Ma Cousine Pot Au Feu
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--Je te conseille d'avoir des regrets! A cette epoque-la tu etais une
petite fille assez laide, et maintenant....
--Et maintenant? repeta-t-elle en me regardant comme si elle eut ete a
cent lieues de ce que j'allais dire.
--Et maintenant tu es une personne remarquablement jolie.
Elle avait l'air si etonne, si incredule, que je me hatai de citer mon
auteur.
--Mais certainement; mon pere me l'a dit pas plus tard qu'hier soir.
--Ah! fit-elle avec modestie; c'est mon oncle.... Il est vraiment bien
bon.
Je dus convenir en moi-meme qu'elle etait fort jolie, en effet. Sous son
peignoir de mousseline aux nuances claires, pauvre " confection " qui
aurait fait pleurer de honte une elegante, sa taille trouvait moyen de
laisser voir toute sa grace. Son visage aux traits classiques rayonnait
d'un eclat de jeunesse eblouissant. Les pieds et les mains etaient
admirables.
--C'est singulier, pensai-je, comme on voit mieux certains details a
tete reposee! J'aurais passe vingt ans aupres de cette charmante
personne, dans le tourbillon de Paris, sans m'apercevoir de ses
avantages.
Notre premiere semaine de sejour a Vaudelnay fut delicieuse. Le
voisinage ignorait encore que le chateau fut si bien habite, et j'avais
conjure ma mere de prolonger le plus possible cette ignorance. Apres
tant d'annees qui me separent de cette epoque, il me serait malaise de
dire a quoi nous occupions nos journees, Rosie et moi. Je sais seulement
que nous etions toujours ensemble et que le soir arrivait sans que nous
fussions las l'un de l'autre. Bien entendu, nous parlions les trois
quarts du temps de la dame aux pensees. Chere creature! Ou etait-elle en
ce moment? dans les montagnes? au bord de la mer? ou bien dans quelque
villa pleine d'ombre, entre son mari et ses enfants,--tout bien examine,
nous avions decide qu'elle etait mere,--plus belle encore du combat
livre par son devoir austere a sa tendresse mysterieuse. Encore trois
jours, encore deux jours, demain j'allais voir arriver la lettre
attendue!
--Oh! Rosie! comme je voudrais etre a demain!
A cette oraison jaculatoire, ma cousine ne repondit rien, et, pour la
premiere fois, je vis une ombre passer sur son visage, ombre d'ennui
sans doute. Mais, de bonne foi, pouvais-je lui en vouloir si le courrier
tant desire l'interessait moins que moi?
Le facteur vint sans aucune lettre, ou du moins sans _sa_ lettre.
Il en fut de meme le lendemain, le surlendemain, les jours suivants
pendant une semaine. Ah! qu'il etait loin, le calme des premieres heures
du sejour au chateau! Que m'importaient alors mes parents, le parc et
ses promenades, mes chevaux morfondus a l'ecurie! Seule, ma
compatissante cousine pouvait me comprendre et, dans une certaine
limite, me consoler. D'apres elle, ce retard qui me rendait fou
d'angoisse etait amene par une cause passagere, et je ne devais point en
concevoir d'alarmes. Quelque voyage differe, quelque arret imprevu dans
un endroit sans ressources, quelque devoir de famille pouvait seul
empecher ma correspondante de tenir sa promesse, toujours si fidelement
gardee jusque-la.
--Et si elle est malade? et si elle est morte? Jusqu'a cette heure,
j'esperais, malgre tout, la connaitre tot ou tard. Faut-il donc renoncer
pour toujours a cette joie? Plains-moi, Rosie, car je suis bien
malheureux!
Je compris alors pour la premiere fois tout ce que le coeur d'une femme
peut contenir de bonte compatissante, meme a l'age ou ce coeur semble
fait pour porter des fleurs moins melancoliques. Patiente comme une
esclave d'Orient habituee aux caprices de son maitre--les miens, il faut
l'avouer, n'avaient rien qui rappelat, meme de loin, ceux d'un pacha--ma
cousine quittait tout, si je l'appelais d'un geste, pour causer avec
moi, c'est-a-dire pour ecouter mes doleances. Parfois elle protestait
doucement contre ma tristesse. Elle me repetait souvent:
--Un etre humain n'a pas le droit de maudire sa destinee, quand il
possede l'assurance d'etre sincerement, fidelement aime.
Ces arguments par trop platoniques me touchaient assez peu, et je
pretendais qu'on me proclamat le plus malheureux des hommes, tout en
reconnaissant que j'en etais aussi le plus tendrement console.
--Ma pauvre Rosie, disais-je en serrant sa petite main dans les miennes,
si je pouvais oublier celle qui m'oublie, c'est pour toi que je voudrais
l'oublier!
--Et moi je suis certaine qu'elle pense a toi plus que jamais, repondait
ma cousine. Dans quelques jours tout s'expliquera; j'en ai le
pressentiment.
Impossible de la faire demordre de cette belle assurance, qu'elle
arrivait quelquefois a me faire partager pour une heure.
Quand je parvenais a faire treve a mon chagrin, je trouvais en elle,
aussitot, la plus charmante, la plus gaie, la plus amusante des
compagnes. Je ne pus m'empecher de lui dire un jour, avec une envie
secrete:
--Sais-tu Rosie, que tu m'as tout l'air d'une femme parfaitement
heureuse?
--Mais j'en ai plus que l'air, dit-elle gravement. Je suis, quant au
present, aussi heureuse qu'une femme peut l'etre. Grand-pere en trois
semaines a rajeuni de vingt ans. Mon oncle et ma tante me traitent comme
leur fille. Enfin tu ne saurais comprendre le bonheur que j'eprouve a
revoir ce cher vieux Vaudelnay.
--Eh bien, qui vous empeche d'y finir votre vie, l'oncle Jean et toi? Tu
seras pour moi ce que la tante Frederique etait pour notre aieul. Et
nous vieillirons ensemble, comme ils ont vieilli.
Elle ferma les yeux, et cependant la perspective semblait mediocrement
l'eblouir, car elle me repondit d'une voix un peu nerveuse:
--Mes moyens ne me permettent pas de songer a l'avenir. Laisse-moi
profiter de ce present, qui me repose.
De fait, il etait facile de voir qu'elle jouissait en veritable sybarite
de chacune des heures passees au milieu de nous. Tout l'enchantait, mais
moins, a coup sur, qu'elle n'enchantait tout le monde. Quatre personnes
se la disputaient du matin au soir, pour le plaisir de la voir et de
l'entendre compatir a leurs maux. Les rhumatismes de l'oncle Jean, les
gastralgies de mon pere, les embarras administratifs de ma mere toujours
debordee par mille difficultes de domestiques, de pauvres, de salles
d'asile et de cures besoigneux, enfin les dechirements secrets de mon
propre coeur, tout cela retombait sur elle sans l'etonner ni l'abattre.
Et lorsque, dans nos entretiens de famille, l'oncle Jean parlait de leur
retour a Paris, il se faisait un grand silence comme a l'annonce
effrayante de quelque catastrophe prochaine.
Quand Rosie, par chance, pouvait disposer d'une heure pour son agrement
personnel, son bonheur etait de s'installer sous le grand platane de
notre ancien jardinet, afin de lire quelques pages d'un livre prefere ou
de mettre a jour sa correspondance.
Un jour, vers le milieu d'un apres-midi de chaleur accablante, je
passais pas la, juste au moment ou les premieres rafales d'un orage en
formation detachaient de l'arbre enorme et faisaient tourbillonner au
loin une envolee de feuilles jaunies.
--Vite, ramasse tes papiers, ton encre et tes plumes, dis-je a ma
cousine. Tu n'entends donc pas qu'il tonne? A quoi penses-tu?
--A rien! fit-elle en tressaillant, car elle etait absorbee au point
d'avoir ignore mon approche.
--Ma parole! miss Pot-au-Feu prend des airs de Mignon, lui dis-je en
plaisantant. La voila qui se donne le genre d'etre reveuse!
Avant qu'elle put me repondre, un coup de vent plus fort s'abattit sur
le buvard ou elle ecrivait. En une seconde, vingt feuilles de papier
s'eparpillerent au loin, pele-mele avec les rameaux desseches du
platane. Et tous deux de courir a droite, a gauche, a la poursuite des
fugitives.
Un feuillet plus grand que les autres semblait avoir porte un defi a mon
agilite. Il voltigeait, rasant l'herbe courte du gazon, s'arretant,
reprenant sa course, au moment ou j'allais l'atteindre, pour s'abattre
plus loin comme une perdrix blessee.
Par temperament, je m'acharne aux choses difficiles, quelles qu'elles
soient. Je jurai que ce gibier d'un nouveau genre tomberait en mon
pouvoir, et, de fait, je parvins a m'en saisir, grace a la faute qu'il
commit en s'engageant dans un massif d'arbustes bas, aux rameaux
enchevetres.
--C'etait bien la peine de tant courir! m'ecriai-je en constatant que ma
prise etait une vulgaire feuille de buvard.
Non, pas si vulgaire. En y jetant les yeux, j'apercus quelque chose qui
me cloua sur place, en depit du tonnerre qui grondait sur ma tete et des
eclairs qui faisaient pousser, a cent pas de moi, des cris d'epouvante a
ma cousine. Sans rien entendre et sans rien voir je considerais ce
papier rose, comme si je venais d'y trouver l'arret de mon sort.
Bientot l'averse dechainee m'obligea de prendre ma course vers le
chateau, non sans avoir plie soigneusement ma trouvaille pour l'abriter
dans la plus profonde de mes poches. Plus personne sous le platane;
Rosie m'avait precedee. J'aimais mieux cela. Il me convenait de la
revoir seulement un peu plus tard, quand j'aurais dissipe les derniers
restes d'un doute, quand j'aurais ecoute, compris, ce qu'une voix
inconnue murmurait a mon coeur eperdu de surprise.
L'enquete preliminaire ne fut pas longue. Le temps de monter dans ma
chambre, d'ouvrir mon secretaire, d'y prendre la derniere lettre de la
dame aux pensees, d'etaler en regard cette feuille que je venais de
ramasser, de comparer au bouquet trace sur le velin anglais celui qui
s'etait imprime sur la surface spongieuse.... Deux freres jumeaux
n'eurent jamais une ressemblance aussi parfaite!
Idiot! aveugle! imbecile! egoiste! Ma Rosie bien-aimee! ma belle, mon
aimante, ma fiere Rosie! Trop fiere, pauvre enfant! Defiante surtout,
mais pouvais-je la blamer d'etre defiante!.... Helas! moi-meme j'avais
pris soin de me faire voir a elle sous un jour peu propre a lui donner
la foi.
Je riais, je pleurais en melant sans ordre toutes ces exclamations
opposees. Je repassais l'un apres l'autre cent souvenirs du temps jadis
et de la veille. Comme je l'avais fait souffrir, cette enfant dont le
coeur etait a moi depuis que les yeux de l'orpheline m'avaient apercu au
seuil de la vieille maison, si severement hospitaliere! Comme, dans ma
stupide fatuite, je l'avais torturee!
Courageusement, obstinement, cette fille adorable dont je n'avais pas
meme su voir la beaute m'avait conserve sa tendresse meconnue. Sans une
plainte, elle avait devore, en cachant sa jalousie, les affronts de mes
confidences. Pauvre, elle m'avait vu jeter l'or pour contenter mes
caprices et ceux des autres. Sublime de sacrifice, de poesie, d'ideale
passion, elle avait feint de rire de mes moqueries sur le peu
d'elevation de son esprit. C'etait moi,--moi! qui l'avais baptisee d'un
surnom ridicule!....
Le froid de mes vetements traverses par la pluie me rappela dans un
monde plus reel.
A cette heure, je n'avais pas le droit de m'exposer a la maladie. Ma vie
appartenait a une autre.
--Mon Dieu! m'ecriai-je en courant prendre des habits secs. Que de jours
de bonheur perdus, deja!
XVIII
Au diner seulement, je retrouvai ma cousine. Elle aussi avait du changer
de costume et, comme sa garde-robe etait peu fournie, la chere petite
etait en grande toilette. Jolie a tourner la tete d'un roi, elle
m'interrogea, comme toujours, de son regard humblement tendre
d'amoureuse ignoree, pour voir si le maitre de son coeur etait content.
Je detournai les yeux. Ils auraient tout dit et, pour le moment, je ne
voulais rien dire; non, pas devant tout ce monde. La premiere rougeur de
ma fiancee, la premiere joie de son doux triomphe, devaient etre pour
moi seul. Encore une heure elle devait attendre. Chere bien-aimee,
depuis si longtemps elle attendait--sans espoir!
Comme tous les gens atteints du mal qui le minait, mon pere ne mangeait
guere, et, pour lui, voir manger les autres etait un spectacle penible.
Je ne dus pas beaucoup le faire souffrir ce jour-la. Sans rien dire,
j'examinais ma cousine, ou, pour parler plus juste, je la devorais des
yeux, decouvrant des tresors de charme et de grace dans le moindre geste
de ses mains, dans la plus simple de ses attitudes. Je l'aimais de toute
mon ame et de toutes mes forces depuis deux heures, mais ce que je
venais d'eprouver ne ressemblait en rien au " coup de foudre " souvent
decrit par les romanciers. Pendant de longues annees, mon heureux destin
avait lentement, patiemment prepare mon coeur pour le bienfaisant
holocauste. Un eclair avait suffi pour communiquer le celeste rayon. A
cette heure, la flamme de l'amour brulait eblouissante, pour ne
s'eteindre jamais.
Le repas termine, je dis a ma cousine:
--Allons voir si l'orage a fait beaucoup de mal aux arbres du parc.
Ah! l'inoubliable soiree! Le ciel avait retrouve tout son azur, et c'est
a peine si quelques gouttes brillaient encore au feuillage rafraichi par
l'ondee bienfaisante. L'air n'etait plus qu'une exhalaison de seve
triomphante, un parfum de fleurs tirees de leur lethargie et tout
heureuses de revivre. Le parc entier semblait une salle immense, paree
de verdure nouvelle pour quelque fete grandiose dont les premieres
etoiles commencaient l'illumination. J'offris mon bras a ma compagne,
galanterie peu ordinaire. Elle le prit sans me regarder, tres nerveuse
d'une sorte de pressentiment vague, et nous marchames lentement dans la
direction du fameux platane. C'etait la que je voulais lui ouvrir mon
coeur.
Quand nous fumes sous le grand arbre, je dis a Rosie, sans la faire
asseoir sur le banc trop humide:
--J'ai decouvert pourquoi la dame aux pensees ne m'ecrit plus.
--Vraiment? fit-elle, curieuse de savoir dans quel dedale nouveau je
m'egarais, car elle ne devinait pas encore. Et pourquoi donc?
--Parce que ses lettres porteraient le timbre du bureau de poste de
Vaudelnay. Comprends-tu, Rosie?
Elle tressaillit et se mordit les levres. Evidemment elle cherchait un
moyen de prolonger mon erreur, mais je repris en entourant sa taille de
mon bras, ce qui la rendit toute tremblante:
--Elle ne m'ecrira plus jamais, plus jamais, Rosie! Ma bien-aimee, que
tes levres me disent, a cette heure, ce que me disait ta plume. Car la
dame aux pensees, j'en suis sur maintenant, elle est la, sur mon coeur!
Sans hesiter, d'une voix tres basse, elle prononca les cheres paroles,
et dans les rameaux touffus, sur nos tetes, les oiseaux semblaient se
taire pour les ecouter.
--Est-ce bien vrai? demandai-je quand mes levres eurent quitte son
front. Tu m'as ecrit tant de mensonges!
--Pas un seul, jamais! Je t'ai toujours dit la verite.
--Allons donc! Ce salon tres aristocratique ou nous nous sommes
rencontres?
--Trouves-tu les Vaudelnay de famille bourgeoise?
--Non; mais cet etre mysterieux et jaloux auquel tu appartiens, ces
devoirs qui t'enlevent ta liberte? Je te croyais vingt fois mariee, mere
de famille, et tu m'as aide a le croire.
--N'est-ce pas plus qu'un mari, plus qu'un enfant, ce grand'pere pauvre,
ce vieillard de quatre-vingts ans, qui n'a que moi seule au monde, qui
m'a devoue sa vie, a qui je dois tout?
--Et cette crainte de te manifester a moi? Vraiment, tu aurais eu le
courage de vivre et de mourir sans me dire ton secret?
--Je le voulais d'abord, mais je ne m'en sentais plus la force. Je te
l'aurais dit quand j'aurais ete une vieille femme.
--Et pourquoi cela, je te prie?
--Parce que je suis tres defiante, et Dieu sait si tes confidences
pouvaient me rassurer. Parce que je te croyais incapable de me
comprendre; parce que tu ne prenais pas la peine de me regarder. Et
enfin,--elle baissa la voix,--parce que je suis tres fiere.
--Rosie, lui repondis-je, il faut etre bonne jusqu'au bout. Fais-moi la
grace d'oublier tous ces vilains _parce que_. Au fond, je te le
jure, je n'ai jamais aime que toi.
--Au fond! soupira-t-elle en cachant contre ma poitrine ses yeux qui se
mouillaient. Ah! oui, bien au fond, alors! Car si je m'en rapporte a la
surface....
--Je t'adore. Il n'y a plus pour moi d'autre femme. D'ailleurs tu as vu
comme je suis fidele!
--Depuis trois mois! la belle affaire!
--Oui, mais sans te connaitre. Maintenant je te connais. Tu as tout: le
coeur, l'esprit, le devouement, la tendresse, la poesie....
--Tu n'as pas honte? Souviens-toi du nom que tu me donnais.
--Chut! je n'avais pas encore lu tes lettres. Et puis, Rosie, tu es si
belle! Je t'admire autant que je t'aime. Quel bonheur que la dame aux
pensees ne soit pas une autre que toi!
Une pression de sa petite main souligna ces paroles, comme pour dire
qu'elle etait heureuse aussi, la chere, simple, et loyale creature!
Nous restames, je pense, de longues minutes sans parler. Tout a coup
elle bondit hors de l'etreinte qui l'emprisonnait doucement.
--Mais qui a pu te dire mon secret? s'ecria-t-elle en froncant le
sourcil. Nul etre humain ne le connaissait.
--Viens, dis-je. L'air est humide, il faut rentrer. Tout en marchant tu
ecouteras l'histoire.
Quand j'eus termine le recit tres court de ma poursuite apres la feuille
de buvard emportee par le vent, elle dit d'une voix contenue et vibrante
en meme temps:
--Comme Dieu est bon!
Oui, Dieu est bon, a certains jours. Il y en a d'autres ou il est bien
cruel!
Nous touchions aux marches du perron quand je m'apercus que nous avions
oublie quelque chose de tres important, comme ces architectes etourdis
qui batissent la maison et ne songent pas a l'escalier.
--Rosie, dis-je, nous allons leur annoncer la grande nouvelle.
Un des traits de son caractere etait de deguiser volontiers les emotions
tendres qu'elle eprouvait sous une mutinerie apparente. Elle demanda
d'un air degage:
--Quelle grande nouvelle?
--Que tu vas etre ma femme.
Elle ne feignit pas la plaisanterie plus longtemps. Elle prit mes mains
et, me regardant bien en face, les yeux sur mes yeux:
--Cher, dit-elle, je t'appartiens. Parle comme tu voudras et quand tu
voudras. Grand-pere sera bien heureux, car je suis sur qu'il avait son
secret, lui aussi.
Mon pere posa son journal quand il nous vit entrer. Ma mere ecrivait.
L'oncle Jean, selon son habitude, avait regagne ses penates de la petite
tour. Il se mettait au lit de bonne heure.
--Eh bien! demanda mon pere, et cet orage, m'a-t-il casse beaucoup de
branches?
--Pas trop, dis-je. Mais eut-il rase la plantation entiere, nous
devrions le remercier.
Mes parents me regardaient bouche beante, ne comprenant rien a mon air
emu.
--Voulez-vous avoir pour fille la chere creature que voici?
Nous nous embrassames tous je ne sais pendant combien de minutes, sans
pouvoir parler, si bien que, quand nous retrouvames la parole, il n'y
avait plus rien a dire. Desormais l'orpheline etait chez-elle dans la
maison ou elle devait vieillir, mais pas comme la tante Frederique ni
comme la tante Alexandrine, Dieu merci, pour la jeunesse future.
Quand nous fumes seuls, mon pere et son tres heureux fils:
--Tu pretendais l'autre jour, fit-il, que ta cousine " etait a peine une
femme pour toi ". Il me semble que le changement est bien subit, et,
maintenant que j'y pense, tout le monde a ete un peu vite en besogne,
meme les gens raisonnables. Mais cette petite m'a tourne la tete a moi
aussi. Je n'ai reflechi a rien.... Et tu es si jeune!
J'interrompis mon pere dans ce bel acces de sagesse retrospective, pour
lui raconter l'histoire de ma cousine " Pot-au-Feu " et de la dame aux
pensees.
--Mon ami, fit-il en se levant,--car l'heure s'avancait,--je ne souhaite
qu'une chose: c'est que tu rendes a ta femme tout ce qu'elle te donne.
Il me tarde d'etre a demain matin, pour aller causer de choses serieuses
avec l'oncle Jean.
Celui-ci, quand j'allai me jeter a son cou pour le remercier de sa
reponse favorable, jeta sur moi un regard presque craintif, qui me
ramena de quelque treize ans vers le passe. Car c'est avec ces yeux
inquiets, suppliants qu'il avait regarde ma grand'mere, le soir ou il
s'agissait d'obtenir que l'enfant sans pere ni mere fut accueilli sous
le toit de Vaudelnay.
--Tu l'aimes bien, n'est-ce pas?... me demanda-t-il. Jamais tu ne lui
causeras une deception? Tu ne sais pas quelle tendresse exaltee ma
pauvre Rosie a pour toi! Moi, je l'ai devinee depuis longtemps et j'ai
bien souffert pour elle. Meme en ce moment, je suis effraye: elle t'aime
trop! Tu tiendras sa vie dans tes mains--et la mienne aussi, tant que je
serai dans ce monde.
Je baisai la main de ma cousine, a genoux devant elle, et je fis cette
simple reponse au vieillard, qui parut s'en contenter:
--Oncle Jean, soyez tranquille!
Lisbeth retourna seule rue d'Assas pour evacuer l'appartement. Puis elle
revint assister au mariage de ses jeunes maitres. Deux mois apres, elle
epousait elle-meme, comme j'ai dit plus haut, cet original de jardinier.
* * * * *
Quand je ne serai plus, mon fils trouvera ces lignes qui lui apprendront
combien j'adorais la mere qu'il a trop peu connue...avec laquelle,
devant ce papier, je viens de revivre durant quelques jours.
Car _elle n'a pas vieilli a Vaudelnay!_
Dans nos projets, dans notre bonheur, dans cette imprevoyance de tout
que nous apportait l'union de notre vie, nous n'avions pas songe que la
mort pouvait accomplir la chose affreuse qu'elle a faite: prendre cette
creature inoubliable, inoubliee!....
Que de fois j'ai du poser ma plume en retrouvant ces sourires et ces
joies! La chere absente l'a vu. Elle sait comment je l'aimais, combien
je la pleure quand personne ne me voit, quelle pensee ne me quitte pas,
a l'heure ou les vivants croient mon esprit, ainsi que mon corps, parmi
eux.
Et, pour que le precieux souvenir dure encore quelque part, quand nous
serons reunis la-haut, je viens de l'enfermer pieusement dans ces pages,
de meme que, sous l'or et le cristal, on derobe au souffle destructeur
du vent la fleur qui raconte les courtes minutes de joie, passees pour
toujours.
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