Les Cinq Cents Millions de la Begum
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Jules Verne >> Les Cinq Cents Millions de la Begum
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VII LE BLOC CENTRAL
Un rapport lumineux du docteur Echternach, medecin en chef de la
section du puits Albrecht, avait etabli que la mort de Carl Bauer, no.
41902, age de treize ans, << trappeur >> a la galerie 228, etait due a
l'asphyxie resultant de l'absorption par les organes respiratoires
d'une forte proportion d'acide carbonique.
Un autre rapport non moins lumineux de l'ingenieur Maulesmulhe avait
expose la necessite de comprendre dans un systeme d'aeration la zone B
du plan XIV, dont les galeries laissaient transpirer du gaz deletere
par une sorte de distillation lente et insensible.
Enfin, une note du meme fonctionnaire signalait a l'autorite competente
le devouement du contremaitre Rayer et du fondeur de premiere classe
Johann Schwartz.
Huit a dix jours plus tard, le jeune ouvrier, en arrivant pour prendre
son jeton de presence dans la loge du concierge, trouva au clou un
ordre imprime a son adresse :
<< Le nomme Schwartz se presentera aujourd'hui a dix heures au bureau
du directeur general. Bloc central, porte et route A. Tenue
d'exterieur. >>
<< Enfin !... pensa Marcel. Ils y ont mis le temps, mais ils y viennent
! >>
Il avait maintenant acquis, dans ses causeries avec ses camarades et
dans ses promenades du dimanche autour de Stahlstadt, une connaissance
de l'organisation generale de la cite suffisante pour savoir que
l'autorisation de penetrer dans le Bloc central ne courait pas les
rues. De veritables legendes s'etaient repandues a cet egard. On disait
que des indiscrets, ayant voulu s'introduire par surprise dans cette
enceinte reservee, n'avaient plus reparu ; que les ouvriers et employes
y etaient soumis, avant leur admission, a toute une serie de ceremonies
maconniques, obliges de s'engager sous les serments les plus solennels
a ne rien reveler de ce qui se passait, et impitoyablement punis de
mort par un tribunal secret s'ils violaient leur serment... Un chemin
de fer souterrain mettait ce sanctuaire en communication avec la ligne
de ceinture... Des trains de nuit y amenaient des visiteurs inconnus...
Il s'y tenait parfois des conseils supremes ou des personnages
mysterieux venaient s'asseoir et participer aux deliberations...
Sans ajouter plus de foi qu'il ne fallait a tous ces recits Marcel
savait qu'ils etaient, en somme, l'expression populaire d'un fait
parfaitement reel : l'extreme difficulte qu'il y avait a penetrer dans
la division centrale. De tous les ouvriers qu'il connaissait -- et il
avait des amis parmi les mineurs de fer comme parmi les charbonniers,
parmi les affineurs comme parmi les employes des hauts fourneaux, parmi
les brigadiers et les charpentiers comme parmi les forgerons --, pas un
seul n'avait jamais franchi la porte A.
C'est donc avec un sentiment de curiosite profonde et de plaisir intime
qu'il s'y presenta a l'heure indiquee. Il put bientot s'assurer que les
precautions etaient des plus severes.
Et d'abord, Marcel etait attendu. Deux hommes revetus d'un uniforme
gris, sabre au cote et revolver a la ceinture, se trouvaient dans la
loge du concierge. Cette loge, comme celle de la soeur touriere d'un
couvent cloitre, avait deux portes, l'une a l'exterieur, l'autre
interieure, qui ne s'ouvraient jamais en meme temps.
Le laissez-passer examine et vise, Marcel se vit, sans manifester
aucune surprise, presenter un mouchoir blanc, avec lequel les deux
acolytes en uniforme lui banderent soigneusement les yeux.
Le prenant ensuite sous les bras, ils se mirent en marche avec lui sans
mot dire.
Au bout de deux a trois mille pas, on monta un escalier, une porte
s'ouvrit et se referma, et Marcel fut autorise a retirer son bandeau.
Il se trouvait alors dans une salle tres simple, meublee de quelques
chaises, d'un tableau noir et d'une large planche a epures, garnie de
tous les instruments necessaires au dessin lineaire. Le jour venait par
de hautes fenetres a vitres depolies.
Presque aussitot, deux personnages de tournure universitaire entrerent
dans la salle.
<< Vous etes signale comme un sujet distingue, dit l'un d'eux. Nous
allons vous examiner et voir s'il y a lieu de vous admettre a la
division des modeles. Etes-vous dispose a repondre a nos questions ? >>
Marcel se declara modestement pret a l'epreuve.
Les deux examinateurs lui poserent alors successivement des questions
sur la chimie, sur la geometrie et sur l'algebre. Le jeune ouvrier les
satisfit en tous points par la clarte et la precision de ses reponses.
Les figures qu'il tracait a la craie sur le tableau etaient nettes,
aisees, elegantes. Ses equations s'alignaient menues et serrees, en
rangs egaux comme les lignes d'un regiment d'elite. Une de ses
demonstrations meme fut si remarquable et si nouvelle pour ses juges,
qu'ils lui en exprimerent leur etonnement en lui demandant ou il
l'avait apprise.
<< A Schaffouse, mon pays, a l'ecole primaire.
-- Vous paraissez bon dessinateur ?
-- C'etait ma meilleure partie.
-- L'education qui se donne en Suisse est decidement bien remarquable !
dit l'un des examinateurs a l'autre... Nous allons vous laisser deux
heures pour executer ce dessin, reprit-il, en remettant au candidat une
coupe de machine a vapeur, assez compliquee. Si vous vous en acquittez
bien, vous serez admis avec la mention : _Parfaitement satisfaisant et
hors ligne_... >>
Marcel, reste seul, se mit a l'ouvrage avec ardeur.
Quand ses juges rentrerent, a l'expiration du delai de rigueur, ils
furent si emerveilles de son epure, qu'ils ajouterent a la mention
promise : _Nous n'avons pas un autre dessinateur de talent egal_.
Le jeune ouvrier fut alors ressaisi par les acolytes gris, et, avec le
meme ceremonial, c'est-a-dire les yeux bandes, conduit au bureau du
directeur general.
<< Vous etes presente pour l'un des ateliers de dessin a la division
des modeles, lui dit ce personnage. Etes-vous dispose a vous soumettre
aux conditions du reglement ?
-- Je ne les connais pas, dit Marcel, mais je presume qu'elles sont
acceptables.
-- Les voici : 1 Vous etes astreint, pour toute la duree de votre
engagement, a resider dans la division meme. Vous ne pouvez en sortir
que sur autorisation speciale et tout a fait exceptionnelle. -- 2 Vous
etes soumis au regime militaire, et vous devez obeissance absolue, sous
les peines militaires, a vos superieurs. Par contre, vous etes assimile
aux sous-officiers d'une armee active, et vous pouvez, par un
avancement regulier, vous elever aux plus hauts grades. -- 3 Vous vous
engagez par serment a ne jamais reveler a personne ce que vous voyez
dans la partie de la division ou vous avez acces. -- 4 Votre
correspondance est ouverte par vos chefs hierarchiques, a la sortie
comme a la rentree, et doit etre limitee a votre famille. >>
<< Bref, je suis en prison >>, pensa Marcel.
Puis, il repondit tres simplement :
<< Ces conditions me paraissent justes et je suis pret a m'y soumettre.
-- Bien. Levez la main... Pretez serment... Vous etes nomme dessinateur
au 4 atelier... Un logement vous sera assigne, et, pour les repas,
vous avez ici une cantine de premier ordre... Vous n'avez pas vos
effets avec vous ?
-- Non, monsieur. Ignorant ce qu'on me voulait, je les ai laisses chez
mon hotesse.
-- On ira vous les chercher, car vous ne devez plus sortir de la
division. >>
<< J'ai bien fait, pensa Marcel, d'ecrire mes notes en langage chiffre
! On n'aurait eu qu'a les trouver !... >>
Avant la fin du jour, Marcel etait etabli dans une jolie chambrette, au
quatrieme etage d'un batiment ouvert sur une vaste cour, et il avait pu
prendre une premiere idee de sa vie nouvelle.
Elle ne paraissait pas devoir etre aussi triste qu'il l'aurait cru
d'abord. Ses camarades -- il fit leur connaissance au restaurant --
etaient en general calmes et doux, comme tous les hommes de travail.
Pour essayer de s'egayer un peu, car la gaiete manquait a cette vie
automatique, plusieurs d'entre eux avaient forme un orchestre et
faisaient tous les soirs d'assez bonne musique. Une bibliotheque, un
salon de lecture offraient a l'esprit de precieuses ressources au point
de vue scientifique, pendant les rares heures de loisir. Des cours
speciaux, faits par des professeurs de premier merite, etaient
obligatoires pour tous les employes, soumis en outre a des examens et a
des concours frequents. Mais la liberte, l'air manquaient dans cet
etroit milieu. C'etait le college avec beaucoup de severites en plus et
a l'usage d'hommes faits. L'atmosphere ambiante ne laissait donc pas de
peser sur ces esprits, si faconnes qu'ils fussent a une discipline de
fer.
L'hiver s'acheva dans ces travaux, auxquels Marcel s'etait donne corps
et ame. Son assiduite, la perfection de ses dessins, les progres
extraordinaires de son instruction, signales unanimement par tous les
maitres et tous les examinateurs, lui avaient fait en peu de temps, au
milieu de ces hommes laborieux, une celebrite relative. Du consentement
general, il etait le dessinateur le plus habile, le plus ingenieux, le
plus fecond en ressources. Y avait-il une difficulte ? C'est a lui
qu'on recourait. Les chefs eux-memes s'adressaient a son experience
avec le respect que le merite arrache toujours a la jalousie la plus
marquee. Mais si le jeune homme avait compte, en arrivant au coeur de
la division des modeles, en penetrer les secrets intimes, il etait loin
de compte.
Sa vie etait enfermee dans une grille de fer de trois cents metres de
diametre, qui entourait le segment du Bloc central auquel il etait
attache. Intellectuellement, son activite pouvait et devait s'etendre
aux branches les plus lointaines de l'industrie metallurgique. En
pratique, elle etait limitee a des dessins de machines a vapeur. Il en
construisait de toutes dimensions et de toutes forces, pour toutes
sortes d'industries et d'usages, pour des navires de guerre et pour des
presses a imprimer ; mais il ne sortait pas de cette specialite. La
division du travail poussee a son extreme limite l'enserrait dans son
etau.
Apres quatre mois passes dans la section A, Marcel n'en savait pas plus
sur l'ensemble des oeuvres de la Cite de l'Acier qu'avant d'y entrer.
Tout au plus avait-il rassemble quelques renseignements generaux sur
l'organisation dont il n'etait -- malgre ses merites -- qu'un rouage
presque infime. Il savait que le centre de la toile d'araignee figuree
par Stahlstadt etait la Tour du Taureau, sorte de construction
cyclopeenne, qui dominait tous les batiments voisins. Il avait appris
aussi, toujours par les recits legendaires de la cantine, que
l'habitation personnelle de Herr Schultze se trouvait a la base de
cette tour, et que le fameux cabinet secret en occupait le centre. On
ajoutait que cette salle voutee, garantie contre tout danger d incendie
et blindee interieurement comme un monitor l'est a l'exterieur, etait
fermee par un systeme de portes d'acier a serrures mitrailleuses,
dignes de la banque la plus soupconneuse. L'opinion generale etait
d'ailleurs que Herr Schultze travaillait a l'achevement d'un engin de
guerre terrible, d'un effet sans precedent et destine a assurer bientot
a l'Allemagne la domination universelle
Pour achever de percer le mystere, Marcel avait vainement roule dans sa
tete les plans les plus audacieux d'escalade et de deguisement. Il
avait du s'avouer qu'ils n'avaient rien de praticable. Ces lignes de
murailles sombres et massives, eclairees la nuit par des flots de
lumiere, gardees par des sentinelles eprouvees, opposeraient toujours a
ses efforts un obstacle infranchissable. Parvint-il meme a les forcer
sur un point, que verrait-il ? Des details, toujours des details ;
Jamais un ensemble !
N'importe. Il s'etait jure de ne pas ceder ; il ne cederait pas. S'il
fallait dix ans de stage, il attendrait dix ans. Mais l'heure sonnerait
ou ce secret deviendrait le sien ! Il le fallait. France-Ville
prosperait alors, cite heureuse, dont les institutions bienfaisantes
favorisaient tous et chacun en montrant un horizon nouveau aux peuples
decourages Marcel ne doutait pas qu'en face d'un pareil succes de la
race latine,. Schultze ne fut plus que jamais resolu a accomplir ses
menaces. La Cite de l'Acier elle-meme et les travaux qu'elle avait pour
but en etaient une preuve.
Plusieurs mois s'ecoulerent ainsi.
Un jour, en mars, Marcel venait, pour la millieme fois, de se
renouveler a lui-meme ce serment d'Annibal, lorsqu'un des acolytes gris
l'informa que le directeur general avait a lui parler.
<< Je recois de Herr Schultze, lui dit ce haut fonctionnaire, l'ordre
de lui envoyer notre meilleur dessinateur. C'est vous. Veuillez faire
vos paquets pour passer au cercle interne. Vous etes promu au grade de
lieutenant. >>
Ainsi, au moment meme ou il desesperait presque du succes, l'effet
logique et naturel d'un travail heroique lui procurait cette admission
tant desiree ! Marcel en fut si penetre de joie, qu'il ne put contenir
l'expression de ce sentiment sur sa physionomie.
<< Je suis heureux d'avoir a vous annoncer une si bonne nouvelle,
reprit le directeur, et je ne puis que vous engager a persister dans la
voie que vous suivez si courageusement. L'avenir le plus brillant vous
est offert. Allez, monsieur. >>
Enfin, Marcel, apres une si longue epreuve, entrevoyait le but qu'il
s'etait jure d'atteindre !
Entasser dans sa valise tous ses vetements, suivre les hommes gris,
franchir enfin cette derniere enceinte dont l'entree unique, ouverte
sur la route A, aurait pu si longtemps encore lui rester interdite,
tout cela fut l'affaire de quelques minutes pour Marcel.
Il etait au pied de cette inaccessible Tour du Taureau dont il n'avait
encore apercu que la tete sourcilleuse perdue au loin dans les nuages.
Le spectacle qui s'etendait devant lui etait assurement des plus
imprevus. Qu'on imagine un homme transporte subitement, sans
transition, du milieu d'un atelier europeen, bruyant et banal, au fond
d'une foret vierge de la zone torride. Telle etait la surprise qui
attendait Marcel au centre de Stahlstadt.
Encore une foret vierge gagne-t-elle beaucoup a etre vu a travers les
descriptions des grands ecrivains, tandis que le parc de Herr Schultze
etait le mieux peigne des Jardins d'agrement. Les palmiers les plus
elances, les bananiers les plus touffus, les cactus les plus obeses en
formaient les massifs. Des lianes s'enroulaient elegamment aux greles
eucalyptus, se drapaient en festons verts ou retombaient en chevelures
opulentes. Les plantes grasses les plus invraisemblables fleurissaient
en pleine terre. Les ananas et les goyaves murissaient aupres des
oranges. Les colibris et les oiseaux de paradis etalaient en plein air
les richesses de leur plumage. Enfin, la temperature meme etait aussi
tropicale que la vegetation.
Marcel cherchait des yeux les vitrages et les caloriferes qui
produisaient ce miracle, et, etonne de ne voir que le ciel bleu, il
resta un instant stupefait.
Puis, il se rappela qu'il y avait non loin de la une houillere en
combustion permanente, et il comprit que Herr Schultze avait
ingenieusement utilise ces tresors de chaleur souterraine pour se faire
servir par des tuyaux metalliques une temperature constante de serre
chaude.
Mais cette explication, que se donna la raison du jeune Alsacien,
n'empecha pas ses yeux d'etre eblouis et charmes du vert des pelouses,
et ses narines d'aspirer avec ravissement les aromes qui emplissaient
l'atmosphere. Apres six mois passes sans voir un brin d'herbe, il
prenait sa revanche. Une allee sablee le conduisit par une pente
insensible au pied d'un beau degre de marbre, domine par une
majestueuse colonnade. En arriere se dressait la masse enorme d'un
grand batiment carre qui etait comme le piedestal de la Tour du
Taureau. Sous le peristyle, Marcel apercut sept a huit valets en livree
rouge, un suisse a tricorne et hallebarde ; il remarqua entre les
colonnes de riches candelabres de bronze, et, comme il montait le
degre, un leger grondement lui revela que le chemin de fer souterrain
passait sous ses pieds.
Marcel se nomma et fut aussitot admis dans un vestibule qui etait un
veritable musee de sculpture. Sans avoir le temps de s'y arreter, il
traversa un salon rouge et or, puis un salon noir et or, et arriva a un
salon jaune et or ou le valet de pied le laissa seul cinq minutes.
Enfin, il fut introduit dans un splendide cabinet de travail vert et or.
Herr Schultze en personne, fumant une longue pipe de terre a cote d'une
chope de biere, faisait au milieu de ce luxe l'effet d'une tache de
boue sur une botte vernie.
Sans se lever, sans meme tourner la tete, le Roi de l'Acier dit
froidement et simplement :
<< Vous etes le dessinateur
-- Oui, monsieur.
-- J'ai vu de vos epures. Elles sont tres bien. Mais vous ne savez donc
faire que des machines a vapeur ?
-- On ne m'a jamais demande autre chose.
-- Connaissez-vous un peu la partie de la balistique ?
-- Je l'ai etudiee a mes moments perdus et pour mon plaisir. >>
Cette reponse alla au coeur de Herr Schultze. Il daigna regarder alors
son employe.
<< Ainsi, vous vous chargez de dessiner un canon avec moi ?... Nous
verrons un peu comment vous vous en tirerez !... Ah ! vous aurez de la
peine a remplacer cet imbecile de Sohne, qui s'est tue ce matin en
maniant un sachet de dynamite !... L'animal aurait pu nous faire sauter
tous ! >>
Il faut bien l'avouer ; ce manque d'egards ne semblait pas trop
revoltant dans la bouche de Herr Schultze !
VIII LA CAVERNE DU DRAGON
Le lecteur qui a suivi les progres de la fortune du jeune Alsacien ne
sera probablement pas surpris de le trouver parfaitement etabli, au
bout de quelques semaines, dans la familiarite de Herr Schultze. Tous
deux etaient devenus inseparables. Travaux, repas, promenades dans le
parc, longues pipes fumees sur des mooss de biere -- ils prenaient tout
en commun. Jamais l'ex-professeur d'Iena n'avait rencontre un
collaborateur qui fut aussi bien selon son coeur, qui le comprit pour
ainsi dire a demi-mot, qui sut utiliser aussi rapidement ses donnees
theoriques.
Marcel n'etait pas seulement d'un merite transcendant dans toutes les
branches du metier, c'etait aussi le plus charmant compagnon, le
travailleur le plus assidu, l'inventeur le plus modestement fecond.
Herr Schultze etait ravi de lui. Dix fois par jour, il se disait in
petto :
<< Quelle trouvaille ! Quelle perle que ce garcon ! >> La verite est
que Marcel avait penetre du premier coup d'oeil le caractere de son
terrible patron. Il avait vu que sa faculte maitresse etait un egoisme
immense, omnivore, manifeste au-dehors par une vanite feroce, et il
s'etait religieusement attache a regler la-dessus sa conduite de tous
les instants.
En peu de jours, le jeune Alsacien avait si bien appris le doigte
special de ce clavier, qu'il etait arrive a jouer du Schultze comme on
joue du piano. Sa tactique consistait simplement a montrer autant que
possible son propre merite, mais de maniere a laisser toujours a
l'autre une occasion de retablir sa superiorite sur lui. Par exemple,
achevait-il un dessin, il le faisait parfait -- moins un defaut facile
a voir comme a corriger, et que l'ex-professeur signalait aussitot avec
exaltation.
Avait-il une idee theorique, il cherchait a la faire naitre dans la
conversation, de telle sorte que Herr Schultze put croire l'avoir
trouvee. Quelquefois meme il allait plus loin, disant par exemple :
<< J'ai trace le plan de ce navire a eperon detachable, que vous m'avez
demande.
-- Moi ? repondait Herr Schultze, qui n'avait jamais songe a pareille
chose.
-- Mais oui ! Vous l'avez donc oublie ?... Un eperon detachable,
laissant dans le flanc de l'ennemi une torpille en fuseau, qui eclate
apres un intervalle de trois minutes !
-- Je n'en avais plus aucun souvenir. J'ai tant d'idees en tete ! >>
Et Herr Schultze empochait consciencieusement la paternite de la
nouvelle invention.
Peut-etre, apres tout, n'etait-il qu'a demi dupe de cette manoeuvre. Au
fond, il est probable qu'il sentait Marcel plus fort que lui. Mais, par
une de ces mysterieuses fermentations qui s'operent dans les cervelles
humaines, il en arrivait aisement a se contenter de << paraitre >>
superieur, et surtout de faire illusion a son subordonne.
<< Est-il bete, avec tout son esprit, ce matin-la ! >> se disait il
parfois en decouvrant silencieusement dans un rire muet les trente-deux
<< dominos >> de sa machoire.
D'ailleurs, sa vanite avait bientot trouve une echelle de compensation.
Lui seul au monde pouvait realiser ces sortes de reves industriels !...
Ces reves n'avaient de valeur que par lui et pour lui !... Marcel, au
bout du compte, n'etait qu'un des rouages de l'organisme que lui,
Schultze, avait su creer, etc.
Avec tout cela, il ne se deboutonnait pas, comme on dit. Apres cinq
mois de sejour a la Tour du Taureau, Marcel n'en savait pas beaucoup
plus sur les mysteres du Bloc central. A la verite, ses soupcons
etaient devenus des quasi-certitudes. Il etait de plus en plus
convaincu que Stahlstadt recelait un secret, et que Herr Schultze avait
encore un bien autre but que celui du gain. La nature de ses
preoccupations, celle de son industrie meme rendaient infiniment
vraisemblable l'hypothese qu'il avait invente quelque nouvel engin de
guerre.
Mais le mot de l'enigme restait toujours obscur.
Marcel en etait bientot venu a se dire qu'il ne l'obtiendrait pas sans
une crise. Ne la voyant pas venir, il se decida a la provoquer.
C'etait un soir, le 5 septembre, a la fin du diner. Un an auparavant,
jour pour jour, il avait retrouve dans le puits Albrecht le cadavre de
son petit ami Carl. Au loin, l'hiver si long et si rude de cette Suisse
americaine couvrait encore toute la campagne de son manteau blanc.
Mais, dans le parc de Stahlstadt, la temperature etait aussi tiede
qu'en juin, et la neige, fondue avant de toucher le sol, se deposait en
rosee au lieu de tomber en flocons.
<< Ces saucisses a la choucroute etaient delicieuses, n'est-ce pas ?
fit remarquer Herr Schultze, que les millions de la Begum n'avaient pas
lasse de son mets favori.
-- Delicieuses >>, repondit Marcel, qui en mangeait heroiquement tous
les soirs, quoiqu'il eut fini par avoir ce plat en horreur.
Les revoltes de son estomac acheverent de le decider a tenter l'epreuve
qu'il meditait.
<< Je me demande meme, comment les peuples qui n'ont ni saucisses, ni
choucroute, ni biere, peuvent tolerer l'existence ! reprit Herr
Schultze avec un soupir.
-- La vie doit etre pour eux un long supplice, repondit Marcel. Ce sera
veritablement faire preuve d'humanite que de les reunir au Vaterland.
-Eh ! eh !... cela viendra... cela viendra ! s'ecria le Roi de l'Acier.
Nous voici deja installes au coeur de l'Amerique. Laissez-nous prendre
une ile ou deux aux environs du Japon, et vous verrez quelles enjambees
nous saurons faire autour du globe ! >>
Le valet de pied avait apporte les pipes. Herr Schultze bourra la
sienne et l'alluma. Marcel avait choisi avec premeditation ce moment
quotidien de complete beatitude.
<< Je dois dire, ajouta-t-il apres un instant de silence, que je ne
crois pas beaucoup a cette conquete !
-- Quelle conquete ? demanda Herr Schultze, qui n'etait deja plus au
sujet de la conversation.
-- La conquete du monde par les Allemands. >>
L'ex-professeur pensa qu'il avait mal entendu.
<< Vous ne croyez pas a la conquete du monde par les Allemands ?
-- Non.
-- Ah ! par exemple, voila qui est fort !... Et je serais curieux de
connaitre les motifs de ce doute !
-- Tout simplement parce que les artilleurs francais finiront par faire
mieux et par vous enfoncer. Les Suisses, mes compatriotes, qui les
connaissent bien, ont pour idee fixe qu'un Francais averti en vaut
deux. 1870 est une lecon qui se retournera contre ceux qui l'ont
donnee. Personne n'en doute dans mon petit pays, monsieur, et, s'il
faut tout vous dire, c'est l'opinion des hommes les plus forts en
Angleterre. >>
Marcel avait profere ces mots d'un ton froid, sec et tranchant, qui
doubla, s'il est possible, l'effet qu'un tel blaspheme, lance de but en
blanc, devait produire sur le Roi de l'Acier.
Herr Schultze en resta suffoque, hagard, aneanti. Le sang lui monta a
la face avec une telle violence, que le jeune homme craignit d'etre
alle trop loin. Voyant toutefois que sa victime, apres avoir failli
etouffer de rage, n'en mourait pas sur le coup, il reprit :
<< Oui, c'est facheux a constater, mais c'est ainsi. Si nos rivaux ne
font plus de bruit, ils font de la besogne. Croyez-vous donc qu'ils
n'ont rien appris depuis la guerre ? Tandis que nous en sommes betement
a augmenter le poids de nos canons, tenez pour certain qu'ils preparent
du nouveau et que nous nous en apercevrons a la premiere occasion !
-- Du nouveau ! du nouveau ! balbutia Herr Schultze. Nous en faisons
aussi, monsieur !
-- Ah ! oui, parlons-en ! Nous refaisons en acier ce que nos
predecesseurs ont fait en bronze, voila tout ! Nous doublons les
proportions et la portee de nos pieces !
-- Doublons !... riposta Herr Schultze d'un ton qui signifiait : En
verite ! nous faisons mieux que doubler !
-- Mais au fond, reprit Marcel, nous ne sommes que des plagiaires.
Tenez, voulez-vous que je vous dise la verite ? La faculte d'invention
nous manque. Nous ne trouvons rien, et les Francais trouvent, eux,
soyez-en sur ! >>
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