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Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

Ma Cousine Pot Au Feu

L >> Leon de Tinseau >> Ma Cousine Pot Au Feu

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--Je pense que ce pauvre Jean va revenir tout de suite.

Le soir, a la priere, mon grand-pere dit, pour toute oraison funebre:

--Nous allons reciter un _De profundis_ a l'intention de ma niece
qui sera enterree demain en Angleterre.

A ce seul mot de _De profundis_, quelques sanglots eclaterent
discretement, mais non pas chez " les maitres ". Selon toute apparence,
ma grand'mere et mes tantes avaient pleure toutes leurs larmes en leur
particulier, car leurs yeux etaient fort rouges. D'ailleurs,
s'abandonner a l'emotion devant les domestiques, c'etait une petitesse
dont l'idee ne leur serait pas venue.

Quant a moi, je savais a cette heure qu'une mienne parente venait de
mourir en Angleterre; mais c'etait tout. Le degre de la parente, le nom,
l'age, l'etat civil de la defunte, autant de mysteres pour moi. Au fond
du coeur, j'etais revolte de cette ignorance ou l'on me laissait. Le
soir, en me deshabillant, ma mere me fit essayer un costume de deuil. A
ce coup, je ne pus y tenir plus longtemps.

--Ce sera sans doute la premiere fois, dis-je d'un air sombre, que l'on
verra quelqu'un prendre le deuil sans savoir le nom de la personne qui
vient de mourir.

--Comment! s'ecria ma mere. Personne ne t'a rien dit?

--Non, repondis-je; mais je ne demande rien. Que les autres gardent
leurs secrets; moi je garderai les miens, quand j'en aurai.

Dieu sait que la menace, de longtemps, n'etait pas dangereuse. Neanmoins
ma mere, prise d'emotion, de remords peut-etre, m'attira sur ses genoux
et m'embrassa.

--Mon cher enfant! s'ecria-t-elle, on ne t'a rien dit! C'est que,
vois-tu, nous avons tous ete si...si troubles...a cause du pauvre oncle
Jean.

--Mais enfin, qui est mort? demandai-je, renoncant pour cette fois a mon
expectative hautaine.

--C'est sa fille qui est morte.

--L'oncle Jean etait marie?

Ma pauvre mere leva les yeux vers le ciel avec l'angoisse d'un pilote
egare parmi les ecueils, cherchant sur la cote la lueur salutaire du
phare.

--Il a ete marie longtemps, repondit-elle. Ta tante est morte, ne
laissant qu'une fille, celle qui vient de mourir a son tour.

--Comment donc, demandai-je, resolu a tout savoir pendant que j'y etais,
comment donc se fait-il qu'on ne m'ait jamais parle de la vie ni de la
mort de ma tante? Comment s'appelait-elle? Ne demeurait-elle pas a
Vaudelnay?

L'idee d'un membre quelconque de la famille habitant ailleurs qu'au
chateau, mais, par-dessus tout, l'idee de l'oncle Jean marie, pere, me
plongeaient dans une surprise qui restera l'une des plus considerables
de ma vie. Ma mere me repondit:

--Ton oncle avait epouse une jeune fille italienne dans un de ses
voyages. Ta tante n'est jamais venue ici. Personne de la famille ne l'a
jamais vue.

--Mais sa fille, celle qui vient de mourir? demandai-je.

--Celle-la non plus. Il ne faut pas en parler, surtout a ton oncle,
quand il sera de retour.

J'ouvrais deja la bouche pour un _pourquoi_ passablement justifie,
il faut en convenir, mais je devinai sur le visage de ma mere un tel
sentiment de contrariete a la seule idee de cette question prevue, que
je renoncai a en savoir davantage pour le moment. D'ailleurs, ce qui se
passait depuis quatre jours, ce que j'avais appris ce soir-la etait deja
pour mon esprit une pature suffisante. Enfin j'avais pour ma mere une
veritable adoration, et la crainte de lui deplaire, a defaut de la
discipline severe ou j'etais eleve, m'aurait ferme la bouche. Feignant
un calme que je n'avais guere, je repondis:

--C'est bien, maman, je ne dirai rien. Soyez tranquille!

Un de ces bons baisers, tant regrettes a l'heure ou ils manquent, me
recompensa de ma soumission, et je fis semblant de m'endormir. Mais, de
toute la nuit, je ne pus fermer l'oeil, et, dans l'obscurite de ma
chambre d'enfant, je voyais toujours " la femme de l'oncle Jean ",
l'Italienne qu'aucun membre de la famille n'avait jamais connue. Je me
la figurais, d'apres une gravure d'un de mes livres, tres brune, avec de
grands yeux noirs et de lourdes nattes retenues par les boules d'or de
deux epingles. Je l'apercevais distinctement, avec sa serviette pliee en
carre sur sa tete, son collier de corail au cou, son corsage blanc aux
manches bouffantes, et le panier rempli de fleurs qu'elle portait, sans
doute pour son agrement, car il m'etait impossible d'admettre que la
baronne de Vaudelnay vendit des roses comme la premiere Transteverine
venue.

Au jour naissant, le sommeil s'empara de moi pour une heure, et
lorsqu'on vint me reveiller pour la messe, qui reunissait chaque matin
la plupart des habitants du chateau, il me sembla que je sortais d'un
reve complique et fatigant. Mais en voyant, un quart d'heure plus tard,
des flots d'etoffe noire s'engouffrer dans le banc de famille, en
apercevant les ornements funebres sur les epaules du cure, dont j'etais
regulierement l'acolyte, il me fallut bien me rendre a l'evidence.

D'ailleurs, sauf l'absence de l'oncle Jean, la couleur de nos costumes
et une recrudescence effroyable dans la severite de la discipline, rien
n'indiquait que les Vaudelnay venaient de perdre un des leurs, et ma
pauvre cousine,--j'aurais eu bien de la peine a la designer par son
prenom,--ne faisait guere plus de bruit apres sa mort qu'elle n'en avait
fait pendant sa vie.

Mais cette tranquillite trompeuse ne devait pas durer longtemps.






IV


Deux jours apres, une heure avant le diner, la nuit deja tombee, j'etais
dans le vestibule, occupe a la manoeuvre de mes soldats de plomb,
lorsqu'une voiture s'arreta devant la porte. Au bruit des grelots feles,
j'avais reconnu un carabas de louage de la ville; je sortis
precipitamment, laissant mes troupes se tirer d'affaire toutes seules,
pour savoir qui venait chez nous si tard sans etre attendu. J'avais
oublie tout a fait l'oncle Jean, disparu deja depuis plus d'une semaine.
C'etait lui, mais j'eus peine a le reconnaitre sous les manteaux et les
cache-nez qui le couvraient. Aussi bien, depuis que je savais son
histoire, un peu superficiellement, il faut l'avouer, il me semblait que
ce n'etait plus le meme homme. Ce fut donc avec une sorte de timidite
que je m'avancai vers lui pour lui souhaiter la bienvenue; mais il parut
a peine faire attention a moi.

--Bonsoir, bonsoir! me repondit-il en me tournant le dos, pour prendre
dans les profondeurs tenebreuses de la voiture un paquet lourd et
volumineux que lui tendit une ombre a peine visible.

Il monta, non sans un peu d'effort, les marches du perron, tandis que
l'ombre, une ombre feminine autant qu'on pouvait en juger, mettait pied
a terre a son tour.

--Ouvre-moi la porte du salon, commanda-t-il d'une voix breve.

J'obeis; nous entrames dans la vaste piece a peine eclairee par une
lampe brulant sous son abat-jour au milieu de l'immense table. Mon oncle
se dirigea vers un canape, y deposa son fardeau, ecarta quelques plis
d'etoffe et j'apercus, on devine avec quelle surprise, une petite fille
endormie.

J'eus peine a retenir un cri d'effroi, d'abord parce que l'enfant, dans
une immobilite rigide, avait l'air d'une morte, et ensuite parce que mon
pauvre oncle, cite dans toute la province, huit jours plus tot, pour sa
verdeur etonnante, semblait avoir tout a coup vieilli de vingt ans. Il
etait brise, courbe, deforme, pour ainsi dire, comme il arrivait a mes
soldats de plomb lorsque, d'aventure, mon pied se posait sur eux. Son
beau visage, naguere si plein d'une energie que certains jugeaient trop
hautaine, s'etait detendu comme un masque mouille. On n'y lisait plus
qu'une sorte d'humilite douloureuse, un doute de soi-meme et de toutes
choses, navrants meme pour un observateur aussi peu profond que je
l'etais alors. Je restais la, les yeux et la bouche ouverts, ne sachant
que dire et que faire, plus attriste que curieux, sentant que j'allais
fondre en larmes si la situation se prolongeait encore une minute. Fort
heureusement mon oncle y mit fin en me disant d'une voix qui me parut
tres dure:

--Monte chez ta grand'mere et prie-la de venir ici toute seule; toute
seule, tu entends? Vas vite, ne dis rien de plus.

J'escaladai l'immense escalier en quelques bonds. Je me sentais devenir
a la fois tres grand, a cause du role que le hasard me donnait dans ce
qui me paraissait un drame a peine vraisemblable, et tres petit par le
sentiment que j'avais de mon inexperience et de ma faiblesse en face de
ces evenements inouis.

--Grand'mere, m'ecriai-je tout essouffle, oubliant un peu l'etiquette
respectueuse qui etait de regle a Vaudelnay, il faut descendre au salon,
tout de suite, tout de suite! Et surtout n'amenez personne. Ah! mon
Dieu! si vous saviez!....

Une jeune femme, a ce message delivre si prudemment, serait tombee dans
une crise de nerfs. Mais ma vaillante aieule en avait vu bien d'autres,
comme beaucoup de ses contemporaines. Elle se leva de son fauteuil,
remit dans sa poche quelque chose qui, sans doute, etait son chapelet,
et m'examinant de la tete aux pieds, me demanda:

--Qu'y a-t-il donc? Une visite?

--L'oncle Jean! repondis-je en mettant un doigt sur mes levres, et en
parlant presque a voix basse.

La-dessus je m'eloignai, ou pour mieux dire je m'enfuis, trouvant que
c'etait encore le meilleur moyen de n'etre pas oblige de " dire autre
chose ". Dans le fond de moi-meme, j'etais assez flatte de renverser les
roles. A cette heure, c'etait moi qui laissais les autres se creuser la
tete et qui refusais de repondre a leurs questions.

Pour etre franc, j'avais peu de merite a ne pas y repondre. D'ou tombait
cette petite fille endormie? Au retour de chacun de ses voyages, l'oncle
Jean,--c'etait une habitude chez lui,--rapportait a Vaudelnay quelque
animal exotique, generalement assez mal recu. Serins de Hollande,
marmottes des Alpes, chiens des Pyrenees, tortues d'Egypte, singes
d'Algerie, j'avais vu successivement tous ces echantillons du regne
animal sortir de ses bagages. Mais une petite fille! c'etait du nouveau,
et tout en redescendant l'escalier sans fermer les portes derriere
moi,--decidement nous etions en pleine anarchie,--je me demandais:

--Va-t-on lui faire, a elle aussi, une cage ou j'irai lui porter du lait
et des coeurs de laitue, a l'heure de mes recreations?

Quand je rentrai dans la piece, la nouvelle acquisition de l'oncle Jean
dormait toujours, et son proprietaire, agenouille devant le canape, la
devorait des yeux. De temps en temps il echangeait des sons
inintelligibles avec une femme d'aspect modeste, encore jeune, coiffee
d'un objet bizarre en paille noire, qui se tenait debout, le regard fixe
sur l'enfant, sans faire plus d'attention a ce qui l'entourait, voire
meme a mon humble personne, que si elle eut ete la depuis dix ans.
L'oncle Jean, a la fois radieux et absorbe, semblait ravi dans l'extase
de la priere, et je ne pus m'empecher de me dire que je ne l'avais
jamais vu si devot, meme le dimanche, au moment de l'elevation de la
messe.

Nous etions la, ranges comme les animaux de la Creche autour de l'enfant
Jesus, quand ma grand'mere fit sont entree. Mon oncle resta comme il
etait, mais il fit un quart de conversion sur ses genoux, si bien que ce
fut a la chatelaine de Vaudelnay qu'il semblait, a cette heure, adresser
sa priere.

--Ma soeur, dit-il, d'une voix tres douce, presque craintive (et
cependant je voyais le sillon trace par la balle dans le crane de ce
pusillanime), ma soeur, _elle_ avait une petite fille. Voulez-vous,
pour la grace du bon Dieu que vous aimez tant, recevoir chez vous la
pauvre orpheline sans abri?

J'ai vu depuis, dans plus d'un oeil feminin, les eclairs des passions,
des tendresses, des enthousiasmes qui peuvent y luire, effrayantes ou
sublimes. Jamais je n'ai vu la bonte, la compassion, la charite avec sa
douce flamme, embellir a ce point un visage reste plein de grace sous
ses cheveux blancs. O grand'mere, comme je vous remercie d'avoir fait
comprendre a ma jeune tete blonde ce que ma vieille tete grise croit
encore aujourd'hui, elle qui a desappris tant d'autres articles de foi
du symbole humain!

Oui, toutes les raisons qui peuvent nous faire tomber a genoux devant
les femmes, la meilleure de toutes est leur bonte--quand elles sont
bonnes.

On n'arrive pas a onze ans, meme dans un chateau du Poitou sous la
deuxieme republique, sans avoir lu beaucoup d'histoires d'enfants
recueillis par des ames charitables, et Dieu sait qu'il n'existait pas,
de Tours a Angouleme, une chretienne plus charitable que la marquise de
Vaudelnay. Je m'attendais donc, surtout apres le regard que je viens de
decrire, a voir ma grand'mere etreindre sa petite niece dans ses bras,
car je comprenais bien que c'etait la petite-fille de mon oncle, ma
cousine issue de germains, qui dormait la d'un sommeil deja resigne,
comme un agneau separe le matin de sa mere. J'avais envie de crier a mon
oncle:

--Mais relevez-vous donc! On dirait que vous demandez quelque chose de
difficile!

Probablement que le pauvre baron savait mieux que moi la difficulte de
ce qu'il demandait, car il restait a genoux, un oeil sur le visage de
l'enfant ou les premieres contractions du reveil se manifestaient,
l'autre sur ma grand'mere qui, a cette heure, semblait reflechir. Ah! si
l'on m'avait dit la veille que " notre maitresse ", ainsi que
l'appelaient les villageois, aurait eu besoin de _reflexion_ pour
accueillir non pas une pauvre orpheline sortie du sang des Vaudelnay,
mais la fille de la plus inconnue des mendiantes!

Comme si elle avait voulu gagner du temps, ma grand'mere fit cette
question que je ne pus m'empecher de trouver au moins inutile dans la
circonstance:

--Mon pauvre Jean, pourquoi ne nous avez-vous pas dit qu'_elle_
avait une fille?

L'oncle repondit en serrant les machoires, comme s'il avait broye ses
paroles avant de les laisser sortir:

--Tout simplement parce que je n'en savais rien.

--Pauvre mignonne! Elle vous ressemble.

J'avais toujours _considere_ les jugements de ma venerable aieule
comme infaillibles; mais, cette fois, le doute penetra dans mon ame. Si
ce petit visage rose entoure de cheveux noirs emmeles ressemblait a
cette figure aux tons de parchemin, coupee durement d'une moustache
grise, surmontee d'une chevelure taillee en brosse, on pouvait aussi
bien dire que je rappelais les diables cornus sculptes dans le portail
de Sainte-Radegonde.

--Attendez-moi, dit soudain ma grand'mere; je vais parler a celui qui
est le maitre ici. Esperons qu'il cedera.

Sur ces entrefaites, l'enfant s'etait eveillee et tournait autour
d'elle, sans remuer la tete, des yeux effares, si noirs qu'on aurait dit
deux petits globes de charbon nageant dans deux cuillerees de lait. Mon
aieule demanda:

--Comment se nomme la petite?

--Rosamonde.

Je vis que ce nom bizarre ne produisait pas une impression excellente
sur celle qui l'entendait. Neanmoins la chatelaine se penchait
tendrement sur sa petite-niece pour l'embrasser, lorsque l'enfant, a la
vue de ce visage inconnu qui s'approchait du sien, se mit a pousser des
cris de Melusine.

--Pour l'amour du ciel, faites-la taire! s'ecria ma grand'mere en se
retirant, un peu decouragee.

Moi je pensais:

--Rosamonde, ma chere, vous faites une fameuse betise pour vos debuts a
Vaudelnay. Ne pas vouloir embrasser grand'mere!

Deja la femme au chapeau de paille noire s'etait approchee de sa pupille
et cherchait a l'apaiser, en lui parlant dans cette meme langue
mysterieuse.

--Attendez-moi, repeta mon aieule. Je vais parler a mon mari. Toi,
Gaston, va travailler a tes devoirs jusqu'au diner.






V


Tout on faisant semblant de travailler, je pretais l'oreille pour
deviner le sort de la pauvre Rosamonde, mais le chateau etait si grand
qu'on aurait pu donner un bal a une extremite, et celebrer des
funerailles a l'autre, sans que les invites respectifs a chacune des
ceremonies en eprouvassent la moindre gene.

Toutefois quand j'entrai dans la salle a manger, une bonne heure plus
tard, je crus comprendre que tout etait arrange pour le mieux. A l'autre
bout de la longue table, en face de ma chaise, un fauteuil d'enfant tres
haut sur pieds, ma propriete d'autrefois, supportait deja mademoiselle
Rosamonde. Et telle etait la discipline severe de Vaudelnay que tout le
monde prit sa place sans paraitre faire attention a la nouvelle venue
qui, tout au contraire, devisageait avec une sorte d'effroi--silencieux,
Dieu merci!--toutes ces figures inconnues. Elle mangeait sans rien dire,
d'assez bon appetit, servie par sa gouvernante, couvee a la derobee par
les regards de huit paires d'yeux ou plutot de sept, car le chef de la
famille ne tourna pas une seule fois le visage du cote de la pauvrette.
A la fin, elle prit le parti de s'endormir, a mon grand effroi, car je
savais par experience de quels chatiments une pareille infraction aux
convenances etait punie. J'aurais voulu etre a cote d'elle pour la
pincer et lui epargner les desagrements qui l'attendaient. Mais il faut
croire que, pour ce premier soir, l'amnistie etait prononcee d'avance,
car personne n'eut l'air de rien voir. Le moment venu de se rendre a
l'office pour la priere, mon oncle dit quelques mots en anglais--j'ai
fait depuis de serieux progres dans cette langue--a la gouvernante de sa
petite-fille, qui fut doucement tiree de son sommeil. Tous trois, alors,
se dirigerent vers la porte de droite qui conduisait aux appartements,
tandis que le reste de la famille gagnait la porte de gauche, celle de
la galerie. A ce moment, la crise reculee ou dissimulee jusqu'a cette
heure eclata, lorsque personne ne l'attendait. Mon grand-pere s'arreta
court, se tourna vers le groupe des dissidents et d'une voix d'autorite
qu'on entendait rarement, que je n'entendais jamais sans frissonner de
tous mes membres, il demanda:

--Pourquoi cette enfant ne vient-elle pas prier avec tout le monde?

Un leger tressaillement se fit voir sur les traits de l'oncle Jean,
comme a l'approche d'un danger. Il repondit ces paroles qui tomberent
lourdement au milieu du silence general:

--Parce qu'elle est protestante, mon frere.

On peut etre certain, dans le sens le plus rigoureux du mot, que les
murs du chateau n'avaient rien entendu de semblable jusqu'a cette heure.
Dieu me garde de reveiller des souvenirs sur lesquels vont s'entasser
rapidement, desormais, les couches de poussiere des generations devenues
indifferentes. Si j'ai lieu d'etre fier de l'histoire des Vaudelnay a
toutes les epoques, je ne crains nullement d'avouer que j'en effacerais
de bon coeur plus d'un episode, par trop accentue dans le sens contraire
aux principes religieux professes alors par la pauvre Rosamonde. Mes
aieux avaient la main lourde quand ils estoquaient au nom du roi; mais
quand la religion se mettait de la partie, leur main devenait massue, et
gare a qui passait a portee des coups! En ces temps-la je n'aurais pas
donne une drachme de la vie d'un des notres, s'il eut ose faire, en face
du chef de la famille, une profession de foi du genre de celle que je
venais d'entendre.

Pour tout le monde, le siecle avait marche et le regne de
Louis-Philippe, sur bien des points, n'avait eu que des rapports
eloignes avec ceux de Charles IX et de Louis XIV. Mais mon grand-pere en
etait encore, lui, a peu de chose pres, a la revocation de l'Edit de
Nantes, car, depuis la prise de la Bastille survenue quand il avait
vingt-cinq ans, l'horloge de l'histoire semblait s'etre arretee chez
nous, comme il arrive dans les maisons secouees par un tremblement de
terre.

Il est probable que le cher vieillard ne fut guere plus ebranle par la
nouvelle du supplice de Louis XVI qu'il ne le fut ce soir memorable ou
il apprit que la petite-fille de son frere etait protestante. Il va sans
dire que j'etais incapable de faire alors les reflexions qui precedent.
Mais je sens encore aujourd'hui le frisson qui passa dans mes epaules au
regard que le chef de ma famille jeta sur l'innocente renegate.
Heureusement, dans cette generation, l'on restait maitre de ses nerfs
meme en presence de l'echafaud.

Mon grand-pere ne dit pas un mot; sans doute parce qu'il sentait sur ses
levres un mot irreparable et qu'il voulait se recueillir avant de rendre
sa sentence. La troupe fidele reprit sa route vers la terre promise de
l'office ou l'on allait prier, precedee, en guise de colonne de feu, par
le vieux Francois portant une des lampes. Le trio rebelle continua sa
route vers le desert du salon et, comme j'etais d'assez grande force en
histoire sainte, je ne pus m'empecher de comparer le sort de mon oncle a
celui d'Agar, disparaissant avec son fils dans la profondeur des
solitudes desolees.

La priere eut lieu comme a l'ordinaire, sauf que l'examen de conscience
fut prolonge par mon grand-pere dans des proportions absolument
invraisemblables. N'ayant pas, a cette epoque, une provision d'iniquites
suffisante pour m'occuper si longtemps, je pensais a ma jeune cousine.

--Pauvre petite! me disais-je. Comme il est dur de penser qu'elle
grillera dans l'enfer pendant l'eternite, de compagnie avec le chapeau
de paille noir de sa bonne, tandis que j'aurai en partage les joies du
paradis, moi et tous ceux qui sont agenouilles la, par terre ou sur des
chaises, meme le jardinier mon ennemi auquel, je l'espere du moins, Dieu
fera la grace de pardonner avant sa derniere heure!

Ainsi qu'on peut le voir, je n'etais pas, en theologie, de l'ecole des
liguoristes, puisque je damnais la pauvre Rosamonde sans aucune
remission, sur sa seule qualite d'heretique. Mais son sort en ce bas
monde etait moins facile a regler.

--Jamais, pensais-je tristement, on ne lui permettra de passer la nuit
sous le meme toit que nous. Que deviendra-t-elle? Sur quelle pierre,
sous l'abri de quel buisson reposera-t-elle sa tete? Aussi, quelle idee
d'etre protestante!

Je revins au salon avec tout le monde, le coeur affreusement serre,
m'attendant a quelque execution terrible. Heureusement nous ne trouvames
dans le desert du grand salon ni Agar ni Ismael, c'est-a-dire ni l'oncle
Jean, ni la petite Rosamonde, ni sa bonne. Je dois meme dire, pour
rendre justice a tout le monde, que ma satisfaction sembla partagee par
toute la famille, a commencer par mon grand-pere. Malgre tout ce que
j'ai dit, le saint vieillard aurait ete le plus malheureux des hommes,
j'en suis sur, s'il avait du, cette nuit-la, recommencer la
Saint-Barthelemy pour son compte, en mettant sa petite-niece a la porte.
Les autres membres de la famille, meme les _ancetres_, n'etaient
pas plus fanatiques, aussi personne n'eut garde de faire la moindre
allusion aux drames de la soiree. Pour ma part, je n'en soufflai mot a
etre vivant jusqu'a l'heure, bientot venue, ou je me trouvai seul avec
ma vieille Justine.

--Ou est-_elle_? demandai-je tout bas, comme si nos murs n'avaient
pas eu, pour etre sourds, les meilleures raisons du monde.

--Pauvre petite! elle dort deja. _Madame la Mere_ lui a fait
preparer un lit au deuxieme etage de la petite tour, au-dessus de
l'appartement de M. le baron. Nous sommes toutes allees la voir par
l'escalier derobe, mais M. le baron monte la garde a sa porte et ne veut
laisser entrer personne. Il ressemble a un lion qui defend ses petits.

Je me demande ou Justine avait jamais pu voir un lion dans l'exercice de
ses fonctions paternelles, mais cette comparaison vigoureuse ne laissa
pas de me frapper vivement l'imagination. Toute la nuit je revai de
Rosamonde. Je la voyais dormir sous un arbre bizarre qui etait sans
doute un palmier, gardee par un monstre a criniere qui avait les yeux
noirs et la moustache en brosse de l'oncle Jean.

Au moment ou j'ecris ces lignes, elle repose encore, la chere creature,
non loin de la petite tour ou elle dormit si bien cette nuit-la, et
c'est toujours l'oncle Jean qui la garde....

Que de douleurs et que de joies, que de larmes et que de sourires ont
passe entre ces deux sommeils! Pauvre cher oncle Jean! veillez bien sur
l'orpheline en attendant qu'un autre aille prendre place et faire bonne
garde, lui aussi, pres de celle qui fut tant aimee!






VI


Les gouvernements forts ne laissent rien voir a l'exterieur des crises
qui, fatalement, les troublent quelquefois, sans atteindre leurs organes
essentiels. Repressions vigoureuses, prudentes concessions, reformes
prevoyantes, tout s'accomplit sans bruit, sans agitation, sans efforts,
et l'apparition meme de personnages nouveaux n'inspire aux citoyens
qu'une curiosite bienveillante.

Ainsi se passaient les choses a Vaudelnay. Je n'ai jamais su et ne
saurai jamais quelles explications furent echangees entre l'oncle Jean
et son frere. La discussion fut-elle violente, ou l'autorite souveraine
ceda-t-elle facilement? Les conseillers de la couronne eurent-t-ils
besoin d'intervenir? Les echos du cabinet de ma grand'mere, endormis
depuis longtemps, pourraient seuls me l'apprendre aujourd'hui, car ce
cabinet avait des portes epaisses, et _les ancetres_, dans les
moments les plus chauds, parlaient toujours sur le ton discret de la
bonne compagnie. Tout ce que je puis dire, c'est que le lendemain, sur
le coup d'onze heures, le baron vint prendre sa place a table tenant
Rosie par la main et suivi de l'inevitable Lisbeth.

Ce diminutif aussi anglais que salutaire de Rosie, employe des lors par
mon oncle quand il adressait la parole a sa petite-fille, fut adopte
immediatement par les _jeunes_, c'est-a-dire par mes parents et par
moi. Il en fut de meme pour les domestiques, sauf pour la cuisiniere,
invariablement rangee du parti des _ancetres_. Ceux-ci, jusqu'a
leur derniere parole ici-bas, n'appelerent jamais leur jeune parente
autrement que Rosamonde, sans lui faire grace d'une lettre.

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