A / B / C / D / E /  F / G / H / I / J /  K / L / M / N / O /  P / R / S / T / UV / W / Z

Editorial
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

Les Cinq Cents Millions de la Begum

J >> Jules Verne >> Les Cinq Cents Millions de la Begum

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13


This eBook was prepared by Norm Wolcott.



Les cinq cents millions de la Begum de Jules Verne

TABLE DES MATIERES
I - OU MR. SHARP FAIT SON ENTREE
II - DEUX COPAINS
III - UN FAIT DIVERS
IV - PART A DEUX
V - LA CITE DE L'ACIER
VI - LE PUITS ALBRECHT
VII - LE BLOC CENTRAL
VIII - LA CAVERNE DU DRAGON
IX - << P. P. C. >>
X - UN ARTICLE DE L' << UNSERE CENTURIE >>, REVUE ALLEMANDE
XI - UN DINER CHEZ LE DOCTEUR SARRASIN
XII - LE CONSEIL
XIII - MARCEL BRUCKMANN AU PROFESSEUR SCHULTZE, STAHLSTADT
XIV - BRANLE-BAS DE COMBAT
XV - LA BOURSE DE SAN FRANCISCO
XVI - DEUX FRANCAIS CONTRE UNE VILLE
XVII - EXPLICATIONS A COUPS DE FUSIL
XVIII- L'AMANDE DU NOYAU
XIX - UNE AFFAIRE DE FAMILLE
XX - CONCLUSION

I OU MR. SHARP FAIT SON ENTREE

<< Ces journaux anglais sont vraiment bien faits ! >> se dit a lui-meme
le bon docteur en se renversant dans un grand fauteuil de cuir.

Le docteur Sarrasin avait toute sa vie pratique le monologue, qui est
une des formes de la distraction.

C'etait un homme de cinquante ans, aux traits fins, aux yeux vifs et
purs sous leurs lunettes d'acier, de physionomie a la fois grave et
aimable, un de ces individus dont on se dit a premiere vue : voila un
brave homme. A cette heure matinale, bien que sa tenue ne trahit aucune
recherche, le docteur etait deja rase de frais et cravate de blanc.

Sur le tapis, sur les meubles de sa chambre d'hotel, a Brighton,
s'etalaient le _Times_, le _Daily Telegraph_, le _Daily News_. Dix
heures sonnaient a peine, et le docteur avait eu le temps de faire le
tour de la ville, de visiter un hopital, de rentrer a son hotel et de
lire dans les principaux journaux de Londres le compte rendu _in
extenso_ d'un memoire qu'il avait presente l'avant-veille au grand
Congres international d'Hygiene, sur un << compte-globules du sang >>
dont il etait l'inventeur.

Devant lui, un plateau, recouvert d'une nappe blanche, contenait une
cotelette cuite a point, une tasse de the fumant et quelques-unes de
ces roties au beurre que les cuisinieres anglaises font a merveille,
grace aux petits pains speciaux que les boulangers leur fournissent.

<< Oui, repetait-il, ces journaux du Royaume-Uni sont vraiment tres
bien faits, on ne peut pas dire le contraire !... Le speech du vice-
president, la reponse du docteur Cicogna, de Naples, les developpements
de mon memoire, tout y est saisi au vol, pris sur le fait,
photographie. >>

<< La parole est au docteur Sarrasin, de Douai. L'honorable associe
s'exprime en francais. "Mes auditeurs m'excuseront, dit-il en debutant,
si je prends cette liberte ; mais ils comprennent assurement mieux ma
langue que je ne saurais parler la leur..." >>

<< Cinq colonnes en petit texte !... Je ne sais pas lequel vaut mieux
du compte rendu du _Times_ ou de celui du _Telegraph_... On n'est pas
plus exact et plus precis ! >>

Le docteur Sarrasin en etait la de ses reflexions, lorsque le maitre
des ceremonies lui-meme -- on n'oserait donner un moindre titre a un
personnage si correctement vetu de noir -- frappa a la porte et demanda
si << monsiou >> etait visible...

<< Monsiou >> est une appellation generale que les Anglais se croient
obliges d'appliquer a tous les Francais indistinctement, de meme qu'ils
s'imagineraient manquer a toutes les regles de la civilite en ne
designant pas un Italien sous le titre de << Signor >> et un Allemand
sous celui de << Herr >>. Peut-etre, au surplus, ont-ils raison. Cette
habitude routiniere a incontestablement l'avantage d'indiquer d'emblee
la nationalite des gens.

Le docteur Sarrasin avait pris la carte qui lui etait presentee. Assez
etonne de recevoir une visite en un pays ou il ne connaissait personne,
il le fut plus encore lorsqu'il lut sur le carre de papier minuscule :

<< MR. SHARP, _solicitor_, << 93, _Southampton row_ << LONDON. >>

Il savait qu'un << solicitor >> est le congenere anglais d'un avoue, ou
plutot homme de loi hybride, intermediaire entre le notaire, l'avoue et
l'avocat, -- le procureur d'autrefois.

<< Que diable puis-je avoir a demeler avec Mr. Sharp ? se demanda-t-il.
Est-ce que je me serais fait sans y songer une mauvaise affaire ?... >>

<< Vous etes bien sur que c'est pour moi ? reprit-il.

-- Oh ! yes, monsiou.

-- Eh bien ! faites entrer. >>

Le maitre des ceremonies introduisit un homme jeune encore, que le
docteur, a premiere vue, classa dans la grande famille des << tetes de
mort >>. Ses levres minces ou plutot dessechees, ses longues dents
blanches, ses cavites temporales presque a nu sous une peau
parcheminee, son teint de momie et ses petits yeux gris au regard de
vrille lui donnaient des titres incontestables a cette qualification.
Son squelette disparaissait des talons a l'occiput sous un <<
ulster-coat >> a grands carreaux, et dans sa main il serrait la poignee
d'un sac de voyage en cuir verni.

Ce personnage entra, salua rapidement, posa a terre son sac et son
chapeau, s'assit sans en demander la permission et dit :

<< William Henry Sharp junior, associe de la maison Billows, Green,
Sharp & Co. C'est bien au docteur Sarrasin que j'ai l'honneur ?...

-- Oui, monsieur.

-- Francois Sarrasin ?

-- C'est en effet mon nom.

-- De Douai ?

-- Douai est ma residence.

-- Votre pere s'appelait Isidore Sarrasin ?

-- C'est exact.

-- Nous disons donc qu'il s'appelait Isidore Sarrasin. >>

Mr. Sharp tira un calepin de sa poche, le consulta et reprit :

<< Isidore Sarrasin est mort a Paris en 1857, VIeme arrondissement, rue
Taranne, numero 54, hotel des Ecoles, actuellement demoli.

-- En effet, dit le docteur, de plus en plus surpris. Mais
voudriez-vous m'expliquer ?...

-- Le nom de sa mere etait Julie Langevol, poursuivit Mr. Sharp,
imperturbable. Elle etait originaire de Bar-le-Duc, fille de Benedict
Langevol, demeurant impasse Loriol mort en 1812, ainsi qu'il appert des
registres de la municipalite de ladite ville... Ces registres sont une
institution bien precieuse, monsieur, bien precieuse !... Hem !... hem
!... et soeur de Jean-Jacques Langevol, tambour-major au 36eme leger...

-- Je vous avoue, dit ici le docteur Sarrasin, emerveille par cette
connaissance approfondie de sa genealogie, que vous paraissez sur ces
divers points mieux informe que moi. Il est vrai que le nom de famille
de ma grand-mere etait Langevol, mais c'est tout ce que je sais d'elle.

-- Elle quitta vers 1807 la ville de Bar-le-Duc avec votre grand-pere,
Jean Sarrasin, qu'elle avait epouse en 1799. Tous deux allerent
s'etablir a Melun comme ferblantiers et y resterent jusqu'en 1811, date
de la mort de Julie Langevol, femme Sarrasin. De leur mariage, il n'y
avait qu'un enfant, Isidore Sarrasin, votre pere. A dater de ce moment,
le fil est perdu, sauf pour la date de la mort d'icelui, retrouvee a
Paris...

-- Je puis rattacher ce fil, dit le docteur, entraine malgre lui par
cette precision toute mathematique. Mon grand-pere vint s'etablir a
Paris pour l'education de son fils, qui se destinait a la carriere
medicale. Il mourut, en 1832, a Palaiseau, pres Versailles, ou mon pere
exercait sa profession et ou je suis ne moi-meme en 1822.

-- Vous etes mon homme, reprit Mr. Sharp. Pas de freres ni de soeurs
?...

-- Non ! j'etais fils unique, et ma mere est morte deux ans apres ma
naissance... Mais enfin, monsieur, me direz vous ?... >>

Mr. Sharp se leva.

<< Sir Bryah Jowahir Mothooranath, dit-il, en prononcant ces noms avec
le respect que tout Anglais professe pour les titres nobiliaires, je
suis heureux de vous avoir decouvert et d'etre le premier a vous
presenter mes hommages ! >>

<< Cet homme est aliene, pensa le docteur. C'est assez frequent chez
les "tetes de mort". >>

Le solicitor lut ce diagnostic dans ses yeux.

<< Je ne suis pas fou le moins du monde, repondit-il avec calme. Vous
etes, a l'heure actuelle, le seul heritier connu du titre de baronnet,
concede, sur la presentation du gouverneur general de la province de
Bengale, a Jean-Jacques Langevol, naturalise sujet anglais en 1819,
veuf de la Begum Gokool, usufruitier de ses biens, et decede en 1841,
ne laissant qu'un fils, lequel est mort idiot et sans posterite,
incapable et intestat, en 1869. La succession s'elevait, il y a trente
ans, a environ cinq millions de livres sterling. Elle est restee sous
sequestre et tutelle, et les interets en ont ete capitalises presque
integralement pendant la vie du fils imbecile de Jean-Jacques Langevol.
Cette succession a ete evaluee en 1870 au chiffre rond de vingt et un
millions de livres sterling, soit cinq cent vingt-cinq millions de
francs. En execution d'un jugement du tribunal d'Agra, confirme par la
cour de Delhi, homologue par le Conseil prive, les biens immeubles et
mobiliers ont ete vendus, les valeurs realisees, et le total a ete
place en depot a la Banque d'Angleterre. Il est actuellement de cinq
cent vingt-sept millions de francs, que vous pourrez retirer avec un
simple cheque, aussitot apres avoir fait vos preuves genealogiques en
cour de chancellerie, et sur lesquels je m'offre des aujourd'hui a vous
faire avancer par M. Trollop, Smith & Co., banquiers, n'importe quel
acompte a valoir... >>

Le docteur Sarrasin etait petrifie. Il resta un instant sans trouver un
mot a dire. Puis, mordu par un remords d'esprit critique et ne pouvant
accepter comme fait experimental ce reve des _Mille et une nuits_, il
s'ecria :

<< Mais, au bout du compte, monsieur, quelles preuves me donnerez- vous
de cette histoire, et comment avez-vous ete conduit a me decouvrir ?

-- Les preuves sont ici, repondit Mr. Sharp, en tapant sur le sac de
cuir verni. Quant a la maniere dont je vous ai trouve, elle est fort
naturelle. Il y a cinq ans que je vous cherche. L'invention des
proches, ou << next of kin >>, comme nous disons en droit anglais, pour
les nombreuses successions en desherence qui sont enregistrees tous les
ans dans les possessions britanniques, est une specialite de notre
maison. Or, precisement, l'heritage de la Begum Gokool exerce notre
activite depuis un lustre entier. Nous avons porte nos investigations
de tous cotes, passe en revue des centaines de familles Sarrasin, sans
trouver celle qui etait issue d'Isidore. J'etais meme arrive a la
conviction qu'il n'y avait pas un autre Sarrasin en France, quand j'ai
ete frappe hier matin, en lisant dans le _Daily News_ le compte rendu
du Congres d'Hygiene, d'y voir un docteur de ce nom qui ne m'etait pas
connu. Recourant aussitot a mes notes et aux milliers de fiches
manuscrites que nous avons rassemblees au sujet de cette succession,
j'ai constate avec etonnement que la ville de Douai avait echappe a
notre attention. Presque sur desormais d'etre sur la piste, j'ai pris
le train de Brighton, je vous ai vu a la sortie du Congres, et ma
conviction a ete faite. Vous etes le portrait vivant de votre
grand-oncle Langevol, tel qu'il est represente dans une photographie de
lui que nous possedons, d'apres une toile du peintre indien Saranoni. >>

Mr. Sharp tira de son calepin une photographie et la passa au docteur
Sarrasin. Cette photographie representait un homme de haute taille avec
une barbe splendide, un turban a aigrette et une robe de brocart
chamarree de vert, dans cette attitude particuliere aux portraits
historiques d'un general en chef qui ecrit un ordre d'attaque en
regardant attentivement le spectateur. Au second plan, on distinguait
vaguement la fumee d'une bataille et une charge de cavalerie.

<< Ces pieces vous en diront plus long que moi, reprit Mr. Sharp. Je
vais vous les laisser et je reviendrai dans deux heures, si vous voulez
bien me le permettre, prendre vos ordres. >>

Ce disant, Mr. Sharp tira des flancs du sac verni sept a huit volumes
de dossiers, les uns imprimes, les autres manuscrits, les deposa sur la
table et sortit a reculons, en murmurant :

<< Sir Bryah Jowahir Mothooranath, j'ai l'honneur de vous saluer. >>

Moitie croyant, moitie sceptique, le docteur prit les dossiers et
commenca a les feuilleter.

Un examen rapide suffit pour lui demontrer que l'histoire etait
parfaitement vraie et dissipa tous ses doutes. Comment hesiter, par
exemple, en presence d'un document imprime sous ce titre :

<< _Rapport aux Tres Honorables Lords du Conseil prive de la Reine,
depose le 5 janvier 1870, concernant la succession vacante de la Begum
Gokool de Ragginahra, province de Bengale._

Points de fait. -- Il s'agit en la cause des droits de propriete de
certains mehals et de quarante-trois mille beegales de terre arable,
ensemble de divers edifices, palais, batiments d'exploitation,
villages, objets mobiliers, tresors, armes, etc., provenant de la
succession de la Begum Gokool de Ragginahra. Des exposes soumis
successivement au tribunal civil d'Agra et a la Cour superieure de
Delhi, il resulte qu'en 1819, la Begum Gokool, veuve du rajah
Luckmissur et heritiere de son propre chef de biens considerables,
epousa un etranger, francais d'origine, du nom de Jean-Jacques
Langevol. Cet etranger, apres avoir servi jusqu'en 1815 dans l'armee
francaise, ou il avait eu le grade de sous-officier (tambour-major) au
36eme leger, s'embarqua a Nantes, lors du licenciement de l'armee de la
Loire, comme subrecargue d'un navire de commerce. Il arriva a Calcutta,
passa dans l'interieur et obtint bientot les fonctions de capitaine
instructeur dans la petite armee indigene que le rajah Luckmissur etait
autorise a entretenir. De ce grade, il ne tarda pas a s'elever a celui
de commandant en chef, et, peu de temps apres la mort du rajah, il
obtint la main de sa veuve. Diverses considerations de politique
coloniale, et des services importants rendus dans une circonstance
perilleuse aux Europeens d'Agra par Jean-Jacques Langevol, qui s'etait
fait naturaliser sujet britannique, conduisirent le gouverneur general
de la province de Bengale a demander et obtenir pour l'epoux de la
Begum le titre de baronnet. La terre de Bryah Jowahir Mothooranath fut
alors erigee en fief. La Begum mourut en 1839, laissant l'usufruit de
ses biens a Langevol, qui la suivit deux ans plus tard dans la tombe.
De leur mariage il n'y avait qu'un fils en etat d'imbecillite depuis
son bas age, et qu'il fallut immediatement placer sous tutelle. Ses
biens ont ete fidelement administres jusqu'a sa mort, survenue en 1869.
Il n'y a point d'heritiers connus de cette immense succession. Le
tribunal d'Agra et la Cour de Delhi en ayant ordonne la licitation, a
la requete du gouvernement local agissant au nom de l'Etat, nous avons
l'honneur de demander aux Lords du Conseil prive l'homologation de ces
jugements, etc. >> Suivaient les signatures.

Des copies certifiees des jugements d'Agra et de Delhi, des actes de
vente, des ordres donnes pour le depot du capital a la Banque
d'Angleterre, un historique des recherches faites en France pour
retrouver des heritiers Langevol, et toute une masse imposante de
documents du meme ordre, ne permirent bientot plus la moindre
hesitation au docteur Sarrasin. Il etait bien et dument le << next of
kin >> et successeur de la Begum. Entre lui et les cinq cent vingt-sept
millions deposes dans les caves de la Banque, il n'y avait plus que
l'epaisseur d'un jugement de forme, sur simple production des actes
authentiques de naissance et de deces !

Un pareil coup de fortune avait de quoi eblouir l'esprit le plus calme,
et le bon docteur ne put entierement echapper a l'emotion qu'une
certitude aussi inattendue etait faite pour causer. Toutefois, son
emotion fut de courte duree et ne se traduisit que par une rapide
promenade de quelques minutes a travers la chambre. Il reprit ensuite
possession de lui-meme, se reprocha comme une faiblesse cette fievre
passagere, et, se jetant dans son fauteuil, il resta quelque temps
absorbe en de profondes reflexions.

Puis, tout a coup, il se remit a marcher de long en large. Mais, cette
fois, ses yeux brillaient d'une flamme pure, et l'on voyait qu'une
pensee genereuse et noble se developpait en lui. Il l'accueillit, la
caressa, la choya, et, finalement, l'adopta.

A ce moment, on frappa a la porte. Mr. Sharp revenait.

<< Je vous demande pardon de mes doutes, lui dit cordialement le
docteur. Me voici convaincu et mille fois votre oblige pour les peines
que vous vous etes donnees.

-- Pas oblige du tout... simple affaire... mon metier.... repondit Mr.
Sharp. Puis-je esperer que Sir Bryah me conservera sa clientele ?

-- Cela va sans dire. Je remets toute l'affaire entre vos mains... Je
vous demanderai seulement de renoncer a me donner ce titre absurde... >>

Absurde ! Un titre qui vaut vingt et un millions sterling ! disait la
physionomie de Mr. Sharp ; mais il etait trop bon courtisan pour ne pas
ceder.

<< Comme il vous plaira, vous etes le maitre, repondit-il. Je vais
reprendre le train de Londres et attendre vos ordres.

-- Puis-je garder ces documents ? demanda le docteur.

-- Parfaitement, nous en avons copie. >>

Le docteur Sarrasin, reste seul, s'assit a son bureau, prit une feuille
de papier a lettres et ecrivit ce qui suit :

<< Brighton,28 octobre 1871.

<< Mon cher enfant, il nous arrive une fortune enorme, colossale,
insensee ! Ne me crois pas atteint d'alienation mentale et lis les deux
ou trois pieces imprimees que je joins a ma lettre. Tu y verras
clairement que je me trouve l'heritier d'un titre de baronnet anglais
ou plutot indien, et d'un capital qui depasse un demi-milliard de
francs, actuellement depose a la Banque d'Angleterre. Je ne doute pas,
mon cher Octave, des sentiments avec lesquels tu recevras cette
nouvelle. Comme moi, tu comprendras les devoirs nouveaux qu'une telle
fortune nous impose, et les dangers qu'elle peut faire courir a notre
sagesse. Il y a une heure a peine que j'ai connaissance du fait, et
deja le souci d'une pareille responsabilite etouffe a demi la joie
qu'en pensant a toi la certitude acquise m'avait d'abord causee.
Peut-etre ce changement sera-t-il fatal dans nos destinees... Modestes
pionniers de la science, nous etions heureux dans notre obscurite. Le
serons-nous encore ? Non, peut-etre, a moins... Mais je n'ose te parler
d'une idee arretee dans ma pensee... a moins que cette fortune meme ne
devienne en nos mains un nouvel et puissant appareil scientifique, un
outil prodigieux de civilisation !... Nous en recauserons. Ecris-moi,
dis- moi bien vite quelle impression te cause cette grosse nouvelle et
charge-toi de l'apprendre a ta mere. Je suis assure qu'en femme sensee,
elle l'accueillera avec calme et tranquillite. Quant a ta soeur, elle
est trop jeune encore pour que rien de pareil lui fasse perdre la tete.
D'ailleurs, elle est deja solide, sa petite tete, et dut-elle
comprendre toutes les consequences possibles de la nouvelle que je
t'annonce, je suis sur qu'elle sera de nous tous celle que ce
changement survenu dans notre position troublera le moins. Une bonne
poignee de main a Marcel. Il n'est absent d'aucun de mes projets
d'avenir.

<< Ton pere affectionne, << Fr. Sarrasin << D.M.P. >>

Cette lettre placee sous enveloppe, avec les papiers les plus
importants, a l'adresse de << Monsieur Octave Sarrasin, eleve a l'Ecole
centrale des Arts et Manufactures, 32, rue du Roi-de-Sicile, Paris >>,
le docteur prit son chapeau, revetit son pardessus et s'en alla au
Congres. Un quart d'heure plus tard, l'excellent homme ne songeait meme
plus a ses millions.

II DEUX COPAINS

Octave Sarrasin, fils du docteur, n'etait pas ce qu'on peut appeler
proprement un paresseux. Il n'etait ni sot ni d'une intelligence
superieure, ni beau ni laid, ni grand ni petit, ni brun ni blond. Il
etait chatain, et, en tout, membre-ne de la classe moyenne. Au college
il obtenait generalement un second prix et deux ou trois accessits. Au
baccalaureat, il avait eu la note << passable >>. Repousse une premiere
fois au concours de l'Ecole centrale, il avait ete admis a la seconde
epreuve avec le numero 127. C'etait un caractere indecis, un de ces
esprits qui se contentent d'une certitude incomplete, qui vivent
toujours dans l'a-peu-pres et passent a travers la vie comme des clairs
de lune. Ces sortes de gens sont aux mains de la destinee ce qu'un
bouchon de liege est sur la crete d'une vague. Selon que le vent
souffle du nord ou du midi, ils sont emportes vers l'equateur ou vers
le pole. C'est le hasard qui decide de leur carriere. Si le docteur
Sarrasin ne se fut pas fait quelques illusions sur le caractere de son
fils, peut-etre aurait-il hesite avant de lui ecrire la lettre qu'on a
lue ; mais un peu d'aveuglement paternel est permis aux meilleurs
esprits.

Le bonheur avait voulu qu'au debut de son education, Octave tombat sous
la domination d'une nature energique dont l'influence un peu tyrannique
mais bienfaisante s'etait de vive force imposee a lui. Au lycee
Charlemagne, ou son pere l'avait envoye terminer ses etudes, Octave
s'etait lie d'une amitie etroite avec un de ses camarades, un Alsacien,
Marcel Bruckmann, plus jeune que lui d'un an, mais qui l'avait bientot
ecrase de sa vigueur physique, intellectuelle et morale.

Marcel Bruckmann, reste orphelin a douze ans, avait herite d'une petite
rente qui suffisait tout juste a payer son college. Sans Octave, qui
l'emmenait en vacances chez ses parents, il n'eut jamais mis le pied
hors des murs du lycee.

Il suivit de la que la famille du docteur Sarrasin fut bientot celle du
jeune Alsacien. D'une nature sensible, sous son apparente froideur, il
comprit que toute sa vie devait appartenir a ces braves gens qui lui
tenaient lieu de pere et de mere. Il en arriva donc tout naturellement
a adorer le docteur Sarrasin, sa femme et la gentille et deja serieuse
fillette qui lui avaient rouvert le coeur. Mais ce fut par des faits,
non par des paroles, qu'il leur prouva sa reconnaissance. En effet, il
s'etait donne la tache agreable de faire de Jeanne, qui aimait l'etude,
une jeune fille au sens droit, un esprit ferme et judicieux, et, en
meme temps, d'Octave un fils digne de son pere. Cette derniere tache,
il faut bien le dire, le jeune homme la rendait moins facile que sa
soeur, deja superieure pour son age a son frere. Mais Marcel s'etait
promis d'atteindre son double but.

C'est que Marcel Bruckmann etait un de ces champions vaillants et
avises que l'Alsace a coutume d'envoyer, tous les ans, combattre dans
la grande lutte parisienne. Enfant, il se distinguait deja par la
durete et la souplesse de ses muscles autant que par la vivacite de son
intelligence. Il etait tout volonte et tout courage au-dedans, comme il
etait au-dehors taille a angles droits. Des le college, un besoin
imperieux le tourmentait d'exceller en tout, aux barres comme a la
balle, au gymnase comme au laboratoire de chimie. Qu'il manquat un prix
a sa moisson annuelle, il pensait l'annee perdue. C'etait a vingt ans
un grand corps dehanche et robuste, plein de vie et d'action, une
machine organique au maximum de tension et de rendement. Sa tete
intelligente etait deja de celles qui arretent le regard des esprits
attentifs. Entre le second a l'Ecole centrale, la meme annee qu'Octave,
il etait resolu a en sortir le premier.

C'est d'ailleurs a son energie persistante et surabondante pour deux
hommes qu'Octave avait du son admission. Un an durant, Marcel l'avait
<< pistonne >>, pousse au travail, de haute lutte oblige au succes. Il
eprouvait pour cette nature faible et vacillante un sentiment de pitie
amicale, pareil a celui qu'un lion pourrait accorder a un jeune chien.
Il lui plaisait de fortifier, du surplus de sa seve, cette plante
anemique et de la faire fructifier aupres de lui.

La guerre de 1870 etait venue surprendre les deux amis au moment ou ils
passaient leurs examens. Des le lendemain de la cloture du concours,
Marcel, plein d'une douleur patriotique que ce qui menacait Strasbourg
et l'Alsace avait exasperee, etait alle s'engager au 31eme bataillon de
chasseurs a pied. Aussitot Octave avait suivi cet exemple.

Cote a cote, tous deux avaient fait aux avant-postes de Paris la dure
campagne du siege. Marcel avait recu a Champigny une balle au bras
droit ; a Buzenval, une epaulette au bras gauche, Octave n'avait eu ni
galon ni blessure. A vrai dire, ce n'etait pas sa faute, car il avait
toujours suivi son ami sous le feu. A peine etait-il en arriere de six
metres. Mais ces six metres-la etaient tout.

Depuis la paix et la reprise des travaux ordinaires, les deux etudiants
habitaient ensemble deux chambres contigues d'un modeste hotel voisin
de l'ecole. Les malheurs de la France, la separation de l'Alsace et de
la Lorraine, avaient imprime au caractere de Marcel une maturite toute
virile.

<< C'est affaire a la jeunesse francaise, disait-il, de reparer les
fautes de ses peres, et c'est par le travail seul qu'elle peut y
arriver. >>

Debout a cinq heures, il obligeait Octave a l'imiter. Il l'entrainait
aux cours, et, a la sortie, ne le quittait pas d'une semelle. On
rentrait pour se livrer au travail, en le coupant de temps a autre
d'une pipe et d'une tasse de cafe. On se couchait a dix heures, le
coeur satisfait, sinon content, et la cervelle pleine. Une partie de
billard de temps en temps, un spectacle bien choisi, un concert du
Conservatoire de loin en loin, une course a cheval jusqu'au bois de
Verrieres, une promenade en foret, deux fois par semaine un assaut de
boxe ou d'escrime, tels etaient leurs delassements. Octave manifestait
bien par instants des velleites de revolte, et jetait un coup d'oeil
d'envie sur des distractions moins recommandables. Il parlait d'aller
voir Aristide Leroux qui << faisait son droit >>, a la brasserie
Saint-Michel. Mais Marcel se moquait si rudement de ces fantaisies,
qu'elles reculaient le plus souvent.

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13
Copyright (c) 2007. topboookz.com. All rights reserved.