Ma Cousine Pot Au Feu
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--Tiens, Rosie! m'ecriai-je d'un air affable de bon prince. Tu es donc
toujours ici?
Au regard que me jeta l'oncle Jean, il me vint un soupcon que la phrase
n'etait pas des plus heureuses, mais, dans l'agitation generale,
personne que lui n'avait du la remarquer. Je reparai mes torts en
embrassant ma cousine qui ne levait pas les yeux sur moi, et en lui
donnant la main pour passer a table. J'appris le lendemain dans la
conversation qu'elle travaillait beaucoup, quelque chose comme douze
heures par jour, car tous les habitants feminins de Vaudelnay s'etaient
cotises, pour ainsi dire, afin de pousser son education. Ma grand'mere
lui enseignait la couture, ma tante Frederique la grammaire et
l'orthographe, ma tante Alexandrine le dessin et le piano, ma mere
l'ecriture, le calcul et l'histoire sainte. Je fremis rien que de penser
a ce surmenage.
Elle trouva cependant moyen, je ne sais comment, d'etre a mon jardin
quand je passai par la dans ma tournee de proprietaire. Jamais, dans le
temps de ma plus grande ferveur d'horticulture, mes plates-bandes
n'avaient ete plus magnifiques. D'un oeil anxieux l'enfant guettait mes
impressions.
--Oh! oh! m'ecriai-je complaisamment, tu m'as bien remplace, Rosie!
--Cela te fait plaisir? balbutia-t-elle.
--Mais oui, certainement.
Et, sans pousser l'eloge plus loin, je continuai ma route vers la piece
d'eau ou les cygnes, qui me voyaient venir, s'approchaient de la rive
pour prendre de ma main la pature attendue.
Aux grandes vacances du mois d'aout, je repassai par la, mais Rosie ne
m'attendait pas pour mendier mon approbation. Le jardin etait en friche.
Elle aussi avait du se dire: A quoi bon!
--La paresseuse! pensai-je. Il faudra que je la gronde.
Mais un poney que je trouvai dans une stalle de l'ecurie--j'avais
rapporte tous les prix de ma classe--m'ota l'envie et le temps de
gronder personne, surtout un etre d'aussi mediocre consequence que
Rosie. Je la vis assez peu durant ces deux mois qui s'enfuirent comme un
songe, au milieu de plaisirs de toute sorte. D'autres annees passerent.
Apres le poney vint un fusil et je ne revai plus que lievres, perdreaux,
contrepied et remise.
Puis la mort entra au chateau, et, quand elle connut le chemin de cette
maison pleine de vieillards, elle y revint souvent comme si, la perfide!
elle ne se plaisait qu'aux faciles besognes. L'un apres l'autre, les
_ancetres_ s'en allerent tous dormir dans le caveau creuse sous
notre chapelle. Alors l'oncle Jean, reste seul de sa generation, quitta
Vaudelnay, lui aussi, avec sa petite-fille, heritiere de quelques
milliers d'ecus laisses par la tante Frederique. L'autre, la tante
Alexandrine, a cheval sur les vieux usages, avait teste en ma faveur.
Mes parents restaient maitres du domaine, et Dieu sait avec quelle joie
ils auraient conserve sous leur toit l'oncle Jean et sa petite-fille. On
le supplia de garder son appartement dans la vieille tour, mais il ne
voulut rien entendre.
--Quand mon frere et mes soeurs etaient la, dit-il, je pouvais y etre
aussi. Un octogenaire de plus ou de moins, cela ne tirait pas a
consequence. Mais le temps a marche. Un vieux comme moi doit faire place
aux jeunes. D'ailleurs, il vaut mieux pour Rosamonde qu'elle passe
quelque temps a Paris.
Jamais on ne put l'en faire demordre. Un beau jour il s'eloigna sans
bruit de Vaudelnay, suivi de Rosie et de Lisbeth. A cette epoque, je
faisais mon droit a Paris et je ne pus adresser mes adieux a la branche
cadette de ma famille.
En m'annoncant leur depart, ma mere me fit connaitre leur domicile dans
un quartier de l'autre monde, quelque part derriere le Luxembourg.
" Tu iras les voir souvent, m'ecrivait-elle. Je voudrais etre sure
qu'ils seront heureux, mais j'en doute, non seulement parce qu'ils
possedent fort peu de bien, mais encore parce qu'ils vont etre perdus
dans cette grande ville, sans un ami. Dieu sait que ton pere et moi nous
avons mis tout en oeuvre pour empecher ce depart qui nous desole. Mais
tu connais ton oncle!.... "
A la lecture de cette lettre, je m'etais bien promis d'aller voir dans
les trois jours l'oncle Jean et sa petite-fille, ce qui eut ete une
entreprise peu difficile si j'avais habite le quartier latin. Mais
j'appartenais a la categorie des etudiants du grand monde qui
demeuraient autour de la Madeleine dans des entresols charmants,
allaient chaque soir diner en ville, et se rendaient a l'Ecole, quand
leurs devoirs sociaux le leur permettaient, dans des tilburys
irreprochables de tenue. Je crois meme, Dieu me pardonne, que j'y suis
alle a cheval une fois ou deux avant de faire mon tour de Bois.
Je ne voudrais pas me faire meilleur que je ne suis, mais j'affirme que
je me reveillai un beau matin en me disant:
--Aujourd'hui, qu'il vente ou qu'il grele, j'irai voir mon oncle et ma
cousine.
Malheureusement il me fut impossible de retrouver l'adresse envoyee par
ma mere. On dira qu'il etait bien simple de la demander; mais
j'appartenais alors a cette classe nombreuse d'etres toujours prets a
braver pour leur famille ou leurs amis tous les supplices du monde sauf
un seul: la peine effroyable d'ecrire une lettre.
C'etait, il faut en convenir, un grand defaut, et je le reconnaissais
moi-meme avec franchise. Toutefois il etait rachete, selon toute
apparence, par de serieuses qualites, car je devenais l'ami de quiconque
m'avait approche une fois.
Quand j'y reflechis d'un peu plus loin, je presume que la premiere de
ces qualites consistait dans la fortune dont mon pere, retenu a
Vaudelnay par sa sante, me faisait jouir avec une generosite qui etait
chez lui un systeme. J'avais en plus le don d'etre " amusant ", qui me
faisait rechercher partout, bien que les gens amusants fussent alors
moins rares qu'aujourd'hui, ainsi qu'en temoigneront tous mes
contemporains.
Je crois pouvoir en appeler au meme temoignage pour constater que
j'etais joli garcon, bien fait de ma personne, bon valseur, fin
cavalier, ni trop naif ni trop blase pour mon age, plein d'aversion pour
tout ce qui etait malpropre et mal odorant au physique et au moral.
Comme trait caracteristique, j'ajouterai que j'etais alors regle dans
mes moeurs a l'egal d'un chartreux, ou, pour mieux dire, d'un forcat.
Mon cheval, mes amis, mes etudes un peu negligees, mes nouveaux devoirs
d'homme du monde pris tout a fait au serieux, c'etait de quoi composer
une existence qui ne me laissait guere le temps de penser a mal et
aurait en outre brise les muscles d'un athlete. Il faut joindre a cela
que les femmes du monde que je voyais de pres m'empechaient d'admirer
les autres, ce qui peut paraitre une originalite invraisemblable.
D'ailleurs elles-memes refusaient mechamment de croire a la preference
dont je voulais bien les favoriser, et leur bienveillance a mon egard
n'allait pas sans une defiance mal deguisee. Elles m'examinaient, me
retournaient, me maniaient avec precaution, comme on fait d'un bibelot
dans un etalage, quand on ne compte pas risquer l'emplette.
Enfin, j'etais irreprochable, bon gre mal gre, et s'il m'etait reste,
par-ci par-la, une heure libre pour ma cousine et pour l'oncle Jean, je
me demande ce qui m'aurait manque pour etre la perfection absolue. Dans
les bals, je voyais deja les regards des meres marquer mon front de
vingt-trois ans du sceau des elus, tandis que dans le secret de leur
coeur, elles pensaient:
--Voila un garcon qu'il faudra suivre. Encore une saison ou deux, et ce
sera un parti hors ligne s'il ne deraille pas.
Ah! si les jeunes gens savaient pourquoi les meres vont au bal, pourquoi
elles y conduisent leurs filles, au prix de fatigues sans nombre! S'ils
savaient pourquoi les jeunes personnes sourient, font de l'esprit,
dansent et vont au buffet! S'ils savaient!.... Mais, parbleu! a
l'entrain qu'ils y apportent aujourd'hui pour la plupart, je soupconne
qu'ils savent. D'ailleurs, que ne savent ils pas? Et comme c'est
ennuyeux, triste, desesperant de _savoir!_
IX
A la fin de ma premiere annee de droit, je subis assez gaillardement
l'epreuve de l'examen. J'aurais mauvais gout a blamer la facilite du
programme ou l'indulgence des juges; toutefois, depuis ce premier succes
de ma carriere intellectuelle, je n'ai jamais pu entendre dire qu'un
jeune homme a echoue dans ces peu terribles debuts, sans me sentir plein
pour lui d'une pitie profonde.
Les vacances me rappelaient a Vaudelnay, mais, auparavant, un imperieux
devoir m'obligeait a rendre visite a l'oncle Jean et a sa petite-fille.
Grace a Dieu, mes amis et mes amies du grand monde etant disperses dans
toutes les directions; je n'avais rien de mieux a faire a cette heure
que de me montrer bon parent.
Mais la difficulte--elle etait serieuse,--consistait a decouvrir
l'adresse du baron de Vaudelnay. La demander a ma mere? C'eut ete faire
l'aveu d'une coupable negligence. Fort heureusement le notaire de la
famille, que je ne manquais pas d'aller trouver dans son etude le
premier de chaque mois, devait posseder ce renseignement indispensable.
En effet j'appris par lui que le vieillard demeurait rue d'Assas. Je
pris un fiacre pour me rendre chez mon oncle, d'abord pour ne pas faire
a ses yeux l'etalage de mauvais gout de ma voiture, de mon cheval et de
mon groom, et ensuite parce que les paves de la rive gauche, brules
parle soleil de juillet, ne valaient rien pour les pieds
d'_Annibal_ qui avait la sole sensible comme l'epiderme d'une
nymphe.
En apprenant du concierge que le baron etait seul chez lui--au quatrieme
etage et quel escalier!--je me sentis aussi emu que je l'avais ete huit
jours plus tot devant mes examinateurs. Meme, tout en montant les
marches, je me disais qu'on peut toujours trouver moyen d'anonner
quelques phrases sur la condition des affranchis ou sur l'incapacite des
mineurs. Mais que repondre si, la-haut, on me posait cette " colle "
redoutable:
--Pourquoi n'es-tu pas venu nous voir plus tot?
Il faut croire que l'oncle Jean n'avait pas trop souffert de la rarete
de mes visites, car il m'accueillit comme si nous nous etions quittes la
veille, avec cette bonte triste et ce sourire resigne que je lui
connaissais, depuis le soir ou il etait rentre a Vaudelnay rapportant
Rosie entortillee dans sa couverture.
Pauvre oncle! il avait franchi une etape de plus dans la vieillesse. Il
etait facile de voir que la prochaine halte serait la derniere. Il
portait ses cheveux blancs tres longs; sa taille s'etait voutee; ses
vetements, d'un entretien irreprochable, trahissaient la pauvrete. J'eus
un leger malaise en les reconnaissant, pour les avoir vus jadis a
Vaudelnay.... Je me hatai de parler de ma cousine.
--Elle est a sa peinture, dit mon oncle. Ah! c'est vrai: tu ne sais pas!
Elle a pris une rage de barbouiller des toiles. En toute justice elle a
du talent. Du reste, regarde.
Sur les murs s'etalaient quatre ou cinq tableaux dont j'aurais eu
quelque peine a discerner le merite, non seulement parce que j'etais
loin d'etre clerc en peinture, mais aussi parce que, subitement, mes
yeux se trouverent un peu brouilles. Ces toiles etaient des vues de
Vaudelnay, du parc, des environs, probablement faites de memoire. Sur la
table un chevalet de velours supportait un dessin qui acheva de me
troubler la vue, car il representait mon jardin quelque onze ans plus
tot.
L'oncle Jean, tres vivement, fit volte-face et s'en fut regarder le ciel
par la fenetre.
--Tu vas sans doute retourner la-bas? me dit-il apres une minute de
silence. Je sais que tu es recu, et je t'en felicite.
--Vous savez?...balbutiai-je. Comment l'avez-vous appris?
--Par ta cousine, je crois. Cette petite est une gazette ambulante et me
raconte tout ce qui se passe a Paris; ce qui se passe de bon, bien
entendu. Car moi, je ne sors plus guere. Les jambes....
Il acheva ce qu'il voulait dire par une grimace que je lui avais
toujours connue, quand il voulait eviter un jugement severe sur les
personnes ou sur les choses.
--Ma cousine sort beaucoup? demandai-je.
Si j'avais exprime toute ma pensee j'aurais dit:
--Elle ferait mieux de peindre moins, et de tenir compagnie a son vieux
grand-pere.
L'oncle repondit sans avoir l'air d'en vouloir le moins du monde a cette
coureuse:
--Dieu merci! nous avons toujours Lisbeth qui est une duegne
irreprochable. Pauvre Rosie! elle sera desolee d'avoir manque son
cousin!
--Mais je lui donnerai bientot l'occasion de se consoler, dis-je
poliment. Je reviendrai.
--Pas avant les vacances? Tu vas partir?
--Demain matin.
L'oncle eut un sourire imperceptible dans lequel je lus tout un chapitre
de philosophie.
Decidement la conversation manquait d'entrain. Je reflechissais, a part
moi, qu'il est tres difficile de trouver quelque chose a dire aux gens
que l'on rencontre une fois par an, tandis qu'une heure semble courte a
l'intimite de chaque jour. Mon oncle reflechissait aussi. Tout a coup il
tourna vers moi un de ces regards subitement attendris que je lui
connaissais depuis l'enfance de Rosie.
--Ecoute, fit-il, tu leur diras que je les aime de tout mon coeur, et
ces mots-la, tu as pu le constater, ne reviennent pas souvent dans ma
bouche. Voila ma commission pour les vivants, qui ne sont que deux: ton
pere et ta mere. Quant aux morts, qui sont beaucoup plus nombreux, tu
leur diras--son regard avait change d'expression--tu leur diras que je
leur pardonne. De cette facon, il n'y aura aucun moment de gene, lors de
mon arrivee parmi eux.
Sa belle figure se reveilla sous une expression moqueuse de defi jete a
Celle qui devait--probablement bientot--le reunir aux _ancetres_.
Il eut cette plaisanterie de vieux soldat:
--L'entrevue sera deja bien assez _froide_.
Ces paroles me remirent dans l'esprit mainte question que je n'avais pas
ose faire dix ou douze ans plus tot, que je n'avais pas songe a faire
depuis, distrait que j'etais par des sujets plus modernes. Je demandai
au vieillard, retrouvant, sans l'avoir cherchee, la facon de lui parler
que j'avais dans mon enfance:
--Oncle Jean, votre vie ne m'est pas plus connue que si vous etiez pour
moi un etranger. Ne vous semble-t-il pas que je devrais en savoir au
moins quelque chose?
--Te voila devenu bien curieux tout a coup!
En me parlant ainsi, le baron s'efforcait d'exprimer l'ironie. Mais je
vis bien que ma question, quoi qu'il en eut, lui causait du plaisir.
--Apres tout, dit-il, c'est ton droit. La vie de chacun de nous, bonne
ou mauvaise, utile ou perdue, appartient a notre lignee, et c'est a tes
mains qu'est confie desormais l'avenir du bon vieux nom. Je souhaite,
mon cher enfant, qu'il te porte plus de bonheur qu'il n'en a porte a moi
ainsi qu'aux miens.
Son visage, tres triste un instant, devint tres grave. A mon grand
etonnement, le vieillard s'inclina devant moi avec une sorte de respect.
--Futur marquis de Vaudelnay, dit-il, voici la confession d'un des
votres qui fut juge severement par ceux de son epoque. Vous serez
peut-etre plus indulgent.
L'oncle se moquait-il de moi? Je me le suis demande et me le demande
encore. Ce qu'il y a de certain c'est que j'envoyais a cette heure ma
curiosite a tous les diables, prevoyant plus d'une comparaison
embarrassante pour moi dans la confession qu'on m'annoncait. La voici,
quelque peu resumee, et cependant le baron n'etait pas homme a s'etendre
inutilement sur sa propre histoire.
X
La Revolution trouva le chateau de Vaudelnay peuple des memes habitants
que j'y avais trouves moi-meme, quelque cinquante ans plus tard. Je
parle des _ancetres_, cela va sans dire. Balthazar de Vaudelnay, le
dernier marquis de l'ancien regime, venait de mourir juste a temps pour
que mon grand-pere profitat, l'un des derniers parmi la noblesse
francaise, de l'institution prete a perir du droit d'ainesse. Il herita
seul du chateau, des terres, de toute la fortune, et bien que ses
vingt-cinq ans ne fissent que de sonner, il entra dans son role de chef
de famille, aussi serieux, aussi respecte, aussi bien obei de son frere
et de ses deux soeurs que s'il eut ete un vieillard blanchi par l'age.
L'obligation de veiller sur ses deux cadettes, ma tante Frederique et ma
tante Alexandrine, peut-etre une sage prevoyance de l'avenir, l'empecha
de prendre part a l'emigration, et la tempete passa sur ces trois
aristocrates sans balayer leur tetes la ou elle en avait roule tant
d'autres moins jeunes. Toutefois, pour sauver, en cas de malheur, le
dernier bourgeon de la vieille tige, mon grand-pere avait confie mon
oncle Jean a l'un de ses voisins et de ses amis pret a partir pour
l'Angleterre. Le jeune emigre de douze ans ne devait revoir le sol natal
que trente-cinq ans plus tard, c'est-a-dire vers la fin du regne de
Charles X.
Je laisse volontairement de cote toute la premiere partie de son
histoire, non pas la moins interessante, mais la moins directement liee
a la suite de ce recit. D'abord etudiant en Angleterre, puis l'un des
plus jeunes officiers de l'armee des Indes, Jean de Vaudelnay, dont
l'humeur etait aussi indomptable que sa bravoure etait brillante,
quitta, par suite de desaccord avec ses chefs, une position qui pouvait
le conduire a la fortune. Devenu libre, il regagna la France...par le
chemin des ecoliers. Cette route accidentee le conduisit en Italie qu'il
comptait traverser lentement. Mais il comptait sans le destin qui devait
y decider de son existence.
Epris d'abord d'une soudaine passion pour la peinture qui se revelait a
lui comme un monde encore ignore, le jeune homme s'attarda longuement
dans les galeries les plus celebres et dans les meilleurs ateliers. L'un
de ceux-ci, rendez-vous des etrangers de distinction qui passaient a
Florence, l'eblouit par un chef-d'oeuvre aupres duquel palirent les
toiles des grands maitres, car ce chef-d'oeuvre etait vivant. Laura
Scarpi, la rose de la Toscane, ainsi que tout Florence l'appelait,
conquit, par son premier regard, le coeur de mon oncle. Elle etait la
fille d'un peintre plus riche de gloire que d'argent. Quant a sa
mere,...l'oncle Jean ne m'en a pas dit un seul mot.
Dieu sait quel mystere demeure a jamais cache sous ce silence. Il va
sans dire que la loyaute du baron de Vaudelnay, devenu le fiance de
mademoiselle Scarpi, dut se montrer moins reserve a l'egard du chef de
famille. Une chose est certaine: le voyageur fut informe que les portes
de la maison paternelle ne pouvaient se rouvrir que pour lui seul. Ce
n'etait pas le moyen de changer la resolution d'un homme de sa trempe.
Il me le disait lui-meme:
--Je serais plutot rentre a Vaudelnay sans ma tete que sans la femme a
qui j'avais donne ma foi.
Le mariage eut lieu, mariage suivi, selon le recit laconique de mon
oncle, " de vingt ans d'exil, de pauvrete et de bonheur ". Il ne m'en
raconta pas davantage sur cette periode de sa vie, et je me souviens que
cette froide reserve fut pour ma curiosite de jeune homme un etonnement,
aussi bien qu'une deception. Je n'avais pas encore compris qu'il est des
bonheurs que l'on savoure a genoux, silencieusement, tant qu'il durent,
que l'on enferme plus mysterieusement encore dans son coeur quand ils ne
sont plus....
Ces vingt ans d'azur et de paix finirent brusquement dans la nuit sombre
de l'orage. La mort prit a mon oncle celle qui etait la plus grande part
de sa vie, mais, sur la tombe a peine fermee, une rose eblouissante
fleurissait. Laura Scarpi laissait une fille de dix-huit ans, celle qui
devait etre la mere de Rosie.
Pauvre oncle Jean! Quand il etait oblige de parler de son bonheur perdu,
les mots ne sortaient qu'avec effort de ses dents serrees. Et quand il
arrivait a des souvenirs douloureux, c'etait encore pis, si bien qu'il
fallait toujours deviner des choses qu'il ne disait pas.
Il me laissa donc deviner plutot qu'il ne m'apprit l'autre catastrophe
de sa vie. Un jeune Anglais, cadet d'une grande famille, vint a Florence
et fut frappe de ce meme coup de foudre qui avait decide de l'existence
du baron de Vaudelnay. Celui-ci n'avait jamais ete d'humeur facile, mais
le malheur avait encore aigri son caractere indomptable. Froisse de
certaines assiduites qu'il jugea compromettantes, devore a l'egard de sa
fille de cette jalousie maladive dont les peres qui ont beaucoup aime
offrent parfois l'exemple, croyant, pour tout dire, a une vulgaire
tentative de seduction, le bouillant Francais fit un eclat. Sir George
Melvil ne sut pas ou ne voulut pas s'expliquer; d'ailleurs, a cette
epoque, la haine entre les deux nations atteignait son apogee. Une
rencontre eut lieu dont le souvenir resta imprime a tout jamais en creux
dans la boite osseuse de mon oncle. Enfin je venais d'apprendre pour
quoi il s'etait battu avec " le monsieur ".
--Il faut etre juste, ajouta mon oncle, je m'etais battu un peu vite
avec cet etourdi de George, et, quand je me reveillai dans mon lit d'un
cauchemar assez long, il m'eut ete difficile de dire lequel etait le
plus desole de ce diable de garcon ou de ma pauvre fille.
Il etait ecrit que les Vaudelnay de cette generation devaient tous
mourir octogenaires. L'oncle Jean se guerit contre tout espoir et, comme
sa blessure l'avait rendu plus patient, il voulut bien preter l'oreille
a des explications qui d'abord le satisfirent. L'amour avait pu faire
perdre la raison a sir George, mais ce jeune homme n'avait jamais perdu
le respect: l'objet de sa passion soupconnait a peine l'etendue du mal
cause par ses beaux yeux.
L'oncle Jean reprit confiance et crut, voyant sa fille si calme, qu'il
en serait quitte pour une gouttiere dans la voute de son crane. Il
comptait sans les surprises perfides de l'amour.
Ma jeune parente s'eprit a son tour d'une ardente affection pour l'homme
qui avait failli la rendre orpheline, et quand le blesse fut delivre des
medecins, ce fut pour entendre une autre antienne. Donner sa fille a un
Anglais, a un protestant, a un cadet sans fortune! Il serait mort
plutot, car, en depit de l'opinion defavorable que les siens avaient de
lui, il etait reste de coeur et d'esprit aussi Vaudelnay qu'un Vaudelnay
peut l'etre. Sir George essuya le plus energique refus. La nouvelle
Chimene se jeta aux pieds de son pere en les arrosant de ses larmes,
mais il faut croire que mon oncle n'admettait pas les denouements a la
facon de Corneille.
--Entre moi et cet etranger tu dois choisir, dit-il a sa fille. Si tu te
decides pour lui, je te jure que tu n'entendras plus parler de moi
jusqu'a ta mort.
Ma belle parente avait dans les veines le sang des Vaudelnay renforce
par du sang de Florentine. Elle se prononca pour l'etranger. Peut-etre
croyait-elle que le serment de son pere ne tiendrait pas devant sa
tendresse. Pauvre infortunee! Il fallait qu'elle connut bien peu celui
dont elle etait la fille! Jamais, helas! serment inhumain ne fut mieux
tenu.
Les nouveaux epoux partirent pour l'Angleterre, et l'oncle Jean, seul au
monde desormais, vint frapper a la porte de Vaudelnay que rien ne tenait
plus fermee, a cette heure, devant cet enfant prodigue de cinquante ans.
Bien qu'il se soit montre, le pauvre vieillard, aussi discret sur ce
point que sur les autres, j'ai pu comprendre, neanmoins, que ni son
frere ni ses soeurs n'ont arrache aux paturages de Vaudelnay le moindre
veau gras pour feter son retour. On l'accepta et l'on voulut bien ne pas
ouvrir la bouche sur ses erreurs passees, mais rien de plus. D'ailleurs
mes propres souvenirs etaient encore vivants. Je revoyais l'oncle Jean
silencieux, renferme en lui-meme, presque isole au milieu des siens. Il
etait evident que l'orgueil austere des Vaudelnay ne lui avait jamais
pardonne deux crimes: sa propre mesalliance et l'union de sa fille avec
un Anglais heretique, bien que, de bonne foi, ce dernier malheur ne lui
fut guere imputable.
Mais il etait reserve a d'autres chagrins. Tout d'abord il eut la
douleur d'apprendre que sir George Melvil n'avait pas ete beaucoup mieux
accueilli en Angleterre que lui-meme ne l'avait ete en France. A son
gendre on reprochait d'avoir epouse une etrangere sans fortune,
catholique, fille d'une mere sans naissance. De plus ce mariage faisait
evanouir les reves brillants d'une autre union plus avantageuse,
caresses depuis longtemps pour son fils par lord Melvil, le grand-pere
maternel de Rosie.
Le jeune couple vecut donc a l'ecart, aussi pauvre mais non moins beni
par l'amour que l'avait ete l'oncle Jean dans sa petite maison de
Florence. Puis encore une fois la mort fit son oeuvre maudite; du moins
elle ne separa point ceux qui s'aimaient: sir George et sa femme encore
jeune, se suivirent dans la tombe a quelques semaines de distance,
laissant la petite Rosamonde, agee de six ou sept ans, sans autre appui
que son aieul maternel. Que pouvait le vieillard, sinon de pardonner a
sa fille mourante et de venir frapper avec l'enfant a la porte du manoir
de famille?
--C'est ce que je fis, dit mon oncle en achevant son recit. Tu etais la;
tu as tout vu.... Au propre comme au figure, l'on peut dire que tu as
ouvert a ta cousine les portes de Vaudelnay.
--Qui ne se sont jamais refermees, ajoutai-je avec un mouvement
d'affection tres sincere. Oncle Jean! pourquoi ne viendriez-vous pas
chez nous pour y passer les vacances avec Rosie? Mes parents seraient si
heureux! Ma cousine aussi, j'en suis sur.
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