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Editorial
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

Ma Cousine Pot Au Feu

L >> Leon de Tinseau >> Ma Cousine Pot Au Feu

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MA COUSINE POT-AU-FEU

PAR

LEON DE TINSEAU






I


Mes parents m'ont mis tard au college de Poitiers, tenu par les
jesuites. Vous avez bien entendu: par les jesuites, ce qui n'empeche
point qu'a la seule pensee de me voir faire ma premiere communion
ailleurs qu'" a la maison ", ma mere avait jete les hauts cris.

Je me hate de dire qu'elle ne les jeta pas longtemps et que la question
fut bientot tranchee selon ses preferences. Mon pere aimait beaucoup la
meilleure et la plus sainte des femmes: la sienne, et je crois qu'il
aimait presque autant sa tranquillite. Pour fuir une discussion, il
aurait fait la traversee d'Amerique, bien qu'il n'eut jamais mis le
pied, il le confessait lui-meme, sur un appareil flottant autre que la
nacelle ou son garde et lui s'embarquaient l'hiver, afin de chasser les
canards.

Il s'etait marie quelques annees apres la trentaine, car on ne faisait
rien de bonne heure chez nous, du moins en ce temps-la. Ce mariage, fort
heureux, fut assurement le seul acte saillant de sa vie, depuis le jour
ou il faillit porter la cuirasse ainsi que le faisaient, a dater de
saint Louis, tous les Vaudelnay du monde, quand ils n'etaient pas dans
les ordres. Mais la revolution de 1830 avait mis fin a cette vieille
habitude, et mes arriere-parents, ainsi que leur fils lui-meme, auraient
considere que l'honneur du nom etait compromis si l'un des notres avait
passe, fut-ce un quart d'heure, au service de Louis-Philippe.

Je suppose que mon pere aura connu quelques heures penibles en se
retrouvant au chateau de Vaudelnay, triste comme une prison et severe
comme un cloitre, apres les deux annees moins severes et moins tristes,
vraisemblablement, qu'il venait de passer a l'ecole des Pages. Quoi
qu'il en soit, il dut prendre son parti en philosophe, c'est-a-dire en
homme resigne, car, a l'epoque de nos premieres relations suivies,
j'entends vers la cinquieme ou la sixieme annee de mon age, cette
resignation ne laissait plus rien a desirer.

A cette epoque, nous etions huit personnes a Vaudelnay, je veux dire
huit " maitres " pour employer l'expression consacree, bien que ce titre
n'appartint en realite qu'a un seul des habitants du chateau, mon
grand-pere, alors deja extremement vieux, mais d'une verdeur etonnante.
Autour de lui un frere plus jeune, deux soeurs plus agees, tous trois
confirmes dans le celibat, et ma grand'mere que nous respections tous
comme un etre surnaturel parce qu'elle avait ete, enfant, dans les
prisons de la Terreur, composaient une sorte de conseil des Anciens,
honore de certaines prerogatives. Je designais cette portion plus que
mure de ma famille sous le nom d'ancetres, dans les conversations
frequentes que je tenais avec moi-meme, a defaut d'interlocuteur plus
interessant.

Les trois autres habitants du chateau, c'est-a-dire mes parents et moi,
formaient une caste inferieure, exclue de toute part au gouvernement,
voire meme a l'examen des affaires. Mais, comme dans tout etat
monarchique bien constitue, chacun des citoyens de Vaudelnay, obeissant
et subordonne par rapport au degre superieur de la hierarchie, devenait,
relativement a l'echelon place au-dessous, un representant
respectueusement ecoute de l'autorite primordiale et souveraine.

Cette discipline, harmonieuse a force d'etre parfaite, qui excite encore
mon admiration et mes regrets, quand j'y pense aujourd'hui, se
manifestait jusque dans la classe nombreuse des domestiques, dont
quelques-uns, accables par la vieillesse, devaient causer plus
d'embarras qu'ils ne rendaient de services. Mais il etait de regle a
Vaudelnay qu'un serviteur ne sortait de la maison que cloue dans son
cercueil ou congedie pour faute grave, deux phenomenes d'une egale
rarete, grace au bon air, au bon regime et a l'atmosphere de
subordination inveteree que l'on trouvait au chateau et dans les
dependances.

Pour en revenir aux " maitres ", j'etais, cela va sans dire, le seul qui
eut toujours le devoir d'obeir, et jamais le droit de commander. Et
encore je parle de l'autorite legitime et reconnue, car, en realite,
j'exercais une tyrannie occulte sur tous les gens de la maison, a
l'exception de la cuisiniere et du jardinier, etres independants et
fiers, sans doute a cause de leurs connaissances speciales. Dans notre
monarchie en miniature, ils jouaient le role de l'Ecole polytechnique
dans la grande famille de l'Etat.

Pour penetrer dans la cuisine sans m'exposer a l'epouvantable avanie
d'un torchon pendu a la ceinture de ma blouse, il me fallait un
veritable sauf-conduit de l'autorite competente. Quant au jardin, toute
la partie reservee aux fruits constituait a mon egard un territoire de
guerre, constamment infeste par la presence de l'ennemi, c'est-a-dire du
jardinier, ou je ne m'aventurais qu'avec des precautions et des ruses
d'Apache. Aussi quelles delices quand je pouvais entamer de mes dents
intrepides de maraudeur l'epiderme d'une peche verte, ou la pulpe d'une
grappe acide a faire danser les chevres! Un des plus beaux souvenirs de
ma premiere enfance est un certain automne pendant lequel tout le pays
fut decime par le cholera. La terreur generale etait parvenue a ce point
qu'on laissait pourrir sur pied tous les fruits quelconques, reputes
homicides. Ma bonne chance voulut que, de toute la maison, mon ennemi le
jardinier fut le seul qui prit la maladie, dont il rechappa, Dieu merci!
J'ai consomme certainement, pendant ces trois semaines fortunees, plus
d'abricots et de prunes de reine-Claude que je n'en absorbai et n'en
absorberai pendant le reste de ma vie. Que les medecins daignent
m'excuser si je ne suis pas mort: ce n'est point ma faute a coup sur.

Dans la marche reguliere des evenements, j'etais place sous l'autorite
directe de ma mere, soumise elle-meme de la facon la plus complete--en
apparence--a l'autorite conjugale. J'ai tout lieu de croire que cette
soumission exterieure cachait une realite bien differente, car j'ai
connu peu de femmes aussi belles et peu de maris aussi tendres. En
dehors des reprimandes solennelles necessitees par quelque mefait
serieux, et dont je restais ebranle pendant quarante-huit heures, mon
pere n'intervenait dans ma vie que pendant deux ou trois heures de
l'apres-midi pour me conduire a la promenade, tantot a pied, tantot en
voiture, puis a cheval, des que mon age le permit. Je doute qu'il soit
possible d'avoir autant d'adoration, de crainte et de respect tout a la
fois pour le meme homme que j'en avais pour lui. On aurait dit,
d'ailleurs, qu'il reunissait plusieurs systemes d'education dans une
seule personne. Severe, absolu, tres avare de sourires tant que nous
etions dans l'enceinte du chateau et du parc, il commencait a
s'humaniser, a se derider aussitot que le dernier arbre de l'avenue
etait depasse. Quand nous avions perdu les girouettes de vue, c'etait un
homme gai, affectueux, caressant, presque de mon age, dont je faisais
tout ce que je voulais, en ayant bien soin, toutefois, d'operer au
comptant et non pas a terme, car, une fois rentres au chateau, la
fantaisie la mieux acceptee tout a l'heure devenait quelque chose de fou
et d'inaccessible a l'egal de la lune.

La generation superieure ne m'apparaissait guere qu'a l'heure des repas,
qui etaient pour moi les deux moments scabreux de la journee. A onze
heures toute la famille etait reunie dans la salle a manger. Mon
grand-pere presidait, comme de juste, ayant de chaque cote une de ses
soeurs, l'une et l'autre ses ainees, restees vieilles filles, faute de
n'avoir pu trouver, grace a la ruine de 93, des maris d'assez bonne
race. Elles approchaient alors de la quatre-vingt-dixieme annee, et je
n'etonnerai personne en disant qu'elles ne brillaient point par la
bienveillance. Grandes, majestueuses, droites comme des joncs, l'une
brune, l'autre blonde (ce n'est que vers l'age de quinze ans que j'ai
appris qu'elles portaient perruque), elles semblaient n'avoir conserve
de toute leur existence qu'un seul souvenir, different pour chacune
d'elles. L'ainee avait eu l'honneur d'ouvrir le bal a Poitiers en
donnant la main a Monsieur, frere du roi, lors de la rentree des
Bourbons. L'autre avait tire la duchesse de Berri d'un mauvais pas, lors
des soulevements de 1832, en lui faisant traverser les troupes de
Louis-Philippe dans sa voiture. Vingt fois j'ai frissonne au recit de
cette odyssee menee a bien grace au sang-froid de ma tante qui, dans un
moment difficile, avait detourne les soupcons des voltigeurs en
ordonnant a la princesse, deguisee en femme de chambre, de lui rattacher
son soulier, trait historique dont elle n'etait pas peu fiere.

Leur frere, assis de l'autre cote de la table, a droite de ma
grand'mere, avait a peine soixante-dix ans. Aussi le traitait-on comme
un jeune homme qui n'a jamais rien fait d'utile, car il avait voyage
dans divers pays de l'Europe durant les quarante premieres annees de sa
vie. L'oncle Jean se posait volontiers en artiste et professait, a
propos des derniers evenements de notre histoire contemporaine, cette
independance de jugements qu'on apprenait alors a l'etranger, mais qu'on
apprend aujourd'hui, si je ne me trompe, sans etre oblige d'aller si
loin. De plus, il parlait quelquefois de certaines " belles dames "
qu'il avait connues. Dieu sait qu'il etait discret--je ne lui ai jamais
entendu prononcer un nom--et qu'il se maintenait dans la plus louable
reserve, car les reminiscences qu'il se permettait paraitraient
incolores et fades sous les ombrages de la cour des _grandes_ de
nos couvents actuels. Neanmoins, je me rendais deja compte que ses
frere, soeurs et belle-soeur le consideraient en eux-memes comme un
jeune ecervele, sujet a caution sous le rapport de la foi, de la
politique et des bonnes moeurs.

Pour ce motif inavoue, ce n'est pas sans un secret malaise que les
_ancetres_ voyaient mes tete-a-tete avec lui. Sans en avoir l'air,
on les rendait aussi rares que possible. Par contre, on le devine, je
n'aimais rien tant au monde que d'entendre les histoires de l'oncle
Jean.

Un jour, en grimpant sur ses genoux et en fourrageant dans sa chevelure
encore abondante, j'avais senti comme une moulure poussee dans son
crane.

--Qu'est-ce qui vous a fait ca, mon oncle? demandai-je.

--Une balle de pistolet.

--Ah! Pourquoi vous a-t-on tire une balle, mon oncle?

--Parce que je me suis battu.

--Contre les ennemis?

--Non, contre un monsieur.

--Qu'est-ce qu'il vous avait fait, le monsieur?

--Tu es trop petit pour comprendre. Mais si tu ne veux pas me faire de
peine, aie soin de ne jamais parler a personne de ce que je viens de te
dire.

Bien des annees se sont passees avant que j'aie parle a personne de la
cicatrice de mon oncle, et avant que j'aie su " ce que lui avait fait le
monsieur ".

Si enfant que je fusse alors, je comprenais deja que l'oncle Jean avait
en lui quelque chose de mysterieux qui le mettait comme en dehors du
reste de la famille. Il s'en detachait par une melancolie constante, non
pas, Seigneur! que les autres fussent gais,--il serait aussi exact de
dire qu'ils etaient joueurs ou debauches;--mais la tristesse aigue de ce
membre de la famille semblait depasser encore l'absence de gaiete qui
etait l'etat normal de l'ensemble. Au milieu de ce silence vide de
personnes qui se taisaient, la plupart du temps, faute d'avoir une
pensee nouvelle a transmettre, le mutisme grave, reveur, voulu de cet
homme dont l'intelligence me frappait deja, produisait le contraste d'un
reflet sur l'ombre, de la chaleur sur le froid, de la vie sur la mort.

D'ailleurs, il suffisait de voir cette figure energique, fatiguee,
traversee souvent par des eclairs brusques, bientot reprimes, pour
comprendre que l'oncle Jean, a l'oppose de ses collateraux des deux
sexes, avait une histoire, une histoire qu'il avait resolu de cacher.
C'est sur lui que mes yeux se portaient le plus volontiers durant nos
longues seances a table--ces machoires octogenaires n'allaient pas vite
en besogne--et quand je le revois en souvenir a sa place, parmi les
convives de la grande salle a manger de Vaudelnay, je crois apercevoir
une rangee de frontons funeraires, coupee par une facade aux volets
clos, derriere lesquels se devine la lampe allumee du sage.

De tous les habitants du chateau, mon pere et l'oncle Jean etaient ceux
dont les caracteres sympathisaient le moins. Entre eux, des chocs plus
ou moins dissimules n'etaient point rares, et je dois avouer que c'etait
du cote de mon oncle que les hostilites commencaient le plus souvent,
presque toujours sans motif precis, comme il arrive lorsqu'un individu
produit sur un autre une impression d'agacement perpetuel. Je me rends
compte aujourd'hui que l'oncle Jean reprochait a son neveu de mener
l'existence d'un inutile et d'un oisif. Or, de la meilleure foi du
monde, mon pere voyait dans ce renoncement volontaire au mouvement de
son epoque un titre de gloire, une immolation pleine de merite.

--Nous devons obeir au roi!

Combien de fois n'ai-je pas entendu repeter cette phrase qui me
transportait d'enthousiasme, d'autant plus que je ne la comprenais pas!
Cependant le sourire douloureux que j'apercevais alors sur les levres de
mon oncle ne laissait pas de troubler secretement la serenite de ma
croyance. Parfois les choses n'en restaient pas a ce sourire muet. Deux
ou trois repliques breves, sans signification pour moi, etaient
echangees, apres lesquelles, des que la retraite etait possible, le
baron se cantonnait chez lui comme un general en chef qui, entoure de
forces superieures, manoeuvre sur un terrain defavorable. A des
intervalles eloignes, il quittait Vaudelnay pour quelques jours, sous
pretexte de chasse ou de peche dans le domaine de quelqu'un des rares
amis qu'il possedait. Selon toute evidence, il etait pauvre et il
mettait une sorte d'orgueil a le dire a qui voulait l'entendre. Un de
mes etonnements d'alors cette pauvrete!

--Comment l'oncle Jean peut-il etre pauvre? Il mange et s'habille comme
nous, habite le meme chateau, monte dans les memes voitures,--rarement
il est vrai,--porte le meme nom!

Telle est une des questions qui s'agitaient dans ma tete d'enfant et que
j'aurais voulu faire. Mais je la gardais pour moi, celle-la et bien
d'autres, sachant, par experience, qu'on ne m'accordait pas le droit
d'interroger, et ne pouvant deja supporter ce qui m'est encore
aujourd'hui l'epreuve la plus insupportable, le refus oppose, par ceux
que j'aime, a l'un de mes desirs. Apres tout, se taire n'est point une
chose si malaisee.






II


Tous les soirs, a Vaudelnay, vers le milieu du dessert " des maitres ",
la cloche des repas se mettait en branle de nouveau et reunissait les
domestiques du chateau dans la salle, dallee de pierres comme une
eglise, qui leur servait de refectoire. Cinq minutes apres, ma
grand'mere quittait sa place et traversait, suivie de nous tous,
l'immense galerie qui separait les appartements des communs. C'etait, en
hiver, un veritable voyage, plein de dangers a cause de la difference
des temperatures et des courants d'air, voyage qui necessitait l'emploi
de mille precautions diverses sous forme de cache-nez, de douillettes,
de mantilles de laine et de couvre-chefs, suivant les sexes et les ages.
La galerie traversee, le cortege debouchait majestueusement dans une
vaste piece, ou le couvert des gens etait mis sur une longue table,
eclairee de deux lampes primitives en etain, composees d'une meche
brulant dans un recipient plein d'huile. Toute la cohorte des
domestiques, une quinzaine de personnes environ, nous attendait debout.
La famille s'agenouillait sur des chaises de bois, le long du mur jauni
par la fumee, tournant le dos a la table. De l'autre cote de celle-ci,
les serviteurs se rangeaient, a genoux sur le pave, ayant devant eux, au
premier plan, l'alignement des assiettes de faience et des pots de gres,
au second les dos respectables des Vaudelnay de trois generations,
succedant a tant d'autres qui, sans doute, avaient prie au meme endroit
et dans le meme appareil depuis quatre ou cinq siecles.

Mon grand-pere recitait a haute voix les oraisons et les litanies;
maitres et domestiques repondaient en choeur, fort devotement. Puis, le
signe de croix final trace sur les fronts, il y avait quelques minutes
de colloque entre certains membres de la famille et les chefs de
service, comme on pourrait les appeler; car les simples soldats de la
domesticite (groom, laveuse de vaisselle, fille de basse-cour, aide de
lingerie) disparaissaient dans les coins jusqu'au moment ou la soupe,
deja fumante dans l'enorme soupiere, etait distribuee aux convives par
la puissante main de la cuisiniere. Pendant ces minutes qui tenaient
lieu du _rapport_ au regiment, la journee du lendemain
s'arrangeait. Mon grand-pere conferait avec le garde; ma grand'mere
donnait un dernier ordre a la femme de charge; mon pere commandait au
cocher les sorties du jour suivant; ma mere causait fleurs et fruits
avec le jardinier, mon ennemi, qui m'avait jure ses grands dieux le
matin qu'il me denoncerait le soir, et ne me denoncait jamais,
l'excellent homme! Mais quels moments d'angoisse et comme je comprenais
les regards de ce tyran qui me tenait sous sa merci! Parfois mon
grand-pere elevant la voix annoncait officiellement un evenement de
famille, recommandait la sagesse a la fete du village pour le lendemain,
deplorait un malheur survenu dans quelque ferme: grele, epidemie de
betail, fils aine tombe au sort.

--Allons! bonsoir, mes amis! concluait-il les jours ou il etait en belle
humeur.

Et l'on entendait cette reponse, formulee presque a voix basse, dans un
murmure respectueux:

--Bonsoir, monsieur le marquis.

Nous regagnions alors le salon, a travers la Siberie du long corridor ou
grelottaient les chevaliers sous leurs cuirasses et les dames sous leurs
baleines. Pres du grand feu, nous retrouvions mes tantes qui n'avaient
point d'ordres a donner, les pauvres! ne possedant, en ce monde,--j'ai
su pourquoi depuis,--que ce qu'elles recevaient, comme une chose toute
simple, de la fraternelle generosite de mon grand-pere.

Nous y retrouvions aussi l'oncle Jean, qui n'assistait jamais a la
priere, circonstance tellement grosse de mystere a mes yeux, que je
n'avais jamais eu le courage de faire aucune question sur ce sujet
redoutable. Mais, si je ne disais rien, j'observais davantage, et les
faits qui frappaient mes yeux ne laissaient pas de me rendre perplexe
quant a l'orthodoxie de l'oncle Jean.

Le dimanche, il est vrai, jamais on ne l'avait vu manquer la messe, dont
il attendait le dernier coup avec impatience, car il avait la manie
d'etre toujours pret une demi-heure trop tot. Mais il dormait au sermon,
et Dieu sait qu'il fallait une forte propension au sommeil pour le
gouter sur le chene poli par les siecles du banc armorie de la famille.

Au bout de vingt minutes, regulierement, l'oncle Jean s'eveillait,
circonstance qui coincidait en general avec la peroraison peu variee de
l'homelie. Que si notre bon cure s'oubliait en son eloquence, M. le
baron tirait de son gousset une montre enorme, dont la repetition
s'entendait d'un bout de l'eglise a l'autre, et la faisait sonner
impitoyablement.

A ce signal connu, qui faisait fremir toute la pieuse assemblee, le
pauvre abbe Cassard se hatait de regagner l'autel, nous laissant tous,
quelquefois, aux prises avec la tempete, sans se donner le loisir de
nous conduire au port sacre dont, heureusement, nous savions tous le
chemin.

Invariablement, du samedi de la Passion au lundi de Quasimodo, cet
auditeur recalcitrant disparaissait, sans que l'on put dire quel etait
le but de son voyage, et, grace a cette circonstance, il etait
impossible de repondre d'une maniere peremptoire a cette question:

--L'oncle Jean fait-il ses Paques?

Toutefois le cure du village, qui dinait au chateau tous les dimanches,
le traitait avec consideration, voire meme avec respect. Chose plus
remarquable encore, durant la partie de boston qui s'organisait ce
jour-la en sortant de table, et dont je ne voyais jamais que le
commencement, ainsi qu'on pense, mon oncle ne menageait pas les
invectives les plus severes a l'abbe Cassard quand il l'avait pour
partenaire. Car le baron etait celebre dans toute la province pour avoir
appris et joue le whist en Angleterre, de meme que pour avoir etudie la
valse en Allemagne et la peinture en Italie.

--Malgre tout, me disais-je, un pecheur endurci ne saurait inspirer tant
d'estime a un pretre et, surtout, il n'oserait le tancer aussi vertement
pour avoir coupe sa carte maitresse.






III


J'allais sur mes douze ans, et ce meme cure me preparait a ma premiere
communion en meme temps qu'il m'enseignait les elements du latin et du
grec, lorsqu'arriva le premier evenement serieux qui eut trouble, depuis
ma naissance, la paix tant soit peu monotone ou dormaient le chateau et
ses habitants.

Un matin, bien que le samedi de la Passion fut encore tres eloigne, la
place de l'oncle Jean resta vide a table, et je fus informe qu'il etait
parti pendant la nuit pour l'Angleterre. Toute la journee la famille fut
en proie aux preoccupations les plus vives. Mon grand-pere semblait tout
a la fois fort courrouce et fort attendri; ma grand'mere et ses
belles-soeurs avaient les yeux rouges et faisaient de grands soupirs.
Elles passerent la moitie du temps prosternees devant l'autel de la
Vierge, a cote duquel un grand cierge de cire etait allume.

Fidele a mon systeme, je m'abstins de toute question, mais j'attendais
avec impatience l'heure de la priere, supposant que nous aurions un
message du gouvernement, c'est-a-dire une communication quelconque
adressee par mon grand-pere a l'assistance.

Il me revient encore aujourd'hui un leger frisson, quand je pense a ce
que fut, ce soir-la, notre diner de famille dans la grande salle a
manger deja rafraichie par les premieres aigreurs de novembre. Ce
n'etait pas, comme on pourrait le croire, que chacun restat en
contemplation devant son assiette vide. Les Vaudelnay, de vieille et
forte race, n'avaient rien de commun--surtout alors--avec les nevroses
de l'epoque actuelle, dont l'appetit s'en va s'ils ont perdu cent louis
aux courses, ou si quelque belle dame les a regardes d'un oeil moins
clement. Nous mangions, Dieu merci! Mais nous mangions au milieu d'un
silence de mort, trouble seulement par les craquements du parquet
gemissant sous les chaussons de lisiere des domestiques. Les
_ancetres_ etaient absorbes a ce point que je pus,--chose qui ne
m'etait jamais arrivee,--refuser des epinards sans m'attirer cette
argumentation entachee de sophisme, devant laquelle, tant de fois,
j'avais cede, non sans appeler de tous mes voeux l'age de mon
emancipation:

--Si tu ne manges pas d'epinards, c'est que tu n'as plus faim. Si tu
n'as plus faim, tu ne mangeras pas de dessert.

Ironiques inconsequences de la nature humaine! Je suis majeur, helas!
depuis trop longtemps.... J'adore les epinards, et le dessert n'a plus
d'attraits pour moi. Il est acheve a tout jamais, le dessert de ma vie!

Le diner se termina, comme a l'ordinaire, par ce bruit de cascades qui,
a cette epoque, deshonorait encore les tables des gens bien eleves, et
nous partimes pour " la Siberie " dans un appareil dont la gaiete
rappelait celle du fils de Thesee lors de la derniere promenade de
l'infortune prince. Le long du chemin, ma grand'mere adressa la parole a
son mari sur le ton de la priere, sans beaucoup de succes, autant que je
pus le voir. J'entendis qu'elle insistait:

--Mais apres tout, mon ami, c'est une chretienne et c'est notre niece!

Dans l'office tout se passa selon le rite habituel. Toutefois, apres la
derniere oraison, au lieu de faire le signe de croix final, mon
grand-pere demeura quelque temps penche sur sa chaise. On aurait dit
qu'il luttait contre lui-meme. Tout a coup, relevant la tete, il dit
d'une voix moins assuree:

--Nous allons reciter un _Pater_ et un _Ave_ pour la guerison
de...d'une malade de la famille.

Ce fut tout. Mais au bruit de mouchoirs qui s'eleva derriere nous parmi
les domestiques du sexe faible, je compris que le jeune
Antoine-Rene-Gaston de Vaudelnay etait le seul a ne pas savoir de quelle
malade il s'agissait.

D'autres, a ma place, n'auraient pu se tenir plus longtemps de faire des
questions. Pour moi, dont les meilleurs amis critiquent le caractere
opiniatre, le resultat fut tout different. J'aurais vu demolir pierre
par pierre le chateau sans ouvrir la bouche pour demander la cause du
cataclysme. Au fond, je m'attendais a ce que les explications
viendraient d'elles-memes, en quoi je me trompais. Evidemment mon fier
silence faisait les affaires de tout le monde.

Deux autres jours se passerent ainsi, avec de nouveaux cierges de cire a
l'eglise et de nouveaux _Pater_ a la priere du soir. Le troisieme
jour, un telegramme arriva d'assez bon matin, et toute la famille, sauf
moi bien entendu, se reunit presque aussitot dans le cabinet de ma
grand'mere, fait absolument sans exemple, car, entre l'heure de la messe
et celle du dejeuner, le sanctuaire ne s'ouvrait pour personne sauf la
cuisiniere, la femme de charge, le charretier charge des commissions a
la ville, et les religieuses du village preposees au soin des malades et
des pauvres. Mais, ce jour-la, toutes nos habitudes semblaient
bouleversees. Le dejeuner fut retarde d'un gros quart d'heure, et ma
mere partit pour Poitiers apres une longue conversation avec sa
belle-mere et ses tantes. Merinos, crepe, drap noir, couturiere,
modiste, gants de filoselle, ces mots significatifs avaient frappe mes
oreilles pendant une heure. Quelqu'un de proche etait mort, mais qui? Ce
n'etait pas mon oncle, car j'avais entendu cette phrase prononcee par ma
grand'mere:

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