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Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

Ma Cousine Pot Au Feu

L >> Leon de Tinseau >> Ma Cousine Pot Au Feu

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En y reflechissant,--et je n'ai eu que trop le temps de reflechir depuis
l'epoque dont je parle,--je me suis demande si la pauvrette n'aurait pas
ete plus heureuse, dans n'importe quel asile d'enfants trouves, qu'elle
ne le fut a Vaudelnay, du moins pendant les premieres semaines. Au vieux
manoir, l'existence etait souvent sombre, meme pour moi, l'enfant de la
promesse. Or mon grand-pere et ses deux soeurs professaient contre "
l'Anglais " cette haine feroce dont l'autre haine, celle qui nous gonfle
le coeur aujourd'hui, ne peut donner qu'une legere idee. Joignez a cela
que le seul mot d'heretique faisait luire a leurs yeux tout a la fois
les flammes de l'enfer, celles du bucher de Jeanne d'Arc, et, plus pres
de nous, les reflets sanglants de l'incendie allume a Vaudelnay par
l'amiral de Coligny, pendant les guerres de religion du regne de Charles
IX. Comme de juste, dans ma jeune ardeur fraichement avivee par mes
etudes historiques tant soit peu entachees d'exclusivisme, je partageais
ces doctrines exaltees. Fort heureusement, ma grand'mere etait une
sainte, incapable de hair personne, et mes parents, plus calmes par le
seul fait d'appartenir a une generation plus jeune, se maintenaient a
l'ecart de ma cousine dans une neutralite compatissante.

Il n'en est pas moins vrai que s'il existait au monde un coin de terre
ou la pauvre petite n'aurait jamais du mettre le pied, c'etait
Vaudelnay. Mais, apparemment, pour des raisons inconnues de moi, mon
oncle n'avait pas le choix de la residence de sa petite-fille. Il fallut
donc, de part et d'autre, se resoudre a une cohabitation qui
ressemblait, sous certains rapports, a l'internement d'une colonne de
prisonniers de guerre sur le territoire ennemi, ressemblance d'autant
plus complete que Rosie ne savait pas le premier mot de notre langue. Au
train ou marchaient les choses, elle risquait meme d'arriver a sa
majorite sans etre plus savante sous ce rapport, car mon oncle, qui
s'occupait chaque jour de son education pendant plusieurs heures,
mettait une sorte de fierte et de rancune a ne jamais faire entendre a
la petite ni a sa bonne un seul mot de francais.

Quant a moi, je ne l'apercevais guere qu'aux heures des repas, du moins
dans les premiers jours. Elle mangeait peu, moitie, je pense, a cause de
la terreur que lui inspiraient tous ces visages severes et rides, moitie
parce que la cuisine de Vaudelnay, tout irreprochable qu'elle fut,
differait essentiellement de celle que l'enfant avait toujours connue.
Mais, si elle ne brillait pas par l'appetit, elle me surpassait encore
par la correction de sa tenue, ce qui n'est pas peu dire. Une fois,
meme, je m'entendis reprimander par cette severe apostrophe sortie de la
bouche de mon grand-pere:

--Je suis fache de vous dire que vous etes infiniment moins propre a
table que votre cousine.

La tristesse, deja consciente des choses, peinte sur cette physionomie
enfantine--elle n'avait pas sept ans--faisait peine a voir. Bientot
Rosie se prit pour son grand-pere d'une adoration fort naturelle a tous
les points de vue. De temps en temps elle jetait sur lui un long regard
qui remplissait ses yeux d'une tendresse humide, et je dois dire que
l'oncle Jean lui rendait avec usure cette silencieuse caresse. Il
semblait a la fois tres sombre et tres heureux; nous ne l'apercevions
presque plus; sa vie se passait tout entiere dans l'appartement de la
petite tour, devenue l'asile de cette branche de la famille, ou, si le
temps etait beau, dans quelque coin mysterieux de l'immense parc. La, il
suivait pendant des heures avec une veritable devotion les jeux calmes
de l'enfant dans le sable des allees. Je les observais parfois avec un
peu d'envie, sans oser troubler leur tete-a-tete tranquille. Quand la
pelle de bois de l'enfant avait laisse des traces trop profondes, il
fallait voir avec quel soin melancolique l'oncle Jean, avant de regagner
le chateau, reparait les degats.

--Nous ne sommes pas chez nous, semblait-il dire tout bas en courbant
vers le sol sa longue taille amaigrie.

Mes sentiments personnels envers ma cousine furent longtemps ceux du
plus profond dedain, car, ainsi que pour la plupart des garcons de mon
age, il etait admis pour moi que " les filles " appartenaient a une
categorie inferieure d'etres humains. Matin et soir, il est vrai, nous
nous embrassions, Rosie et moi, comme nous embrassions tous les membres
de la famille, ce qui portait a seize par jour le nombre des baisers que
chacun de nous devait donner ou recevoir, sans compter les extras.

Mais quelle difference dans la maniere dont nous accomplissions la
ceremonie! On aurait dit que cette caresse, toute machinale chez moi,
etait une aumone que je daignais accorder et que ma cousine recueillait
avec reconnaissance. Quand mes levres allaient trouver la joue de
l'enfant, elle fermait les yeux et semblait attendre pour voir si je ne
doublerais pas la dose, idee fort naturelle qui me vint seulement plus
tard, apres que la glace fut brisee entre nous. Voici dans quelles
circonstances.

Il va sans dire que j'avais " mon jardin ", morceau de terre de cent
pieds carres ou je cultivais des legumes, non pas des plus recherches,
mes relations tendues avec le jardinier ne me permettant pas de
solliciter ses faveurs, et d'en obtenir autre chose que des plants de
choux avaries ou des graines de haricots surabondantes. Voila ce qu'on
gagne--je l'eprouvai depuis mieux encore--a faire partie de
l'opposition! Un jour, je sarclais mes laitues qui se faisaient un malin
plaisir de " monter ", alors que mes petits pois s'obstinaient a ne pas
quitter la terre, sourds a l'invitation des ramures que je leur avais
preparees. Miss Rosie vint a passer le long de mon domaine, escortee de
sa bonne. Elle s'arreta pour me voir travailler, regardant mes produits
d'horticulture d'un air d'admiration dont je me sentis plus flatte que
je ne le laissai paraitre, car, a peu d'exception pres, les promeneurs
de toute categorie qui s'egaraient dans ces parages refusaient
manifestement de prendre mon exploitation au serieux.

Malgre les objurgations de Lisbeth, qui voulait l'entrainer plus loin,
ma cousine restait la, plantee sur ses petites jambes. Quand j'y pense
aujourd'hui, j'imagine,--avec plus de fatuite qu'alors,--que l'on se
souciait moins du jardin que du jardinier. Avoir, pour ses jeux toujours
solitaires, un compagnon, meme plus age qu'elle, n'etait-ce pas le reve
instinctif de cette enfant dont on pouvait dire: Elle est venue parmi
les siens, et les siens l'ont bien mal recue! Je devais avoir la mine
d'un seigneur d'opera-comique rassurant une bergere, quand je fis signe
a Rosie que je lui permettais de franchir ma cloture, formee d'une haie
de buis de vingt centimetres. Elle accepta, rougissant de plaisir, et je
la precedai fierement, la conduisant de la foret de mes framboisiers a
la prairie naissante de mes epinards, puis a ma ferme, representee par
une caisse verte ou, derriere un grillage, des lapins blancs remuaient
leurs narines, et enfin a ma maison de campagne composee d'un banc
rustique abrite par un toit de joncs.

Mes lapins blancs, on le devine, furent de toutes mes richesses, la
partie qui emerveilla davantage ma visiteuse. Elle les caressa de sa
petite main, apres m'en avoir demande la permission d'un regard tres
humble. Si je l'avais laissee faire, je crois que nous y serions
encore.... Pauvre cherie! Aujourd'hui je donnerais bien des pres, des
chateaux et des fermes pour que nous y fussions encore, en effet!

Mais, ce jour-la, j'estimais que j'avais mieux a faire qu'a contenter la
curiosite d'une petite fille, et je lui declarai par signes que mon
travail me reclamait. Par signes, l'enfant me temoigna qu'elle serait la
plus heureuse personne du monde de travailler aussi. L'imprudente! Elle
ne se doutait pas qu'elle venait de poser elle-meme le joug de
l'esclavage sur ses epaules.

A partir de ce moment, j'eus sous mes ordres un ouvrier docile,
remarquablement intelligent, d'un zele infatigable et possedant la
precieuse qualite de ne rien exiger de son maitre, pas meme la
reconnaissance. Bien entendu, je lui confiais les besognes les moins
agreables, telles que l'enlevement des cailloux qui desolaient mes
parterres, le nettoyage des herbes parasites et la destruction des
limaces qui semblaient s'etre retirees de toutes les regions voisines
dans mes planches d'epinards, comme dans un asile assure. Jamais, durant
les heures consacrees a ces taches ingrates, ma subordonnee volontaire
n'essaya l'ombre d'une revolte contre mon autorite, passablement
tyrannique, je l'avoue. Tout en accomplissant sa besogne, elle
s'efforcait de lier conversation avec moi, et je me flatte d'avoir ete
son premier, sinon son meilleur professeur dans notre langue. Une fois
de plus, en cette occasion, il fut permis de constater l'excellence de
ce proverbe: qu'un bien-fait n'est jamais perdu. Mon ennemi le
jardinier, temoin de mes bons rapports avec ma cousine et se meprenant,
j'en ai peur, sur mon desinteressement, devint du soir au matin mon
protecteur et mon ami. Des lors il m'apporta de lui-meme ses meilleurs
plants et ses graines les plus rares; il me prodigua ses conseils et ses
lecons. Bien plus, il m'arriva dans la suite, lors de certaines
expeditions tentees par moi dans la region des espaliers et des
quenouilles, de voir cet adversaire jadis redoute tourner les talons,
comme s'il avait resolu de me laisser le champ libre.

Un drole de corps, ce sournois de jardinier! il savait tout, sans
compter bien d'autres choses. Quel ne fut pas mon etonnement de
l'entendre un jour echanger quelques mots d'anglais avec Lisbeth!
Presque chaque jour, tandis qu'elle agitait son eternel tricot tout en
surveillant " mademoiselle Rosee ", comme disaient les domestiques, le
compere s'arrangeait pour passer par la. Dieu sait que Lisbeth n'avait
pas la mine d'une personne destinee a connaitre les aventures. Pourtant
il s'eprit d'elle, sans en rien dire a qui que ce fut, pas meme a la
principale interessee. Ils finirent par s'epouser alors qu'ils etaient
tant soit peu vieillots l'un et l'autre.

En dehors des affaires, c'est-a-dire de mon jardin, pendant les repas et
durant les moments assez courts de notre presence commune au salon, je
commencais a traiter ma cousine un peu plus gracieusement, mais je
maintenais envers elle ma position de superieur a inferieur. Dans les
rares occasions ou elle se hasardait a prononcer quelques mots de
francais, je riais de ses bevues avec l'altiere commiseration d'un
chancelier de l'Academie, tandis que j'aurais du souvent les excuser en
ma qualite de professeur responsable.

Pauvre mignonne! si jamais enfant fut preservee par les premieres annees
de son education contre les dangers de l'amour-propre, c'est bien
celle-la. Ce qu'elle faisait de mal etait etale au grand jour et
reprimande severement, tandis que ses bonnes actions et ses qualites
passaient pour choses toutes naturelles. Des qu'elle put comprendre
trois mots de francais, ma grand'mere ne cessa de lui repeter qu'elle
etait laide avec une insistance convaincue, a ce point qu'il n'etait pas
douteux pour moi que mon infortunee cousine ne fut une sorte de monstre
desherite par la nature. Anglaise, pauvre, laide et protestante! Quelle
accumulation de disgraces sur une seule tete humaine! Il ne fallait pas
moins que les preceptes rigoureux de la charite chretienne, qui
m'etaient inculques chaque jour entre une page du _De viris_ et un
probleme d'arithmetique, pour me donner le courage de lui faire bonne
mine,--hors de la presence des limaces. Mais il faut croire qu'elle
avait appris en naissant l'art fort utile ici-bas de savoir se contenter
de peu. Si seulement je lui envoyais quelque chose qui ressemblat a un
sourire, d'un bout de la table a l'autre, si, dans mon coin favori du
salon, je lui permettais d'approcher ses joues roses des miennes et
d'admirer les splendeurs de mes livres d'images, c'etait aussitot un de
ces regards mouilles qu'elle reservait exclusivement a deux etres en ce
monde: l'oncle Jean et moi. Je parle, bien entendu, des etres humains,
car mes lapins blancs, qu'elle etait chargee de soigner sous ma haute
direction, n'etaient pas beaucoup moins bien traites par leur tres jeune
mere nourriciere. Un jour que de nombreux petits etaient survenus a son
grand etonnement--et meme au mien, car nous aurions rendu des points a
Daphnis et a Chloe sous le rapport de l'ignorance--elle faillit
s'evanouir de joie, la pauvre orpheline qui n'avait pas la chaude
caresse d'une mere pour attiedir son existence d'etre isole et meconnu!






VII


Tant de douceur et de gentillesse devaient forcement, un jour ou
l'autre, produire leur effet sur des natures aussi bonnes que l'etaient
au fond celles des membres de la famille, meme des _ancetres_.
Petit a petit, chacun se prit de tendresse pour cette enfant qui faisait
si peu de bruit, tenait si peu de place et demandait si peu de chose.
Mais il etait facile de voir que tous les Vaudelnay du monde, y compris
le plus jeune d'entre eux, aimaient Rosie quand personne ne pouvait les
voir, et semblaient a peine la connaitre aussitot qu'une forme humaine
se montrait au bout du corridor. Il n'etait presque pas de jour que ma
jeune cousine ne parut a table avec un bout de ruban noir ou quelque
brimborion de jais qui n'etait pas venu tout seul embellir son vetement
de deuil plus que modeste. Un soir, au salon, pendant le diner de sa
bonne, l'imprudente vint m'offrir des bonbons dans un sac portant
l'estampille du confiseur a la mode de Poitiers, ce qui sembla causer un
malaise profond a mon pere, le seul de la famille qui fut alle en ville
ce jour-la. Mais chacun, il faut le croire, s'etait donne le mot pour ne
s'apercevoir de rien, et moi-meme je me hatai de faire rentrer le corps
du delit dans la poche d'ou il n'aurait jamais du sortir.

Quelques jours apres, Rosie se montra pressant contre son coeur une
poupee imperceptible du vernis le plus frais. La semaine suivante, la
poupee avait grandi d'une main. Avant la fin du mois, elle etait presque
aussi grande que Rosie elle-meme et, a coup sur, beaucoup plus elegante
dans ses ajustements. Il en fut des poupees comme du sac de bonbons:
personne ne s'avisa de s'inquieter de leur provenance. Ma cousine aurait
pu, j'en suis sur, parader d'un bout a l'autre du chateau avec le
colosse de Rhodes sur les bras, sans qu'on lui fit la moindre question
embarrassante. Elle continuait de son cote a garder--ou peu s'en
faut--le silence des premiers jours, et cependant, quand nous etions a
mon jardin, elle commencait a babiller tant bien que mal en francais,
malgre mes rires moqueurs.

Evidemment il y avait contre elle des griefs que j'ignorais. Du moins
j'en deplorais un qui n'etait pas, tout me portait a le croire, un des
moins odieux. Chaque soir, a l'heure de la priere, chaque dimanche, a
l'heure de la messe, quand la place de cette jeune heretique restait
vide parmi nous, la plupart des fronts se plissaient. La blessure
pourrait-elle jamais se fermer? Cette inquietude, malgre mon age, me
preoccupait.

Vers la fin du printemps qui suivit l'arrivee de ma cousine a Vaudelnay,
toutes les pensees de la famille se tournerent sur un seul point: ma
premiere communion, dont l'epoque approchait. Des lors j'entrai dans la
periode severe de la meditation et de la penitence. Mon jardin fut
abandonne et je ne vis plus guere ma cousine. Craignait-on pour moi un
proselytisme funeste?--Que serait-il arrive, en effet, si, Polyeucte
d'un nouveau genre, j'avais crie en face de la table sainte:

--Je suis protestant!

La chose ne me semblait guere a redouter, car, tout au contraire, je me
sentais pret a mourir pour ma foi. Mais qui peut savoir jusqu'ou vont
les ruses diaboliques de l'ennemi de notre salut?

Je dois dire que l'excellent cure qui dirigeait ma conscience et
travaillait assidument a " ma conversion " faisait preuve sur toutes ces
questions des idees les plus larges. Plus d'une fois nous avions aborde
franchement le fatal sujet, car, plus j'approchais du Ciel, plus
j'eprouvais d'amertume a voir ma pauvre cousine assise a l'ombre de la
mort.

--Soyez sans inquietude, me disait le saint pretre. Dieu est bon et nous
le fera voir a tous. Priez pour votre cousine et laissez le reste aux
soins de la Providence.

A demi rassure par ces paroles, je priais beaucoup, en effet, pour que
le Seigneur ouvrit les yeux de la pauvre egaree, et aussi pour qu'on lui
permit d'assister a la ceremonie. Ce fut donc une grande joie pour moi
d'apprendre que Rosie, ce jour-la, viendrait a la messe. Avant de se
rendre a la petite eglise paree comme elle ne l'avait pas ete depuis le
mariage de mon pere, toute la famille s'assembla au salon. J'y fus
introduit a mon tour et, luttant contre une emotion dont je regretterai
toute ma vie la naive grandeur, je suppliai les miens de me pardonner
les peines et les mauvais exemples dont je les avais abreuves jusque-la,
de meme que Dieu, selon toute esperance, avait daigne m'en accorder
l'oubli.

Bien entendu, les hommes ne se montrerent pas plus impitoyables que le
Createur. Mon grand-pere me benit solennellement; tout le monde
pleurait. Seule ma cousine me considerait de ses grands yeux noirs
pleins d'etonnement et brillants d'une flamme singuliere. Pour la
premiere fois depuis son arrivee a Vaudelnay--probablement pour la
premiere fois de sa vie,--elle fut temoin des pompes de notre culte. On
ne m'otera pas de la pensee qu'une bonne partie du sermon fut prechee
tout expres pour elle, sur ce texte qui devait la toucher plus qu'une
autre:

" Laissez venir a moi les petits enfants. "

La messe achevee, les communiants defilerent triomphalement au bruit des
cloches et aux accords de l'harmonium. Il va sans dire que tout le
village avait les yeux fixes sur " monsieur Gaston ", et j'ai le regret
d'ajouter que jamais, depuis lors, il ne m'est arrive d'etre aussi digne
de l'estime et de l'attention generales. Dans la foule de mes parents
proches ou eloignes, grossie par des invitations nombreuses, je
cherchais ma jeune cousine. Enfin je la decouvris, dissimulee a l'ecart,
me considerant avec une sorte de respect mystique. Sa physionomie,
generalement peu revelatrice, rayonnait d'enthousiasme. Je lui fis un
signe; elle s'approcha doucement et, comme si elle ne se fut pas crue
digne d'une caresse plus intime, elle me prit la main et la serra contre
son coeur. Le soir, quand vint l'heure de la priere en commun, Rosie,
sans que personne put s'y attendre, fit une action dans laquelle toute
la famille se plut a reconnaitre l'effet miraculeux de ma puissante
intercession. Encore une fois elle prit ma main et, sans dire un mot,
suivit tout le monde a la pieuse assemblee. A partir de ce jour, elle ne
manqua jamais de prier avec nous. J'anticipe sur les evenements pour
dire qu'un certain jour, quatre ans apres, elle recut a la fois le
bapteme et la communion. J'eus meme l'honneur d'etre son parrain, car on
continuait a m'attribuer une part serieuse dans sa conversion. Si, dans
la suite, il m'est arrive d'exercer des influences moins orthodoxes sur
d'autres ames feminines, j'espere que le souverain Juge ne m'en tiendra
pas rigueur en consideration de ce precoce apostolat.

Durant quelques mois, apres ma premiere communion, les choses reprirent
a Vaudelnay leur cours ordinaire, avec une amelioration sensible du sort
de ma cousine. On la traitait avec bonte, mais toujours avec une pointe
de reserve, comme si, malgre tout, un stigmate inconnu pesait sur elle.
Puis l'heure vint ou je dus quitter ma famille pour le college, et, de
longues semaines a l'avance, la perspective de ce grave evenement
couvrit d'un voile sombre le chateau tout entier, dont chaque habitant,
maitre ou domestique, avait, je le crois bien, l'indulgence extreme de
m'adorer.

Ce fut par moi que ma cousine connut la grande nouvelle. Un jour du
commencement de septembre que nous travaillions a mon jardin, je sentis
tout a coup cet amer sentiment de l'_a quoi bon?_ qui nous alourdit
le coeur a certaines heures de la vie.

--Ma pauvre Rosie, soupirai-je, quand ces chrysanthemes que nous
plantons seront en fleur, je n'aurai pas le plaisir de les voir.

D'abord elle ne comprit pas. Selon son habitude, elle me fit repeter ma
phrase, car elle ne laissait passer aucune de mes paroles qu'elle ne
l'eut saisie, absolument comme s'il se fut agi d'un texte important.
Quand j'eus bien explique ce que c'etait que le college, et comme quoi
cette invention funeste allait nous tenir separes pendant de longs mois,
le visage de ma compagne sembla se figer dans une rigidite marmoreenne,
ce qui etait presque, a vrai dire, son etat naturel quand nous n'etions
pas ensembles. Elle eut un instant de reflexion fort concentree, puis
elle me dit:

--C'est donc pour cela qu'_ils_ sont tous tellement tristes depuis
quelques jours!

--Trouves-tu qu'ils soient si tristes? demandai-je, flatte au fond de
l'importance qu'elle me donnait.

--Oh! certainement, Gastie, appuya l'enfant. Hier j'ai vu pleurer ma
tante. Quel dommage que je ne puisse aller au college a ta place!
Personne n'aurait envie de pleurer.

Cette reponse me parut alors burlesque au possible et j'eclatai de rire,
ce qui prouve qu'un homme ne voit pas toujours les choses comme elles
meritent d'etre vues...et comme les voit un coeur de femme, meme d'une
petite femme de sept ans.

A partir de ce jour-la, mon jardin continua de recevoir nos visites,
mais les instruments de culture se couvrirent de rouille, car nous
passions notre temps a me plaindre. Je venais de decouvrir soudain que
le role de victime a de grandes douceurs. Je permettais genereusement a
Rosie de pleurer sur moi, sans m'inquieter beaucoup de savoir si elle
n'avait pas envie quelquefois de pleurer sur elle, tant je continuais a
etre persuade que nous n'appartenions pas tout a fait a la meme
categorie d'etres.

J'abrege le recit de ces derniers jours. Le moment du depart venu, j'ai
honte d'avouer que je fis preuve d'une faiblesse indigne de mon sexe:
litteralement, je fondais en eau. Quant a ma cousine, je la vis assez
peu durant les heures supremes; je pus constater qu'elle ne versait pas
une larme, estimant probablement qu'elle etait trop peu de la famille
pour s'accorder cette prerogative. Mais la premiere lettre de ma mere
contenait cette phrase en post-scriptum:

" J'oubliais de te dire que ta cousine s'est mise au lit le lendemain de
ton depart. Le medecin ne lui trouve aucune maladie et suppose qu'il
s'agit d'une simple crise de croissance. Cher enfant bien-aime,
soigne-toi bien. "






VIII


Je me soignai du mieux qu'il me fut possible, et ma sante sortit
victorieuse des emotions que je venais de traverser. Pour etre franc, je
ne fus pas douze heures au college sans constater que la discipline y
etait moins severe qu'a Vaudelnay, que les plaisirs de mon age m'y
attendaient en plus grand nombre. Cependant, par une sorte de politesse
affectueuse pour ma famille, j'eus soin de ne pas manifester trop
clairement cette surprise agreable, et j'eus le tact de laisser croire
que les blessures de mon coeur prenaient du temps pour se cicatriser.

" Tache de ne pas trop penser a nous, ecrivait ma mere. Tu te ferais du
mal, mon cher Gaston! "

Helas! si elle avait pu entendre son cher Gaston remplissant de ses cris
joyeux les quinconces des grandes cours, si elle avait pu le voir
vainqueur a tous les jeux, triomphateur dans toutes les batailles, elle
aurait ete bien vite rassuree! Bientot son coeur maternel fut assailli
d'une autre crainte. Grace au bon cure de Vaudelnay, j'etais, sans que
personne s'en doutat et sans m'en douter moi-meme, d'une jolie force
dans toutes les matieres qui composaient le programme peu charge de ma
classe. Les premieres compositions me revelerent comme destine a tous
les succes.

" Nous sommes fiers de tes bonnes places, m'ecrivait-on. Mais ne
travaille pas trop! "

C'est, j'en ai peur, de tous les conseils que m'a donnes ma mere, le
seul que j'ai toujours pieusement suivi.

Les vacances de Paques me virent arriver a Vaudelnay resplendissant de
sante, charge de diplomes, de croix et de temoignages. Rien qu'a la
facon dont mon grand-pere m'embrassa, je compris que le temps etait
passe ou je n'avais le droit, quand nous etions a table, ni d'accepter
du vin d'extra ni de refuser des epinards. Je sentis que j'etais devenu
quelqu'un, d'autant plus que mon uniforme, dans lequel j'apparaissais
pour la premiere fois, me semblait devoir rehausser extremement la
dignite de mon apparence. Durant une heure, la famille assemblee
specialement en mon honneur m'examina, me pesa, me mesura comme si je
venais de faire le tour du monde. L'areopage decida contradictoirement
que je rappelais d'une facon prodigieuse mon ancetre l'amiral, qui etait
brun avec le visage en lame de couteau, mon arriere grand-oncle
l'archeveque, qui etait camard, et une parente encore vivante, Dieu
merci, qui passait, je l'avais entendu dire plus d'une fois, pour une
des jolies femmes blondes de la cour de Charles X.

Au milieu de ces discussions agreables, l'heure du diner arriva. Comme
nous allions nous rendre a table, une petite personne, que je ne
reconnus pas tout d'abord tant elle avait grandi, s'approcha de moi plus
timidement, je le gagerais, que la parente ci-dessus nommee n'abordait
le dernier roi de la monarchie legitime.

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