Les Cinq Cents Millions de la Begum
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Jules Verne >> Les Cinq Cents Millions de la Begum
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Il faut renoncer a decrire le tumulte enthousiaste qui suivit cette
communication. Les applaudissements, les hurrahs, les << hip ! hip ! >>
se succederent pendant plus d'un quart d'heure.
Le docteur Sarrasin etait a peine parvenu a se rasseoir que Lord
Glandover, se penchant de nouveau vers lui, murmura a son oreille en
clignant de l'oeil :
<< Bonne speculation !... Vous comptez sur le revenu de l'octroi, hein
?... Affaire sure, pourvu qu'elle soit bien lancee et patronnee de noms
choisis !... Tous les convalescents et les valetudinaires voudront
habiter la !... J'espere que vous me retiendrez un bon lot de terrain,
n'est-ce pas ? >>
Le pauvre docteur, blesse de cette obstination a donner a ses actions
un mobile cupide, allait cette fois repondre a Sa Seigneurie, lorsqu'il
entendit le vice-president reclamer un vote de remerciement par
acclamation pour l'auteur de la philanthropique proposition qui venait
d'etre soumise a l'assemblee.
<< Ce serait, dit-il, l'eternel honneur du Congres de Brighton qu'une
idee si sublime y eut pris naissance, il ne fallait pas moins pour la
concevoir que la plus haute intelligence unie au plus grand coeur et a
la generosite la plus inouie... Et pourtant, maintenant que l'idee
etait suggeree, on s'etonnait presque qu'elle n'eut pas deja ete mise
en pratique ! Combien de milliards depenses en folles guerres, combien
de capitaux dissipes en speculations ridicules auraient pu etre
consacres a un tel essai ! >>
L'orateur, en terminant, demandait, pour la cite nouvelle, comme un
juste hommage a son fondateur, le nom de << Sarrasina >>.
Sa motion etait deja acclamee, lorsqu'il fallut revenir sur le vote, a
la requete du docteur Sarrasin lui-meme.
<< Non, dit-il, mon nom n'a rien a faire en ceci. Gardons nous aussi
d'affubler la future ville d'aucune de ces appellations qui, sous
pretexte de deriver du grec ou du latin, donnent a la chose ou a l'etre
qui les porte une allure pedante. Ce sera la Cite du bien-etre, mais je
demande que son nom soit celui de ma patrie, et que nous l'appelions
France-Ville ! >>
On ne pouvait refuser au docteur cette satisfaction qui lui etait bien
due.
France-Ville etait d'ores et deja fondee en paroles ; elle allait,
grace au proces-verbal qui devait clore la seance, exister aussi sur le
papier. On passa immediatement a la discussion des articles generaux du
projet.
Mais il convient de laisser le Congres a cette occupation pratique, si
differente des soins ordinairement reserves a ces assemblees, pour
suivre pas a pas, dans un de ses innombrables itineraires, la fortune
du fait divers publie par le _Daily Telegraph_.
Des le 29 octobre au soir, cet entrefilet, textuellement reproduit par
les journaux anglais, commencait a rayonner sur tous les cantons du
Royaume-Uni. Il apparaissait notamment dans la _Gazette de Hull_ et
figurait en haut de la seconde page dans un numero de cette feuille
modeste que le Mary Queen, trois-mats-barque charge de charbon, apporta
le 1er novembre a Rotterdam.
Immediatement coupe par les ciseaux diligents du redacteur en chef et
secretaire unique de l'_Echo neerlandais_ et traduit dans la langue de
Cuyp et de Potter, le fait divers arriva, le 2 novembre, sur les ailes
de la vapeur, au _Memorial de Breme_. La, il revetit, sans changer de
corps, un vetement neuf, et ne tarda pas a se voir imprimer en
allemand. Pourquoi faut-il constater ici que le journaliste teuton,
apres avoir ecrit en tete de la traduction : _Eine ubergrosse
Erbschaft_, ne craignit pas de recourir a un subterfuge mesquin et
d'abuser de la credulite de ses lecteurs en ajoutant entre parentheses
: _Correspondance speciale de Brighton_ ?
Quoi qu'il en soit, devenue ainsi allemande par droit d'annexion,
l'anecdote arriva a la redaction de l'imposante _Gazette du Nord_, qui
lui donna une place dans la seconde colonne de sa troisieme page, en se
contentant d'en supprimer le titre, trop charlatanesque pour une si
grave personne.
C'est apres avoir passe par ces avatars successifs qu'elle fit enfin
son entree, le 3 novembre au soir, entre les mains epaisses d'un gros
valet de chambre saxon, dans le cabinet-salon-salle a manger de M. le
professeur Schultze, de l'Universite d'Iena.
Si haut place que fut un tel personnage dans l'echelle des etres, il ne
presentait a premiere vue rien d'extraordinaire. C'etait un homme de
quarante-cinq ou six ans, d'assez forte taille ; ses epaules carrees
indiquaient une constitution robuste ; son front etait chauve, et le
peu de cheveux qu'il avait gardes a l'occiput et aux tempes rappelaient
le blond filasse. Ses yeux etaient bleus, de ce bleu vague qui ne
trahit jamais la pensee. Aucune lueur ne s'en echappe, et cependant on
se sent comme gene sitot qu'ils vous regardent. La bouche du professeur
Schultze etait grande, garnie d'une de ces doubles rangees de dents
formidables qui ne lachent jamais leur proie, mais enfermees dans des
levres minces, dont le principal emploi devait etre de numeroter les
paroles qui pouvaient en sortir. Tout cela composait un ensemble
inquietant et desobligeant pour les autres, dont le professeur etait
visiblement tres satisfait pour lui-meme.
Au bruit que fit son valet de chambre, il leva les yeux sur la
cheminee, regarda l'heure a une tres jolie pendule de Barbedienne,
singulierement depaysee au milieu des meubles vulgaires qui
l'entouraient, et dit d'une voix raide encore plus que rude :
<< Six heures cinquante-cinq ! Mon courrier arrive a six trente,
derniere heure. Vous le montez aujourd'hui avec vingt-cinq minutes de
retard. La premiere fois qu'il ne sera pas sur ma table a six heures
trente, vous quitterez mon service a huit.
-- Monsieur, demanda le domestique avant de se retirer, veut-il diner
maintenant ?
-- Il est six heures cinquante-cinq et je dine a sept ! Vous le savez
depuis trois semaines que vous etes chez moi ! Retenez aussi que je ne
change jamais une heure et que je ne repete jamais un ordre. >>
Le professeur deposa son journal sur le bord de sa table et se remit a
ecrire un memoire qui devait paraitre le surlendemain dans les _Annalen
fur Physiologie_. Il ne saurait y avoir aucune indiscretion a constater
que ce memoire avait pour titre :
_Pourquoi tous les Francais sont-ils atteints a des degres differents
de degenerescence hereditaire ?_
Tandis que le professeur poursuivait sa tache, le diner, compose d'un
grand plat de saucisses aux choux, flanque d'un gigantesque mooss de
biere, avait ete discretement servi sur un gueridon au coin du feu. Le
professeur posa sa plume pour prendre ce repas, qu'il savoura avec plus
de complaisance qu'on n'en eut attendu d'un homme aussi serieux. Puis
il sonna pour avoir son cafe, alluma une grande pipe de porcelaine et
se remit au travail.
Il etait pres de minuit, lorsque le professeur signa le dernier
feuillet, et il passa aussitot dans sa chambre a coucher pour y prendre
un repos bien gagne. Ce fut dans son lit seulement qu'il rompit la
bande de son journal et en commenca la lecture, avant de s'endormir. Au
moment ou le sommeil semblait venir, l'attention du professeur fut
attiree par un nom etranger, celui de << Langevol >>, dans le fait
divers relatif a l'heritage monstre. Mais il eut beau vouloir se
rappeler quel souvenir pouvait bien evoquer en lui ce nom, il n'y
parvint pas. Apres quelques minutes donnees a cette recherche vaine, il
jeta le journal, souffla sa bougie et fit bientot entendre un
ronflement sonore.
Cependant, par un phenomene physiologique que lui-meme avait etudie et
explique avec de grands developpements, ce nom de Langevol poursuivit
le professeur Schultze jusque dans ses reves. Si bien que,
machinalement, en se reveillant le lendemain matin, il se surprit a le
repeter.
Tout a coup, et au moment ou il allait demander a sa montre quelle
heure il etait, il fut illumine d'un eclair subit. Se jetant alors sur
le journal qu'il retrouva au pied de son lit, il lut et relut plusieurs
fois de suite, en se passant la main sur le front comme pour y
concentrer ses idees, l'alinea qu'il avait failli la veille laisser
passer inapercu. La lumiere, evidemment, se faisait dans son cerveau,
car, sans prendre le temps de passer sa robe de chambre a ramages, il
courut a la cheminee, detacha un petit portrait en miniature pendu pres
de la glace, et, le retournant, passa sa manche sur le carton
poussiereux qui en formait l'envers.
Le professeur ne s'etait pas trompe. Derriere le portrait, on lisait ce
nom trace d'une encre jaunatre, presque efface par un demi-siecle :
<< _Therese Schultze eingeborene Langevol_ >> (Therese Schultze nee
Langevol).
Le soir meme, le professeur avait pris le train direct pour Londres.
IV PART A DEUX
Le 6 novembre, a sept heures du matin, Herr Schultze arrivait a la gare
de Charing-Cross. A midi, il se presentait au numero 93, Southampton
row, dans une grande salle divisee en deux parties par une barriere de
bois -- cote de MM. les clercs, cote du public --, meublee de six
chaises, d'une table noire, d'innombrables cartons verts et d'un
dictionnaire des adresses. Deux jeunes gens, assis devant la table,
etaient en train de manger paisiblement le dejeuner de pain et de
fromage traditionnel en tous les pays de basoche.
<< Messieurs Billows, Green et Sharp ? dit le professeur de la meme
voix dont il demandait son diner.
-- Mr. Sharp est dans son cabinet. -- Quel nom ? Quelle affaire ?
- Le professeur Schultze, d'Iena, affaire Langevol. >>
Le jeune clerc murmura ces renseignements dans le pavillon d'un tuyau
acoustique et recut en reponse dans le pavillon de sa propre oreille
une communication qu'il n'eut garde de rendre publique. Elle pouvait se
traduire ainsi :
<< Au diable l'affaire Langevol ! Encore un fou qui croit avoir des
titres ! >>
Reponse du jeune clerc :
<< C'est un homme d'apparence "respectable". Il n'a pas l'air agreable,
mais ce n'est pas la tete du premier venu. >>
Nouvelle exclamation mysterieuse :
<< Et il vient d'Allemagne ?...
-- Il le dit, du moins. >>
Un soupir passa a travers le tuyau :
<< Faites monter.
- Deux etages, la porte en face >>, dit tout haut le clerc en indiquant
un passage interieur.
Le professeur s'enfonca dans le couloir, monta les deux etages et se
trouva devant une porte matelassee, ou le nom de Mr. Sharp se detachait
en lettres noires sur un fond de cuivre.
Ce personnage etait assis devant un grand bureau d'acajou, dans un
cabinet vulgaire a tapis de feutre, chaises de cuir et larges
cartonniers beants. Il se souleva a peine sur son fauteuil, et, selon
l'habitude si courtoise des gens de bureau, il se remit a feuilleter
des dossiers pendant cinq minutes, afin d'avoir l'air tres occupe.
Enfin, se retournant vers le professeur Schultze, qui s'etait place
aupres de lui :
<< Monsieur, dit-il, veuillez m'apprendre rapidement ce qui vous amene.
Mon temps est extraordinairement limite, et je ne puis vous donner
qu'un tres petit nombre de minutes. >>
Le professeur eut un semblant de sourire, laissant voir qu'il
s'inquietait assez peu de la nature de cet accueil.
<< Peut-etre trouverez-vous bon de m'accorder quelques minutes
supplementaires, dit-il, quand vous saurez ce qui m'amene.
-- Parlez donc, monsieur.
-- Il s'agit de la succession de Jean-Jacques Langevol, de Bar-le-Duc,
et je suis le petit-fils de sa soeur ainee, Therese Langevol, mariee en
1792 a mon grand-pere Martin Schultze, chirurgien a l'armee de
Brunswick et mort en 1814. J'ai en ma possession trois lettres de mon
grand-oncle ecrites a sa soeur, et de nombreuses traditions de son
passage a la maison, apres la bataille d'Iena, sans compter les pieces
dument legalisees qui etablissent ma filiation. >>
Inutile de suivre le professeur Schultze dans les explications qu'il
donna a Mr. Sharp. Il fut, contre ses habitudes, presque prolixe. Il
est vrai que c'etait le seul point ou il etait inepuisable. En effet,
il s'agissait pour lui de demontrer a Mr. Sharp, Anglais, la necessite
de faire predominer la race germanique sur toutes les autres. S'il
poursuivait l'idee de reclamer cette succession, c'etait surtout pour
l'arracher des mains francaises, qui ne pourraient en faire que quelque
inepte usage !... Ce qu'il detestait dans son adversaire, c'etait
surtout sa nationalite !... Devant un Allemand, il n'insisterait pas
assurement, etc. Mais l'idee qu'un pretendu savant, qu'un Francais
pourrait employer cet enorme capital au service des idees francaises,
le mettait hors de lui, et lui faisait un devoir de faire valoir ses
droits a outrance.
A premiere vue, la liaison des idees pouvait ne pas etre evidente entre
cette digression politique et l'opulente succession. Mais Mr. Sharp
avait assez l'habitude des affaires pour apercevoir le rapport
superieur qu'il y avait entre les aspirations nationales de la race
germanique en general et les aspirations particulieres de l'individu
Schultze vers l'heritage de la Begum. Elles etaient, au fond, du meme
ordre.
D'ailleurs, il n'y avait pas de doute possible. Si humiliant qu'il put
etre pour un professeur a l'Universite d'Iena d'avoir des rapports de
parente avec des gens de race inferieure, il etait evident qu'une
aieule francaise avait sa part de responsabilite dans la fabrication de
ce produit humain sans egal. Seulement, cette parente d'un degre
secondaire a celle du docteur Sarrasin ne lui creait aussi que des
droits secondaires a ladite succession. Le solicitor vit cependant la
possibilite de les soutenir avec quelques apparences de legalite et,
dans cette possibilite, il en entrevit une autre tout a l'avantage de
Billows, Green et Sharp : celle de transformer l'affaire Langevol, deja
belle, en une affaire magnifique, quelque nouvelle representation du
_Jarndyce contre Jarndyce_, de Dickens. Un horizon de papier timbre,
d'actes, de pieces de toute nature s'etendit devant les yeux de l'homme
de loi. Ou encore, ce qui valait mieux, il songea a un compromis menage
par lui, Sharp, dans l'interet de ses deux clients, et qui lui
rapporterait, a lui Sharp, presque autant d'honneur que de profit.
Cependant, il fit connaitre a Herr Schultze les titres du docteur
Sarrasin, lui donna les preuves a l'appui et lui insinua que, si
Billows, Green et Sharp se chargeaient cependant de tirer un parti
avantageux pour le professeur de l'apparence de droits -- << apparences
seulement, mon cher monsieur, et qui, je le crains, ne resisteraient
pas a un bon proces >> --, que lui donnait sa parente avec le docteur,
il comptait que le sens si remarquable de la justice que possedaient
tous les Allemands admettrait que Billows, Green et Sharp acqueraient
aussi, en cette occasion, des droits d'ordre different, mais bien plus
imperieux, a la reconnaissance du professeur.
Celui-ci etait trop bien doue pour ne pas comprendre la logique du
raisonnement de l'homme d'affaires. Il lui mit sur ce point l'esprit en
repos, sans toutefois rien preciser.
Mr. Sharp lui demanda poliment la permission d'examiner son affaire a
loisir et le reconduisit avec des egards marques. Il n'etait plus
question a cette heure de ces minutes strictement limitees, dont il se
disait si avare !
Herr Schultze se retira, convaincu qu'il n'avait aucun titre suffisant
a faire valoir sur l'heritage de la Begum, mais persuade cependant
qu'une lutte entre la race saxonne et la race latine, outre qu'elle
etait toujours meritoire, ne pouvait, s'il savait bien s'y prendre, que
tourner a l'avantage de la premiere.
L'important etait de tater l'opinion du docteur Sarrasin. Une depeche
telegraphique, immediatement expediee a Brighton, amenait vers cinq
heures le savant francais dans le cabinet du solicitor.
Le docteur Sarrasin apprit avec un calme dont s'etonna Mr. Sharp
l'incident qui se produisait. Aux premiers mots de Mr. Sharp, il lui
declara en toute loyaute qu'en effet il se rappelait avoir entendu
parler traditionnellement, dans sa famille, d'une grand-tante elevee
par une femme riche et titree, emigree avec elle, et qui se serait
mariee en Allemagne. Il ne savait d'ailleurs ni le nom ni le degre
precis de parente de cette grand-tante.
Mr. Sharp avait deja recours a ses fiches, soigneusement cataloguees
dans des cartons qu'il montra avec complaisance au docteur.
Il y avait la -- Mr. Sharp ne le dissimula pas -- matiere a proces, et
les proces de ce genre peuvent aisement trainer en longueur. A la
verite, on n'etait pas oblige de faire a la partie adverse l'aveu de
cette tradition de famille, que le docteur Sarrasin venait de confier,
dans sa sincerite, a son solicitor... Mais il y avait ces lettres de
Jean-Jacques Langevol a sa soeur, dont Herr Schultze avait parle, et
qui etaient une presomption en sa faveur. Presomption faible a la
verite, denuee de tout caractere legal, mais enfin presomption...
D'autres preuves seraient sans doute exhumees de la poussiere des
archives municipales. Peut-etre meme la partie adverse, a defaut de
pieces authentiques, ne craindrait pas d'en inventer d'imaginaires. Il
fallait tout prevoir ! Qui sait si de nouvelles investigations
n'assigneraient meme pas a cette Therese Langevol, subitement sortie de
terre, et a ses representants actuels, des droits superieurs a ceux du
docteur Sarrasin ?... En tout cas, longues chicanes, longues
verifications, solution lointaine !... Les probabilites de gain etant
considerables des deux parts, on formerait aisement de chaque cote une
compagnie en commandite pour avancer les frais de la procedure et
epuiser tous les moyens de juridiction. Un proces celebre du meme genre
avait ete pendant quatre-vingt-trois annees consecutives en Cour de
Chancellerie et ne s'etait termine que faute de fonds : interets et
capital, tout y avait passe !... Enquetes, commissions, transports,
procedures prendraient un temps infini !... Dans dix ans la question
pourrait etre encore indecise, et le demi milliard toujours endormi a
la Banque...
Le docteur Sarrasin ecoutait ce verbiage et se demandait quand il
s'arreterait. Sans accepter pour parole d'evangile tout ce qu'il
entendait, une sorte de decouragement se glissait dans son ame. Comme
un voyageur penche a l'avant d'un navire voit le port ou il croyait
entrer s'eloigner, puis devenir moins distinct et enfin disparaitre, il
se disait qu'il n'etait pas impossible que cette fortune, tout a
l'heure si proche et d'un emploi deja tout trouve, ne finit par passer
a l'etat gazeux et s'evanouir !
<< Enfin que faire ? >> demanda-t-il au solicitor.
Que faire ?... Hem !... C'etait difficile a determiner. Plus difficile
encore a realiser. Mais enfin tout pouvait encore s'arranger. Lui,
Sharp, en avait la certitude. La justice anglaise etait une excellente
justice -- un peu lente, peut-etre, il en convenait --, oui, decidement
un peu lente, _pede claudo_... hem !... hem !... mais d'autant plus
sure !... Assurement le docteur Sarrasin ne pouvait manquer dans
quelques annees d'etre en possession de cet heritage, si toutefois...
hem !... hem !... ses titres etaient suffisants !...
Le docteur sortit du cabinet de Southampton row fortement ebranle dans
sa confiance et convaincu qu'il allait, ou falloir entamer une serie
d'interminables proces, ou renoncer a son reve. Alors, pensant a son
beau projet philanthropique, il ne pouvait se retenir d'en eprouver
quelque regret.
Cependant, Mr. Sharp manda le professeur Schultze, qui lui avait laisse
son adresse. Il lui annonca que le docteur Sarrasin n'avait jamais
entendu parler d'une Therese Langevol, contestait formellement
l'existence d'une branche allemande de la famille et se refusait a
toute transaction.
Il en restait donc au professeur, s'il croyait ses droits bien etablis,
qu'a << plaider >>. Mr. Sharp, qui n'apportait en cette affaire qu'un
desinteressement absolu, une veritable curiosite d'amateur, n'avait
certes pas l'intention de l'en dissuader. Que pouvait demander un
solicitor, sinon un proces, dix proces, trente ans de proces, comme la
cause semblait les porter en ses flancs ? Lui, Sharp, personnellement,
en etait ravi. S'il n'avait pas craint de faire au professeur Schultze
une offre suspecte de sa part, il aurait pousse le desinteressement
jusqu'a lui indiquer un de ses confreres, qu'il put charger de ses
interets... Et certes le choix avait de l'importance ! La carriere
legale etait devenue un veritable grand chemin !... Les aventuriers et
les brigands y foisonnaient !... Il le constatait, la rougeur au front
!...
<< Si le docteur francais voulait s'arranger, combien cela couterait-il
? >> demanda le professeur.
Homme sage, les paroles ne pouvaient l'etourdir ! Homme pratique, il
allait droit au but sans perdre un temps precieux en chemin ! Mr. Sharp
fut un peu deconcerte par cette facon d'agir. Il representa a Herr
Schultze que les affaires ne marchaient point si vite ; qu'on n'en
pouvait prevoir la fin quand on en etait au commencement ; que, pour
amener M. Sarrasin a composition, il fallait un peu trainer les choses
afin de ne pas lui laisser connaitre que lui, Schultze, etait deja pret
a une transaction.
<< Je vous prie, monsieur, conclut-il, laissez-moi faire,
remettez-vous- en a moi et je reponds de tout.
-- Moi aussi, repliqua Schultze, mais j'aimerais savoir a quoi m'en
tenir. >>
Cependant, il ne put, cette fois, tirer de Mr. Sharp a quel chiffre le
solicitor evaluait la reconnaissance saxonne, et il dut lui laisser la-
dessus carte blanche.
Lorsque le docteur Sarrasin, rappele des le lendemain par Mr. Sharp,
lui demanda avec tranquillite s'il avait quelques nouvelles serieuses a
lui donner, le solicitor, inquiet de cette tranquillite meme, l'informa
qu'un examen serieux l'avait convaincu que le mieux serait peut-etre de
couper le mal dans sa racine et de proposer une transaction a ce
pretendant nouveau. C'etait la, le docteur Sarrasin en conviendrait, un
conseil essentiellement desinteresse et que bien peu de solicitors
eussent donne a la place de Mr. Sharp ! Mais il mettait son amour-
propre a regler rapidement cette affaire, qu'il considerait avec des
yeux presque paternels.
Le docteur Sarrasin ecoutait ces conseils et les trouvait relativement
assez sages. Il s'etait si bien habitue depuis quelques jours a l'idee
de realiser immediatement son reve scientifique, qu'il subordonnait
tout a ce projet. Attendre dix ans ou seulement un an avant de pouvoir
l'executer aurait ete maintenant pour lui une cruelle deception. Peu
familier d'ailleurs avec les questions legales et financieres, et sans
etre dupe des belles paroles de maitre Sharp, il aurait fait bon marche
de ses droits pour une bonne somme payee comptant qui lui permit de
passer de la theorie a la pratique. Il donna donc egalement carte
blanche a Mr. Sharp et repartit.
Le solicitor avait obtenu ce qu'il voulait. Il etait bien vrai qu'un
autre aurait peut-etre cede, a sa place, a la tentation d'entamer et de
prolonger des procedures destinees a devenir, pour son etude, une
grosse rente viagere. Mais Mr. Sharp n'etait pas de ces gens qui font
des speculations a long terme. Il voyait a sa portee le moyen facile
d'operer d'un coup une abondante moisson, et il avait resolu de le
saisir. Le lendemain, il ecrivit au docteur en lui laissant entrevoir
que Herr Schultze ne serait peut-etre pas oppose a toute idee
d'arrangement. Dans de nouvelles visites, faites par lui, soit au
docteur Sarrasin, soit a Herr Schultze, il disait alternativement a
l'un et a l'autre que la partie adverse ne voulait decidement rien
entendre, et que, par surcroit, il etait question d'un troisieme
candidat alleche par l'odeur...
Ce jeu dura huit jours. Tout allait bien le matin, et le soir il
s'elevait subitement une objection imprevue qui derangeait tout. Ce
n'etait plus pour le bon docteur que chausse-trapes, hesitations,
fluctuations. Mr. Sharp ne pouvait se decider a tirer l'hamecon, tant
il craignait qu'au dernier moment le poisson ne se debattit et ne fit
casser la corde. Mais tant de precaution etait, en ce cas, superflu.
Des le premier jour, comme il l'avait dit, le docteur Sarrasin, qui
voulait avant tout s'epargner les ennuis d'un proces, avait ete pret
pour un arrangement. Lorsque enfin Mr. Sharp crut que le moment
psychologique, selon l'expression celebre, etait arrive, ou que, dans
son langage moins noble, son client etait << cuit a point >>, il
demasqua tout a coup ses batteries et proposa une transaction immediate.
Un homme bienfaisant se presentait, le banquier Stilbing, qui offrait
de partager le differend entre les parties, de leur compter a chacun
deux cent cinquante millions et de ne prendre a titre de commission que
l'excedent du demi-milliard, soit vingt-sept millions.
Le docteur Sarrasin aurait volontiers embrasse Mr. Sharp, lorsqu'il
vint lui soumettre cette offre, qui, en somme, lui paraissait encore
superbe. Il etait tout pret a signer, il ne demandait qu'a signer, il
aurait vote par-dessus le marche des statues d'or au banquier Stilbing,
au solicitor Sharp, a toute la haute banque et a toute la chicane du
Royaume-Uni.
Les actes etaient rediges, les temoins racoles, les machines a timbrer
de Somerset House pretes a fonctionner. Herr Schultze s'etait rendu.
Mis par ledit Sharp au pied du mur, il avait pu s'assurer en fremissant
qu'avec un adversaire de moins bonne composition que le docteur
Sarrasin, il en eut ete certainement pour ses frais. Ce fut bientot
termine. Contre leur mandat formel et leur acceptation d'un partage
egal, les deux heritiers recurent chacun un cheque a valoir de cent
mille livres sterling, payable a vue, et des promesses de reglement
definitif, aussitot apres l'accomplissement des formalites legales.
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