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Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

Ma Cousine Pot Au Feu

L >> Leon de Tinseau >> Ma Cousine Pot Au Feu

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Une fleur de pensee, comme la premiere fois, remplacait la signature
absente. J'y posai mes levres.

--Qui sait, me disais-je tout bas, si d'autres levres n'ont pas donne
rendez-vous aux miennes a cette place?

Le courrier m'apportait seulement deux lettres: celle que je viens de
dire, et une seconde, de la main de ma mere. Rien de ma cousine, ce
jour-la, mais je n'avais pas le droit de me plaindre, car la pauvre miss
Pot-au-Feu attendait encore sa reponse. Aussi, que pouvais-je bien
repondre a cette tranquille et prosaique personne, si eloignee de la
note actuelle de mon esprit que j'aurai du me battre les flancs pendant
une heure pour lui ecrire vingt lignes! Lui raconter ma bonne fortune
platonique et epistolaire? A quoi bon? La froide ecriture pouvait-elle
initier cette profane aux mysteres du grand amour?

Moi, je le comprenais, le grand amour; je le respirais; je me mouvais
dans cette atmosphere a la fois pure et troublante comme celle des hauts
sommets. Parfois, etonne du sentiment nouveau qui m'absorbait, j'avais
peur d'etre la proie d'une folie passagere, eclose dans mon cerveau sous
l'ardeur du ciel d'Orient. Ou bien, peut-etre, je subissais, malgre moi,
l'influence d'une tendresse passionnee qui m'obsedait de loin. Peut-etre
mon coeur s'egarait a la poursuite d'une chimere, dont je me moquerais
bientot moi-meme ainsi que d'un songe incoherent. Et si jamais le hasard
ou la constance de mes efforts me mettaient en face de mon inconnue, ne
m'apercevrais-je pas de mon erreur, de mon impuissance a l'aimer?

--Tu l'aimeras eperdument si tu peux la decouvrir, me repondait mon
coeur. Et, si elle t'echappe, le couronnement du bonheur manquera
toujours a ta vie.

Desormais, chaque heure passee sur ce sol lointain me semblait
perdue.... Je courus rejoindre mon ami.

--Ecoute, lui dis-je; il faut que je rentre a Paris. Tu ne m'en voudras
pas si je t'abandonne?

--J'allais te proposer de partir, me repondit le maitre et seigneur de
la _Galathee_. Je m'ennuie atrocement dans cette ville ou les
femmes sont des fantomes. Les Parisiennes ressemblent a la lance
d'Achille. Blesse par elles, c'est par elles qu'on doit etre gueri.
Demain, au soleil levant, nous verrons disparaitre dans les flots d'or
la pointe du Serail. Mais toi, que t'arrive-t-il? Tu resplendis. Gageons
qu'_elle_ t'ecrit de revenir.

Je racontai discretement mon histoire. Au reste, vu les circonstances,
il m'eut ete difficile de me montrer indiscret.

--Tu m'as joliment l'air d'un homme sur le point de se faire rouler,
grommela cet affreux sceptique.

Je m'enfuis pour ne pas l'etrangler. A l'aube suivante, quand le bruit
des anneaux de fer martelant l'ecubier m'annonca que nous etions en
train de lever l'ancre, je n'avais guere ferme l'oeil. Cinq jours apres,
mon compagnon et moi nous prenions place dans l'express qui quitte
Marseille a six heures du soir. Encore quelques moments, et j'allais
respirer le meme air que la dame aux pensees!






XV


Ma premiere course dans les rues de Paris fut pour le bureau de poste de
la Madeleine, ou j'eus a debourser les frais d'un affranchissement
considerable. Je n'avais pas perdu mon temps durant nos cinq jours de
traversee, et le paquet volumineux qui tomba dans la boite avec un bruit
sourd de colis, ressemblait moins a une lettre d'amour qu'au manuscrit
depose furtivement par un auteur ingenu dans l'orifice beant de
l'officine d'un journal.

Il y avait de tout dans ce volume. Souvenirs d'enfance et de jeunesse,
detestation de mes erreurs passees, protestations pour l'avenir, essai
d'apologie, dithyrambes en l'honneur de l'amour ideal qui, desormais,
devait remplir ma vie, tout cela se trouvait melange dans ces nombreuses
pages qui se terminaient par un appel a la clemence.

" Vous pouviez, disais-je, me laisser ignorer toujours mon bonheur.
Avez-vous le droit, maintenant, de causer mon malheur pour toute ma vie?
Quel mal vous ai-je fait pour que vous me torturiez ainsi? Qu'avez-vous
a craindre de moi? Le nom que je porte n'est-il pas pour vous un sur
garant que mes sentiments sont ceux d'un gentilhomme? Ne sentez-vous pas
que je vous respecterais comme une sainte, que je me contenterais du
bonheur de vous apercevoir quelquefois si, comme vous le dites, mon
malheureux destin nous separe? Ou bien pensez-vous que je vous aimerais
moins apres vous avoir vue? Ah! c'est votre ame, c'est votre coeur que
j'aime! Que m'importe le reste!.... Mais quelle folie! Je gagerais dix
de mes annees que le reste est charmant. "

De la Madeleine au Louvre je ne fis qu'un bond. Certes la tranquille
Rosie n'etait point, pour cette aventure d'un romanesque inedit,
l'auditeur que j'aurais souhaite. Mais je n'avais pas le choix, et
d'ailleurs, a defaut d'autres qualites, ma cousine avait celle d'une
resignation parfaite comme confidente. Pour cet emploi, elle aurait
charme Corneille ou Racine. Je la trouvai, comme quelques mois plus tot,
assise a son chevalet, copiant la meme Vierge, avec Lisbeth attelee au
meme tricot. En me voyant, elle eut un petit cri de surprise.

--Comment! deja de retour? Que se passe-t-il donc? Je ne t'attendais
que dans un an pour le moins.

--Il se passe, repondis-je, que ton cousin est a la fois le plus heureux
et le plus infortune des hommes. Tiens, lis ces lettres.

--Doucement! fit ma cousine en retirant sa main comme a l'approche d'un
fer rouge. Ta confiance m'honore, mais tu oublies a qui tu parles, et,
l'autre jour, il m'a fallu me confesser d'avoir un peu trop ecoute tes
confessions.

--Tu peux lire, insistai-je. Tu ne te confesseras point d'avoir parcouru
ces pages adorables. Je te conseille meme de les apprendre par coeur: tu
ne pourrais qu'y gagner.

Avec un leger soupir, elle posa tranquillement sa palette, son
appuie-main et ses pinceaux. Elle rougissait peu a peu et, quand elle
fut au bout de la seconde lettre, avec ses yeux brillants et ses joues
fleuries comme des roses pourpres, elle etait, Dieu me pardonne,
absolument jolie. Mais, en ce moment, il etait bien question de savoir
si Rosie etait belle ou non!

--Qu'en dis-tu? demandai-je en replacant sur mon coeur les precieux
autographes.

Elle haussa doucement les epaules, des epaules d'un dessin parfait. Tout
en se remettant a son travail, elle me repondit:

--Tu vas te facher; tant pis! Eh bien, vous etes fous tous les deux:
elle d'ecrire de semblables fadaises a un monsieur qu'elle connait a
peine. La malheureuse! Que ne puis-je decouvrir tout a l'heure son
adresse et son nom! Je me ferais un devoir de courir chez elle pour lui
crier: " Casse-cou! " Entre femmes on se doit ces avertissements. Quant
a toi, je te trouve encore plus ridicule, et je gagerais ce Murillo
contre ma copie que tu as affaire avec un vieux laideron sentimental. Et
c'est pour cela que tu as coupe par le milieu ton beau voyage d'Orient!

--Rosie! vociferai-je en prenant mon chapeau, tu es nee pot-au-feu et
pot-au-feu tu mourras! Je te quitte pour te revoir seulement le jour ou
j'aurai decouvert mon inconnue. Tu verras si c'est un vieux laideron!

--Bon! dit-elle avec son franc rire de camarade, notre separation sera
un peu longue! Sois sur que la dame est trop avisee pour se laisser
voir. Signons la paix; je ne dirai que ce que tu voudras. Mais enfin,
mon pauvre ami, que comptes-tu faire?

--La chercher dans tout Paris, maison par maison. Et, surtout, la
convaincre avec le temps, dusse-je y mettre dix ans de ma vie, que je
suis digne d'elle et qu'elle peut se reveler a moi.

--Tu seras bien avance quand tu te trouveras en face d'une personne
mariee, mere de quatre enfants!

--Elle deviendra veuve, et ses enfants seront les miens. Dans tous les
cas, je la verrai quelquefois. Je ne veux plus vivre sans cette femme.
Je l'adore avec passion!

Je criais si fort, que Lisbeth, embarrassee par ce qu'elle entendait
malgre elle, plongeait sa tete dans son tricot. Quant a ma cousine, elle
partit d'un grand eclat de rire. Jamais je ne l'aurais crue susceptible
d'une gaiete aussi bruyante.

--Par ma foi! dis-je, parodiant sans y tacher le Misanthrope, je ne vois
pas en quoi je suis si risible!

--Pardonne-moi, mon bon Gastie. Mais je te vois encore tel que tu etais
a cette meme place, l'automne dernier, faisant les honneurs du Musee a
certaine elegante, avec des airs convaincus. Tu te souviens de madame
Confiture-de-Roses?

Elle s'essuya les yeux ou le rire avait mis quelques larmes brillantes,
qui lui allaient fort bien.

--A propos, reprit-elle, sais-tu quelle idee me vient? Si cette superbe
personne etait en train de se moquer de toi grace a un deguisement
d'ecriture! Si ta passion d'alors et celle d'aujourd'hui ne faisaient
qu'une!

A premiere vue, l'imagination n'etait pas tellement absurde, et je
sentis la rougeur me monter au front. Mais un examen de quelques
secondes me rassura.

--Ecoute, repondis-je tranquillement en designant le Murillo du bout de
mon menton. Si on disait demain au conservateur du Louvre: " Cette toile
qui est accrochee la sort du pinceau de mademoiselle Rosie ", penses-tu
qu'il s'y laisserait prendre?

--Helas! soupira ma cousine.

--Eh bien, les lettres que j'ai dans ma poche ressemblent a ce que
cette...coquine peut ecrire et penser comme la peinture de Murillo
ressemble a ta peinture. Tu admettras bien que je suis a meme d'en
juger.

Rosie baissa la tete sur sa toile, un peu mortifiee sans doute de ma
franchise a l'egard de son talent. Je lui dis en prenant conge d'elle:

--Bientot j'irai voir l'oncle Jean, mais seulement apres que la dame aux
pensees m'aura repondu. J'aurai du plaisir a te montrer sa lettre, et
cependant mes confidences t'ennuient peut-etre.

--Bah! fit ma cousine avec son bon sourire, il y a longtemps que j'y
suis habituee. Au fond, elles m'amusent.

Nous nous quittames sans rancune apres une cordiale poignee de mains.
Tout en descendant l'escalier aux larges marches, je me disais:

--Positivement, cette Rosie devient une jolie fille.... Mais quelle
personne prosaique!






XVI


--Je savais deja ton retour d'Orient par ma petite-fille, et je pense
que tu viens m'annoncer ton depart pour Vaudelnay. Tes parents doivent
t'attendre.

Mon oncle m'accueillit par ces paroles quand j'allai lui presenter mes
devoirs, quelques jours plus tard, ayant dans mon portefeuille une
lettre que j'avais prise le matin meme a la poste restante.

Partir pour Vaudelnay! M'eloigner de l'adorable femme dont les lignes
tendres, genereuses, consolantes reposaient sur mon coeur: comment avoir
ce courage! Et pourtant juin finissait. Encore une quinzaine et ma
derniere inscription de droit avant les vacances devait etre prise.
Quant aux examens, je n'aurais pas ete moins prepare a subir ceux du
doctorat en medecine. Depuis quelques mois, je n'avais guere le temps de
songer au Code et aux Institutes. Mais quel pretexte imaginer afin de ne
point quitter la capitale?

--Pour le moment, repondis-je evasivement, mes projets sont encore tres
vagues.

Cette fois je n'osais plus parler a mon oncle de sa propre visite chez
nous. Il etait paye pour ne pas trop compter sur la fidelite de ma
memoire en certaines circonstances.

Des que je pus etre seul avec Rosie, j'abordai le sujet qui me tenait au
coeur avant tous les autres.

--Je suis bien malheureux! m'ecriai-je. Lis cette adorable lettre. Tu
n'y trouveras pas une parole, pas une virgule qui ne montre clairement
que la femme qui l'a ecrite etait faite pour moi. C'est a peine si elle
me connait, et son coeur me devine avec une sorte de penetration
surnaturelle. Ce qu'elle me dit est precisement ce qu'il faut me dire.
Elle m'aime sincerement, d'un amour qui m'eleve a mes propres yeux, qui
embellirait toute ma vie. Je sens qu'elle pourrait faire de moi un homme
serieux et bon. Elle m'a rendu meilleur deja. Est-il possible que ma
destinee soit de ne jamais connaitre meme son nom!

Ma cousine lisait lentement, en s'appliquant beaucoup, comme si elle eut
dechiffre quelque passage ecrit dans une langue peu familiere, qu'il
fallait traduire ligne par ligne. Cependant, si froide qu'elle fut, on
pouvait voir a certaines emotions fugitives de son visage qu'elle
prenait du plaisir a la lecture.

--Oui, dit-elle en me rendant le papier. Je commence a croire que cette
femme parle sincerement, qu'elle est prise pour toi d'un attachement
veritable. Mais,--tu es plus expert que moi dans ces matieres,--qui sait
si vous gagneriez l'un et l'autre a sortir du nuage qui plane sur vous?
Je voyais, l'autre jour, une toile qui represente Psyche. Il me semble
que son histoire a du rapport avec la votre. Fini le mystere, fini
l'amour!

--Et il me semble a moi, dis-je en la menacant, que miss Pot-au-Feu se
moque de son cousin.

--Ah! je te jure que non! repondit-elle avec un grand serieux.

--Alors, je n'y comprends plus rien. Tu te deranges. Mais tu passes d'un
extreme a l'autre. Je voudrais bien te voir adoree toute ta vie par un
monsieur dont tu ne pourrais rien dire: ni s'il est beau, ni s'il est
affreux, ni s'il est blond, ni s'il est maigre, ni s'il est vieux.... Et
encore, chez un homme, ces choses-la tirent moins a consequence. Ah!
tiens, je sais bien ce qui arrivera si ma cruelle amie s'obstine a se
cacher.

--Moi aussi, je le sais bien. Tu abandonneras l'entetee a son malheureux
sort et tu epouseras une bonne femme qui te la rappellera dans le peu
que tu sais d'elle, mais dont tu auras pu juger par toi-meme l'age, la
figure et le reste. Il me semble que ce denouement n'est point si
mauvais.

--Mauvais ou non, il est impossible. Je mourrai garcon, laissant a ton
deuxieme fils la fortune et le nom des Vaudelnay.

--Tu divagues, fit ma cousine en haussant les epaules.

Et notre entretien fut termine pour ce jour-la.

Dans le moment de l'annee ou nous etions, Paris n'existait plus au point
de vue du monde; mes jours et mes soirees se trainaient sans
distractions, je parle des distractions honnetes. Quant aux autres, dans
l'etat de quasi perfection ideale ou je me trouvais, la seule pensee de
les avoir connues jadis me faisait horreur. Ma seule ressource etait
dans la conversation de ma cousine; je m'amusais a la convertir tout
doucement a mes theories sentimentales. Je la voyais quotidiennement,
soit au musee, soit rue d'Assas. Un jour elle me dit en riant:

--N'as-tu pas peur de me jouer un vilain tour en faisant pousser des
ailes sur mon dos? Quand elles auront toutes leurs plumes, je serai bien
avancee derriere les barreaux de ma cage! Au moins, maintenant, je n'ai
nulle envie de m'envoler vers le pays des reves.

--Je ne suis pas inquiet pour toi, repondis-je. Tes ailes, si tant est
qu'elles poussent vraiment, ne te serviront jamais beaucoup. Tu te
souviens de ces volatiles sedentaires que nous allions voir ensemble a
Vaudelnay....

--Fort bien: les canards de la basse-cour. Grand merci de la
comparaison!

--Voyez un peu la grincheuse personne! Qui parle de canards? Ce sont les
cygnes que je voulais dire, mademoiselle. Jamais ni toi ni moi ne les
avons vus s'envoler.

--C'est qu'ils se trouvaient heureux ou ils etaient.

En prononcant ces paroles, Rosie avait courbe sa tete fine sur son
chevalet, avec une ondulation de cou si harmonieuse que je trouvai ma
comparaison beaucoup plus juste qu'elle n'en avait l'air.

Le 10 juillet, je recus une lettre de mon inconnue. Si j'ai conserve le
souvenir de cette date, c'est qu'elle marqua la fin d'une correspondance
qui m'avait donne un immense bonheur durant trois mois. Non, je ne
devais plus revoir cette grosse ecriture deguisee et cette signature
fleurie qui me confirmait de si charmants aveux. Ce jour-la, au lieu
d'une seule pensee, la main mysterieuse en avait dessine tout un
bouquet, groupe avec un art exquis, bien qu'il fut aise de voir qu'elles
etaient jetees sur le papier a la hate et sans recherche.

Dans ces quatre pages, serrees comme pour ne pas perdre la moindre
place, vibrait toujours la meme tendresse grave, on pourrait dire
maternelle, mais avec un abandon plus intime ou l'on sentait je ne sais
quoi d'hesitant et d'attendri. La lettre finissait par ces lignes:

" Et maintenant, cher, nous allons partir. Les champs nous reclament; ce
Paris brulant n'a plus assez d'air pour nous. Disons-lui donc adieu pour
quelques mois. Toutefois, soyez tranquille. Vos lettres me parviendront,
expediees a l'adresse ordinaire, et vous aurez les miennes, qui
continueront a passer par Paris, car vous ne saurez point ou je suis
allee. Que vous importe ce que vous ne savez pas, a cote de cette chose
dont vous etes sur! Ne sentez-vous pas que je vous aime? Voyez plutot
c'est moi, maintenant, qui ai besoin de vos lettres; c'est moi qui vous
les demande. Ne m'oubliez pas a Vaudelnay ou l'on s'amuse beaucoup,
m'a-t-on dit. Du moins, ami cher, si vous m'oubliez, que ce soit pour
une jeune fille digne de vous et qui sera votre femme. Choisissez-la
bien quand l'heure viendra. Vous savoir malheureux, ou une autre
malheureuse par vous, serait la douleur supreme de ma vie. "

Du moment ou _elle_ quittait Paris, je n'avais plus de raison pour
y rester. Je preparai donc tout pour mon depart, mais la perspective
d'une agitation mondaine semblable a celle de l'annee precedente m'etait
insupportable. J'ecrivis a ma mere que je me sentais fatigue, que je
desirais vivement jouir du repos le plus complet durant les premieres
semaines de mon sejour a la campagne. Par la meme occasion, je parlais a
mes parents de mon projet d'enlever ma cousine et mon oncle et de les
amener avec moi. J'expliquais cette idee--non sans un peu
d'hypocrisie--par le desir de procurer a la jeune fille et au vieillard
une saison de villegiature utile a leurs santes. Mais, pour dire le
vrai, je ne pouvais plus me passer de ma confidente ordinaire. Seul a
Vaudelnay, sans avoir personne a qui parler de la dame aux pensees! Il y
avait de quoi mourir.

Ma mere me repondit courrier par courrier en m'envoyant une invitation
pressante pour l'oncle Jean et sa petite-fille. Que dis-je: inviter! On
les suppliait de faire une longue visite a la vieille maison qui etait
toujours la leur, qui l'avait ete si longtemps pour l'un d'eux! La seule
objection, la difficulte du voyage pour les jambes raidies par l'age de
mon oncle disparaissait, puisque le trajet devait se faire, sous mon
escorte.

Je savais comment m'y prendre pour enlever d'assaut le consentement du
peu flexible baron. J'allai chez lui a l'heure ou je supposais que sa
petite-fille etait au Louvre.

--Oncle Jean, dis-je, vous voyez devant vous un ambassadeur et voici mes
lettres de creance.

Je lui remis l'invitation de ma mere. L'epitre lue avec quelques
froncements de sourcil que j'interpretai sans trop de peine:

--Ta mere est toujours bonne comme je l'ai connue, dit mon oncle. Mais
ce qu'elle demande est bien difficile.

--Cela serait dix fois plus difficile qu'il faudrait encore le faire,
prononcai-je gravement. Rosie tombera malade si son ete se passe a
Paris.

J'avais touche juste. Le grand-pere de ma cousine bondit comme il aurait
fait, cinquante ans plus tot, a une parole malsonnante.

--Rosie malade! s'ecria-t-il. Qu'en sais-tu?

--Elle change, repondis-je avec aplomb. Ses traits se tirent, ses yeux
s'agrandissent; l'abus du travail lui voute les epaules. Il y a trois
jours, pendant une courte visite que je lui ai faite au Louvre, elle a
tousse plusieurs fois...d'une mauvaise toux.

--Elle ne se plaint jamais.

--Parbleu! si vous attendez qu'elle se plaigne!.... Elle sait que tout
deplacement vous est incommode, et c'est une fille si prompte a se
sacrifier!

--Oui, tres prompte a se sacrifier, repeta mon oncle dans un echo qui
ressemblait a un grognement.

Il me tourna le dos avec une sorte de mauvaise humeur, comme si j'etais
responsable de l'esprit d'abnegation de ma cousine.

--Quand elle rentrera, je lui parlerai, dit-il bientot entre ses dents.
Et, pas plus tard que demain je veux qu'elle consulte.

--Pas plus tard que demain, mon cher oncle, elle, vous et moi serons
dans l'express de Poitiers, ne vous deplaise.

--N'allons pas si vite, mon neveu. Si ma petite-fille est malade, c'est
aux eaux que je dois la conduire. Je ne sais pas d'endroit plus humide
que Vaudelnay. Mes rhumatismes peuvent en dire quelque chose.

Quelle singuliere lubie de ne pas vouloir venir chez nous! Comment
expliquer cette resistance? Par la rancune du passe? Comme je me posais
ces questions, nous entendimes la voix de Rosie qui chantait dans
l'antichambre.

--Tiens, ecoute comme elle est malade! dit l'oncle Jean.

Mes plans s'en allaient a vau-l'eau. J'essayai pour la seconde fois
d'enlever l'affaire par surprise, en frappant ailleurs.

--Veux-tu que nous partions tous ensemble pour Vaudelnay? demandai-je
avant que mon oncle eut le temps de dire un mot. Ton grand-pere en meurt
d'envie; mais il a peur de te contrarier.

Le rossignol s'etait tu subitement. Les jolies joues roses devinrent
blanches comme des lis.

--Partir pour Vaudelnay?...tous ensemble!.... Oh! mon Dieu, quel
bonheur! soupira ma cousine en se laissant tomber sur une chaise.

--Animal! me cria mon oncle. Voila une enfant qui va s'evanouir!

--Quand je vous disais qu'elle est souffrante! repondis-je tout bas.

Deja les couleurs vives reparaissaient. A en juger par les symptomes,
cette maladie n'etait qu'une grande joie. Rosie demanda d'une voix qui
aurait fait retourner mon oncle aux Indes:

--Grand-pere! c'est vrai que nous partons?

Elle me regardait, tout en questionnant l'oncle Jean.

--Va vite commencer tes paquets, decidai-je audacieusement. Nous devons
etre a la gare sur le coup de huit heures demain matin.

Nous y etions tous avant sept heures et demie. Je ne me souviens pas
qu'aucune journee de voyage ait passe pour moi plus vite que celle-la.
Ma bonne action recevait deja sa recompense.






XVII


Plus vite encore que notre express, ma depeche avait couru sur son fil.
Le chateau nous attendait avec un air de fete, mais avec cet air discret
des gens qui sont heureux pour eux-memes, et non pas pour leurs voisins.

En apercevant le sommet des tours du manoir, par-dessus la ceinture des
grands arbres, l'oncle Jean avait mordu sa moustache et nous
n'entendimes plus le son de sa voix jusqu'au moment ou le landau
s'arreta dans la cour. Quant a Rosie, elle parlait pour deux, poussant
des exclamations de joie a chaque tournant du chemin, appelant par son
nom chaque paysanne qui se levait de son banc pour nous saluer,
s'extasiant sur les embellissements du village.

Mon pere et ma mere semblaient si heureux de l'arrivee des voyageurs,
qu'il aurait ete difficile de decider lequel de nous trois etait
accueilli avec plus de tendresse. Mais, pendant le diner, l'attention se
detourna des autres a mon profit, et la conversation ne roula guere que
sur mon expedition dans le Levant. Mon pere l'approuvait fort; il disait
que ce desir de voir le monde et de s'instruire etait recommandable chez
un jeune homme. L'oncle, un peu distrait, donnait des signes
d'assentiment. Sans doute il refaisait en esprit ses traversees
d'autrefois, et trouvait que la mienne, en comparaison, etait peu de
chose. Quant a la seule personne qui fut fixee sur la cause veritable de
mes exploits nautiques, elle confectionnait des bas-reliefs en mie de
pain, se gardant soigneusement de tourner les yeux vers moi, de peur
d'eclater de rire, je pense.

L'oncle Jean et Rosie, fatigues de leur journee, regagnerent de bonne
heure l'appartement de la petite tour, accompagnes par la chatelaine.
Mon pere me dit, quand nous fumes seuls:

--Ta cousine est superbe. Elle a les yeux, les sourcils, les cheveux
d'une Italienne et le teint d'une Anglaise. Comment ne nous en as-tu
jamais parle?

--Mon Dieu, repondis-je, ma cousine est a peine une femme pour moi. Je
la vois toujours telle qu'elle etait quand son grand-pere l'a deposee
sur ce canape, tout endormie, un certain soir d'hiver. Au reste, nous
sommes les meilleurs camarades du monde, mais si elle est Italienne par
ses cheveux, elle est quatre fois Anglaise par son esprit positif.

--Tiens, fit mon pere, c'est etonnant! Elle n'en a pas l'air. Apres
tout, cela vaut mieux pour elle, car la pauvre petite ne sera point
facile a marier.

--Je doute qu'elle se marie jamais, repliquai-je d'un air profond. Je
m'attends a la voir nous donner une nouvelle edition de tante
Alexandrine.

--A son aise! conclut mon pere. Seulement toi, ne nous donne pas une
nouvelle edition de l'oncle Jean.

--Pauvre pere! soupirai-je tout bas. Vous ne vous doutez guere que votre
fils est amoureux d'une fee inaccessible, et que Gaston de Vaudelnay
sera vraisemblablement le dernier de sa race!

Le lendemain matin, je flanais dans le parc a la fraicheur. En
approchant d'un gros platane sous lequel des sieges rustiques invitaient
les promeneurs au repos, j'apercus une forme blanche assise dans une
attitude reveuse.

--Eh bien, Rosie, est-ce que tu regrettes deja ton musee, ton chevalet
et tes madones?

Elle tourna vers moi la tete en tressaillant, et je vis qu'elle avait
les yeux pleins de larmes.

--Non, dit-elle avec cette simplicite qu'elle conservait toujours. Mais
je regrette l'age que j'avais quand nous travaillions ensemble a notre
petit jardin, a cette meme place.

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