mais si différentes les unes des autres,
montrèrent leur groupe qui se développa, s'avançant dans notre
direction, plus près de la mer, sur une ligne parallèle. Je demandai à
Albertine la permission de l'accompagner pendant quelques instants.
Malheureusement elle se contenta de leur faire bonjour de la main.
«Mais vos amies vont se plaindre si vous les laissez», lui-dis-je,
espérant que nous nous promènerions ensemble. Un jeune homme aux
traits réguliers, qui tenait à la main des raquettes, s'approcha de
nous. C'était le joueur de baccarat dont les folies indignaient tant
la femme du premier président. D'un air froid, impassible, en lequel
il se figurait évidemment que consistait la distinction suprême, il
dit bonjour à Albertine. «Vous venez du golf, Octave? lui
demanda-t-elle. Ça a-t-il bien marché, étiez-vous en forme?» «Oh! ça
me dégoûte, je suis dans les choux», répondit-il. «Est-ce qu'Andrée y
était?» «Oui, elle a fait soixante-dix-sept.» «Oh! mais c'est un
record.» «J'avais fait quatre-vingt-deux hier.» Il était le fils d'un
très riche industriel qui devait jouer un rôle assez important dans
l'organisation de la prochaine Exposition Universelle. Je fus frappé à
quel point chez ce jeune homme et les autres très rares amis masculins
de ces jeunes filles la connaissance de tout ce qui était vêtements,
manière de les porter, cigares, boissons anglaises, cheveux, et qu'il
possédait jusque dans ses moindres détails avec une infaillibilité
orgueilleuse qui atteignait à la silencieuse modestie du savant --
s'était développée isolément sans être accompagnée de la moindre
culture intellectuelle. Il n'avait aucune hésitation sur l'opportunité
du smoking ou du pyjama, mais ne se doutait pas du cas où on peut ou
non employer tel mot, même des règles les plus simples du français.
Cette disparité entre les deux cultures devait être la même chez son
père, président du Syndicat des propriétaires de Balbec, car dans une
lettre ouverte aux électeurs, qu'il venait de faire afficher sur tous
les murs, il disait: «J'ai voulu voir le maire pour lui en causer, il
n'a pas voulu écouter mes justes griefs.» Octave obtenait, au casino,
des prix dans tous les concours de boston, de tango, etc., ce qui lui
ferait faire s'il le voulait un joli mariage dans ce milieu des «bains
de mer» où ce n'est pas au figuré mais au propre que les jeunes filles
épousent leur «danseur». Il alluma un cigare en disant à Albertine:
«Vous permettez», comme on demande l'autorisation de terminer tout en
causant un travail pressé. Car il ne pouvait jamais «rester sans rien
faire» quoique il ne fît d'ailleurs jamais rien. Et comme l'inactivité
complète finit par avoir les mêmes effets que le travail exagéré,
aussi bien dans le domaine moral que dans la vie du corps et des
muscles, la constante nullité intellectuelle qui habitait sous le
front songeur d'Octave avait fini par lui donner malgré son air calme,
d'inefficaces démangeaisons de penser qui la nuit l'empêchaient de
dormir, comme il aurait pu arriver à un métaphysicien surmené.
Pensant que si je connaissais leurs amis j'aurais plus d'occasions de
voir ces jeunes filles, j'avais été sur le point de lui demander à
être présenté. Je le dis à Albertine, dès qu'il fut parti en répétant:
«Je suis dans les choux.» Je pensais lui inculquer ainsi l'idée de le
faire la prochaine fois. «Mais voyons, s'écria-t-elle, je ne peux pas
vous présenter à un gigolo! Ici ça pullule de gigolos. Mais ils ne
pourraient pas causer avec vous. Celui-ci joue très bien au golf, un
point c'est tout. Je m'y connais, il ne serait pas du tout votre
genre». «Vos amies vont se plaindre si vous les laissez ainsi», lui
dis-je, espérant qu'elle allait me proposer d'aller avec elle les
rejoindre. «Mais non, elles n'ont aucun besoin de moi». Nous croisâmes
Bloch qui m'adressa un sourire fin et insinuant, et, embarrassé au
sujet d'Albertine qu'il ne connaissait pas ou du moins connaissait
«sans la connaître», abaissa sa tête vers son col d'un mouvement raide
et rébarbatif. «Comment s'appelle-t-il, cet ostrogoth-là», me demanda
Albertine. Je ne sais pas pourquoi il me salue puisqu'il ne me connaît
pas. Aussi je ne lui ai pas rendu son salut.» Je n'eus pas le temps de
répondre à Albertine, car marchant droit sur nous: «Excuse-moi,
dit-il, de t'interrompre, mais je voulais t'avertir que je vais demain
à Doncières. Je ne peux plus attendre sans impolitesse et je me
demande ce que Saint-Loup-en-bray doit penser de moi. Je te préviens
que je prends le train de deux heures. A ta disposition.» Mais je me
pensais plus qu'à revoir Albertine et à tâcher de connaître ses amies,
et Doncières, comme elles n'y allaient pas et me ferait rentrer après
l'heure où elles allaient sur la plage, me paraissait au bout du
monde. Je dis à Bloch que cela m'était impossible. «Hé bien, j'irai
seul. Selon les deux ridicules alexandrins du sieur Arouet, je dirai à
Saint-Loup, pour charmer son cléricalisme: «Apprends que mon devoir ne
dépend pas du sien, qu'il y manque s'il veut; je dois faire le mien.»
«Je reconnais qu'il est assez joli garçon, me dit Albertine, mais ce
qu'il me dégoûte!» Je n'avais jamais songé que Bloch pût être joli
garçon; il l'était, en effet. Avec une tête un peu proéminente, un nez
très busqué, un air d'extrême finesse et d'être persuadé de sa
finesse, il avait un visage agréable. Mais il ne pouvait pas plaire à
Albertine. C'était peut-être du reste à cause des mauvais côtés de
celle-ci, de la dureté, de l'insensibilité de la petite bande, de sa
grossièreté avec tout ce qui n'était pas elle. D'ailleurs plus tard
quand je les présentai, l'antipathie d'Albertine ne diminua pas. Bloch
appartenait à un milieu où, entre la blague exercée dans le monde et
pourtant le respect suffisant des bonnes manières que doit avoir un
homme qui a «les mains propres», on a fait une sorte de compromis
spécial qui diffère des manières du monde et est malgré tout une sorte
particulièrement odieuse de mondanité. Quand on le présentait, il
s'inclinait à la fois avec un sourire de scepticisme et un respect
exagéré et si c'était à un homme disait: «Enchanté, Monsieur», d'une
voix qui se moquait des mots qu'elle prononçait mais avait conscience
d'appartenir à quelqu'un qui n'était pas un mufle. Cette première
seconde donnée à une coutume qu'il suivait et raillait à la fois
(comme il disait le premier janvier: «Je vous la souhaite bonne et
heureuse») il prenait un air fin et rusé et «proférait des choses
subtiles» qui étaient souvent pleines de vérité mais «tapaient sur les
nerfs» d'Albertine. Quand je lui dis ce premier jour qu'il s'appelait
Bloch, elle s'écria: «Je l'aurais parié que c'était un youpin. C'est
bien leur genre de faire les punaises.» Du reste, Bloch devait dans la
suite irriter Albertine d'autre façon. Comme beaucoup d'intellectuels
il ne pouvait pas dire simplement les choses simples. Il trouvait pour
chacune d'elles un qualificatif précieux, puis généralisait. Cela
ennuyait Albertine, laquelle n'aimait pas beaucoup qu'on s'occupât de
ce qu'elle faisait, que quand elle s'était foulé le pied et restait
tranquille, Bloch dît: «Elle est sur sa chaise longue, mais par
ubiquité ne cesse pas de fréquenter simultanément de vagues golfs et
de quelconques tennis.» Ce n'était que de la «littérature», mais qui,
à cause des difficultés qu'Albertine sentait que cela pouvait lui
créer avec des gens chez qui elle avait refusé une invitation en
disant qu'elle ne pouvait pas remuer, eût suffi pour lui faire prendre
en grippe la figure, le son de la voix, du garçon qui disait ces
choses. Nous nous quittâmes, Albertine et moi, en nous promettant de
sortir une fois ensemble. J'avais causé avec elle sans plus savoir où
tombaient mes paroles, ce qu'elles devenaient, que si j'eusse jeté des
cailloux dans un abîme sans fond. Qu'elles soient remplies en général
par la personne à qui nous les adressons d'un sens qu'elle tire de sa
propre substance et qui est très différent de celui que nous avions
mis dans ces mêmes paroles, c'est un fait que la vie courante nous
révèle perpétuellement. Mais si de plus nous nous trouvons auprès
d'une personne dont l'éducation (comme pour moi celle d'Albertine)
nous est inconcevable, inconnus les penchants, les lectures, les
principes, nous ne savons pas si nos paroles éveillent en elle quelque
chose qui y ressemble plus que chez un animal à qui pourtant on aurait
à faire comprendre certaines choses. De sorte qu'essayer de me lier
avec Albertine m'apparaissait comme une mise en contact avec l'inconnu
sinon avec l'impossible, comme un exercice aussi malaisé que dresser
un cheval, aussi reposant qu'élever des abeilles ou que cultiver des
rosiers.
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