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Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

Les Cinq Cents Millions de la Begum

J >> Jules Verne >> Les Cinq Cents Millions de la Begum

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Herr Schultze avait repris un peu de calme apparent. Toutefois, le
tremblement de ses levres, la paleur qui avait succede a la rougeur
apoplectique de sa face montraient assez les sentiments qui l'agitaient.

Fallait-il en arriver a ce degre d'humiliation ? S'appeler Schultze,
etre le maitre absolu de la plus grande usine et de la premiere
fonderie de canons du monde entier, voir a ses pieds les rois et les
parlements, et s'entendre dire par un petit dessinateur suisse qu'on
manque d'invention, qu'on est au-dessous d'un artilleur francais !...
Et cela quand on avait pres de soi, derriere l'epaisseur d'un mur
blinde, de quoi confondre mille fois ce drole impudent, lui fermer la
bouche, aneantir ses sots arguments ? Non, il n'etait pas possible
d'endurer un pareil supplice !

Herr Schultze se leva d'un mouvement si brusque, qu'il en cassa sa
pipe. Puis, regardant Marcel d'un oeil charge d'ironie, et, serrant les
dents, il lui dit, ou plutot il siffla ces mots :

<< Suivez-moi, monsieur, je vais vous montrer si moi, Herr Schultze, je
manque d'invention ! >>

Marcel avait joue gros jeu, mais il avait gagne, grace a la surprise
produite par un langage si audacieux et si inattendu, grace a la
violence du depit qu'il avait provoque, la vanite etant plus forte chez
l'ex-professeur que la prudence. Schultze avait soif de devoiler son
secret, et, comme malgre lui, penetrant dans son cabinet de travail,
dont il referma la porte avec soin, il marcha droit a sa bibliotheque
et en toucha un des panneaux. Aussitot, une ouverture, masquee par des
rangees de livres, apparut dans la muraille. C'etait l'entree d'un
passage etroit qui conduisait, par un escalier de pierre, jusqu'au pied
meme de la Tour du Taureau.

La, une porte de chene fut ouverte a l'aide d'une petite clef qui ne
quittait jamais le patron du lieu. Une seconde porte apparut, fermee
par un cadenas syllabique, du genre de ceux qui servent pour les
coffres-forts. Herr Schultze forma le mot et ouvrit le lourd battant de
fer, qui etait interieurement arme d'un appareil complique d'engins
explosibles, que Marcel, sans doute par curiosite professionnelle,
aurait bien voulu examiner. Mais son guide ne lui en laissa pas le
temps.

Tous deux se trouvaient alors devant une troisieme porte, sans serrure
apparente, qui s'ouvrit sur une simple poussee, operee, bien entendu,
selon des regles determinees.

Ce triple retranchement franchi, Herr Schultze et son compagnon eurent
a gravir les deux cents marches d'un escalier de fer, et ils arriverent
au sommet de la Tour du Taureau, qui dominait toute la cite de
Stahlstadt.

Sur cette tour de granit, dont la solidite etait a toute epreuve,
s'arrondissait une sorte de casemate, percee de plusieurs embrasures.
Au centre de la casemate s'allongeait un canon d'acier.

<< Voila ! >> dit le professeur, qui n'avait pas souffle mot depuis le
trajet.

C'etait la plus grosse piece de siege que Marcel eut jamais vue. Elle
devait peser au moins trois cent mille kilogrammes, et se chargeait par
la culasse. Le diametre de sa bouche mesurait un metre et demi. Montee
sur un affut d'acier et roulant sur des rubans de meme metal, elle
aurait pu etre manoeuvree par un enfant, tant les mouvements en etaient
rendus faciles par un systeme de roues dentees. Un ressort
compensateur, etabli en arriere de l'affut, avait pour effet d'annuler
le recul ou du moins de produire une reaction rigoureusement egale, et
de replacer automatiquement la piece, apres chaque coup, dans sa
position premiere.

<< Et quelle est la puissance de perforation de cette piece ? demanda
Marcel, qui ne put se retenir d'admirer un pareil engin.

-- A vingt mille metres, avec un projectile plein, nous percons une
plaque de quarante pouces aussi aisement que si c'etait une tartine de
beurre !

-- Quelle est donc sa portee ?

-- Sa portee ! s'ecria Schultze, qui s'enthousiasmait Ah ! vous disiez
tout a l'heure que notre genie imitateur n'avait rien obtenu de plus
que de doubler la portee des canons actuels ! Eh bien, avec ce canon-
la, je me charge d'envoyer, avec une precision suffisante, un
projectile a la distance de dix lieues !

-- Dix lieues ! s'ecria Marcel. Dix lieues ! Quelle poudre nouvelle
employez-vous donc ?

-- Oh ! je puis tout vous dire, maintenant ! repondit Herr Schultze
d'un ton singulier. Il n'y a plus d'inconvenient a vous devoiler mes
secrets ! La poudre a gros grains a fait son temps. Celle dont je me
sers est le fulmicoton, dont la puissance expansive est quatre fois
superieure a celle de la poudre ordinaire, puissance que je quintuple
encore en y melant les huit dixiemes de son poids de nitrate de potasse
!

-- Mais, fit observer Marcel, aucune piece, meme faite du meilleur
acier, ne pourra resister a la deflagration de ce pyroxyle ! Votre
canon, apres trois, quatre, cinq coups, sera deteriore et mis hors
d'usage !

-- Ne tirat-il qu'un coup, un seul, ce coup suffirait !

-- Il couterait cher !

-- Un million, puisque c'est le prix de revient de la piece !

-- Un coup d'un million !...

-- Qu'importe, s'il peut detruire un milliard !

-- Un milliard ! >> s'ecria Marcel.

Cependant, il se contint pour ne pas laisser eclater l'horreur melee
d'admiration que lui inspirait ce prodigieux agent de destruction.
Puis, il ajouta :

<< C'est assurement une etonnante et merveilleuse piece d'artillerie,
mais qui, malgre tous ses merites, justifie absolument ma these : des
perfectionnements, de l'imitation, pas d'invention !

-- Pas d'invention ! repondit Herr Schultze en haussant les epaules. Je
vous repete que je n'ai plus de secrets pour vous ! Venez donc ! >>

Le Roi de l'Acier et son compagnon, quittant alors la casemate,
redescendirent a l'etage inferieur, qui etait mis en communication avec
la plate-forme par des monte-charge hydrauliques. La se voyaient une
certaine quantite d'objets allonges, de forme cylindrique, qui auraient
pu etre pris a distance pour d'autres canons demontes. << Voila nos
obus >>, dit Herr Schultze.

Cette fois, Marcel fut oblige de reconnaitre que ces engins ne
ressemblaient a rien de ce qu'il connaissait. C'etaient d'enormes tubes
de deux metres de long et d'un metre dix de diametre, revetus
exterieurement d'une chemise de plomb propre a se mouler sur les
rayures de la piece, fermes a l'arriere par une plaque d'acier
boulonnee et a l'avant par une pointe d'acier ogivale, munie d'un
bouton de percussion.

Quelle etait la nature speciale de ces obus ? C'est ce que rien dans
leur aspect ne pouvait indiquer. On pressentait seulement qu'ils
devaient contenir dans leurs flancs quelque explosion terrible,
depassant tout ce qu'on avait jamais fait ans ce genre.

<< Vous ne devinez pas ? demanda Herr Schultze, voyant Marcel rester
silencieux.

-- Ma foi non, monsieur ! Pourquoi un obus si long et si lourd, - au
moins en apparence ?

-- L'apparence est trompeuse, repondit Herr Schultze, et le poids ne
differe pas sensiblement de ce qu'il serait pour un obus ordinaire de
meme calibre... Allons, il faut tout vous dire ! . . Obus-fusee de
verre, revetu de bois de chene, charge, a soixante-douze atmospheres de
pression interieure acide carbonique liquide. La chute determine
l'explosion de l'enveloppe et le retour du liquide a l'etat gazeux.
Consequence : un froid d'environ cent degres au-dessous de zero dans
toute la zone avoisinante, en meme temps melange d'un enorme volume de
gaz acide carbonique a l'air ambiant. Tout etre vivant qui se trouve
dans un rayon de trente metres du centre d'explosion est en meme temps
congele et asphyxie. Je dis trente metres pour prendre une base de
calcul, mais l'action s'etend vraisemblablement beaucoup plus loin,
peut-etre a cent et deux cents metres de rayon ! Circonstance plus
avantageuse encore, le gaz acide carbonique restant tres longtemps dans
les couches inferieures de l'atmosphere, en raison de son poids qui est
superieur a celui de l'air, la zone dangereuse conserve ses proprietes
septiques plusieurs heures apres l'explosion, et tout etre qui tente
d'y penetrer perit infailliblement. C'est un coup de canon a effet a la
fois instantane et durable !... Aussi, avec mon systeme pas de blesses,
rien que des morts ! >>

Herr Schultze eprouvait un plaisir manifeste a developper les merites
de son invention. Sa bonne humeur etait venue, il etait rouge d'orgueil
et montrait toutes ses dents.

<< Voyez-vous d'ici, ajouta-t-il, un nombre suffisant de mes bouches a
feu braquees sur une ville assiegee ! Supposons une piece pour un
hectare de surface, soit, pour une ville de mille hectares, cent
batteries de dix pieces convenablement etablies. Supposons ensuite
toutes nos pieces en position, chacune avec son tir regle, une
atmosphere calme et favorable, enfin le signal general donne par un fil
electrique... En une minute, il ne restera pas un etre vivant sur une
superficie de mille hectares ! Un veritable ocean d'acide carbonique
aura submerge la ville ! C'est pourtant une idee qui m'est venue l'an
dernier en lisant le rapport medical sur la mort accidentelle d'un
petit mineur du puits Albrecht ! J'en avais bien eu la premiere
inspiration a Naples, lorsque je visitai la grotte du Chien [La grotte
du Chien, aux environs de Naples, emprunte son nom a la propriete
curieuse que possede son atmosphere d'asphyxier un chien ou un
quadrupede quelconque bas sur jambes, sans faire de mal a un homme
debout, -- propriete due a une couche de gaz acide carbonique de
soixante centimetres environ que son poids specifique maintient au ras
de terre.]. Mais il a fallu ce dernier fait pour donner a ma pensee
l'essor definitif. Vous saisissez bien le principe, n'est-ce pas ? Un
ocean artificiel d'acide carbonique pur ! Or, une proportion d'un
cinquieme de ce gaz suffit a rendre l'air irrespirable. >>

Marcel ne disait pas un mot. Il etait veritablement reduit au silence.
Herr Schultze sentit si vivement son triomphe, qu'il ne voulut pas en
abuser.

<< Il n'y a qu'un detail qui m'ennuie, dit-il.

-- Lequel donc ? demanda Marcel.

-- C'est que je n'ai pas reussi a supprimer le bruit de l'explosion.
Cela donne trop d'analogie a mon coup de canon avec le coup du canon
vulgaire. Pensez un peu a ce que ce serait, si j'arrivais a obtenir un
tir silencieux ! Cette mort subite, arrivant sans bruit a cent mille
hommes a la fois, par une nuit calme et sereine ! >>

L'ideal enchanteur qu'il evoquait rendit Herr Schultze tout reveur, et
peut-etre sa reverie, qui n'etait qu'une immersion profonde dans un
bain d'amour-propre, se fut-elle longtemps prolongee, si Marcel ne
l'eut interrompue par cette observation :

<< Tres bien, monsieur, tres bien ! mais mille canons de ce genre c'est
du temps et de l'argent.

-- L'argent ? Nous en regorgeons ! Le temps ?... Le temps est a nous !
>>

Et, en verite, ce Germain, le dernier de son ecole, croyait ce qu'il
disait !

<< Soit, repondit Marcel. Votre obus, charge d'acide carbonique, n'est
pas absolument nouveau, puisqu'il derive des projectiles asphyxiants,
connus depuis bien des annees ; mais il peut etre eminemment
destructeur, je n'en disconviens pas. Seulement...

-- Seulement ?...

-- Il est relativement leger pour son volume, et si celui-la va jamais
a dix lieues !...

-- Il n'est fait que pour aller a deux lieues, repondit Herr Schultze
en souriant. Mais, ajouta-t-il en montrant un autre obus, voici un
projectile en fonte. Il est plein, celui-la et contient cent petits
canons symetriquement disposes encastres les uns dans les autres comme
les tubes d'une lunette, et qui, apres avoir ete lances comme
projectiles redeviennent canons, pour vomir a leur tour de petits obus
charges de matieres incendiaires. C'est comme une batterie que je lance
dans l'espace et qui peut porter l'incendie et la mort sur toute une
ville en la couvrant d'une averse de feux inextinguibles ! Il a le
poids voulu pour franchir les dix lieues dont j'ai parle ! Et, avant
peu, l'experience en sera faite de telle maniere, que les incredules
pourront toucher du doigt cent mille cadavres qu'il aura couches a
terre ! >>

Les dominos brillaient a ce moment d'un si insupportable eclat dans la
bouche de Herr Schultze, que Marcel eut la plus violente envie d'en
briser une douzaine. Il eut pourtant la force de se contenir encore. Il
n'etait pas au bout de ce qu'il devait entendre.

En effet, Herr Schultze reprit :

<< Je vous ai dit qu'avant peu, une experience decisive serait tentee !

-- Comment ? Ou ?... s'ecria Marcel.

-- Comment ? Avec un de ces obus, qui franchira la chaine des
Cascade-Mounts, lance par mon canon de la plate-forme !... Ou ? Sur une
cite dont dix lieues au plus nous separent, qui ne peut s'attendre a ce
coup de tonnerre, et qui s'y attendit-elle, n'en pourrait parer les
foudroyants resultats ! Nous sommes au 5 septembre !... Eh bien, le 13
a onze heures quarante-cinq minutes du soir, France-Ville disparaitra
du sol americain ! L'incendie de Sodome aura eu son pendant ! Le
professeur Schultze aura dechaine tous les feux du ciel a son tour ! >>

Cette fois, a cette declaration inattendue, tout le sang de Marcel lui
reflua au coeur ! Heureusement, Herr Schultze ne vit rien de ce qui se
passait en lui.

<< Voila ! reprit-il du ton le plus degage. Nous faisons ici le
contraire de ce que font les inventeurs de France-Ville ! Nous
cherchons le secret d'abreger la vie des hommes tandis qu'ils
cherchent, eux, le moyen de l'augmenter. Mais leur oeuvre est
condamnee, et c'est de la mort, semee par nous, que doit naitre la vie.
Cependant, tout a son but dans la nature, et le docteur Sarrasin, en
fondant une ville isolee, a mis sans s'en douter a ma portee le plus
magnifique champ d'experiences. >>

Marcel ne pouvait croire a ce qu'il venait d'entendre.

<< Mais, dit-il, d'une voix dont le tremblement involontaire parut
attirer un instant l'attention du Roi de l'Acier, les habitants de
France- Ville ne vous ont rien fait, monsieur ! Vous n'avez, que je
sache, aucune raison de leur chercher querelle ?

-- Mon cher, repondit Herr Schultze, il y a dans votre cerveau, bien
organise sous d'autres rapports, un fonds d'idees celtiques qui vous
nuiraient beaucoup, si vous deviez vivre longtemps ! Le droit, le bien,
le mal, sont choses purement relatives et toutes de convention. Il n'y
a d'absolu que les grandes lois naturelles. La loi de concurrence
vitale l'est au meme titre que celle de la gravitation. Vouloir s'y
soustraire, c'est chose insensee ; s'y ranger et agir dans le sens
qu'elle nous indique, c'est chose raisonnable et sage, et voila
pourquoi je detruirai la cite du docteur Sarrasin. Grace a mon canon,
mes cinquante mille Allemands viendront facilement a bout des cent
mille reveurs qui constituent la-bas un groupe condamne a perir. >>

Marcel, comprenant l'inutilite de vouloir raisonner avec Herr Schultze,
ne chercha plus a le ramener.

Tous deux quitterent alors la chambre des obus, dont les portes a
secret furent refermees, et ils redescendirent a la salle a manger.

De l'air le plus naturel du monde, Herr Schultze reporta son mooss de
biere a sa bouche, toucha un timbre, se fit donner une autre pipe pour
remplacer celle qu'il avait cassee, et s'adressant au valet de pied :

<< Arminius et Sigimer sont-ils la ? demanda-t-il.

-- Oui, monsieur.

-- Dites-leur de se tenir a portee de ma voix. >>

Lorsque le domestique eut quitte la salle a manger, le Roi de l'Acier,
se tournant vers Marcel, le regarda bien en face.

Celui-ci ne baissa pas les yeux devant ce regard qui avait pris une
durete metallique.

<< Reellement, dit-il, vous executerez ce projet ?

-- Reellement. Je connais, a un dixieme de seconde pres en longitude et
en latitude, la situation de France-Ville, et le 13 septembre, a onze
heures quarante-cinq du soir, elle aura vecu.

-- Peut-etre auriez-vous du tenir ce plan absolument secret !

-- Mon cher, repondit Herr Schultze, decidement vous ne serez jamais
logique. Ceci me fait moins regretter que vous deviez mourir jeune. >>

Marcel, sur ces derniers mots, s'etait leve.

<< Comment n'avez-vous pas compris, ajouta froidement Herr Schultze,
que je ne parle jamais de mes projets que devant ceux qui ne pourront
plus les redire ? >>

Le timbre resonna. Arminius et Sigimer, deux geants, apparurent a la
porte de la salle.

<< Vous avez voulu connaitre mon secret, dit Herr Schultze, vous le
connaissez !... Il ne vous reste plus qu'a mourir. >>

Marcel ne repondit pas.

<< Vous etes trop intelligent, reprit Herr Schultze, pour supposer que
je puisse vous laisser vivre, maintenant que vous savez a quoi vous en
tenir sur mes projets. Ce serait une legerete impardonnable, ce serait
illogique. La grandeur de mon but me defend d'en compromettre le succes
pour une consideration d'une valeur relative aussi minime que la vie
d'un homme, -- meme d'un homme tel que vous, mon cher, dont j'estime
tout particulierement la bonne organisation cerebrale. Aussi, je
regrette veritablement qu'un petit mouvement d'amour-propre m'ait
entraine trop loin et me mette a present dans la necessite de vous
supprimer. Mais, vous devez le comprendre, en face des interets
auxquels je me suis consacre, il n'y a plus de question de sentiment.
Je puis bien vous le dire, c'est d'avoir penetre mon secret que votre
predecesseur Sohne est mort, et non pas par l'explosion d'un sachet de
dynamite !... La regle est absolue, il faut qu'elle soit inflexible !
Je n'y puis rien changer. >>

Marcel regardait Herr Schultze. Il comprit, au son de sa voix, a
l'entetement bestial de cette tete chauve, qu'il etait perdu. Aussi ne
se donna-t-il meme pas la peine de protester.

<< Quand mourrai-je et de quelle mort ? demanda-t-il.

-- Ne vous inquietez pas de ce detail, repondit tranquillement Herr
Schultze. Vous mourrez, mais la souffrance vous sera epargnee. Un
matin, vous ne vous reveillerez pas. Voila tout. >>

Sur un signe du Roi de l'Acier, Marcel se vit emmene et consigne dans
sa chambre, dont la porte fut gardee par les deux geants.

Mais, lorsqu'il se retrouva seul, il songea, en fremissant d'angoisse
et de colere, au docteur, a tous les siens, a tous ses compatriotes, a
tous ceux qu'il aimait !

<< La mort qui m'attend n'est rien, se dit-il. Mais le danger qui les
menace, comment le conjurer ! >>

IX << P.P.C. >>

La situation, en effet, etait excessivement grave. Que pouvait faire
Marcel, dont les heures d'existence etaient maintenant comptees, et qui
voyait peut-etre arriver sa derniere nuit avec le coucher du soleil ?

Il ne dormit pas un instant -- non par crainte de ne plus se reveiller,
ainsi que l'avait dit Herr Schultze --, mais parce que sa pensee ne
parvenait pas a quitter France-Ville, sous le coup de cette imminente
catastrophe !

<< Que tenter ? se repetait-il. Detruire ce canon ? Faire sauter la
tour qui le porte ? Et comment le pourrais-je ? Fuir ! fuir, lorsque ma
chambre est gardee par ces deux colosses ! Et puis, quand je
parviendrais, avant cette date du 13 septembre, a quitter Stahlstadt,
comment empecherais-je ?... Mais si ! A defaut de notre chere cite, je
pourrais au moins sauver ses habitants, arriver jusqu'a eux, leur crier
: "Fuyez sans retard ! Vous etes menaces de perir par le feu, par le
fer ! Fuyez tous !" >>

Puis, les idees de Marcel se jetaient dans un autre courant.

<< Ce miserable Schultze ! pensait-il. En admettant meme qu'il ait
exagere les effets destructeurs de son obus, et qu'il ne puisse couvrir
de ce feu inextinguible la ville tout entiere il est certain qu'il peut
d'un seul coup en incendier une partie considerable ! C'est un engin
effroyable qu'il a imagine la, et, malgre la distance qui separe les
deux villes, ce formidable canon saura bien y envoyer son projectile !
Une vitesse initiale vingt fois superieure a la vitesse obtenue jusqu'
ici ! Quelque chose comme dix mille metres, deux lieues et demie a la
seconde ! Mais c'est presque le tiers de la vitesse de translation de
la terre sur son orbite ! Est-ce donc possible ?... Oui, oui !... si
son canon n'eclate pas au premier coup !... Et il n'eclatera pas, car
il est fait d'un metal dont la resistance a l'eclatement est presque
infinie ! Le coquin connait tres exactement la situation de
France-Ville Sans sortir de son antre, il pointera son canon avec une
precision mathematique, et, comme il l'a dit, l'obus ira tomber sur le
centre meme de la cite ! Comment en prevenir les infortunes habitants !
>>

Marcel n'avait pas ferme l'oeil, quand le jour reparut. Il quitta alors
le lit sur lequel il s'etait vainement etendu pendant toute cette
insomnie fievreuse.

<< Allons, se dit-il, ce sera pour la nuit prochaine ! Ce bourreau, qui
veut bien m'epargner la souffrance, attendra sans doute que le sommeil,
l'emportant sur l'inquietude, se soit empare de moi ! Et alors !...
Mais quelle mort me reserve-t-il donc ? Songe-t-il a me tuer avec
quelque inhalation d'acide prussique pendant que je dormirai ?
Introduira-t-il dans ma chambre de ce gaz acide carbonique qu'il a a
discretion ? N'emploiera-t-il pas plutot ce gaz a l'etat liquide tel
qu'il le met dans ses obus de verre, et dont le subit retour a l'etat
gazeux determinera un froid de cent degres ! Et le lendemain, a la
place de "moi", de ce corps vigoureux bien constitue, plein de vie, on
ne retrouverait plus qu'une momie dessechee, glacee, racornie !... Ah !
le miserable ! Eh bien, que mon coeur se seche, s'il le faut, que ma
vie se refroidisse dans cette insoutenable temperature, mais que mes
amis, que le docteur Sarrasin, sa famille, Jeanne, ma petite Jeanne,
soient sauves ! Or, pour cela, il faut que je fuie... Donc, je fuirai !
>>

En prononcant ce dernier mot, Marcel, par un mouvement instinctif, bien
qu'il dut se croire renferme dans sa chambre, avait mis la main sur la
serrure de la porte.

A son extreme surprise, la porte s'ouvrit, et il put descendre, comme
d'habitude, dans le jardin ou il avait coutume de se promener.

<< Ah ! fit-il, je suis prisonnier dans le Bloc central, mais je ne le
suis pas dans ma chambre ! C'est deja quelque chose ! >> Seulement, a
peine Marcel fut-il dehors, qu'il vit bien que, quoique libre en
apparence, il ne pourrait plus faire un pas sans etre escorte des deux
personnages qui repondaient aux noms historiques, ou plutot
prehistoriques, d'Arminius et de Sigimer.

Il s'etait deja demande plus d'une fois, en les rencontrant sur son
passage, quelle pouvait bien etre la fonction de ces deux colosses en
casaque grise, au cou de taureau, aux biceps herculeens, aux faces
rouges embroussaillees de moustaches epaisses et de favoris
buissonnants !

Leur fonction, il la connaissait maintenant. C'etaient les executeurs
des hautes oeuvres de Herr Schultze, et provisoirement ses gardes du
corps personnels.

Ces deux geants le tenaient a vue, couchaient a la porte de sa chambre,
emboitaient le pas derriere lui s'il sortait dans le parc. Un
formidable armement de revolvers et de poignards, ajoute a leur
uniforme, accentuait encore cette surveillance.

Avec cela, muets comme des poissons. Marcel ayant voulu, dans un but
diplomatique, lier conversation avec eux, n'avait obtenu en reponse que
des regards feroces. Meme l'offre d'un verre de biere, qu'il avait
quelque raison de croire irresistible, etait restee infructueuse. Apres
quinze heures d'observation, il ne leur connaissait qu'un vice -- un
seul --, la pipe, qu'ils prenaient la liberte de fumer sur ses talons.
Cet unique vice, Marcel pourrait-il l'exploiter au profit de son propre
salut ? Il ne le savait pas, il ne pouvait encore l'imaginer, mais il
s'etait jure a lui-meme de fuir, et rien ne devait etre neglige de ce
qui pouvait amener son evasion. Or, cela pressait. Seulement, comment
s'y prendre ?

Au moindre signe de revolte ou de fuite, Marcel etait sur de recevoir
deux balles dans la tete. En admettant qu'il fut manque, il se trouvait
au centre meme d'une triple ligne fortifiee, bordee d'un triple rang de
sentinelles.

Selon son habitude, l'ancien eleve de l'Ecole centrale s'etait
correctement pose le probleme en mathematicien.

<< Soit un homme garde a vue par des gaillards sans scrupules,
individuellement plus forts que lui, et de plus armes jusque aux dents.
Il s'agit d'abord, pour cet homme, d'echapper a la vigilance de ses
argousins. Ce premier point acquis il lui reste a sortir d'une place
forte dont tous les abords sont rigoureusement surveilles... >>

Cent fois, Marcel rumina cette double question et cent fois il se buta
a une impossibilite.

Enfin, l'extreme gravite de la situation donna-t-elle a ses facultes d
invention le coup de fouet supreme ? Le hasard decida-t-il seul de la
trouvaille ? Ce serait difficile a dire.

Toujours est-il que, le lendemain, pendant que Marcel se promenait dans
le parc, ses yeux s'arreterent, au bord d'un parterre, sur un arbuste
dont l'aspect le frappa.

C'etait une plante de triste mine, herbacee, a feuilles alternes,
ovales, aigues et geminees, avec de grandes fleurs rouges en forme de
clochettes monopetales et soutenues par un pedoncule axillaire.

Marcel, qui n'avait jamais fait de botanique qu'en amateur, crut
pourtant reconnaitre dans cet arbuste la physionomie caracteristique de
la famille des solanacees. A tout hasard, il en cueillit une petite
feuille et la macha legerement en poursuivant sa promenade.

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