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Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

Les Cinq Cents Millions de la Begum

J >> Jules Verne >> Les Cinq Cents Millions de la Begum

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Ainsi se conclut, pour la plus grande gloire de la superiorite anglo-
saxonne, cette etonnante affaire.

On assure que le soir meme, en dinant a Cobden-Club avec son ami
Stilbing, Mr. Sharp but un verre de champagne a la sante du docteur
Sarrasin, un autre a la sante du professeur Schultze, et se laissa
aller, en achevant la bouteille, a cette exclamation indiscrete : <<
_Hurrah_ !... _Rule Britannia_ !... Il n'y a encore que nous !... >>

La verite est que le banquier Stilbing considerait son hote comme un
pauvre homme, qui avait lache pour vingt-sept millions une affaire de
cinquante, et, au fond, le professeur pensait de meme, du moment, en
effet, ou lui, Herr Schultze, se sentait force d'accepter tout
arrangement quelconque ! Et que n'aurait-on pu faire avec un homme
comme le docteur Sarrasin, un Celte, leger, mobile, et, bien
certainement, visionnaire !

Le professeur avait entendu parler du projet de son rival de fonder une
ville francaise dans des conditions d'hygiene morale et physique
propres a developper toutes les qualites de la race et a former de
jeunes generations fortes et vaillantes. Cette entreprise lui
paraissait absurde, et, a son sens, devait echouer, comme opposee a la
loi de progres qui decretait l'effondrement de la race latine, son
asservissement a la race saxonne, et, dans la suite, sa disparition
totale de la surface du globe. Cependant, ces resultats pouvaient etre
tenus en echec si le programme du docteur avait un commencement de
realisation, a plus forte raison si l'on pouvait croire a son succes.
Il appartenait donc a tout Saxon, dans l'interet de l'ordre general et
pour obeir a une loi ineluctable, de mettre a neant, s'il le pouvait,
une entreprise aussi folle. Et dans les circonstances qui se
presentaient, il etait clair que lui, Schultze, M. D. _privat docent_
de chimie a l'Universite d'Iena, connu par ses nombreux travaux
comparatifs sur les differentes races humaines -- travaux ou il etait
prouve que la race germanique devait les absorber toutes --, il etait
clair enfin qu'il etait particulierement designe par la grande force
constamment creative et destructive de la nature, pour aneantir ces
pygmees qui se rebellaient contre elle. De toute eternite, il avait ete
arrete que Therese Langevol epouserait Martin Schultze, et qu'un jour
les deux nationalites, se trouvant en presence dans la personne du
docteur francais et du professeur allemand, celui-ci ecraserait
celui-la. Deja il avait en main la moitie de la fortune du docteur.
C'etait l'instrument qu'il lui fallait.

D'ailleurs, ce projet n'etait pour Herr Schultze que tres secondaire ;
il ne faisait que s'ajouter a ceux, beaucoup plus vastes, qu'il formait
pour la destruction de tous les peuples qui refuseraient de se
fusionner avec le peuple germain et de se reunir au Vaterland.
Cependant, voulant connaitre a fond -- si tant est qu'ils pussent avoir
un fond --, les plans du docteur Sarrasin, dont il se constituait deja
l'implacable ennemi, il se fit admettre au Congres international
d'Hygiene et en suivit assidument les seances. C'est au sortir de cette
assemblee que quelques membres, parmi lesquels se trouvait le docteur
Sarrasin lui- meme, l'entendirent un jour faire cette declaration :
qu'il s'eleverait en meme temps que France-Ville une cite forte qui ne
laisserait pas subsister cette fourmiliere absurde et anormale.

<< J'espere, ajouta-t-il, que l'experience que nous ferons sur elle
servira d'exemple au monde ! >>

Le bon docteur Sarrasin, si plein d'amour qu'il fut pour l'humanite,
n'en etait pas a avoir besoin d'apprendre que tous ses semblables ne
meritaient pas le nom de philanthropes. Il enregistra avec soin ces
paroles de son adversaire, pensant, en homme sense, qu'aucune menace ne
devait etre negligee. Quelque temps apres, ecrivant a Marcel pour
l'inviter a l'aider dans son entreprise, il lui raconta cet incident,
et lui fit un portrait de Herr Schultze, qui donna a penser au jeune
Alsacien que le bon docteur aurait la un rude adversaire. Et comme le
docteur ajoutait :

<< Nous aurons besoin d'hommes forts et energiques, de savants actifs,
non seulement pour edifier, mais pour nous defendre >>, Marcel lui
repondit :

<< Si je ne puis immediatement vous apporter mon concours pour la
fondation de votre cite, comptez cependant que vous me trouverez en
temps utile. Je ne perdrai pas un seul jour de vue ce Herr Schultze,
que vous me depeignez si bien. Ma qualite d'Alsacien me donne le droit
de m'occuper de ses affaires. De pres ou de loin, je vous suis tout
devoue. Si, par impossible, vous restiez quelques mois ou meme quelques
annees sans entendre parler de moi, ne vous en inquietez pas. De loin
comme de pres, je n'aurai qu'une pensee : travailler pour vous, et, par
consequent, servir la France. >>

V LA CITE DE L'ACIER

Les lieux et les temps sont changes. Il y a cinq annees que l'heritage
de la Begum est aux mains de ses deux heritiers et la scene est
transportee maintenant aux Etats-Unis, au sud de l'Oregon, a dix lieues
du littoral du Pacifique. La s'etend un district vague encore, mal
delimite entre les deux puissances limitrophes, et qui forme comme une
sorte de Suisse americaine.

Suisse, en effet, si l'on ne regarde que la superficie des choses, les
pics abrupts qui se dressent vers le ciel, les vallees profondes qui
separent de longues chaines de hauteurs, l'aspect grandiose et sauvage
de tous les sites pris a vol d'oiseau.

Mais cette fausse Suisse n'est pas, comme la Suisse europeenne, livree
aux industries pacifiques du berger, du guide et du maitre d'hotel. Ce
n'est qu'un decor alpestre, une croute de rocs, de terre et de pins
seculaires, posee sur un bloc de fer et de houille.

Si le touriste, arrete dans ces solitudes, prete l'oreille aux bruits
de la nature, il n'entend pas, comme dans les sentiers de l'Oberland,
le murmure harmonieux de la vie mele au grand silence de la montagne.
Mais il saisit au loin les coups sourds du marteau-pilon, et, sous ses
pieds, les detonations etouffees de la poudre. Il semble que le sol
soit machine comme les dessous d'un theatre, que ces roches
gigantesques sonnent creux et qu'elles peuvent d'un moment a l'autre
s'abimer dans de mysterieuses profondeurs.

Les chemins, macadamises de cendres et de coke, s'enroulent aux flancs
des montagnes. Sous les touffes d'herbes jaunatres, de petits tas de
scories, diaprees de toutes les couleurs du prisme, brillent comme des
yeux de basilic. Ca et la, un vieux puits de mine abandonne, dechiquete
par les pluies, deshonore par les ronces, ouvre sa gueule beante,
gouffre sans fond, pareil au cratere d'un volcan eteint. L'air est
charge de fumee et pese comme un manteau sombre sur la terre. Pas un
oiseau ne le traverse, les insectes memes semblent le fuir, et de
memoire d'homme on n'y a vu un papillon.

Fausse Suisse ! A sa limite nord, au point ou les contreforts viennent
se fondre dans la plaine, s'ouvre, entre deux chaines de collines
maigres, ce qu'on appelait jusqu'en 1871 le << desert rouge >>, a cause
de la couleur du sol, tout impregne d'oxydes de fer, et ce qu'on
appelle maintenant Stahlfield, << le champ d'acier >>.

Qu'on imagine un plateau de cinq a six lieues carrees, au sol
sablonneux, parseme de galets, aride et desole comme le lit de quelque
ancienne mer interieure. Pour animer cette lande, lui donner la vie et
le mouvement, la nature n'avait rien fait ; mais l'homme a deploye tout
a coup une energie et une vigueur sans egales.

Sur la plaine nue et rocailleuse, en cinq ans, dix-huit villages
d'ouvriers, aux petites maisons de bois uniformes et grises, ont surgi,
apportes tout batis de Chicago, et renferment une nombreuse population
de rudes travailleurs.

C'est au centre de ces villages, au pied meme des CoalsButts,
inepuisables montagnes de charbon de terre, que s'eleve une masse
sombre, colossale, etrange, une agglomeration de batiments reguliers
perces de fenetres symetriques, couverts de toits rouges, surmontes
d'une foret de cheminees cylindriques, et qui vomissent par ces mille
bouches des torrents continus de vapeurs fuligineuses. Le ciel en est
voile d'un rideau noir, sur lequel passent par instants de rapides
eclairs rouges. Le vent apporte un grondement lointain, pareil a celui
d'un tonnerre ou d'une grosse houle, mais plus regulier et plus grave.

Cette masse est Stahlstadt, la Cite de l'Acier, la ville allemande, la
propriete personnelle de Herr Schultze, l'ex-professeur de chimie
d'Iena, devenu, de par les millions de la Begum, le plus grand
travailleur du fer et, specialement, le plus grand fondeur de canons
des deux mondes.

Il en fond, en verite, de toutes formes et de tout calibre, a ame lisse
et a raies, a culasse mobile et a culasse fixe, pour la Russie et pour
la Turquie, pour la Roumanie et pour le Japon, pour l'Italie et pour la
Chine, mais surtout pour l'Allemagne.

Grace a la puissance d'un capital enorme, un etablissement monstre, une
ville veritable, qui est en meme temps une usine modele, est sortie de
terre comme a un coup de baguette. Trente mille travailleurs, pour la
plupart allemands d'origine, sont venus se grouper autour d'elle et en
former les faubourgs. En quelques mois, ses produits ont du a leur
ecrasante superiorite une celebrite universelle.

Le professeur Schultze extrait le minerai de fer et la houille de ses
propres mines. Sur place, il les transforme en acier fondu. Sur place,
il en fait des canons.

Ce qu'aucun de ses concurrents ne peut faire, il arrive, lui, a le
realiser. En France, on obtient des lingots d'acier de quarante mille
kilogrammes. En Angleterre, on a fabrique un canon en fer forge de cent
tonnes. A Essen, M. Krupp est arrive a fondre des blocs d'acier de cinq
cent mille kilogrammes. Herr Schultze ne connait pas de limites :
demandez-lui un canon d'un poids quelconque et d'une puissance quelle
qu'elle soit, il vous servira ce canon, brillant comme un sou neuf,
dans les delais convenus.

Mais, par exemple, il vous le fera payer ! Il semble que les deux cent
cinquante millions de 1871 n'aient fait que le mettre en appetit.

En industrie canonniere comme en toutes choses, on est bien fort
lorsqu'on peut ce que les autres ne peuvent pas. Et il n'y a pas a
dire, non seulement les canons de Herr Schultze atteignent des
dimensions sans precedent, mais, s'ils sont susceptibles de se
deteriorer par l'usage, ils n'eclatent jamais. L'acier de Stahlstadt
semble avoir des proprietes speciales. Il court a cet egard des
legendes d'alliages mysterieux, de secrets chimiques. Ce qu'il y a de
sur, c'est que personne n'en sait le fin mot.

Ce qu'il y a de sur aussi, c'est qu'a Stahlstadt, le secret est garde
avec un soin jaloux.

Dans ce coin ecarte de l'Amerique septentrionale, entoure de deserts,
isole du monde par un rempart de montagnes, situe a cinq cents milles
des petites agglomerations humaines les plus voisines, on chercherait
vainement aucun vestige de cette liberte qui a fonde la puissance de la
republique des Etats-Unis.

En arrivant sous les murailles memes de Stahlstadt, n'essayez pas de
franchir une des portes massives qui coupent de distance en distance la
ligne des fosses et des fortifications. La consigne la plus impitoyable
vous repousserait. Il faut descendre dans l'un des faubourgs. Vous
n'entrerez dans la Cite de l'Acier que si vous avez la formule magique,
le mot d'ordre, ou tout au moins une autorisation dument timbree,
signee et paraphee.

Cette autorisation, un jeune ouvrier qui arrivait a Stahlstadt, un
matin de novembre, la possedait sans doute, car, apres avoir laisse a
l'auberge une petite valise de cuir tout usee, il se dirigea a pied
vers la porte la plus voisine du village.

C'etait un grand gaillard, fortement charpente, negligemment vetu, a la
mode des pionniers americains, d'une vareuse lache, d'une chemise de
laine sans col et d'un pantalon de velours a cotes, engouffre dans de
grosses bottes. Il rabattait sur son visage un large chapeau de feutre,
comme pour mieux dissimuler la poussiere de charbon dont sa peau etait
impregnee, et marchait d'un pas elastique en sifflotant dans sa barbe
brune. Arrive au guichet, ce jeune homme exhiba au chef de poste une
feuille imprimee et fut aussitot admis.

<< Votre ordre porte l'adresse du contremaitre Seligmann, section K,
rue IX, atelier 743, dit le sous-officier. Vous n'avez qu'a suivre le
chemin de ronde, sur votre droite, jusqu'a la borne K, et a vous
presenter au concierge... Vous savez le reglement ? Expulse, si vous
entrez dans un autre secteur que le votre >>, ajouta-t-il au moment ou
le nouveau venu s'eloignait.

Le jeune ouvrier suivit la direction qui lui etait indiquee et
s'engagea dans le chemin de ronde. A sa droite, se creusait un fosse,
sur la crete duquel se promenaient des sentinelles. A sa gauche, entre
la large route circulaire et la masse des batiments, se dessinait
d'abord la double ligne d'un chemin de fer de ceinture ; puis une
seconde muraille s'elevait, pareille a la muraille exterieure, ce qui
indiquait la configuration de la Cite de l'Acier.

C'etait celle d'une circonference dont les secteurs, limites en guise
de rayons par une ligne fortifiee, etaient parfaitement independants
les uns des autres, quoique enveloppes d'un mur et d'un fosse communs.

Le jeune ouvrier arriva bientot a la borne K, placee a la lisiere du
chemin, en face d'une porte monumentale que surmontait la meme lettre
sculptee dans la pierre, et il se presenta au concierge.

Cette fois, au lieu d'avoir affaire a un soldat, il se trouvait en
presence d'un invalide, a jambe de bois et poitrine medaillee.

L'invalide examina la feuille, y apposa un nouveau timbre et dit :

<< Tout droit. Neuvieme rue a gauche. >>

Le jeune homme franchit cette seconde ligne retranchee et se trouva
enfin dans le secteur K. La route qui debouchait de la porte en etait
l'axe. De chaque cote s'allongeaient a angle droit des files de
constructions uniformes.

Le tintamarre des machines etait alors assourdissant. Ces batiments
gris, perces a jour de milliers de fenetres, semblaient plutot des
monstres vivants que des choses inertes. Mais le nouveau venu etait
sans doute blase sur le spectacle, car il n'y preta pas la moindre
attention.

En cinq minutes, il eut trouve la rue IX l'atelier 743, et il arriva
dans un petit bureau plein de cartons et de registres, en presence du
contremaitre Seligmann.

Celui-ci prit la feuille munie de tous ses visas, la verifia, et,
reportant ses yeux sur le jeune ouvrier :

<< Embauche comme puddleur ?... demanda-t-il. Vous paraissez bien jeune
?

-- L'age ne fait rien, repondit l'autre. J'ai bientot vingt-six ans, et
j'ai deja puddle pendant sept mois... Si cela vous interesse, je puis
vous montrer les certificats sur la presentation desquels j'ai ete
engage a New York par le chef du personnel. >>

Le jeune homme parlait l'allemand non sans facilite, mais avec un leger
accent qui sembla eveiller les defiances du contremaitre.

<< Est-ce que vous etes alsacien ? lui demanda celui-ci.

-Non, je suis suisse... de Schaffouse. Tenez, voici tous mes papiers
qui sont en regle. >>

Il tira d'un portefeuille de cuir et montra au contremaitre un
passeport, un livret, des certificats.

<< C'est bon. Apres tout, vous etes embauche et je n'ai plus qu'a vous
designer votre place >>, reprit Seligmann, rassure par ce deploiement
de documents officiels.

Il ecrivit sur un registre le nom de Johann Schwartz, qu'il copia sur
la feuille d'engagement, remit au jeune homme une carte bleue a son nom
portant le numero 57938, et ajouta :

<< Vous devez etre a la porte K tous les matins a sept heures,
presenter cette carte qui vous aura permis de franchir l'enceinte
exterieure, prendre au ratelier de la loge un jeton de presence a votre
numero matricule et me le montrer en arrivant. A sept heures du soir,
en sortant, vous le jetez dans un tronc place a la porte de l'atelier
et qui n'est ouvert qu'a cet instant.

-- Je connais le systeme... Peut-on loger dans l'enceinte ? demanda
Schwartz.

-- Non. Vous devez vous procurer une demeure a l'exterieur, mais vous
pourrez prendre vos repas a la cantine de l'atelier pour un prix tres
modere. Votre salaire est d'un dollar par jour en debutant. Il
s'accroit d'un vingtieme par trimestre... L'expulsion est la seule
peine. Elle est prononcee par moi en premiere instance, et par
l'ingenieur en appel, sur toute infraction au reglement...
Commencez-vous aujourd'hui ?

-- Pourquoi pas ?

-- Ce ne sera qu'une demi-journee >>, fit observer le contremaitre en
guidant Schwartz vers une galerie interieure.

Tous deux suivirent un large couloir, traverserent une cour et
penetrerent dans une vaste halle, semblable, par ses dimensions comme
par la disposition de sa legere charpente, au debarcadere d'une gare de
premier ordre. Schwartz, en la mesurant d'un coup d'oeil, ne put
retenir un mouvement d'admiration professionnelle.

De chaque cote de cette longue halle, deux rangees d'enormes colonnes
cylindriques, aussi grandes, en diametre comme en hauteur, que celles
de Saint-Pierre de Rome, s'elevaient du sol jusqu'a la voute de verre
qu'elles transpercaient de part en part. C'etaient les cheminees
d'autant de fours a puddler, maconnes a leur base. Il y en avait
cinquante sur chaque rangee.

A l'une des extremites, des locomotives amenaient a tout instant des
trains de wagons charges de lingots de fonte qui venaient alimenter les
fours. A l'autre extremite, des trains de wagons vides recevaient et
emportaient cette fonte transformee en acier.

L'operation du << puddlage >> a pour but d'effectuer cette
metamorphose. Des equipes de cyclopes demi-nus, armes d'un long crochet
de fer, s'y livraient avec activite.

Les lingots de fonte, jetes dans un four double d'un revetement de
scories, y etaient d'abord portes a une temperature elevee. Pour
obtenir du fer, on aurait commence a brasser cette fonte aussitot
qu'elle serait devenue pateuse. Pour obtenir de l'acier, ce carbure de
fer, si voisin et pourtant si distinct par ses proprietes de son
congenere, on attendait que la fonte fut fluide et l'on avait soin de
maintenir dans les fours une chaleur plus forte. Le puddleur, alors, du
bout de son crochet, petrissait et roulait en tous sens la masse
metallique ; il la tournait et retournait au milieu de la flamme ;
puis, au moment precis ou elle atteignait, par son melange avec les
scories, un certain degre de resistance, il la divisait en quatre
boules ou << loupes >> spongieuses, qu'il livrait, une a une, aux
aides-marteleurs.

C'est dans l'axe meme de la halle que se poursuivait l'operation. En
face de chaque four et lui correspondant, un marteau-pilon, mis en
mouvement par la vapeur d'une chaudiere verticale logee dans la
cheminee meme, occupait un ouvrier << cingleur >>. Arme de pied en cap
de bottes et de brassards de tole, protege par un epais tablier de
cuir, masque de toile metallique, ce cuirassier de l'industrie prenait
au bout de ses longues tenailles la loupe incandescente et la
soumettait au marteau. Battue et rebattue sous le poids de cette enorme
masse, elle exprimait comme une eponge toutes les matieres impures dont
elle s'etait chargee, au milieu d'une pluie d'etincelles et
d'eclaboussures.

Le cuirassier la rendait aux aides pour la remettre au four, et, une
fois rechauffee, la rebattre de nouveau.

Dans l'immensite de cette forge monstre, c'etait un mouvement
incessant, des cascades de courroies sans fin, des coups sourds sur la
basse d'un ronflement continu, des feux d'artifice de paillettes
rouges, des eblouissements de fours chauffes a blanc. Au milieu de ces
grondements et de ces rages de la matiere asservie, l'homme semblait
presque un enfant.

De rudes gars pourtant, ces puddleurs ! Petrir a bout de bras, dans une
temperature torride, une pate metallique de deux cent kilogrammes,
rester plusieurs heures l'oeil fixe sur ce fer incandescent qui
aveugle, c'est un regime terrible et qui use son homme en dix ans.

Schwartz, comme pour montrer au contremaitre qu'il etait capable de le
supporter, se depouilla de sa vareuse et de sa chemise de laine, et,
exhibant un torse d'athlete, sur lequel ses muscles dessinaient toutes
leurs attaches, il prit le crochet que maniait un des puddleurs, et
commenca a manoeuvrer.

Voyant qu'il s'acquittait fort bien de sa besogne, le contremaitre ne
tarda pas a le laisser pour rentrer a son bureau.

Le jeune ouvrier continua, jusqu'a l'heure du diner, de puddler des
blocs de fonte. Mais, soit qu'il apportat trop d'ardeur a l'ouvrage,
soit qu'il eut neglige de prendre ce matin-la le repas substantiel
qu'exige un pareil deploiement de force physique, il parut bientot las
et defaillant. Defaillant au point que le chef d'equipe s'en apercut.

<< Vous n'etes pas fait pour puddler, mon garcon, lui dit celui-ci, et
vous feriez mieux de demander tout de suite un changement de secteur,
qu'on ne vous accordera pas plus tard. >> Schwartz protesta. Ce n'etait
qu'une fatigue passagere ! Il pourrait puddler tout comme un autre !...

Le chef d'equipe n'en fit pas moins son rapport, et le jeune homme fut
immediatement appele chez l'ingenieur en chef.

Ce personnage examina ses papiers, hocha la tete, et lui demanda d'un
ton inquisitorial :

<< Est-ce que vous etiez puddleur a Brooklyn ? >>

Schwartz baissait les yeux tout confus.

<< Je vois bien qu'il faut l'avouer, dit-il. J'etais employe a la
coulee, et c'est dans l'espoir d'augmenter mon salaire que j'avais
voulu essayer du puddlage !

-- Vous etes tous les memes ! repondit l'ingenieur en haussant les
epaules. A vingt-cinq ans, vous voulez savoir ce qu'un homme de
trente-cinq ne fait qu'exceptionnellement !... Etes-vous bon fondeur,
au moins ?

-- J'etais depuis deux mois a la premiere classe.

-- Vous auriez mieux fait d'y rester, en ce cas ! Ici, vous allez
commencer par entrer dans la troisieme. Encore pouvez-vous vous estimer
heureux que je vous facilite ce changement de secteur ! >>

L'ingenieur ecrivit quelques mots sur un laissez-passer, expedia une
depeche et dit :

<< Rendez votre jeton, sortez de la division et allez directement au
secteur O, bureau de l'ingenieur en chef. Il est prevenu. >>

Les memes formalites qui avaient arrete Schwartz a la porte du secteur
K l'accueillirent au secteur O. La, comme le matin, il fut interroge,
accepte, adresse a un chef d'atelier, qui l'introduisit dans une salle
de coulee. Mais ici le travail etait plus silencieux et plus methodique.

<< Ce n'est qu'une petite galerie pour la fonte des pieces de 42, lui
dit le contremaitre. Les ouvriers de premiere classe seuls sont admis
aux halles de coulee de gros canons. >>

La << petite >> galerie n'en avait pas moins cent cinquante metres de
long sur soixante-cinq de large. Elle devait, a l'estime de Schwartz,
chauffer au moins six cents creusets, places par quatre, par huit ou
par douze, selon leurs dimensions, dans les fours lateraux.

Les moules destines a recevoir l'acier en fusion etaient allonges dans
l'axe de la galerie, au fond d'une tranchee mediane. De chaque cote de
la tranchee, une ligne de rails portait une grue mobile, qui, roulant a
volonte, venait operer ou il etait necessaire le deplacement de ces
enormes poids. Comme dans les halles de puddlage, a un bout debouchait
le chemin de fer qui apportait les blocs d'acier fondu, a l'autre celui
qui emportait les canons sortant du moule.

Pres de chaque moule, un homme arme d'une tige en fer surveillait la
temperature a l'etat de la fusion dans les creusets.

Les procedes que Schwartz avait vu mettre en oeuvre ailleurs etaient
portes la a un degre singulier de perfection.

Le moment venu d'operer une coulee, un timbre avertisseur donnait le
signal a tous les surveillants de fusion. Aussitot, d'un pas egal et
rigoureusement mesure, des ouvriers de meme taille, soutenant sur les
epaules une barre de fer horizontale, venaient deux a deux se placer
devant chaque four.

Un officier arme d'un sifflet, son chronometre a fractions de seconde
en main, se portait pres du moule, convenablement loge a proximite de
tous les fours en action. De chaque cote, des conduits en terre
refractaire, recouverte de tole, convergeaient, en descendant sur des
pentes douces, jusqu'a une cuvette en entonnoir, placee directement
au-dessus du moule. Le commandant donnait un coup de sifflet. Aussitot,
un creuset, tire du feu a l'aide d'une pince, etait suspendu a la barre
de fer des deux ouvriers arretes devant le premier four. Le sifflet
commencait alors une serie de modulations, et les deux hommes venaient
en mesure vider le contenu de leur creuset dans le conduit
correspondant. Puis ils jetaient dans une cuve le recipient vide et
brulant.

Sans interruption, a intervalles exactement comptes, afin que la coulee
fut absolument reguliere et constante, les equipes des autres fours
agissaient successivement de meme.

La precision etait si extraordinaire, qu'au dixieme de seconde fixe par
le dernier mouvement, le dernier creuset etait vide et precipite dans
la cuve. Cette manoeuvre parfaite semblait plutot le resultat d'un
mecanisme aveugle que celui du concours de cent volontes humaines. Une
discipline inflexible, la force de l'habitude et la puissance d'une
mesure musicale faisaient pourtant ce miracle.

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