20000 Lieues sous les mers Part 1
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Jules Verne >> 20000 Lieues sous les mers Part 1
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Une heure entiere, je demeurai plonge dans ces reflexions, cherchant a
percer ce mystere si interessant pour moi. Puis mes regards se fixerent
sur le vaste planisphere etale sur la table, et je placai le doigt sur
le point meme ou se croisaient la longitude et la latitude observees.
La mer a ses fleuves comme les continents. Ce sont des courants
speciaux, reconnaissables a leur temperature, a leur couleur, et dont
le plus remarquable est connu sous le nom de courant du Gulf Stream. La
science a determine, sur le globe, la direction de cinq courants
principaux : un dans l'Atlantique nord, un second dans l'Atlantique
sud, un troisieme dans le Pacifique nord, un quatrieme dans le
Pacifique sud, et un cinquieme dans l'Ocean indien sud. Il est meme
probable qu'un sixieme courant existait autrefois dans l'Ocean indien
nord, lorsque les mers Caspienne et d'Aral, reunies aux grands lacs de
l'Asie, ne formaient qu'une seule et meme etendue d'eau.
Or, au point indique sur le planisphere, se deroulait l'un de ces
courants, le Kuro-Scivo des Japonais, le Fleuve-Noir, qui, sorti du
golfe du Bengale ou le chauffent les rayons perpendiculaires du soleil
des Tropiques, traverse le detroit de Malacca, prolonge la cote d'Asie,
s'arrondit dans le Pacifique nord jusqu'aux iles Aleoutiennes,
charriant des troncs de camphriers et autres produits indigenes, et
tranchant par le pur indigo de ses eaux chaudes avec les flots de
l'Ocean. C'est ce courant que le _Nautilus_ allait parcourir. Je le
suivais du regard, je le voyais se perdre dans l'immensite du
Pacifique, et je me sentais entrainer avec lui, quand Ned Land et
Conseil apparurent a la porte du salon.
Mes deux braves compagnons resterent petrifies a la vue des merveilles
entassees devant leurs yeux.
<< Ou sommes-nous ? ou sommes-nous ? s'ecria le Canadien. Au museum de
Quebec ?
-- S'il plait a monsieur, repliqua Conseil, ce serait plutot a l'hotel
du Sommerard !
-- Mes amis, repondis-je en leur faisant signe d'entrer, vous n'etes ni
au Canada ni en France, mais bien a bord du _Nautilus_, et a cinquante
metres au-dessous du niveau de la mer.
-- Il faut croire monsieur, puisque monsieur l'affirme. repliqua
Conseil ; mais franchement, ce salon est fait pour etonner meme un
Flamand comme moi.
-- Etonne-toi, mon ami. et regarde, car, pour un classificateur de ta
force. il y a de quoi travailler ici. >>
Je n'avais pas besoin d'encourager Conseil. Le brave garcon, penche sur
les vitrines. murmurait deja des mots de la langue des naturalistes :
classe des Gasteropodes, famille des Buccinoides, genre des
Porcelaines, especes des Cypr/a Madagascariensis, etc.
Pendant ce temps, Ned Land, assez peu conchyliologue, m'interrogeait
sur mon entrevue avec le capitaine Nemo. Avais-je decouvert qui il
etait, d'ou il venait, ou il allait, vers quelles profondeurs il nous
entrainait ? Enfin mille questions auxquelles je n'avais pas le temps
de repondre.
Je lui appris tout ce que je savais, ou plutot, tout ce que je ne
savais pas, et je lui demandai ce qu'il avait entendu ou vu de son cote.
<< Rien vu, rien entendu ! repondit le Canadien. Je n'ai pas meme apercu
l'equipage de ce bateau. Est-ce que, par hasard, il serait electrique
aussi, lui ?
-- Electrique !
-- Par ma foi ! on serait tente de le croire. Mais vous, monsieur
Aronnax, demanda Ned Land, qui avait toujours son idee, vous ne pouvez
me dire combien d'hommes il y a a bord ? Dix, vingt, cinquante, cent ?
-- Je ne saurais vous repondre, maitre Land. D'ailleurs, croyez-moi,
abandonnez, pour le moment, cette idee de vous emparer du _Nautilus_ ou
de le fuir. Ce bateau est un des chefs-d'oeuvre de l'industrie moderne,
et je regretterais de ne pas l'avoir vu ! Bien des gens accepteraient
la situation qui nous est faite, ne fut-ce que pour se promener a
travers ces merveilles. Ainsi. tenez-vous tranquille, et tachons de
voir ce qui se passe autour de nous.
-- Voir ! s'ecria le harponneur, mais on ne voit rien, on ne verra rien
de cette prison de tole ! Nous marchons, nous naviguons en aveugles... >>
-- Ned Land prononcait ces derniers mots, quand l'obscurite se fit
subitement, mais une obscurite absolue. Le plafond lumineux s'eteignit,
et si rapidement, que mes yeux en eprouverent une impression
douloureuse, analogue a celle que produit le passage contraire des
profondes tenebres a la plus eclatante lumiere.
Nous etions restes muets, ne remuant pas, ne sachant quelle surprise,
agreable ou desagreable, nous attendait. Mais un glissement se fit
entendre. On eut dit que des panneaux se manoeuvraient sur les flancs
du _Nautilus_.
<< C'est la fin de la fin ! dit Ned Land.
-- Ordre des Hydromeduses ! >> murmura Conseil.
Soudain, le jour se fit de chaque cote du salon, a travers deux
ouvertures oblongues. Les masses liquides apparurent vivement eclairees
par les effluences electriques. Deux plaques de cristal nous separaient
de la mer. Je fremis, d'abord, a la pensee que cette fragile paroi
pouvait se briser ; mais de fortes armatures de cuivre la maintenaient
et lui donnaient une resistance presque infinie.
La mer etait distinctement visible dans un rayon d'un mille autour du
_Nautilus_. Quel spectacle ! Quelle plume le pourrait decrire ! Qui
saurait peindre les effets de la lumiere a travers ces nappes
transparentes, et la douceur de ses degradations successives jusqu'aux
couches inferieures et superieures de l'Ocean !
On connait la diaphaneite de la mer. On sait que sa limpidite l'emporte
sur celle de l'eau de roche. Les substances minerales et organiques,
qu'elle tient en suspension, accroissent meme sa transparence. Dans
certaines parties de l'Ocean, aux Antilles, cent quarante-cinq metres
d'eau laissent apercevoir le lit de sable avec une surprenante nettete,
et la force de penetration des rayons solaires ne parait s'arreter qu'a
une profondeur de trois cents metres. Mais, dans ce milieu fluide que
parcourait le _Nautilus_, l'eclat electrique se produisait au sein meme
des ondes. Ce n'etait plus de l'eau lumineuse, mais de la lumiere
liquide.
Si l'on admet l'hypothese d'Erhemberg, qui croit a une illumination
phosphorescente des fonds sous-marins, la nature a certainement reserve
pour les habitants de la mer l'un de ses plus prodigieux spectacles, et
j'en pouvais juger ici par les mille jeux de cette lumiere. De chaque
cote, j'avais une fenetre ouverte sur ces abimes inexplores.
L'obscurite du salon faisait valoir la clarte exterieure, et nous
regardions comme si ce pur cristal eut ete la vitre d'un immense
aquarium.
Le _Nautilus_ ne semblait pas bouger. C'est que les points de repere
manquaient. Parfois, cependant, les lignes d'eau, divisees par son
eperon, filaient devant nos regards avec une vitesse excessive.
Emerveilles, nous etions accoudes devant ces vitrines, et nul de nous
n'avait encore rompu ce silence de stupefaction, quand Conseil dit :
<< Vous vouliez voir. ami Ned, eh bien, vous voyez !
-- Curieux ! curieux ! faisait le Canadien - qui oubliant ses coleres
et ses projets d'evasion, subissait une attraction irresistible - et
l'on viendrait de plus loin pour admirer ce spectacle !
-- Ah ! m'ecriai-je, je comprends la vie de cet homme ! Il s'est fait
un monde a part qui lui reserve ses plus etonnantes merveilles !
-- Mais les poissons ? fit observer le Canadien. Je ne vois pas de
poissons !
-- Que vous importe, ami Ned, repondit Conseil, puisque vous ne les
connaissez pas.
-- Moi ! un pecheur ! s'ecria Ned Land.
Et sur ce sujet, une discussion s'eleva entre les deux amis, car ils
connaissaient les poissons, mais chacun d'une facon tres differente.
Tout le monde sait que les poissons forment la quatrieme et derniere
classe de l'embranchement des vertebres. On les a tres justement
definis : << des vertebres a circulation double et a sang froid,
respirant par des branchies et destines a vivre dans l'eau >>. Ils
composent deux series distinctes : la serie des poissons osseux.
c'est-a-dire ceux dont l'epine dorsale est faite de vertebres osseuses,
et les poissons cartilagineux. c'est-a-dire ceux dont l'epine dorsale
est faite de vertebres cartilagineuses.
Le Canadien connaissait peut-etre cette distinction, mais Conseil en
savait bien davantage, et maintenant, lie d'amitie avec Ned. il ne
pouvait admettre qu'il fut moins instruit que lui. Aussi lui dit-il :
<< Ami Ned, vous etes un tueur de poissons, un tres habile pecheur. Vous
avez pris un grand nombre de ces interessants animaux. Mais je gagerais
que vous ne savez pas comment on les classe.
-- Si. repondit serieusement le harponneur. On les classe en poissons
qui se mangent et en poissons qui ne se mangent pas !
-- Voila une distinction de gourmand, repondit Conseil.
Mais dites-moi si vous connaissez la difference qui existe entre les
poissons osseux et les poissons cartilagineux ?
-- Peut-etre bien, Conseil.
-- Et la subdivision de ces deux grandes classes ?
-- Je ne m'en doute pas, repondit le Canadien.
-- Eh bien, ami Ned, ecoutez et retenez ! Les poissons osseux se
subdivisent en six ordres : Primo. Les acanthopterygiens, dont la
machoire superieure est complete. mobile. et dont les branchies
affectent la forme d'un peigne. Cet ordre comprend quinze familles,
c'est-a-dire les trois quarts des poissons connus. Type : la perche
commune.
-- Assez bonne a manger, repondit Ned Land.
-- Secundo, reprit Conseil, les abdominaux, qui ont les nageoires
ventrales suspendues sous l'abdomen et en arriere des pectorales, sans
etre attachees aux os de l'epaule - ordre qui se divise en cinq
familles, et qui comprend la plus grande partie des poissons d'eau
douce. Type : la carpe, le brochet.
-- Peuh ! fit le Canadien avec un certain mepris, des poissons d'eau
douce !
-- Tertio, dit Conseil, les subrachiens, dont les ventrales sont
attachees sous les pectorales et immediatement suspendues aux os de
l'epaule. Cet ordre contient quatre familles. Type : plies, limandes,
turbots, barbues, soles, etc.
-- Excellent ! excellent ! s'ecriait le harponneur, qui ne voulait
considerer les poissons qu'au point de vue comestible.
-- Quarto, reprit Conseil, sans se demonter, les apodes, au corps
allonge, depourvus de nageoires ventrales, et revetus d'une peau
epaisse et souvent gluante
ordre qui ne comprend qu'une famille. Type : l'anguille, le gymnote.
-- Mediocre ! mediocre ! repondit Ned Land.
-- Quinto, dit Conseil, les lophobranches, qui ont les machoires
completes et libres, mais dont les branchies sont formees de petites
houppes. disposees par paires le long des arcs branchiaux. Cet ordre ne
compte qu'une famille. Type : les hippocampes, les pegases dragons.
-- Mauvais ! mauvais ! repliqua le harponneur.
-- Sexto, enfin, dit Conseil, les plectognathes, dont l'os maxillaire
est attache fixement sur le cote de l'intermaxillaire qui forme la
machoire, et dont l'arcade palatine s'engrene par suture avec le crane,
ce qui la rend immobile ordre qui manque de vraies ventrales, et qui se
compose de deux familles. Types : les tetrodons, les poissons-lunes.
-- Bons a deshonorer une chaudiere ! s'ecria le Canadien.
-- Avez-vous compris, ami Ned ? demanda le savant Conseil.
-- Pas le moins du monde, ami Conseil, repondit le harponneur. Mais
allez toujours, car vous etes tres interessant.
-- Quant aux poissons cartilagineux, reprit imperturbablement Conseil,
ils ne comprennent que trois ordres.
-- Tant mieux, fit Ned.
-- Primo, les cyclostomes, dont les machoires sont soudees en un anneau
mobile, et dont les branchies s'ouvrent par des trous nombreux - ordre
ne comprenant qu'une seule famille. Type : la lamproie.
-- Faut l'aimer. repondit Ned Land.
-- Secundo, les selaciens, avec branchies semblables a celles des
cyclostomes, mais dont la machoire inferieure est mobile. Cet ordre,
qui est le plus important de la classe, comprend deux familles. Types :
la raie et les squales.
-- Quoi ! s'ecria Ned, des raies et des requins dans le meme ordre ! Eh
bien, ami Conseil, dans l'interet des raies, je ne vous conseille pas
de les mettre ensemble dans le meme bocal !
-- Tertio, repondit Conseil, les sturioniens, dont les branchies sont
ouvertes, comme a l'ordinaire, par une seule fente garnie d'un opercule
ordre qui comprend quatre genres. Type : l'esturgeon.
-- Ah ! ami Conseil, vous avez garde le meilleur pour la fin a mon
avis, du moins. Et c'est tout ?
-- Oui, mon brave Ned, repondit Conseil, et remarquez que quand on sait
cela, on ne sait rien encore. car les familles se subdivisent en
genres, en sous-genres. en especes, en varietes...
-- Eh bien. ami Conseil, dit le harponneur, se penchant sur la vitre du
panneau, voici des varietes qui passent !
-- Oui ! des poissons, s'ecria Conseil. On se croirait devant un
aquarium !
-- Non, repondis-je, car l'aquarium n'est qu'une cage, et ces
poissons-la sont libres comme l'oiseau dans l'air.
-- Eh bien, ami Conseil, nommez-les donc, nommez-les donc ! disait Ned
Land.
-- Moi, repondit Conseil, je n'en suis pas capable ! Cela regarde mon
maitre ! >>
Et en effet, le digne garcon. classificateur enrage, n'etait point un
naturaliste, et je ne sais pas s'il aurait distingue un thon d'une
bonite. En un mot, le contraire du Canadien, qui nommait tous ces
poissons sans hesiter.
-- Un baliste, avais-je dit.
-- Et un baliste chinois ! repondait Ned Land.
-- Genre des balistes, famille des sclerodermes, ordre des
plectognathes >>. murmurait Conseil.
Decidement, a eux deux, Ned et Conseil auraient fait un naturaliste
distingue.
Le Canadien ne s'etait pas trompe. Une troupe de balistes, a corps
comprime. a peau grenue, armes d'un aiguillon sur leur dorsale, se
jouaient autour du _Nautilus_, et agitaient les quatre rangees de
piquants qui herissent chaque cote de leur queue. Rien de plus
admirable que leur enveloppe, grise par-dessus, blanche par-dessous
dont les taches d'or scintillaient dans le sombre remous des lames.
Entre eux ondulaient des raies, comme une nappe abandonnee aux vents.
et parmi elles, j'apercus, a ma grande joie, cette raie chinoise,
jaunatre a sa partie superieure, rose tendre sous le ventre et munie de
trois aiguillons en arriere de son oeil : espece rare, et meme douteuse
au temps de Lacepede, qui ne l'avait jamais vue que dans un recueil de
dessins japonais.
Pendant deux heures toute une armee aquatique fit escorte au
_Nautilus_. Au milieu de leurs jeux, de leurs bonds, tandis qu'ils
rivalisaient de beaute, d'eclat et de vitesse, je distinguai le labre
vert, le mulle barberin, marque d'une double raie noire. Le gobie
eleotre, a caudale arrondie, blanc de couleur et tachete de violet sur
le dos, le scombre japonais, admirable maquereau de ces mers, au corps
bleu et a la tete argentee, de brillants azurors dont le nom seul
emporte toute description des spares rayes, aux nageoires variees de
bleu et de jaune, des spares fasces, releves d'une bande noire sur leur
caudale, des spares zonephores elegamment corsetes dans leurs six
ceintures, des aulostones, veritables bouches en flute ou becasses de
mer, dont quelques echantillons atteignaient une longueur d'un metre,
des salamandres du Japon, des murenes echidnees, longs serpents de six
pieds, aux yeux vifs et petits, et a la vaste bouche herissee de dents,
etc.
Notre admiration se maintenait toujours au plus haut point. Nos
interjections ne tarissaient pas. Ned nommait les poissons, Conseil les
classait, moi, je m'extasiais devant la vivacite de leurs allures et la
beaute de leurs formes. Jamais il ne m'avait ete donne de surprendre
ces animaux vivants, et libres dans leur element naturel.
Je ne citerai pas toutes les varietes qui passerent ainsi devant nos
yeux eblouis, toute cette collection des mers du Japon et de la Chine.
Ces poissons accouraient, plus nombreux que les oiseaux dans l'air,
attires sans doute par l'eclatant foyer de lumiere electrique.
Subitement, le jour se fit dans le salon. Les panneaux de tole se
refermerent. L'enchanteresse vision disparut. Mais longtemps, je revai
encore, jusqu'au moment ou mes regards se fixerent sur les instruments
suspendus aux parois. La boussole montrait toujours la direction au
nord-nord-est, le manometre indiquait une pression de cinq atmospheres
correspondant a une profondeur de cinquante metres, et le loch
electrique donnait une marche de quinze milles a l'heure.
J'attendais le capitaine Nemo. Mais il ne parut pas. L'horloge marquait
cinq heures.
Ned Land et Conseil retournerent a leur cabine. Moi, je regagnai ma
chambre. Mon diner s'y trouvait prepare. Il se composait d'une soupe a
la tortue faite des carets les plus delicats, d'un surmulet a chair
blanche. un peu feuilletee, dont le foie prepare a part fit un manger
delicieux, et de filets de cette viande de l'holocante empereur, dont
la saveur me parut superieure a celle du saumon.
Je passai la soiree a lire, a ecrire, a penser. Puis, le sommeil me
gagnant, je m'etendis sur ma couche de zostere, et je m'endormis
profondement, pendant que le _Nautilus_ se glissait a travers le rapide
courant du Fleuve Noir.
XV
UNE INVITATION PAR LETTRE
Le lendemain, 9 novembre, je ne me reveillai qu'apres un long sommeil
de douze heures. Conseil vint, suivant son habitude, savoir << comment
monsieur avait passe la nuit >>. et lui offrir ses services. Il avait
laisse son ami le Canadien dormant comme un homme qui n'aurait fait que
cela toute sa vie.
Je laissai le brave garcon babiller a sa fantaisie, sans trop lui
repondre. J'etais preoccupe de l'absence du capitaine Nemo pendant
notre seance de la veille, et j'esperais le revoir aujourd'hui.
Bientot j'eus revetu mes vetements de byssus. Leur nature provoqua plus
d'une fois les reflexions de Conseil. Je lui appris qu'ils etaient
fabriques avec les filaments lustres et soyeux qui rattachent aux
rochers les << jambonneaux >>, sortes de coquilles tres abondantes sur
les rivages de la Mediterranee. Autrefois, on en faisait de belles
etoffes, des bas, des gants, car ils etaient a la fois tres moelleux et
tres chauds. L'equipage du _Nautilus_ pouvait donc se vetir a bon
compte, sans rien demander ni aux cotonniers, ni aux moutons, ni aux
vers a soie de la terre.
Lorsque je fus habille, je me rendis au grand salon. Il etait desert.
Je me plongeai dans l'etude de ces tresors de conchyliologie, entasses
sous les vitrines. Je fouillai aussi de vastes herbiers, emplis des
plantes marines les plus rares, et qui, quoique dessechees,
conservaient leurs admirables couleurs. Parmi ces precieuses
hydrophytes, je remarquai des cladostephes verticillees, des
padines-paon, des caulerpes a feuilles de vigne, des callithamnes
graniferes, de delicates ceramies a teintes ecarlates, des agares
disposees en eventails, des acetabules, semblables a des chapeaux de
champignons tres deprimes, et qui furent longtemps classees parmi les
zoophytes, enfin toute une serie de varechs.
La journee entiere se passa, sans que je fusse honore de la visite du
capitaine Nemo. Les panneaux du salon ne s'ouvrirent pas. Peut-etre ne
voulait-on pas nous blaser sur ces belles choses.
La direction du _Nautilus_ se maintint a l'est-nord-est, sa vitesse a
douze milles, sa profondeur entre cinquante et soixante metres.
Le lendemain, 10 novembre, meme abandon, meme solitude. Je ne vis
personne de l'equipage. Ned et Conseil passerent la plus grande partie
de la journee avec moi. Ils s'etonnerent de l'inexplicable absence du
capitaine. Cet homme singulier etait-il malade ? Voulait-il modifier
ses projets a notre egard ?
Apres tout, suivant la remarque de Conseil. nous jouissions d'une
entiere liberte, nous etions delicatement et abondamment nourris. Notre
hote se tenait dans les termes de son traite. Nous ne pouvions nous
plaindre, et d'ailleurs, la singularite meme de notre destinee nous
reservait de si belles compensations, que nous n'avions pas encore le
droit de l'accuser.
Ce jour-la, je commencai le journal de ces aventures, ce qui m'a permis
de les raconter avec la plus scrupuleuse exactitude, et, detail
curieux, je l'ecrivis sur un papier fabrique avec la zostere marine.
Le 11 novembre, de grand matin, l'air frais repandu a l'interieur du
_Nautilus_ m'apprit que nous etions revenus a la surface de l'Ocean,
afin de renouveler les provisions d'oxygene. Je me dirigeai vers
l'escalier central, et je montai sur la plate-forme.
Il etait six heures. Je trouvai le temps couvert, la mer grise, mais
calme. A peine de houle. Le capitaine Nemo, que j'esperais rencontrer
la, viendrait-il ? Je n'apercus que le timonier, emprisonne dans sa
cage de verre. Assis sur la saillie produite par la coque du canot,
j'aspirai avec delices les emanations salines.
Peu a peu, la brume se dissipa sous l'action des rayons solaires.
L'astre radieux debordait de l'horizon oriental. La mer s'enflamma sous
son regard comme une trainee de poudre. Les nuages, eparpilles dans les
hauteurs, se colorerent de tons vifs admirablement nuances, et de
nombreuses << langues de chat >> annoncerent du vent pour toute la
journee.
Mais que faisait le vent a ce _Nautilus_ que les tempetes ne pouvaient
effrayer !
J'admirai donc ce joyeux lever de soleil, si gai, si vivifiant, lorsque
j'entendis quelqu'un monter vers la plate-forme.
Je me preparais a saluer le capitaine Nemo, mais ce fut son second -
que j'avais deja vu pendant la premiere visite du capitaine - qui
apparut. Il s'avanca sur la plate-forme. et ne sembla pas s'apercevoir
de ma presence. Sa puissante lunette aux yeux, il scruta tous les
points de l'horizon avec une attention extreme. Puis, cet examen fait,
il s'approcha du panneau, et prononca une phrase dont voici exactement
les termes. Je l'ai retenue, car, chaque matin, elle se reproduisit
dans des conditions identiques. Elle etait ainsi concue :
<< Nautron respoc lorni virch. >>
Ce qu'elle signifiait, je ne saurais le dire.
Ces mots prononces, le second redescendit. Je pensai que le _Nautilus_
allait reprendre sa navigation sous-marine. Je regagnai donc le
panneau, et par les coursives je revins a ma chambre.
Cinq jours s'ecoulerent ainsi, sans que la situation se modifiat.
Chaque matin, je montais sur la plate-forme. La meme phrase etait
prononcee par le meme individu. Le capitaine Nemo ne paraissait pas.
J'avais pris mon parti de ne plus le voir, quand, le 16 novembre,
rentre dans ma chambre avec Ned et Conseil, je trouvai sur la table un
billet a mon adresse.
Je l'ouvris d'une main impatiente. Il etait ecrit d'une ecriture
franche et nette, mais un peu gothique et qui rappelait les types
allemands.
Ce billet etait libelle en ces termes :
_Monsieur le professeur Aronnax, a bord du_ Nautilus.
_16 novembre 1867._
_Le capitaine Nemo invite monsieur le professeur Aronnax a
une partie de chasse qui aura lieu demain matin dans ses
forets de l'ile Crespo. Il espere que rien n'empechera
monsieur le professeur d'y assister, et il verra avec plaisir
que ses compagnons se joignent a lui._
_Le commandant du_ Nautilus,
_Capitaine NEMO._ >>
<< Une chasse ! s'ecria Ned.
-- Et dans ses forets de l'ile Crespo ! ajouta Conseil.
-- Mais il va donc a terre, ce particulier-la ? reprit Ned Land.
-- Cela me parait clairement indique, dis-je en relisant la lettre.
-- Eh bien ! il faut accepter, repliqua le Canadien. Une fois sur la
terre ferme, nous aviserons a prendre un parti. D'ailleurs, je ne serai
pas fache de manger quelques morceaux de venaison fraiche. >>
Sans chercher a concilier ce qu'il y avait de contradictoire entre
l'horreur manifeste du capitaine Nemo pour les continents et les iles,
et son invitation de chasser en foret, je me contentai de repondre :
<< Voyons d'abord ce que c'est que l'ile Crespo. >>
Je consultai le planisphere, et, par 32deg.40' de latitude nord et 167deg.50'
de longitude ouest, je trouvai un ilot qui fut reconnu en 1801 par le
capitaine Crespo, et que les anciennes cartes espagnoles nommaient
Rocca de la Plata, c'est-a-dire << Roche d'Argent >>. Nous etions donc a
dix-huit cents milles environ de notre point de depart, et la direction
un peu modifiee du _Nautilus_ le ramenait vers le sud-est.
Je montrai a mes compagnons ce petit roc perdu au milieu du Pacifique
nord.
<< Si le capitaine Nemo va quelquefois a terre, leur dis-je, il choisit
du moins des iles absolument desertes ! >>
Ned Land hocha la tete sans repondre, puis Conseil et lui me
quitterent. Apres un souper qui me fut servi par le stewart muet et
impassible, je m'endormis, non sans quelque preoccupation.
Le lendemain, 17 novembre, a mon reveil, je sentis que le _Nautilus_
etait absolument immobile. Je m'habillai lestement, et j'entrai dans le
grand salon.
Le capitaine Nemo etait la. Il m'attendait, se leva, salua, et me
demanda s'il me convenait de l'accompagner.
Comme il ne fit aucune allusion a son absence pendant ces huit jours,
je m'abstins de lui en parler, et je repondis simplement que mes
compagnons et moi nous etions prets a le suivre.
<< Seulement, monsieur, ajoutai-je, je me permettrai de vous adresser
une question.
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