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Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

Les Cinq Cents Millions de la Begum

J >> Jules Verne >> Les Cinq Cents Millions de la Begum

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Schwartz paraissait familier avec un tel spectacle. Il fut bientot
accouple a un ouvrier de sa taille, eprouve dans une coulee peu
importante et reconnu excellent praticien. Son chef d'equipe, a la fin
de la journee, lui promit meme un avancement rapide.

Lui, cependant, a peine sorti, a sept heures du soir, du secteur O et
de l'enceinte exterieure, il etait alle reprendre sa valise a
l'auberge. Il suivit alors un des chemins exterieurs, et, arrivant
bientot a un groupe d'habitations qu'il avait remarquees dans la
matinee, il trouva aisement un logis de garcon chez une brave femme qui
<< recevait des pensionnaires >>.

Mais on ne le vit pas, ce jeune ouvrier, aller apres souper a la
recherche d'une brasserie. Il s'enferma dans sa chambre, tira de sa
poche un fragment d'acier ramasse sans doute dans la salle de puddlage,
et un fragment de terre a creuset recueilli dans le secteur O ; puis,
il les examina avec un soin singulier, a la lueur d'une lampe fumeuse.

Il prit ensuite dans sa valise un gros cahier cartonne, en feuilleta
les pages chargees de notes, de formules et de calculs, et ecrivit ce
qui suit en bon francais, mais, pour plus de precautions, dans une
langue chiffree dont lui seul connaissait le chiffre :

<< 10 novembre. -- _Stahlstadt._ -- Il n'y a rien de particulier dans
le mode de puddlage, si ce n'est, bien entendu, le choix de deux
temperatures differentes et relativement basses pour la premiere
chauffe et le rechauffage, selon les regles determinees par Chernoff.
Quant a la coulee, elle s'opere suivant le procede Krupp, mais avec une
egalite de mouvements veritablement admirable. Cette precision dans les
manoeuvres est la grande force allemande. Elle procede du sentiment
musical inne dans la race germanique. Jamais les Anglais ne pourront
atteindre a cette perfection : l'oreille leur manque, sinon la
discipline. Des Francais peuvent y arriver aisement, eux qui sont les
premiers danseurs du monde. Jusqu'ici donc, rien de mysterieux dans les
succes si remarquables de cette fabrication. Les echantillons de
minerai que j'ai recueillis dans la montagne sont sensiblement
analogues a nos bons fers. Les specimens de houille sont assurement
tres beaux et de qualite eminemment metallurgique, mais sans rien non
plus d'anormal. Il n'est pas douteux que la fabrication Schultze ne
prenne un soin special de degager ces matieres premieres de tout
melange etranger et ne les emploie qu'a l'etat de purete parfaite. Mais
c'est encore la un resultat facile a realiser. Il ne reste donc, pour
etre en possession de tous les elements du probleme, qu'a determiner la
composition de cette terre refractaire, dont sont faits les creusets et
les tuyaux de coulee. Cet objet atteint et nos equipes de fondeurs
convenablement disciplinees, je ne vois pas pourquoi nous ne ferions
pas ce qui se fait ici ! Avec tout cela, je n'ai encore vu que deux
secteurs, et il y en a au moins vingt-quatre, sans compter l'organisme
central, le departement des plans et des modeles, le cabinet secret !
Que peuvent-ils bien machiner dans cette caverne ? Que ne doivent pas
craindre nos amis apres les menaces formulees par Herr Schultze,
lorsqu'il est entre en possession de son heritage ? >>

Sur ces points d'interrogation, Schwartz, assez fatigue de sa journee,
se deshabilla, se glissa dans un petit lit aussi inconfortable que peut
l'etre un lit allemand -- ce qui est beaucoup dire --, alluma une pipe
et se mit a fumer en lisant un vieux livre. Mais sa pensee semblait
etre ailleurs. Sur ses levres, les petits jets de vapeur odorante se
succedaient en cadence et faisaient :

<< Peuh !... Peuh !... Peuh !... Peuh !... >>

Il finit par deposer son livre et resta songeur pendant longtemps,
comme absorbe dans la solution d'un probleme difficile.

<< Ah ! s'ecria-t-il enfin, quand le diable lui-meme s'en melerait, je
decouvrirai le secret de Herr Schultze, et surtout ce qu'il peut
mediter contre France-Ville ! >>

Schwartz s'endormit en prononcant le nom du docteur Sarrasin ; mais,
dans son sommeil, ce fut le nom de Jeanne, petite fille, qui revint sur
ses levres. Le souvenir de la fillette etait reste entier, encore bien
que Jeanne, depuis qu'il l'avait quittee, fut devenue une jeune
demoiselle. Ce phenomene s'explique aisement par les lois ordinaires de
l'association des idees : l'idee du docteur renfermait celle de sa
fille, association par contiguite. Aussi, lorsque Schwartz, ou plutot
Marcel Bruckmann, s'eveilla, ayant encore le nom de Jeanne a la pensee,
il ne s'en etonna pas et vit dans ce fait une nouvelle preuve de
l'excellence des principes psychologiques de Stuart Mill.

VI LE PUITS ALBRECHT

Madame Bauer, la bonne femme qui donnait l'hospitalite a Marcel
Bruckmann, suissesse de naissance, etait la veuve d'un mineur tue
quatre ans auparavant dans un de ces cataclysmes qui font de la vie du
houilleur une bataille de tous les instants. L'usine lui servait une
petite pension annuelle de trente dollars, a laquelle elle ajoutait le
mince produit d'une chambre meublee et le salaire que lui apportait
tous les dimanches son petit garcon Carl.

Quoique a peine age de treize ans, Carl etait employe dans la houillere
pour fermer et ouvrir, au passage des wagonnets de charbon, une de ces
portes d'air qui sont indispensables a la ventilation des galeries, en
forcant le courant a suivre une direction determinee. La maison tenue a
bail par sa mere, se trouvant trop loin du puits Albrecht pour qu'il
put rentrer tous les soirs au logis, on lui avait donne par surcroit
une petite fonction nocturne au fond de la mine meme. Il etait charge
de garder et de panser six chevaux dans leur ecurie souterraine,
pendant que le palefrenier remontait au-dehors.

La vie de Carl se passait donc presque tout entiere a cinq cents metres
au-dessous de la surface terrestre. Le jour, il se tenait en sentinelle
aupres de sa porte d'air ; la nuit, il dormait sur la paille aupres de
ses chevaux. Le dimanche matin seulement, il revenait a la lumiere et
pouvait pour quelques heures profiter de ce patrimoine commun des
hommes : le soleil, le ciel bleu et le sourire maternel.

Comme on peut bien penser, apres une pareille semaine, lorsqu'il
sortait du puits, son aspect n'etait pas precisement celui d'un jeune
<< gommeux >>. Il ressemblait plutot a un gnome de feerie, a un
ramoneur ou a un Negre papou. Aussi dame Bauer consacrait-elle
generalement une grande heure a le debarbouiller a grand renfort d'eau
chaude et de savon. Puis, elle lui faisait revetir un bon costume de
gros drap vert, taille dans une defroque paternelle qu'elle tirait des
profondeurs de sa grande armoire de sapin, et, de ce moment jusqu'au
soir, elle ne se lassait pas d'admirer son garcon, le trouvant le plus
beau du monde.

Depouille de son sediment de charbon, Carl, vraiment, n'etait pas plus
laid qu'un autre. Ses cheveux blonds et soyeux, ses yeux bleus et doux,
allaient bien a son teint d'une blancheur excessive ; mais sa taille
etait trop exigue pour son age. Cette vie sans soleil le rendait aussi
anemique qu'une laitue, et il est vraisemblable que le compte-globules
du docteur Sarrasin, applique au sang du petit mineur, y aurait revele
une quantite tout a fait insuffisante de monnaie hematique.

Au moral, c'etait un enfant silencieux, flegmatique, tranquille, avec
une pointe de cette fierte que le sentiment du peril continuel,
l'habitude du travail regulier et la satisfaction de la difficulte
vaincue donnent a tous les mineurs sans exception.

Son grand bonheur etait de s'asseoir aupres de sa mere, a la table
carree qui occupait le milieu de la salle basse, et de piquer sur un
carton une multitude d'insectes affreux qu'il rapportait des entrailles
de la terre. L'atmosphere tiede et egale des mines a sa faune speciale,
peu connue des naturalistes, comme les parois humides de la houille ont
leur flore etrange de mousses verdatres, de champignons non decrits et
de flocons amorphes. C'est ce que l'ingenieur Maulesmulhe, amoureux
d'entomologie, avait remarque, et il avait promis un petit ecu pour
chaque espece nouvelle dont Carl pourrait lui apporter un specimen.
Perspective doree, qui avait d'abord amene le garconnet a explorer avec
soin tous les recoins de la houillere, et qui, petit a petit, avait
fait de lui un collectionneur. Aussi, c'etait pour son propre compte
qu'il recherchait maintenant les insectes.

Au surplus, il ne limitait pas ses affections aux araignees et aux
cloportes. Il entretenait, dans sa solitude, des relations intimes avec
deux chauves-souris et avec un gros rat mulot. Meme, s'il fallait l'en
croire, ces trois animaux etaient les betes les plus intelligentes et
les plus aimables du monde ; plus spirituelles encore que ses chevaux
aux longs poils soyeux et a la croupe luisante, dont Carl ne parlait
pourtant qu'avec admiration.

Il y avait Blair-Athol, surtout, le doyen de l'ecurie, un vieux
philosophe, descendu depuis six ans a cinq cents metres au-dessous du
niveau de la mer, et qui n'avait jamais revu la lumiere du jour. Il
etait maintenant presque aveugle. Mais comme il connaissait bien son
labyrinthe souterrain ! Comme il savait tourner a droite ou a gauche,
en trainant son wagon, sans jamais se tromper d'un pas ! Comme il
s'arretait a point devant les portes d'air, afin de laisser l'espace
necessaire a les ouvrir ! Comme il hennissait amicalement, matin et
soir, a la minute exacte ou sa provende lui etait due ! Et si bon, si
caressant, si tendre !

<< Je vous assure, mere, qu'il me donne reellement un baiser en
frottant sa joue contre la mienne, quand j'avance ma tete aupres de
lui, disait Carl. Et c'est tres commode, savez vous, que Blair-Athol
ait ainsi une horloge dans la tete ! Sans lui, nous ne saurions pas, de
toute la semaine, s'il est nuit ou jour, soir ou matin ! >>

Ainsi bavardait l'enfant, et dame Bauer l'ecoutait avec ravissement.
Elle aimait Blair-Athol, elle aussi, de toute l'affection que lui
portait son garcon, et ne manquait guere, a l'occasion, de lui envoyer
un morceau de sucre. Que n'aurait-elle pas donne pour aller voir ce
vieux serviteur, que son homme avait connu, et en meme temps visiter
l'emplacement sinistre ou le cadavre du pauvre Bauer, noir comme de
l'encre, carbonise par le feu grisou, avait ete retrouve apres
l'explosion ?... Mais les femmes ne sont pas admises dans la mine, et
il fallait se contenter des descriptions incessantes que lui en faisait
son fils.

Ah ! elle la connaissait bien, cette houillere, ce grand trou noir d'ou
son mari n'etait pas revenu ! Que de fois elle avait attendu, aupres de
cette gueule beante, de dix-huit pieds de diametre, suivi du regard, le
long du muraillement en pierres de taille, la double cage en chene dans
laquelle glissaient les bennes accrochees a leur cable et suspendues
aux poulies d'acier, visite la haute charpente exterieure, le batiment
de la machine a vapeur, la cabine du marqueur, et le reste ! Que de
fois elle s'etait rechauffee au brasier toujours ardent de cette enorme
corbeille de fer ou les mineurs sechent leurs habits en emergeant du
gouffre, ou les fumeurs impatients allument leur pipe ! Comme elle
etait familiere avec le bruit et l'activite de cette porte infernale !
Les receveurs qui detachent les wagons charges de houille, les
accrocheurs, les trieurs, les laveurs, les mecaniciens, les chauffeurs,
elle les avait tous vus et revus a la tache !

Ce qu'elle n'avait pu voir et ce qu'elle voyait bien, pourtant, par les
yeux du coeur, c'est ce qui se passait, lorsque la benne s'etait
engloutie, emportant la grappe humaine d'ouvriers, parmi eux son mari
jadis, et maintenant son unique enfant !

Elle entendait leurs voix et leurs rires s'eloigner dans la profondeur,
s'affaiblir, puis cesser. Elle suivait par la pensee cette cage, qui
s'enfoncait dans le boyau etroit et vertical, a cinq, six cents metres,
-- quatre fois la hauteur de la grande pyramide !... Elle la voyait
arriver enfin au terme de sa course, et les hommes s'empresser de
mettre pied a terre !

Les voila se dispersant dans la ville souterraine, prenant l'un a
droite, l'autre a gauche ; les rouleurs allant a leur wagon ; les
piqueurs, armes du pic de fer qui leur donne son nom, se dirigeant vers
le bloc de houille qu'il s'agit d'attaquer ; les remblayeurs s'occupant
a remplacer par des materiaux solides les tresors de charbon qui ont
ete extraits, les boiseurs etablissant les charpentes qui soutiennent
les galeries non muraillees ; les cantonniers reparant les voies,
posant les rails ; les macons assemblant les voutes...

Une galerie centrale part du puits et aboutit comme un large boulevard
a un autre puits eloigne de trois ou quatre kilometres. De la rayonnent
a angles droits des galeries secondaires, et, sur les lignes
paralleles, les galeries de troisieme ordre. Entre ces voies se
dressent des murailles, des piliers formes par la houille meme ou par
la roche. Tout cela regulier, carre, solide, noir !...

Et dans ce dedale de rues, egales de largeur et de longueur, toute une
armee de mineurs demi-nus s'agitant, causant, travaillant a la lueur de
leurs lampes de surete !...

Voila ce que dame Bauer se representait souvent, quand elle etait
seule, songeuse, au coin de son feu.

Dans cet entrecroisement de galeries, elle en voyait une surtout, une
qu'elle connaissait mieux que les autres, dont son petit Carl ouvrait
et refermait la porte.

Le soir venu, la bordee de jour remontait pour etre remplacee par la
bordee de nuit. Mais son garcon, a elle, ne reprenait pas place dans la
benne. Il se rendait a l'ecurie, il retrouvait son cher Blair-Athol, il
lui servait son souper d'avoine et sa provision de foin ; puis il
mangeait a son tour le petit diner froid qu'on lui descendait de
la-haut, jouait un instant avec son gros rat, immobile a ses pieds,
avec ses deux chauves- souris voletant lourdement autour de lui, et
s'endormait sur la litiere de paille.

Comme elle savait bien tout cela, dame Bauer, et comme elle comprenait
a demi-mot tous les details que lui donnait Carl !

<< Savez-vous, mere, ce que m'a dit hier M. l'ingenieur Maulesmulhe ?
Il a dit que, si je repondais bien sur les questions d'arithmetique
qu'il me posera un de ces jours, il me prendrait pour tenir la chaine
d'arpentage, quand il leve des plans dans la mine avec sa boussole. Il
parait qu'on va percer une galerie pour aller rejoindre le puits Weber,
et il aura fort a faire pour tomber juste !

-- Vraiment ! s'ecriait dame Bauer enchantee, M. l'ingenieur
Maulesmulhe a dit cela ! >>

Et elle se representait deja son garcon tenant la chaine, le long des
galeries, tandis que l'ingenieur, carnet en main, relevait les
chiffres, et, l'oeil fixe sur la boussole, determinait la direction de
la percee.

<< Malheureusement, reprit Carl, je n'ai personne pour m'expliquer ce
que je ne comprends pas dans mon arithmetique, et j'ai bien peur de mal
repondre ! >>

Ici, Marcel, qui fumait silencieusement au coin du feu, comme sa
qualite de pensionnaire de la maison lui en donnait le droit, se mela
de la conversation pour dire a l'enfant :

<< Si tu veux m'indiquer ce qui t'embarrasse, je pourrai peut-etre te
l'expliquer.

-- Vous ? fit dame Bauer avec quelque incredulite.

-- Sans doute, repondit Marcel. Croyez-vous que je n'apprenne rien aux
cours du soir, ou je vais regulierement apres souper ? Le maitre est
tres content de moi et dit que je pourrais servir de moniteur ! >>

Ces principes poses, Marcel alla prendre dans sa chambre un cahier de
papier blanc, s'installa aupres du petit garcon, lui demanda ce qui
l'arretait dans son probleme et le lui expliqua avec tant de clarte,
que Carl, emerveille, n'y trouva plus la moindre difficulte.

A dater de ce jour, dame Bauer eut plus de consideration pour son
pensionnaire, et Marcel se prit d'affection pour son petit camarade.

Du reste il se montrait lui-meme un ouvrier exemplaire et n'avait pas
tarde a etre promu d'abord a la seconde, puis a la premiere classe.
Tous les matins, a sept heures, il etait a la porte 0. Tous les soirs,
apres son souper, il se rendait au cours professe par l'ingenieur
Trubner. Geometrie, algebre, dessin de figures et de machines, il
abordait tout avec une egale ardeur, et ses progres etaient si rapides,
que le maitre en fut vivement frappe. Deux mois apres etre entre a
l'usine Schultze, le jeune ouvrier etait deja note comme une des
intelligences les plus ouvertes, non seulement du secteur 0, mais de
toute la Cite de l'Acier. Un rapport de son chef immediat, expedie a la
fin du trimestre, portait cette mention formelle :

<< Schwartz (Johann), 26 ans, ouvrier fondeur de premiere classe. Je
dois signaler ce sujet a l'administration centrale, comme tout a fait
"hors ligne" sous le triple rapport des connaissances theoriques, de
l'habilete pratique et de l'esprit d'invention le plus caracterise. >>

Il fallut neanmoins une circonstance extraordinaire pour achever
d'appeler sur Marcel l'attention de ses chefs. Cette circonstance ne
manqua pas de se produire, comme il arrive toujours tot ou tard :
malheureusement, ce fut dans les conditions les plus tragiques.

Un dimanche matin, Marcel, assez etonne d'entendre sonner dix heures
sans que son petit ami Carl eut paru, descendit demander a dame Bauer
si elle savait la cause de ce retard. Il la trouva tres inquiete. Carl
aurait du etre au logis depuis deux heures au moins. Voyant son
anxiete, Marcel s'offrit d'aller aux nouvelles, et partit dans la
direction du puits Albrecht.

En route, il rencontra plusieurs mineurs, et ne manqua pas de leur
demander s'ils avaient vu le petit garcon ; puis, apres avoir recu une
reponse negative et avoir echange avec eux ce _Gluck auf !_ (<< Bonne
sortie ! >>) qui est le salut des houilleurs allemands, Marcel
poursuivit sa promenade.

Il arriva ainsi vers onze heures au puits Albrecht. L'aspect n'en etait
pas tumultueux et anime comme il l'est dans la semaine. C'est a peine
si une jeune << modiste >> -- c'est le nom que les mineurs donnent
gaiement et par antiphrase aux trieuses de charbon --, etait en train
de bavarder avec le marqueur, que son devoir retenait, meme en ce jour
ferie, a la gueule du puits.

<< Avez-vous vu sortir le petit Carl Bauer, numero 41902 ? >> demanda
Marcel a ce fonctionnaire.

L'homme consulta sa liste et secoua la tete.

<< Est-ce qu'il y a une autre sortie de la mine ?

-- Non, c'est la seule, repondit le marqueur. La "fendue", qui doit
affleurer au nord, n'est pas encore achevee.

-- Alors, le garcon est en bas ?

-- Necessairement, et c'est en effet extraordinaire, puisque, le
dimanche, les cinq gardiens speciaux doivent seuls y rester.

-- Puis-je descendre pour m'informer ?...

-- Pas sans permission.

-- Il peut y avoir eu un accident, dit alors la modiste.

-- Pas d'accident possible le dimanche !

-- Mais enfin, reprit Marcel, il faut que je sache ce qu'est devenu cet
enfant !

-- Adressez-vous au contremaitre de la machine, dans ce bureau... si
toutefois il s'y trouve... >>

Le contremaitre, en grand costume du dimanche, avec un col de chemise
aussi raide que du fer-blanc, s'etait heureusement attarde a ses
comptes. En homme intelligent et humain, il partagea tout de suite
l'inquietude de Marcel.

<< Nous allons voir ce qu'il en est >>, dit-il.

Et, donnant l'ordre au mecanicien de service de se tenir pret a filer
du cable, il se disposa a descendre dans la mine avec le jeune ouvrier.

<< N'avez-vous pas des appareils Galibert ? demanda celui-ci. Ils
pourraient devenir utiles...

-- Vous avez raison. On ne sait jamais ce qui se passe au fond du trou.
>>

Le contremaitre prit dans une armoire deux reservoirs en zinc, pareils
aux fontaines que les marchands de << coco >> portent a Paris sur le
dos. Ce sont des caisses a air comprime, mises en communication avec
les levres par deux tubes de caoutchouc dont l'embouchure de corne se
place entre les dents. On les remplit a l'aide de soufflets speciaux,
construits de maniere a se vider completement. Le nez serre dans une
pince de bois, on peut ainsi, muni d'une provision d'air, penetrer
impunement dans l'atmosphere la plus irrespirable.

Les preparatifs acheves, le contremaitre et Marcel s'accrocherent a la
benne, le cable fila sur les poulies et la descente commenca. Eclaires
par deux petites lampes electriques, tous deux causaient en s'enfoncant
dans les profondeurs de la terre.

<< Pour un homme qui n'est pas de la partie vous n'avez pas froid aux
yeux, disait le contremaitre. J'ai vu des gens ne pas pouvoir se
decider a descendre ou rester accroupis comme des lapins au fond de la
benne !

-- Vraiment ? repondit Marcel. Cela ne me fait rien du tout. Il est
vrai que je suis descendu deux ou trois fois dans les houilleres. >>

On fut bientot au fond du puits. Un gardien, qui se trouvait au rond-
point d'arrivee, n'avait point vu le petit Carl.

On se dirigea vers l'ecurie. Les chevaux y etaient seuls et
paraissaient meme s'ennuyer de tout leur coeur. Telle est du moins la
conclusion qu'il etait permis de tirer du hennissement de bienvenue par
lequel Blair-Athol salua ces trois figures humaines. A un clou etait
pendu le sac de toile de Carl, et dans un petit coin, a cote d'une
etrille, son livre d'arithmetique.

Marcel fit aussitot remarquer que sa lanterne n'etait plus la, nouvelle
preuve que l'enfant devait etre dans la mine.

<< Il peut avoir ete pris dans un eboulement, dit le contremaitre, mais
c'est peu probable ! Qu'aurait-il ete faire dans les galeries
d'exploitation, un dimanche ?

-- Oh ! peut-etre a-t-il ete chercher des insectes avant de sortir !
repondit le gardien. C'est une vraie passion chez lui ! >>

Le garcon de l'ecurie, qui arriva sur ces entrefaites, confirma cette
supposition. Il avait vu Carl partir avant sept heures avec sa lanterne.

Il ne restait donc plus qu'a commencer des recherches regulieres. On
appela a coups de sifflet les autres gardiens, on se partagea la
besogne sur un grand plan de la mine, et chacun, muni de sa lampe,
commenca l'exploration des galeries de second et de troisieme ordre qui
lui avaient ete devolues.

En deux heures, toutes les regions de la houillere avaient ete passees
en revue, et les sept hommes se retrouvaient au rond-point. Nulle part,
il n'y avait la moindre trace d'eboulement, mais nulle part non plus la
moindre trace de Carl. Le contremaitre, peut-etre influence par un
appetit grandissant, inclinait vers l'opinion que l'enfant pouvait
avoir passe inapercu et se trouver tout simplement a la maison ; mais
Marcel, convaincu du contraire, insista pour faire de nouvelles
recherches.

<< Qu'est-ce que cela ? dit-il en montrant sur le plan une region
pointillee, qui ressemblait, au milieu de la precision des details
avoisinants, a ces _terrae ignotae_ que les geographes marquent aux
confins des continents arctiques.

-- C'est la zone provisoirement abandonnee, a cause de l'amincissement
de la couche exploitable, repondit le contremaitre.

-- Il y a une zone abandonnee ?... Alors c'est la qu'il faut chercher !
>> reprit Marcel avec une autorite que les autres hommes subirent.

Ils ne tarderent pas a atteindre l'orifice de galeries qui devaient, en
effet, a en juger par l'aspect gluant et moisi de leurs parois, avoir
ete delaissees depuis plusieurs annees. Ils les suivaient deja depuis
quelque temps sans rien decouvrir de suspect, lorsque Marcel, les
arretant, leur dit :

<< Est-ce que vous ne vous sentez pas alourdis et pris de maux de tete ?

-- Tiens ! c'est vrai ! repondirent ses compagnons.

-- Pour moi, reprit Marcel, il y a un instant que je me sens a demi
etourdi. Il y a surement ici de l'acide carbonique !... Voulez-vous me
permettre d'enflammer une allumette ? demanda-t-il au contremaitre.

-- Allumez, mon garcon, ne vous genez pas. >>

Marcel tira de sa poche une petite boite de fumeur, frotta une
allumette, et, se baissant, approcha de terre la petite flamme. Elle
s'eteignit aussitot.

<< J'en etais sur... dit-il. Le gaz, etant plus lourd que l'air, se
maintient au ras du sol... Il ne faut pas rester ici -- je parle de
ceux qui n'ont pas d'appareils Galibert. Si vous voulez, maitre, nous
poursuivrons seuls la recherche. >>

Les choses ainsi convenues, Marcel et le contremaitre prirent chacun
entre leurs dents l'embouchure de leur caisse a air, placerent la pince
sur leurs narines et s'enfoncerent dans une succession de vieilles
galeries.

Un quart d'heure plus tard, ils en ressortaient pour renouveler l'air
des reservoirs ; puis, cette operation accomplie, ils repartaient.

A la troisieme reprise, leurs efforts furent enfin couronnes de succes.
Une petite lueur bleuatre, celle d'une lampe electrique, se montra au
loin dans l'ombre. Ils y coururent...

Au pied de la muraille humide, gisait, immobile et deja froid, le
pauvre petit Carl. Ses levres bleues, sa face injectee, son pouls muet,
disaient, avec son attitude, ce qui s'etait passe.

Il avait voulu ramasser quelque chose a terre, il s'etait baisse et
avait ete litteralement noye dans le gaz acide carbonique.

Tous les efforts furent inutiles pour le rappeler a la vie. La mort
remontait deja a quatre ou cinq heures. Le lendemain soir, il y avait
une petite tombe de plus dans le cimetiere neuf de Stahlstadt, et dame
Bauer, la pauvre femme, etait veuve de son enfant comme elle l'etait de
son mari.

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