A / B / C / D / E /  F / G / H / I / J /  K / L / M / N / O /  P / R / S / T / UV / W / Z

Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

Les Cinq Cents Millions de la Begum

J >> Jules Verne >> Les Cinq Cents Millions de la Begum

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<< 9 Chaque chambre a coucher est distincte du cabinet de toilette. On
ne saurait trop recommander de faire de cette piece, ou se passe un
tiers de la vie, la plus vaste, la plus aeree et en meme temps la plus
simple. Elle ne doit servir qu'au sommeil : quatre chaises, un lit en
fer, muni d'un sommier a jours et d'un matelas de laine frequemment
battu, sont les seuls meubles necessaires. Les edredons, couvre-pieds
piques et autres, allies puissants des maladies epidemiques, en sont
naturellement exclus. De bonnes couvertures de laine, legeres et
chaudes, faciles a blanchir, suffisent amplement a les remplacer. Sans
proscrire formellement les rideaux et les draperies, on doit conseiller
du moins de les choisir parmi les etoffes susceptibles de frequents
lavages.

<< 10 Chaque piece a sa cheminee chauffee, selon les gouts, au feu de
bois ou de houille, mais a toute cheminee correspond une bouche d'appel
d'air exterieur. Quant a la fumee, au lieu d'etre expulsee par les
toits, elle s'engage a travers des conduits souterrains qui l'appellent
dans des fourneaux speciaux, etablis, aux frais de la ville, en arriere
des maisons, a raison d'un fourneau pour deux cents habitants. La, elle
est depouillee des particules de carbone qu'elle emporte, et dechargee
a l'etat incolore, a une hauteur de trente-cinq metres, dans
l'atmosphere.

<< Telles sont les dix regles fixes, imposees pour la construction de
chaque habitation particuliere.

<< Les dispositions generales ne sont pas moins soigneusement etudiees.

<< Et d'abord le plan de la ville est essentiellement simple et
regulier, de maniere a pouvoir se preter a tous les developpements. Les
rues, croisees a angles droits, sont tracees a distances egales, de
largeur uniforme, plantees d'arbres et designees par des numeros
d'ordre.

<< De demi-kilometre en demi-kilometre, la rue, plus large d'un tiers,
prend le nom de boulevard ou avenue, et presente sur un de ses cotes
une tranchee a decouvert pour les tramways et chemins de fer
metropolitains. A tous les carrefours, un jardin public est reserve et
orne de belles copies des chefs-d'oeuvre de la sculpture, en attendant
que les artistes de France-Ville aient produit des morceaux originaux
dignes de les remplacer.

<< Toutes les industries et tous les commerces sont libres.

<< Pour obtenir le droit de residence a France-Ville, il suffit, mais
il est necessaire de donner de bonnes references, d'etre apte a exercer
une profession utile ou liberale, dans l'industrie, les sciences ou les
arts, de s'engager a observer les lois de la ville. Les existences
oisives n'y seraient pas tolerees.

<< Les edifices publics sont deja en grand nombre. Les plus importants
sont la cathedrale, un certain nombre de chapelles, les musees, les
bibliotheques, les ecoles et les gymnases, amenages avec un luxe et une
entente des convenances hygieniques veritablement dignes d'une grande
cite.

<< Inutile de dire que les enfants sont astreints des l'age de quatre
ans a suivre les exercices intellectuels et physiques, qui peuvent
seuls developper leurs forces cerebrales et musculaires. On les habitue
tous a une proprete si rigoureuse, qu'ils considerent une tache sur
leurs simples habits comme un deshonneur veritable.

<< Cette question de la proprete individuelle et collective est du
reste la preoccupation capitale des fondateurs de France-Ville.
Nettoyer, nettoyer sans cesse, detruire et annuler aussitot qu'ils sont
formes les miasmes qui emanent constamment d'une agglomeration humaine,
telle est l'oeuvre principale du gouvernement central. A cet effet, les
produits des egouts sont centralises hors de la ville, traites par des
procedes qui en permettent la condensation et le transport quotidien
dans les campagnes.

<< L'eau coule partout a flots. Les rues, pavees de bois bitume, et les
trottoirs de pierre sont aussi brillants que le carreau d'une cour
hollandaise. Les marches alimentaires sont l'objet d'une surveillance
incessante, et des peines severes sont appliquees aux negociants qui
osent speculer sur la sante publique. Un marchand qui vend un oeuf
gate, une viande avariee, un litre de lait sophistique, est tout
simplement traite comme un empoisonneur qu'il est. Cette police
sanitaire, si necessaire et si delicate, est confiee a des hommes
experimentes, a de veritables specialistes, eleves a cet effet dans les
ecoles normales.

<< Leur juridiction s'etend jusqu'aux blanchisseries memes, toutes
etablies sur un grand pied, pourvues de machines a vapeur, de sechoirs
artificiels et surtout de chambres desinfectantes. Aucun linge de corps
ne revient a son proprietaire sans avoir ete veritablement blanchi a
fond, et un soin special est pris de ne jamais reunir les envois de
deux familles distinctes. Cette simple precaution est d'un effet
incalculable.

<< Les hopitaux sont peu nombreux, car le systeme de l'assistance a
domicile est general, et ils sont reserves aux etrangers sans asile et
a quelques cas exceptionnels. Il est a peine besoin d'ajouter que
l'idee de faire d'un hopital un edifice plus grand que tous les autres
et d'entasser dans un meme foyer d'infection sept a huit cents malades,
n'a pu entrer dans la tete d'un fondateur de la cite modele. Loin de
chercher, par une etrange aberration, a reunir systematiquement
plusieurs patients, on ne pense au contraire qu'a les isoler. C'est
leur interet particulier aussi bien que celui du public. Dans chaque
maison, meme, on recommande de tenir autant que possible le malade en
un appartement distinct. Les hopitaux ne sont que des constructions
exceptionnelles et restreintes, pour l'accommodation temporaire de
quelques cas pressants.

<< Vingt, trente malades au plus, peuvent se trouver -- chacun ayant sa
chambre particuliere --, centralises dans ces baraques legeres, faites
de bois de sapin, et qu'on brule regulierement tous les ans pour les
renouveler. Ces ambulances, fabriquees de toutes pieces sur un modele
special, ont d'ailleurs l'avantage de pouvoir etre transportees a
volonte sur tel ou tel point de la ville, selon les besoins, et
multipliees autant qu'il est necessaire.

<< Une innovation ingenieuse, rattachee a ce service, est celle d'un
corps de gardes-malades eprouvees, dressees specialement a ce metier
tout special, et tenues par l'administration centrale a la disposition
du public. Ces femmes, choisies avec discernement, sont pour les
medecins les auxiliaires les plus precieux et les plus devoues. Elles
apportent au sein des familles les connaissances pratiques si
necessaires et si souvent absentes au moment du danger, et elles ont
pour mission d'empecher la propagation de la maladie en meme temps
qu'elles soignent le malade.

<< On ne finirait pas si l'on voulait enumerer tous les
perfectionnements hygieniques que les fondateurs de la ville nouvelle
ont inaugures. Chaque citoyen recoit a son arrivee une petite brochure,
ou les principes les plus importants d'une vie reglee selon la science
sont exposes dans un langage simple et clair.

<< Il y voit que l'equilibre parfait de toutes ses fonctions est une
des necessites de la sante ; que le travail et le repos sont egalement
indispensables a ses organes ; que la fatigue est necessaire a son
cerveau comme a ses muscles ; que les neuf dixiemes des maladies sont
dues a la contagion transmise par l'air ou les aliments. Il ne saurait
donc entourer sa demeure et sa personne de trop de "quarantaines"
sanitaires. Eviter l'usage des poisons excitants, pratiquer les
exercices du corps, accomplir consciencieusement tous les jours une
tache fonctionnelle, boire de la bonne eau pure, manger des viandes et
des legumes sains et simplement prepares, dormir regulierement sept a
huit heures par nuit, tel est l'ABC de la sante.

<< Partis des premiers principes poses par les fondateurs, nous en
sommes venus insensiblement a parler de cette cite singuliere comme
d'une ville achevee. C'est qu'en effet, les premieres maisons une fois
baties, les autres sont sorties de terre comme par enchantement. Il
faut avoir visite le Far West pour se rendre compte de ces
efflorescences urbaines. Encore desert au mois de janvier 1872,
l'emplacement choisi comptait deja six mille maisons en 1873. Il en
possedait neuf mille et tous ses edifices au complet en 1874.

<< Il faut dire que la speculation a eu sa part dans ce succes inoui.
Construites en grand sur des terrains immenses et sans valeur au debut,
les maisons etaient livrees a des prix tres moderes et louees a des
conditions tres modestes. L'absence de tout octroi, l'independance
politique de ce petit territoire isole, l'attrait de la nouveaute, la
douceur du climat ont contribue a appeler l'emigration. A l'heure qu'il
est, France-Ville compte pres de cent mille habitants.

<< Ce qui vaut mieux et ce qui peut seul nous interesser, c'est que
l'experience sanitaire est des plus concluantes. Tandis que la
mortalite annuelle, dans les villes les plus favorisees de la vieille
Europe ou du Nouveau Monde, n'est jamais sensiblement descendue
au-dessous de trois pour cent, a France-Ville la moyenne de ces cinq
dernieres annees n'est que de un et demi. Encore ce chiffre est-il
grossi par une petite epidemie de fievre paludeenne qui a signale la
premiere campagne. Celui de l'an dernier, pris separement, n'est que de
un et quart. Circonstance plus importante encore : a quelques
exceptions pres, toutes les morts actuellement enregistrees ont ete
dues a des affections specifiques et la plupart hereditaires. Les
maladies accidentelles ont ete a la fois infiniment plus rares, plus
limitees et moins dangereuses que dans aucun autre milieu. Quant aux
epidemies proprement dites, on n'en a point vu.

<< Les developpements de cette tentative seront interessants a suivre.
Il sera curieux, notamment, de rechercher si l'influence d'un regime
aussi scientifique sur toute la duree d'une generation, a plus forte
raison de plusieurs generations, ne pourrait pas amortir les
predispositions morbides hereditaires.

<< "Il n'est assurement pas outrecuidant de l'esperer, a ecrit un des
fondateurs de cette etonnante agglomeration, et, dans ce cas, quelle ne
serait pas la grandeur du resultat ! Les hommes vivant jusqu'a quatre-
vingt-dix ou cent ans, ne mourant plus que de vieillesse, comme la
plupart des animaux, comme les plantes ! "

<< Un tel reve a de quoi seduire !

<< S'il nous est permis, toutefois, d'exprimer notre opinion sincere,
nous n'avons qu'une foi mediocre dans le succes definitif de
l'experience. Nous y apercevons un vice originel et vraisemblablement
fatal, qui est de se trouver aux mains d'un comite ou l'element latin
domine et dont l'element germanique a ete systematiquement exclu. C'est
la un facheux symptome. Depuis que le monde existe, il ne s'est rien
fait de durable que par l'Allemagne, et il ne se fera rien sans elle de
definitif. Les fondateurs de France-Ville auront bien pu deblayer le
terrain, elucider quelques points speciaux ; mais ce n'est pas encore
sur ce point de l'Amerique, c'est aux bords de la Syrie que nous
verrons s'elever un jour la vraie cite modele. >>

XI UN DINER CHEZ LE DOCTEUR SARRASIN

Le 13 septembre -- quelques heures seulement avant l'instant fixe par
Herr Schultze pour la destruction de France-Ville --, ni le gouverneur
ni aucun des habitants ne se doutaient encore de l'effroyable danger
qui les menacait.

Il etait sept heures du soir.

Cachee dans d'epais massifs de lauriers-roses et de tamarins, la cite
s'allongeait gracieusement au pied des Cascade-Mounts et presentait ses
quais de marbre aux vagues courtes du Pacifique, qui venaient les
caresser sans bruit. Les rues, arrosees avec soin, rafraichies par la
brise, offraient aux yeux le spectacle le plus riant et le plus anime.
Les arbres qui les ombrageaient bruissaient doucement. Les pelouses
verdissaient. Les fleurs des parterres, rouvrant leurs corolles,
exhalaient toutes a la fois leurs parfums. Les maisons souriaient,
calmes et coquettes dans leur blancheur. L'air etait tiede, le ciel
bleu comme la mer, qu'on voyait miroiter au bout des longues avenues.

Un voyageur, arrivant dans la ville, aurait ete frappe de l'air de
sante des habitants, de l'activite qui regnait dans les rues. On
fermait justement les academies de peinture, de musique, de sculpture,
la bibliotheque, qui etaient reunies dans le meme quartier et ou
d'excellents cours publics etaient organises par sections peu
nombreuses, -- ce qui permettait a chaque eleve de s'approprier a lui
seul tout le fruit de la lecon. La foule, sortant de ces
etablissements, occasionna pendant quelques instants un certain
encombrement ; mais aucune exclamation d'impatience, aucun cri ne se
fit entendre. L'aspect general etait tout de calme et de satisfaction.

C'etait non au centre de la ville, mais sur le bord du Pacifique que la
famille Sarrasin avait bati sa demeure. La, tout d'abord -- car cette
maison fut construite une des premieres --, le docteur etait venu
s'etablir definitivement avec sa femme et sa fille Jeanne.

Octave, le millionnaire improvise, avait voulu rester a Paris, mais il
n'avait plus Marcel pour lui servir de mentor.

Les deux amis s'etaient presque perdus de vue depuis l'epoque ou ils
habitaient ensemble la rue du Roi-de-Sicile. Lorsque le docteur avait
emigre avec sa femme et sa fille a la cote de l'Oregon, Octave etait
reste maitre de lui-meme. Il avait bientot ete entraine fort loin de
l'ecole, ou son pere avait voulu lui faire continuer ses etudes, et il
avait echoue au dernier examen, d'ou son ami etait sorti avec le numero
un.

Jusque-la, Marcel avait ete la boussole du pauvre Octave, incapable de
se conduire lui-meme. Lorsque le jeune Alsacien fut parti, son camarade
d'enfance finit peu a peu par mener a Paris ce qu'on appelle la vie a
grandes guides. Le mot etait, dans le cas present, d'autant plus juste
que la sienne se passait en grande partie sur le siege eleve d'un
enorme coach a quatre chevaux, perpetuellement en voyage entre l'avenue
Marigny, ou il avait pris un appartement, et les divers champs de
courses de la banlieue. Octave Sarrasin, qui, trois mois plus tot,
savait a peine rester en selle sur les chevaux de manege qu'il louait a
l'heure, etait devenu subitement un des hommes de France les plus
profondement verses dans les mysteres de l'hippologie. Son erudition
etait empruntee a un groom anglais qu'il avait attache a son service et
qui le dominait entierement par l'etendue de ses connaissances
speciales.

Les tailleurs, les selliers et les bottiers se partageaient ses
matinees. Ses soirees appartenaient aux petits theatres et aux salons
d'un cercle, tout flambant neuf, qui venait de s'ouvrir au coin de la
rue Tronchet, et qu'Octave avait choisi parce que le monde qu'il y
trouvait rendait a son argent un hommage que ses seuls merites
n'avaient pas rencontre ailleurs. Ce monde lui paraissait l'ideal de la
distinction. Chose particuliere, la liste, somptueusement encadree, qui
figurait dans le salon d'attente, ne portait guere que des noms
etrangers. Les titres foisonnaient, et l'on aurait pu se croire, du
moins en les enumerant, dans l'antichambre d'un college heraldique.
Mais, si l'on penetrait plus avant, on pensait plutot se trouver dans
une exposition vivante d'ethnologie. Tous les gros nez et tous les
teints bilieux des deux mondes semblaient s'etre donne rendez-vous la.
Superieurement habilles, du reste, ces personnages cosmopolites,
quoiqu'un gout marque pour les etoffes blanchatres revelat l'eternelle
aspiration des races jaune ou noire vers la couleur des << faces pales
>>.

Octave Sarrasin paraissait un jeune dieu au milieu de ces bimanes. On
citait ses mots, on copiait ses cravates, on acceptait ses jugements
comme articles de foi. Et lui, enivre de cet encens, ne s'apercevait
pas qu'il perdait regulierement tout son argent au baccara et aux
courses. Peut-etre certains membres du club, en leur qualite
d'Orientaux, pensaient-ils avoir des droits a l'heritage de la Begum.
En tout cas, ils savaient l'attirer dans leurs poches par un mouvement
lent, mais continu.

Dans cette existence nouvelle, les liens qui attachaient Octave a
Marcel Bruckmann s'etaient vite relaches. A peine, de loin en loin, les
deux camarades echangeaient-ils une lettre. Que pouvait-il y avoir de
commun entre l'apre travailleur, uniquement occupe d'amener son
intelligence a un degre superieur de culture et de force, et le joli
garcon, tout gonfle de son opulence, l'esprit rempli de ses histoires
de club et d'ecurie ?

On sait comment Marcel quitta Paris, d'abord pour observer les
agissements de Herr Schultze, qui venait de fonder Stahlstadt, une
rivale de France-Ville, sur le meme terrain independant des Etats-
Unis, puis pour entrer au service du Roi de l'Acier.

Pendant deux ans, Octave mena cette vie d'inutile et de dissipe. Enfin,
l'ennui de ces choses creuses le prit, et, un beau jour, apres quelques
millions devores, il rejoignit son pere, -- ce qui le sauva d'une ruine
menacante, encore plus morale que physique. A cette epoque, il
demeurait donc a France-Ville dans la maison du docteur.

Sa soeur Jeanne, a en juger du moins par l'apparence, etait alors une
exquise jeune fille de dix-neuf ans, a laquelle son sejour de quatre
annees dans sa nouvelle patrie avait donne toutes les qualites
americaines, ajoutees a toutes les graces francaises. Sa mere disait
parfois qu'elle n'avait jamais soupconne, avant de l'avoir pour
compagne de tous les instants, le charme de l'intimite absolue.

Quant a Mme Sarrasin, depuis le retour de l'enfant prodigue, son
dauphin, le fils aine de ses esperances, elle etait aussi completement
heureuse qu'on peut l'etre ici-bas, car elle s'associait a tout le bien
que son mari pouvait faire et faisait, grace a son immense fortune.

Ce soir-la, le docteur Sarrasin avait recu, a sa table, deux de ses
plus intimes amis, le colonel Hendon, un vieux debris de la guerre de
Secession, qui avait laisse un bras a Pittsburgh et une oreille a
Seven- Oaks, mais qui n'en tenait pas moins sa partie tout comme un
autre a la table d'echecs ; puis M. Lentz, directeur general de
l'enseignement dans la nouvelle cite.

La conversation roulait sur les projets de l'administration de la
ville, sur les resultats deja obtenus dans les etablissements publics
de toute nature, institutions, hopitaux, caisses de secours mutuel.

M. Lentz, selon le programme du docteur, dans lequel l'enseignement
religieux n'etait pas oublie, avait fonde plusieurs ecoles primaires ou
les soins du maitre tendaient a developper l'esprit de l'enfant en le
soumettant a une gymnastique intellectuelle, calculee de maniere a
suivre l'evolution naturelle de ses facultes. On lui apprenait a aimer
une science avant de s'en bourrer, evitant ce savoir qui, dit
Montaigne, << nage en la superficie de la cervelle >>, ne penetre pas
l'entendement, ne rend ni plus sage ni meilleur. Plus tard, une
intelligence bien preparee saurait, elle-meme, choisir sa route et la
suivre avec fruit.

Les soins d'hygiene etaient au premier rang dans une education si bien
ordonnee. C'est que l'homme, corps et esprit, doit etre egalement
assure de ces deux serviteurs ; si l'un fait defaut, il en souffre, et
l'esprit a lui seul succomberait bientot.

A cette epoque, France-Ville avait atteint le plus haut degre de
prosperite, non seulement materielle, mais intellectuelle. La, dans des
congres, se reunissaient les plus illustres savants des deux mondes.
Des artistes, peintres, sculpteurs, musiciens, attires par la
reputation de cette cite, y affluaient. Sous ces maitres etudiaient de
jeunes Francevillais, qui promettaient d'illustrer un jour ce coin de
la terre americaine. Il etait donc permis de prevoir que cette nouvelle
Athenes, francaise d'origine, deviendrait avant peu la premiere des
cites.

Il faut dire aussi que l'education militaire des eleves se faisait dans
les Lycees concurremment avec l'education civile. En en sortant, les
jeunes gens connaissaient, avec le maniement des armes, les premiers
elements de strategie et de tactique.

Aussi, le colonel Hendon, lorsqu'on fut sur ce chapitre, declara-t-il
qu'il etait enchante de toutes ses recrues.

<< Elles sont, dit-il, deja accoutumees aux marches forcees, a la
fatigue, a tous les exercices du corps. Notre armee se compose de tous
les citoyens, et tous, le jour ou il le faudra, se trouveront soldats
aguerris et disciplines. >>

France-Ville avait bien les meilleures relations avec tous les Etats
voisins, car elle avait saisi toutes les occasions de les obliger ;
mais l'ingratitude parle si haut, dans les questions d'interet, que le
docteur et ses amis n'avaient pas perdu de vue la maxime : Aide-toi, le
Ciel t'aidera ! et ils ne voulaient compter que sur eux-memes.

On etait a la fin du diner ; le dessert venait d'etre enleve, et, selon
l'habitude anglo-saxonne qui avait prevalu, les dames venaient de
quitter la table.

Le docteur Sarrasin, Octave, le colonel Hendon et M. Lentz continuaient
la conversation commencee, et entamaient les plus hautes questions
d'economie politique, lorsqu'un domestique entra et remit au docteur
son journal.

C'etait le _New York Herald_. Cette honorable feuille s'etait toujours
montree extremement favorable a la fondation puis au developpement de
France-Ville, et les notables de la cite avaient l'habitude de chercher
dans ses colonnes les variations possibles de l'opinion publique aux
Etats-Unis a leur egard. Cette agglomeration de gens heureux, libres,
independants, sur ce petit territoire neutre, avait fait bien des
envieux, et si les Francevillais avaient en Amerique des partisans pour
les defendre, il se trouvait des ennemis pour les attaquer. En tout
cas, le _New York Herald_ etait pour eux, et il ne cessait de leur
donner des marques d'admiration et d'estime.

Le docteur Sarrasin, tout en causant, avait dechire la bande du journal
et jete machinalement les yeux sur le premier article.

Quelle fut donc sa stupefaction a la lecture des quelques lignes
suivantes, qu'il lut a voix basse d'abord, a voix haute ensuite, pour
la plus grande surprise et la plus profonde indignation de ses amis :

<< _New York, 8 septembre._ -- Un violent attentat contre le droit des
gens va prochainement s'accomplir. Nous apprenons de source certaine
que de formidables armements se font a Stahlstadt dans le but
d'attaquer et de detruire France-Ville, la cite d'origine francaise.
Nous ne savons si les Etats-Unis pourront et devront intervenir dans
cette lutte qui mettra encore aux prises les races latine et saxonne ;
mais nous denoncons aux honnetes gens cet odieux abus de la force. Que
France-Ville ne perde pas une heure pour se mettre en etat de
defense... etc. >>

XII LE CONSEIL

Ce n'etait pas un secret, cette haine du Roi de l'Acier pour l'oeuvre
du docteur Sarrasin. On savait qu'il etait venu elever cite contre
cite. Mais de la a se ruer sur une ville paisible, a la detruire par un
coup de force, on devait croire qu'il y avait loin. Cependant,
l'article du _New York Herald_ etait positif. Les correspondants de ce
puissant journal avaient penetre les desseins de Herr Schultze, et --
ils le disaient --, il n'y avait pas une heure a perdre !

Le digne docteur resta d'abord confondu. Comme toutes les ames
honnetes, il se refusait aussi longtemps qu'il le pouvait a croire le
mal. Il lui semblait impossible qu'on put pousser la perversite jusqu'a
vouloir detruire, sans motif ou par pure fanfaronnade, une cite qui
etait en quelque sorte la propriete commune de l'humanite.

<< Pensez donc que notre moyenne de mortalite ne sera pas cette annee
de un et quart pour cent ! s'ecria-t-il naivement, que nous n'avons pas
un garcon de dix ans qui ne sache lire, qu'il ne s'est pas commis un
meurtre ni un vol depuis la fondation de France-Ville ! Et des barbares
viendraient aneantir a son debut une experience si heureuse ! Non ! Je
ne peux pas admettre qu'un chimiste, qu'un savant, fut-il cent fois
germain, en soit capable ! >>

Il fallut bien, cependant, se rendre aux temoignages d'un journal tout
devoue a l'oeuvre du docteur et aviser sans retard. Ce premier moment
d'abattement passe, le docteur Sarrasin, redevenu maitre de lui-meme,
s'adressa a ses amis :

<< Messieurs, leur dit-il, vous etes membres du Conseil civique, et il
vous appartient comme a moi de prendre toutes les mesures necessaires
pour le salut de la ville. Qu'avons nous a faire tout d'abord ?

-- Y a-t-il possibilite d'arrangement ? dit M. Lentz. Peut-on
honorablement eviter la guerre ?

-- C'est impossible, repliqua Octave. Il est evident que Herr Schultze
la veut a tout prix. Sa haine ne transigera pas !

-- Soit ! s'ecria le docteur. On s'arrangera pour etre en mesure de lui
repondre. Pensez-vous, colonel, qu'il y ait un moyen de resister aux
canons de Stahlstadt ?

-- Toute force humaine peut etre efficacement combattue par une autre
force humaine, repondit le colonel Hendon, mais il ne faut pas songer a
nous defendre par les memes moyens et les memes armes dont Herr
Schultze se servira pour nous attaquer. La construction d'engins de
guerre capables de lutter avec les siens exigerait un temps tres long,
et je ne sais, d'ailleurs, si nous reussirions a les fabriquer, puisque
les ateliers speciaux nous manquent. Nous n'avons donc qu'une chance de
salut : empecher l'ennemi d'arriver jusqu'a nous, et rendre
l'investissement impossible.

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