Ma Cousine Pot Au Feu
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Je n'avais pu m'empecher, tout d'abord, de parler a quelques amis
intimes de la passion qui me dominait. Mais a peine commencais-je a leur
vanter les charmes de madame X*** (je serais mort, bien entendu, avant
de la nommer), que ces jeunes gens ripostaient par les louanges d'une
madame Y*** quelconque et, par le diable! ils avaient l'infamie de la
nommer, quelquefois.
Dans ces conditions, l'entretien prenait immediatement les allures de
ces eglogues de Virgile ou deux bergers s'evertuent, chacun a leur tour,
a celebrer l'objet de leur flamme. Tout au contraire, je trouvais chez
ma cousine un auditeur, sinon enthousiaste, du moins resigne a
m'entendre et, surtout, n'ayant aucun motif personnel pour
m'interrompre. Aussi, allais-je la voir assez souvent, presque toujours
au musee. Rue d'Assas, nous trouvions un pretexte, a un moment
quelconque de ma visite, pour laisser l'oncle Jean a ses livres; nous
pouvions alors causer librement.
Certes, je n'avais garde d'oublier que je parlais a une jeune fille dont
les oreilles devaient etre respectees. Mais Rosie me l'avait avoue
elle-meme: au point de vue de la raison et du bon sens, elle avait
trente ans.
--Pauvre amie! lui disais-je d'un air profond; tu en as dix en ce qui
concerne l'amour. Tu ne sais pas ce que c'est!
Alors je commencais de veritables conferences sur ce vaste sujet dans
lequel je me sentais passe maitre, et, pareil a ces professeurs de
mineralogie qui appuient leurs doctrines en tirant des cailloux de leur
poche, j'illustrais les miennes en produisant, comme echantillon,
quelque billet recu le matin, quand il etait de nature a passer sous les
yeux de mon eleve.
Parfois, pour dire toute la verite, l'eleve jetait sans s'en douter
quelques gouttes d'eau sur les convictions ardentes de son maitre. Cette
innocente avait la manie des objections. J'y repondais toujours et
m'arrangeais pour avoir le dernier mot, mais, de temps a autre, en
redescendant l'escalier, je me sentais moins fier de moi, moins
satisfait des autres, moins assure d'un avenir eternel de bonheur. Cette
enfant sans experience avait des profondeurs de logique, des
delicatesses de penetration qui m'etonnaient. Ce que je lui pardonnais
le moins, c'etait le peu d'envie qu'elle temoignait pour le bonheur que
je donnais a une autre, pour celui que j'en recevais. On aurait dit que
cet or etait du cuivre a ses yeux.
--Va! tu n'y entends rien, m'ecriai-je un jour, impatiente; tu es faite
pour le pot-au-feu.
--Et toi pour la confiture de roses, me repondit ma cousine. Or le
pot-au-feu est l'embleme de ce qui dure; tu t'en apercevras tot ou tard.
Depuis lors, dans nos grandes discussions, je l'appelais ironiquement "
miss Pot-au-feu ", a quoi elle ripostait en me demandant des nouvelles
de madame " Confiture-de-Roses ". Plus vexe que je n'en avais l'air, je
lui disais:
--Enfin, tu l'as vue; tu ne peux pas nier qu'elle ne soit jolie?
--Peuh! repliquait ma cousine avec une moue, beau merite quand on n'a
pas autre chose a faire! Donne-moi seulement sa couturiere et sa
modiste. Pour le reste, je m'en charge, puisque je sais peindre.
La premiere fois, je bondis a cette odieuse insinuation. Neanmoins,
quand je me trouvai, quelques heures plus tard, en face de madame X***,
je ne pus m'empecher de l'examiner...autrement que je n'avais fait
jusqu'alors. Et j'en voulus beaucoup a Rosie d'avoir eu de trop bons
yeux. De quoi se melait cette petite fille?
Vers la fin de l'hiver, je decouvris quelque chose de plus grave, dont
je faillis mourir de douleur. Madame X*** etait une meprisable coquette,
pour ne rien dire de plus, et se moquait de moi, tant qu'elle pouvait,
avec un financier non moins connu par ses bonnes fortunes que par sa
fortune.
Pendant deux jours la honte m'empecha d'aller conter ma peine a Rosie.
Le troisieme je ne pus y tenir tant je me sentais malheureux, et
j'etalai mes maux dans la mesure du possible aux yeux de ma confidente.
--Pauvre ami! dit-elle. Je te plains de tout mon coeur.
Sa bouche prononcait des paroles de compassion, mais son visage brillant
d'une sorte de rayonnement chantait une autre antienne. Sans doute elle
eprouvait cette volupte si chere a toutes les femmes de pouvoir dire:
--Je l'avais bien prevu!
Elle ne le dit pas toutefois, et sagement elle fit, car je crois que je
l'aurais battue.
--Ah! Rosie, m'ecriai-je. Que va-t-il arriver de moi? Je ne me
consolerai jamais. La fausse creature!
--Bon, fit-elle, d'autres te consoleront. Si je sais lire, il y a de par
le monde quelques bonnes ames toutes pretes a reparer les torts de
madame Confit....
Mes traits durent prendre un aspect terrible a cette plaisanterie, car
ma cousine s'arreta court.
Au bout d'une semaine, mon desespoir n'etait pas calme et je ne pouvais
plus voir Paris en peinture. Je voulus essayer d'aller dans le monde par
redoublement. Helas! la vue seule d'une femme me soulevait le coeur. Les
unes m'exasperaient par un air de moquerie insupportable que je croyais
voir percer sous leur sourire. Les autres m'indignaient par je ne sais
quelle expression de joie discrete. Supposaient-elles, par hasard,
qu'elles allaient recueillir la succession de mon infidele!
--Ah! Rosie, m'ecriai-je un jour, il est dur d'avoir mon age, et de
mepriser deja toutes les femmes.
--Toutes? fit-elle en levant sur moi de grands yeux severes.
--Oui, toutes! repondis-je en frappant du pied; a l'exception d'une
sainte qui est ma mere.
--Et moi? demanda-t-elle avec un regard tout different, le regard
mouille de la Rosie d'autrefois.
La question etait si drole dans sa bouche que je retrouvai la force de
repondre par une plaisanterie.
--Oh! vous, miss Pot-au-Feu, vous n'etes pas une femme, et je vous en
felicite bien sincerement.
La Providence eut pitie de moi. Le lendemain meme j'apprenais qu'un de
mes amis intimes venait d'acheter un yacht, et qu'il partait la semaine
suivante pour une croisiere dans les mers de Grece et dans le Bosphore.
Je courus chez lui et m'informai s'il pouvait me donner une cabine.
--Sauf la mienne, dit-il, je peux te les donner toutes. Je n'emmene
personne.
--Allons donc! Ce grand voyage a toi tout seul? Quelle idee!
--Mon cher, je te previens loyalement que je serai un compagnon lugubre.
Je quitte la France pour tacher d'oublier un grand chagrin de coeur, une
cruelle ingratitude.
Je pris sa main et la broyai silencieusement dans la mienne.
--Et moi, dis-je a mon tour, je pars pour que la perfide qui m'a tue
n'ait pas le plaisir de savourer mon agonie.
Ainsi lances, nous nous montames la tete mutuellement. Heureusement
qu'il s'agissait d'une simple promenade en yacht. Si nos jeunes
desespoirs avaient suivi la direction moins hygienique du revolver ou du
poison, je tiens pour certain que nous nous serions grises de nos
paroles jusqu'a commettre quelque betise irreparable.
Seance tenante, nous deliberames sur bien des choses, notamment sur la
question de savoir comment nous partirions. Mon ami tenait pour une
disparition silencieuse et digne, quelque-chose comme " un chagrin qui
sombre dans l'inconnu ", je me souviens encore de ses paroles.
Quant a moi j'etais d'un avis tout oppose.
--Pourquoi nous enfuir comme des voleurs quand c'est nous qui sommes
voles, trahis, meconnus!
Je n'etonnerai personne en disant que mon opinion l'emporta. Nous
commencames nos adieux, promenant partout nos airs accables, comme les
gens qui ont eu un duel promenent leur bras en echarpe.
Trois jours apres, chacun savait dans le cercle de mes amis et
connaissances que j'allais expirer d'un amour malheureux sur quelque
rivage desole de l'Archipel. Je n'avais prononce aucun nom, trouvant la
moindre indiscretion, meme en pareil cas, indigne d'un gentilhomme. Et
cependant je pus constater que personne ne s'y trompait. C'etait a
croire que les bontes de madame X*** a mon egard, puis sa perfidie
odieuse, avaient ete affichees a la mairie parmi les publications de
mariage.
O sublime lachete d'un coeur epris! J'adorais plus que jamais
l'infidele; j'aurais oublie tout orgueil sur un signe de sa main. Par je
ne sais quel besoin d'humiliation volontaire, j'en fis l'aveu a ma
cousine en lui disant adieu, la veille de mon embarquement.
--_Elle_ sait que je pars, dis-je. Il est impossible qu'elle
l'ignore. Je l'ai raconte a cent personnes. Me laissera-t-elle
m'eloigner ainsi? Ne vais-je pas trouver, en rentrant chez moi tout a
l'heure, un billet avec ce simple mot: " Restez! " Ne m'ecrira-t-elle
pas, dans quelque temps, d'interrompre mon voyage et de venir reprendre
ma chaine.
Ma cousine ne repondit pas, et l'air ennuye de son visage me fit
souvenir que, malgre les trente ans qu'elle se donnait, ses oreilles ne
devaient pas en entendre davantage.
--Et toi, Rosie, dis-je pour quitter le sujet brulant, je pense que tu
m'ecriras?
--Bah! fit-elle. Pour te parler de quoi? Mes lettres seraient
mortellement ennuyeuses.
--Mais non, mais non, protestai-je poliment. Tu me parleras de toi, de
ta peinture, de l'oncle Jean. Tes lettres me feront le plus grand
plaisir, au contraire. Je sais que tu es pour moi une amie devouee et,
quand le coeur souffre....
Je m'arretai, vaincu par l'emotion. Ma cousine me repondit avec un
soupir resigne:
--Je t'ecrirai puisque tu l'exiges. Ton adresse?
--Poste restante, a Constantinople.
Nous rejoignimes l'oncle Jean et je pris conge de lui avec une cordiale
poignee de mains. Je plantai deux gros baisers sur les joues de ma
cousine, et je rentrai chez moi pour achever mes malles. J'avais prevenu
mes parents que j'allais faire une excursion de deux mois, m'excusant
sur la soudainete du depart de ne point aller leur dire adieu.
" Je t'approuve, m'avait ecrit mon pere. A ton age il est bon de
voyager. Regarde bien pour te souvenir des belles choses que tu auras
vues, pour nous les raconter au retour. Je t'envie. Comme tu vas
t'amuser! "
Pauvre pere, il ne se doutait pas que je partais avec la mort dans
l'ame! Il parlait de retour.... Le voyageur dont le desespoir conduit
les pas sait-il ou, quand, comment se terminera son odyssee?
Le moment du depart etait arrive sans que mon infidele eut donne signe
de vie. Mon ami et moi avions l'air de deux condamnes a mort, lorsque la
_Galathee_ nous emporta loin des cotes de la Provence, sur
lesquelles nos yeux abattus cherchaient en vain deux ombres ingrates et
oublieuses.
XIV
Que les ames compatissantes se rassurent. La montagne glacee de
desespoir qui m'ecrasait, le coeur sembla se fondre a mesure que le
charbon diminuait dans nos soutes. Il faut que l'air de la Mediterranee
possede des proprietes singulierement consolatrices, car nous n'avions
pas encore touche a Naples que j'entrevoyais deja la possibilite de
vivre avec ma blessure.
--Je souffrirai jusqu'a mon dernier jour, pensais-je en voyant fuir le
sillage bleu, lame d'argent par l'helice infatigable. Mais je sens que
j'aurai la force de ne pas mourir. Seulement, qu'on ne me parle plus
jamais d'amour! Que l'ironie de ce mot odieux ne frappe plus jamais mes
oreilles! Une seule femme pourra se faire gloire d'avoir vaincu,
subjugue, trahi Gaston de Vaudelnay. Que les autres en prennent leur
parti! Desormais il defie tous leurs decevants artifices.
Quand nous reprimes la mer, apres une visite a Pompei, cette belle morte
dont le suaire de cendres s'est ecarte sous des mains profanes, il me
semblait que le souvenir de madame X*** et celui de toutes ces beautes
dont je venais de contempler les appartements et les bijoux, comptaient
un nombre de siecles a peu pres egal.
En longeant les cotes de Cythere,--nous aurions rougi de perdre une
heure pour y aborder,--je souriais avec orgueil comme si j'eusse
contemple la capitale devastee d'un ennemi desormais impuissant. Ah!
qu'il faut se garder de ces inutiles fanfaronnades!
Au Parthenon, sous ces colonnes aux tons d'ocre parmi lesquelles semble
glisser encore la blanche tunique aux longs plis de la chaste deesse,
des voix mysterieuses, melees a l'encens des sacrifices, chantaient a
mes oreilles:
--Vis sans aimer, et tu vivras heureux!
Et deja j'eprouvais je ne sais quel vague bonheur de vivre, de respirer
l'odeur des jasmins flottant a travers les rues poudreuses, de suivre
d'un regard charme les jeunes Atheniennes aux yeux noirs, allant remplir
leurs amphores a la fontaine.
Enfin l'avouerai-je? Tandis que je gravissais les pentes de Galata pour
aller prendre mes lettres a la poste francaise de Constantinople, une
pensee me preoccupait:
--Pourvu qu'_elle_ ne m'ait pas ecrit de revenir!
Car j'aurais ete l'homme le plus contrarie du monde s'il m'avait fallu
dire adieu si vite a cet Orient que j'entrevoyais a peine et qui deja me
captivait. Oh! la ville sainte avec ses minarets et ses coupoles noyes
dans la verdure! Oh! le Bosphore avec sa double bordure de palais
endormis! Oh! les musulmanes drapees dans leurs satins clairs, laissant
voir a travers la mousseline complaisante du _yachmak_ leurs grands
yeux noirs, si provocants sous la frange des cheveux dores par le
henne!....
Trois lettres seulement m'attendaient a la poste: deux sur lesquelles je
comptais, celle de ma mere et celle de Rosie, la troisieme d'une
ecriture inconnue, ronde, moulee comme les caracteres d'un ecrivain
public. L'enveloppe carree, en papier jaune, avait les allures froides
d'une correspondance d'affaires. Il ne faut pas se fier aux apparences.
Voici ce que je lus dans la missive mysterieuse que j'avais ouverte tout
d'abord:
" Monsieur,
" Nous nous sommes rencontres plusieurs fois dans un salon qui porte un
des plus vieux blasons de France, mais je ne vous nommerai pas les
maitres de la maison, pas plus que je ne vous laisserai deviner qui je
suis moi-meme.
" Vous voudriez savoir au moins quels ont ete nos rapports, si nous
avons souvent cause, danse ensemble, ce que nous nous sommes dit, si je
vous ai plu, si vous m'avez fait la cour. Peut-etre avez-vous la
curiosite--flatteuse pour moi--de connaitre mon impression sur votre
personne. Voila bien des questions, mais vous n'aurez de reponse qu'a la
derniere. Vous interesserait-elle moins que les autres? Avouez que non.
" Eh bien, monsieur, je pense de vous des choses...que je me suis bien
gardee de vous dire, ou meme de vous laisser soupconner. Mais, s'il vous
plait, n'allez pas croire que c'est par modestie ou par crainte de vos
dedains. Je connais vos gouts. Je vous ai trouve parfois moins difficile
pour d'autres femmes qu'il ne vous serait, a coup sur, permis de l'etre.
J'ai constate en vous des... indulgences faites pour encourager de moins
modestes que moi--et de plus mal partagees. Mais qu'aurais-je gagne a me
faire ouvrir les portes du temple? Je m'y serais trouvee en trop
nombreuse compagnie! Je ne comprends que les chapelles bien fermees,
avec un seul tabernacle et une lampe qui brule fidelement, sans jamais
s'eteindre. Vos enthousiasmes, autant que je puis croire, ressemblent a
ces decors de feu d'artifice qui s'embrasent tout a coup et
disparaissent tres vite, pour faire place au numero suivant du
programme.
" Avec tout cela--vous allez bien rire--j'ai beaucoup souffert et je
souffre encore, car je vous aime. Eh! bien, ne riez pas trop; ne dites
pas: " Bon, encore une! " Oui, je vous aime, et, sans doute, je ne suis
pas la premiere qui vous l'ecrive. Mais ce qui me distingue des autres,
c'est que je vous aimerai toujours, et que vous ne saurez jamais qui je
suis. Vous haussez les epaules? Vous dites que je joue un air connu?
Vous verrez que non. Dans dix ans, vous n'en saurez pas plus
qu'aujourd'hui. Et, dans dix ans, je vous aimerai encore.
" D'ailleurs, si j'etais comme les autres, je n'aurais pas attendu que
vous fussiez a sept ou huit cents lieues de la France pour vous dire que
ma pensee ne vous quitte pas, que je donnerais ma vie, si elle
m'appartenait, pour embellir la votre, que vos yeux, quand ils
rencontrent les miens, me donnent le plus grand bonheur que je me
souvienne d'avoir connu.
" Et cependant la tendresse du meilleur et du plus noble des etres
m'entoure d'une constante adoration. Mais je vous aime, et je suis
tellement malheureuse de ne vous l'avoir jamais dit, que j'essaye de
vous le dire afin de voir si, desormais, je serai plus heureuse.
" Voila tout, monsieur, et notre correspondance doit s'arreter ici.
Toutefois, il me serait agreable de savoir que vous avez recu cette
lettre qui contient--j'ai l'orgueil de le croire--quelque chose de plus
precieux qu'un paquet de billets de banque: un coeur qui ne s'etait
jamais donne. Vous m'apprendrez sincerement ce que vous pensez de cette
folie. Mais tout le bien ou tout le mal que vous pourrez me dire
n'empecheront pas que ces lignes ne soient les dernieres ecrites pour
vous par
" UNE AMIE DEVOUEE. "
Pour toute signature, cette missive etrange portait une pensee finement
dessinee a la plume. Le post-scriptum invitait a repondre sous des
initiales compliquees au bureau de poste de la Madeleine, a Paris.
Quoi que l'on doive penser de moi, j'avouerai que je relus deux fois
cette lettre avant d'ouvrir les deux autres, lesquelles, d'ailleurs, ne
contenaient rien, a beaucoup pres, d'aussi interessant. Ma mere me
donnait en detail les nouvelles du jour de Vaudelnay, terminant sa
quatrieme page par des recommandations instantes de bien me soigner et
" d'etre prudent dans un pays ou la vie des hommes est comptee pour si peu
de chose ". A coup sur, en ecrivant ces lignes, ma chere mere avait des
visions de pals, de poignards et de sacs de cuir immerges dans le
Bosphore avec deux victimes--de sexe different--s'y debattant contre la
mort.
Quant a ma cousine, en la lisant on croyait l'entendre. C'etait la meme
affection simple, raisonnable, eloignee de toute exaltation de pensee et
de langage. Pauvre miss Pot-au-Feu!
Malgre tout, sa prose aurait pu me paraitre charmante, sans la rivale
inconnue aupres de laquelle cette ame naive semblait singulierement
terre a terre. Qui etait-elle donc cette autre femme, romanesque et
vertueuse tout a la fois, dont l'amour tombait sur moi comme la fleur
parfumee qui effleure le front du voyageur traversant un bois
d'orangers? Comment l'avais-je vue sans la remarquer? Ou l'avais-je
rencontree? Par quelle seduction involontaire avais-je pris sa
tendresse?
Pendant une heure, je fouillai par la pensee quatre ou cinq des salons
les plus haut cotes comme aristocratie que je frequentais jadis, du
temps ou madame X*** ne m'entrainait pas a sa suite dans un monde moins
blasonne. Quelques profils vagues, a demi perdus dans la penombre d'un
souvenir eloigne, se presenterent a mes yeux. J'appelai mon imagination
a mon secours pour peindre le portrait de l'inconnue. Je me figurais une
femme grande, blonde, melancoliquement reveuse, d'une beaute poetique,
unie par un mariage de raison a quelque epoux trop age pour elle, plein
de merite et tres affectueux, mais qu'elle n'avait pas pu aimer.
Pourquoi me donnait-elle cet amour ideal et profond, a moi qui me
sentais si peu digne d'une offrande aussi precieuse, a moi dont les
graces moins qu'etherees d'une coquette avaient tourne la tete et
conquis l'admiration? Et pourtant ma correspondante anonyme semblait
avoir peu d'illusions sur mon compte. La preuve en etait dans certaine
phrase de sa lettre et, plus encore, dans cette defiance a mon egard
qu'elle manifestait sans menagements.
O variations bizarres et soudaines du coeur humain! La veille encore, ma
reputation naissante d'homme a succes paraissait a mes yeux comme une
aureole de gloire, pittoresquement voilee par le crepe funebre d'une
trahison. Et voila qu'a cette heure je n'avais plus qu'un desir:
convaincre cette douce amie que j'etais un chevalier fidele et discret,
digne d'etre aime, digne d'etre admis a la voir, a m'agenouiller devant
elle, a baiser ses mains ou tout au moins le pli de sa robe. Mon
enthousiasme etait si grand que je voulais d'abord partir sur l'heure,
courir chercher cette tendre creature dans chaque rue, dans chaque
maison de Paris, la guetter pendant un mois, s'il le fallait, au guichet
de la poste ou elle devait venir prendre ma reponse.
La reflexion me fit voir qu'il fallait arriver a elle par d'autres
moyens, si toutefois je devais etre assez heureux pour percer un jour ce
charmant mystere. Sans prendre le temps de redescendre au port et de
regagner la _Galathee_, j'entrai dans un des hotels de Pera et je
demandai de quoi ecrire. Je me souviens que ma lettre commencait ainsi:
" Madame, ce que vous appelez ironiquement " mon temple " n'est plus, a
cette heure, qu'un monceau de ruines sur lesquelles se dresse la
chapelle " bien fermee " ou vous voulez que je vous adore. La pauvre
lampe de mon coeur est allumee devant l'autel. Une seule chose manque a
ce culte nouveau et cheri: l'image, le nom de celle qui m'a converti de
mes erreurs grossieres.
" Ce nom je l'attends, je l'invoque; cette image, cachee derriere son
voile de purete, mon respect l'implore a genoux. Apotre de l'amour
chaste et vrai, vous avez, d'un seul mot, renverse mes idoles. Ce n'est
que la moitie de votre tache bienfaisante et j'ai le droit de vous dire:
Ne mettrez-vous rien a la place de ce que vous avez detruit?.... "
Pendant de longues pages, mon zele de neophyte s'epanchait avec ce
lyrisme qui fera sourire, j'en ai peur, la plupart des hommes qui ont
aujourd'hui vingt-cinq ans, l'age que j'avais alors. Je reniais les
erreurs du passe, particulierement madame X***, ne la designant, bien
entendu, que par des allusions sagement voilees. Pour l'avenir, je
m'engageais par les plus redoutables serments a devenir le modele de
ceux qui aiment. Mais je donnais a entendre que toutes ces belles
resolutions dependaient du nouvel arbitre de ma vie. Au prix d'une
reponse courrier par courrier, je garantissais ma perseverance. Que si
ma belle correspondante executait ses menaces de silence perpetuel, Dieu
sait ce qui adviendrait de moi! Me reverrait-on jamais? Ne
promenerais-je pas mon egarement, pecheur endurci, de la Turquie aux
Indes, des Indes en Chine, de la Chine au Japon, plus loin si c'etait
possible? Mes parents s'eteindraient dans les larmes! A qui la faute?
Une reponse, une reponse contenant ne fut-ce qu'une lueur d'espoir, et
je rentrais en France a l'instant meme, corrige de toutes mes erreurs,
portant dans ma poitrine un coeur nouveau. C'etait a prendre ou a
laisser. Positivement, j'avais un peu perdu la tete.
Ma lettre partie, je comptai les heures qui me separaient du retour du
courrier. Que dis-je, les heures? c'etait bel et bien l'affaire de deux
semaines, car, a cette epoque, l'_Orient-Express_ ne roulait pas
encore entre Paris et Varna.
Pendant ces quinze jours, mon ami et moi nous courumes les ruines, les
bazars, les mosquees, de Stamboul a Scutari. En outre la _Galathee_
chauffa plus d'une fois pour nous conduire soit aux iles des Princes,
soit dans le haut Bosphore, soit meme sur les cotes les plus voisines de
la mer Noire ou, par parenthese, un coup de vent d'est faillit me noyer,
moi et ma chapelle toute neuve, encore veuve de sa statue. D'ailleurs
aucune aventure d'un genre plus doux; pas la moindre tentation, ce qui
est, pour les nouveaux convertis de mon espece, la meilleure garantie de
perseverance. Dieu sait ce qui serait arrive si j'avais fait mon stage
de vertu dans un pays ou les femmes sont moins cloitrees!
Enfin le paquebot de la malle francaise fut signale au semaphore de
Galata, dont j'avais appris les series de pavillons par coeur. O joie!
le guichet de la poste s'ouvrit pour laisser passer dans mes mains une
enveloppe de cette meme ecriture renversee que mes yeux avaient relue si
souvent. Ma divinite n'etait point inexorable et m'epargnait le voyage
du Japon qui, entre nous, me donnait a reflechir.
" Monsieur, m'ecrivait-on, j'aime trop vos parents--sans les
connaitre--pour les priver si longtemps de la presence de leur fils.
Vous vouliez une reponse; la voici. Quant au reste, vous me permettrez
bien de vous dire que je ne saurais prendre toutes vos belles paroles
pour argent comptant. Je me defie des conversions si faciles et si
promptes, et j'estime qu'il y faut un peu de martyre, tout au moins
quelques cicatrices de fer ou de feu, quelque epreuve de confrontation
avec les betes de l'amphitheatre.
" D'ailleurs, il faut en prendre votre parti. Votre chapelle--je vous
felicite de l'avoir edifiee si aisement--contiendra quelque jour, si
Dieu m'ecoute, une statue fidelement honoree. Mais ce ne sera pas la
mienne, qui ne saurait quitter la modeste niche ou la retient le devoir.
Je vous repete que je vous aime, que je vous aimerai toujours. Vous
l'avoir dit, savoir que vous ne l'ignorez plus, bien que vous ignoriez
tout le reste, cela me procure deja des douceurs infinies. Depuis que
j'ai cesse d'etre une enfant, je ne me souviens pas d'avoir connu
quelque chose qui touche au bonheur d'aussi pres.
" Peut-etre, puisque vous allez revenir, vous apercevrai-je de loin en
loin, mais mon secret sera mieux garde que jamais, car il doit l'etre;
je mourrais de honte s'il en etait autrement. Mais je suivrai tendrement
des yeux votre chemin dans la vie. Et meme, si vous restez digne de moi,
ma plume viendra vous dire de temps en temps que je suis fiere de vous
et reconnaissante, jusqu'au jour ou une autre, celle qui sera votre
femme, vous le dira des levres. Je rougis de ma faiblesse, car je
m'etais jure de vous ecrire une seule fois. Mais cette faiblesse
n'enleve rien a personne. Elle ne m'empechera de remplir aucun des
devoirs de ma vie.. et vous, ami, jusqu'a present vous n'avez guere de
devoirs. "
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