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Editorial
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

20000 Lieues sous les mers Part 1

J >> Jules Verne >> 20000 Lieues sous les mers Part 1

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-- En effet, dis-je, grise par ces merveilles, rien n'est plus simple !
>>

Apres avoir depasse la cage de l'escalier qui aboutissait a la
plate-forme, je vis une cabine longue de deux metres, dans laquelle
Conseil et Ned Land, enchantes de leur repas, s'occupaient a le devorer
a belles dents. Puis, une porte s'ouvrit sur la cuisine longue de trois
metres, situee entre les vastes cambuses du bord.

La, l'electricite, plus energique et plus obeissante que le gaz
lui-meme, faisait tous les frais de la cuisson. Les fils, arrivant sous
les fourneaux, communiquaient a des eponges de platine une chaleur qui
se distribuait et se maintenait regulierement. Elle chauffait egalement
des appareils distillatoires qui, par la vaporisation, fournissaient
une excellente eau potable. Aupres de cette cuisine s'ouvrait une salle
de bains, confortablement disposee, et dont les robinets fournissaient
l'eau froide ou l'eau chaude, a volonte.

A la cuisine succedait le poste de l'equipage, long de cinq metres.
Mais la porte en etait fermee, et je ne pus voir son amenagement, qui
m'eut peut-etre fixe sur le nombre d'hommes necessite par la manoeuvre
du _Nautilus_.

Au fond s'elevait une quatrieme cloison etanche qui separait ce poste
de la chambre des machines. Une porte s'ouvrit, et je me trouvai dans
ce compartiment ou le capitaine Nemo - ingenieur de premier ordre, a
coup sur - avait dispose ses appareils de locomotion.

Cette chambre des machines, nettement eclairee, ne mesurait pas moins
de vingt metres en longueur. Elle etait naturellement divisee en deux
parties ; la premiere renfermait les elements qui produisaient
l'electricite. et la seconde, le mecanisme qui transmettait le
mouvement a l'helice.

Je fus surpris, tout d'abord, de l'odeur sui generis qui emplissait ce
compartiment. Le capitaine Nemo s'apercut de mon impression.

<< Ce sont, me dit-il, quelques degagements de gaz, produits par
l'emploi du sodium ; mais ce n'est qu'un leger inconvenient. Tous les
matins, d'ailleurs, nous purifions le navire en le ventilant a grand
air. >>

Cependant, j'examinais avec un interet facile a concevoir la machine du
_Nautilus_.

<< Vous le voyez, me dit le capitaine Nemo, j'emploie des elements
Bunzen, et non des elements Ruhmkorff. Ceux-ci eussent ete impuissants.
Les elements Bunzen sont peu nombreux, mais forts et grands, ce qui
vaut mieux, experience faite. L'electricite produite se rend a
l'arriere, ou elle agit par des electro-aimants de glande dimension sur
un systeme particulier de leviers et d'engrenages qui transmettent le
mouvement a l'arbre de l'helice. Celle-ci. dont le diametre est de six
metres et le pas de sept metres cinquante, peut donner jusqu'a cent
vingt tours par seconde.

-- Et vous obtenez alors ?

-- Une vitesse de cinquante milles a l'heure. >>

Il y avait la un mystere, mais je n'insistai pas pour le connaitre.
Comment l'electricite pouvait-elle agir avec une telle puissance ? Ou
cette force presque illimitee prenait-elle son origine ? Etait-ce dans
sa tension excessive obtenue par des bobines d'une nouvelle sorte ?
Etait-ce dans sa transmission qu'un systeme de leviers inconnus pouvait
accroitre a l'infini ? C'est ce que je ne pouvais comprendre.

<< Capitaine Nemo, dis-je, je constate les resultats et je ne cherche
pas a les expliquer. J'ai vu le _Nautilus_ manoeuvrer devant
l'_Abraham-Lincoln_, et je sais a quoi m'en tenir sur sa vitesse. Mais
marcher ne suffit pas. Il faut voir ou l'on va ! Il faut pouvoir se
diriger a droite, a gauche, en haut, en bas ! Comment atteignez-vous
les grandes profondeurs, ou vous trouvez une resistance croissante qui
s'evalue par des centaines d'atmospheres ? Comment remontez-vous a la
surface de l'Ocean ? Enfin, comment vous maintenez-vous dans le milieu
qui vous convient ? Suis-je indiscret en vous le demandant ?

-- Aucunement, monsieur le professeur, me repondit le capitaine, apres
une legere hesitation. puisque vous ne devez jamais quitter ce bateau
sous-marin. Venez dans le salon. C'est notre veritable cabinet de
travail, et la, vous apprendrez tout ce que vous devez savoir sur le
_Nautilus_ ! >>

XIII

QUELQUES CHIFFRES

Un instant apres, nous etions assis sur un divan du salon, le cigare
aux levres. Le capitaine mit sous mes yeux une epure qui donnait les
plan, coupe et elevation du _Nautilus_. Puis il commenca sa description
en ces termes :

<< Voici. monsieur Aronnax, les diverses dimensions du bateau qui vous
porte. C'est un cylindre tres allonge, a bouts coniques. Il affecte
sensiblement la forme d'un cigare, forme deja adoptee a Londres dans
plusieurs constructions du meme genre. La longueur de ce cylindre. de
tete en tete, est exactement de soixante-dix metres, et son bau. a sa
plus grande largeur, est de huit metres. Il n'est donc pas construit
tout a fait au dixieme comme vos steamers de grande marche, mais ses
lignes sont suffisamment longues et sa coulee assez prolongee, pour que
l'eau deplacee s'echappe aisement et n'oppose aucun obstacle a sa
marche.

<< Ces deux dimensions vous permettent d'obtenir par un simple calcul la
surface et le volume du _Nautilus_. Sa surface comprend mille onze
metres carres et quarante-cinq centiemes ; son volume, quinze cents
metres cubes et deux dixiemes - ce qui revient a dire qu'entierement
immerge, il deplace ou pese quinze cents metres cubes ou tonneaux.

<< Lorsque j'ai fait les plans de ce navire destine a une navigation
sous-marine, j'ai voulu, qu'en equilibre dans l'eau il plongeat des
neuf dixiemes, et qu'il emergeat d'un dixieme seulement. Par
consequent, il ne devait deplacer dans ces conditions que les neuf
dixiemes de son volume, soit treize cent cinquante-six metres cubes et
quarante-huit centiemes, c'est-a-dire ne peser que ce meme nombre de
tonneaux. J'ai donc du ne pas depasser ce poids en le construisant
suivant les dimensions sus-dites.

<< Le _Nautilus_ se compose de deux coques, l'une interieure, l'autre
exterieure, reunies entre elles par des fers en T qui lui donnent une
rigidite extreme. En effet, grace a cette disposition cellulaire, il
resiste comme un bloc, comme s'il etait plein. Son borde ne peut ceder
; il adhere par lui-meme et non par le serrage des rivets, et
l'homogeneite de sa construction, due au parfait assemblage des
materiaux, lui permet de defier les mers les plus violentes.

<< Ces deux coques sont fabriquees en tole d'acier dont la densite par
rapport a l'eau est de sept, huit dixiemes. La premiere n'a pas moins
de cinq centimetres d'epaisseur, et pese trois cent
quatre-vingt-quatorze tonneaux quatre-vingt-seize centiemes. La seconde
enveloppe, la quille, haute de cinquante centimetres et large de
vingt-cinq, pesant, a elle seule, soixante-deux tonneaux, la machine,
le lest, les divers accessoires et amenagements, les cloisons et les
etresillons interieurs, ont un poids de neuf cent soixante et un
tonneaux soixante-deux centiemes, qui, ajoutes aux trois cent
quatre-vingt-quatorze tonneaux et quatre-vingt-seize centiemes, forment
le total exige de treize cent cinquante-six tonneaux et quarante-huit
centiemes. Est-ce entendu ?

-- C'est entendu, repondis-je.

-- Donc, reprit le capitaine, lorsque le _Nautilus_ se trouve a flot
dans ces conditions, il emerge d'un dixieme. Or, si j'ai dispose des
reservoirs d'une capacite egale a ce dixieme, soit d'une contenance de
cent cinquante tonneaux et soixante-douze centiemes, et si je les
remplis d'eau, le bateau deplacant alors quinze cent sept tonneaux, ou
les pesant, sera completement immerge. C'est ce qui arrive, monsieur le
professeur. Ces reservoirs existent en abord dans les parties
inferieures du _Nautilus_.

J'ouvre des robinets, ils se remplissent, et le bateau s'enfoncant
vient affleurer la surface de l'eau.

-- Bien, capitaine, mais nous arrivons alors a la veritable difficulte.
Que vous puissiez affleurer la surface de l'Ocean, je le comprends.
Mais plus bas, en plongeant au-dessous de cette surface, votre appareil
sous-marin ne va-t-il pas rencontrer une pression et par consequent
subir une poussee de bas en haut qui doit etre evaluee a une atmosphere
par trente pieds d'eau, soit environ un kilogramme par centimetre carre
?

-- Parfaitement, monsieur.

-- Donc, a moins que vous ne remplissiez le _Nautilus_ en entier, je ne
vois pas comment vous pouvez l'entrainer au sein des masses liquides.

-- Monsieur le professeur, repondit le capitaine Nemo, il ne faut pas
confondre la statique avec la dynamique, sans quoi l'on s'expose a de
graves erreurs. Il y a tres peu de travail a depenser pour atteindre
les basses regions de l'Ocean, car les corps ont une tendance a devenir
<< fondriers >>. Suivez mon raisonnement.

-- Je vous ecoute, capitaine.

-- Lorsque j'ai voulu determiner l'accroissement de poids qu'il faut
donner au _Nautilus_ pour l'immerger, je n'ai eu a me preoccuper que de
la reduction du volume que l'eau de mer eprouve a mesure que ses
couches deviennent de plus en plus profondes.

-- C'est evident, repondis-je.

-- Or, si l'eau n'est pas absolument incompressible, elle est, du
moins, tres peu compressible. En effet, d'apres les calculs les plus
recents, cette reduction n'est que de quatre cent trente-six dix
millioniemes par atmosphere, ou par chaque trente pieds de profondeur.
S'agit-il d'aller a mille metres, je tiens compte alors de la reduction
du volume sous une pression equivalente a celle d'une colonne d'eau de
mille metres, c'est-a-dire sous une pression de cent atmospheres. Cette
reduction sera alors de quatre cent trente-six cent milliemes. Je
devrai donc accroitre le poids de facon a peser quinze cent treize
tonneaux soixante-dix-sept centiemes, au lieu de quinze cent sept
tonneaux deux dixiemes. L'augmentation ne sera consequemment que de six
tonneaux cinquante-sept centiemes.

-- Seulement ?

-- Seulement, monsieur Aronnax, et le calcul est facile a verifier. Or,
j'ai des reservoirs supplementaires capables d'embarquer cent tonneaux.
Je puis donc descendre a des profondeurs considerables. Lorsque je veux
remonter a la surface et l'affleurer, il me suffit de chasser cette
eau, et de vider entierement tous les reservoirs, si je desire que le
_Nautilus_ emerge du dixieme de sa capacite totale. >>

A ces raisonnements appuyes sur des chiffres, je n'avais rien a
objecter.

<< J'admets vos calculs, capitaine, repondis-je, et j'aurais mauvaise
grace a les contester, puisque l'experience leur donne raison chaque
jour. Mais je pressens actuellement en presence une difficulte reelle.

-- Laquelle, monsieur ?

-- Lorsque vous etes par mille metres de profondeur, les parois du
_Nautilus_ supportent une pression de cent atmospheres. Si donc, a ce
moment, vous voulez vider les reservoirs supplementaires pour alleger
votre bateau et remonter a la surface, il faut que les pompes vainquent
cette pression de cent atmospheres, qui est de cent kilogrammes par
centimetre carre. De la une puissance...

-- Que l'electricite seule pouvait me donner, se hata de dire le
capitaine Nemo. Je vous repete, monsieur, que le pouvoir dynamique de
mes machines est a peu pres infini. Les pompes du _Nautilus_ ont une
force prodigieuse, et vous avez du le voir, quand leurs colonnes d'eau
se sont precipitees comme un torrent sur l'_Abraham-Lincoln_.
D'ailleurs, je ne me sers des reservoirs supplementaires que pour
atteindre des profondeurs moyennes de quinze cent a deux mille metres,
et cela dans le but de menager mes appareils. Aussi, lorsque la
fantaisie me prend de visiter les profondeurs de l'Ocean a deux ou
trois lieues au-dessous de sa surface, j'emploie des manoeuvres plus
longues, mais non moins infaillibles.

-- Lesquelles, capitaine ? demandai-je.

-- Ceci m'amene naturellement a vous dire comment se manoeuvre le
_Nautilus_.

-- Je suis impatient de l'apprendre.

-- Pour gouverner ce bateau sur tribord, sur babord, pour evoluer, en
un mot, suivant un plan horizontal, je me sers d'un gouvernail
ordinaire a large safran, fixe sur l'arriere de l'etambot, et qu'une
roue et des palans font agir. Mais je puis aussi mouvoir le _Nautilus_
de bas en haut et de haut en bas, dans un plan vertical, au moyen de
deux plans inclines, attaches a ses flancs sur son centre de
flottaison, plans mobiles, aptes a prendre toutes les positions, et qui
se manoeuvrent de l'interieur au moyen de leviers puissants. Ces plans
sont-ils maintenus paralleles au bateau, celui-ci se meut
horizontalement. Sont-ils inclines, le _Nautilus_, suivant la
disposition de cette inclinaison et sous la poussee de son helice, ou
s'enfonce suivant une diagonale aussi allongee qu'il me convient, ou
remonte suivant cette diagonale. Et meme, si je veux revenir plus
rapidement a la surface, j'embraye l'helice, et la pression des eaux
fait remonter verticalement le _Nautilus_ comme un ballon qui, gonfle
d'hydrogene, s'eleve rapidement dans les airs.

-- Bravo ! capitaine, m'ecriais-je. Mais comment le timonier peut-il
suivre la route que vous lui donnez au milieu des eaux ?

-- Le timonier est place dans une cage vitree, qui fait saillie a la
partie superieure de la coque du _Nautilus_, et que garnissent des
verres lenticulaires.

-- Des verres capables de resister a de telles pressions ?

-- Parfaitement. Le cristal, fragile au choc, offre cependant une
resistance considerable. Dans des experiences de peche a la lumiere
electrique faites en 1864, au milieu des mers du Nord, on a vu des
plaques de cette matiere, sous une epaisseur de sept millimetres
seulement, resister a une pression de seize atmospheres, tout en
laissant passer de puissants rayons calorifiques qui lui repartissaient
inegalement la chaleur. Or, les verres dont je me sers n'ont pas moins
de vingt et un centimetres a leur centre, c'est-a-dire trente fois
cette epaisseur.

-- Admis, capitaine Nemo ; mais enfin, pour voir, il faut que la
lumiere chasse les tenebres, et je me demande comment au milieu de
l'obscurite des eaux...

-- En arriere de la cage du timonier est place un puissant reflecteur
electrique, dont les rayons illuminent la mer a un demi-mille de
distance.

-- Ah ! bravo, trois fois bravo ! capitaine. Je m'explique maintenant
cette phosphorescence du pretendu narval, qui a tant intrigue les
savants ! A ce propos, je vous demanderai si l'abordage du _Nautilus_
et du Scotia, qui a eu un si grand retentissement, a ete le resultat
d'une rencontre fortuite ?

-- Purement fortuite, monsieur. Je naviguais a deux metres au-dessous
de la surface des eaux, quand le choc s'est produit. J'ai d'ailleurs vu
qu'il n'avait eu aucun resultat facheux.

-- Aucun, monsieur. Mais quant a votre rencontre avec
l'_Abraham-Lincoln_ ?...

-- Monsieur le professeur, j'en suis fache pour l'un des meilleurs
navires de cette brave marine americaine mais on m'attaquait et j'ai du
me defendre ! Je me suis contente, toutefois, de mettre la fregate hors
d'etat de me nuire - elle ne sera pas genee de reparer ses avaries au
port le plus prochain.

-- Ah ! commandant, m'ecriai-je avec conviction, c'est vraiment un
merveilleux bateau que votre _Nautilus_ !

-- Oui, monsieur le professeur, repondit avec une veritable emotion le
capitaine Nemo, et je l'aime comme la chair de ma chair ! Si tout est
danger sur un de vos navires soumis aux hasards de l'Ocean, si sur
cette mer, la premiere impression est le sentiment de l'abime, comme
l'a si bien dit le Hollandais Jansen, au-dessous et a bord du
_Nautilus_, le coeur de l'homme n'a plus rien a redouter. Pas de
deformation a craindre, car la double coque de ce bateau a la rigidite
du fer ; pas de greement que le roulis ou le tangage fatiguent ; pas de
voiles que le vent emporte ; pas de chaudieres que la vapeur dechire ;
pas d'incendie a redouter, puisque cet appareil est fait de tole et non
de bois ; pas de charbon qui s'epuise, puisque l'electricite est son
agent mecanique ; pas de rencontre a redouter, puisqu'il est seul a
naviguer dans les eaux profondes ; pas de tempete a braver, puisqu'il
trouve a quelques metres au-dessous des eaux l'absolue tranquillite !
Voila, monsieur. Voila le navire par excellence ! Et s'il est vrai que
l'ingenieur ait plus de confiance dans le batiment que le constructeur,
et le constructeur plus que le capitaine lui-meme, comprenez donc avec
quel abandon je me fie a mon _Nautilus_, puisque j'en suis tout a la
fois le capitaine, le constructeur et l'ingenieur ! >>

Le capitaine Nemo parlait avec une eloquence entrainante. Le feu de son
regard, la passion de son geste, le transfiguraient. Oui ! il aimait
son navire comme un pere aime son enfant !

Mais une question, indiscrete peut-etre, se posait naturellement, et je
ne pus me retenir de la lui faire.

<< Vous etes donc ingenieur, capitaine Nemo ?

-- Oui, monsieur le professeur, me repondit-il, j'ai etudie a Londres,
a Paris, a New York, du temps que j'etais un habitant des continents de
la terre.

-- Mais comment avez-vous pu construire, en secret, cet admirable
_Nautilus_ ?

-- Chacun de ses morceaux, monsieur Aronnax, m'est arrive d'un point
different du globe, et sous une destination deguisee. Sa quille a ete
forgee au Creusot, son arbre d'helice chez Pen et Cdeg., de Londres, les
plaques de tole de sa coque chez Leard, de Liverpool, son helice chez
Scott, de Glasgow. Ses reservoirs ont ete fabriques par Cail et Co, de
Paris, sa machine par Krupp, en Prusse, son eperon dans les ateliers de
Motala, en Suede, ses instruments de precision chez Hart freres, de New
York, etc., et chacun de ces fournisseurs a recu mes plans sous des
noms divers.

-- Mais, repris-je, ces morceaux ainsi fabriques, il a fallu les
monter, les ajuster ?

-- Monsieur le professeur, j'avais etabli mes ateliers sur un ilot
desert, en plein Ocean. La, mes ouvriers c'est-a-dire mes braves
compagnons que j'ai instruits et formes, et moi, nous avons acheve
notre _Nautilus_. Puis, l'operation terminee, le feu a detruit toute
trace de notre passage sur cet ilot que j'aurais fait sauter, si je
l'avais pu.

-- Alors il m'est permis de croire que le prix de revient de ce
batiment est excessif ?

-- Monsieur Aronnax, un navire en fer coute onze cent vingt-cinq francs
par tonneau. Or, le _Nautilus_ en jauge quinze cents. Il revient donc a
seize cent quatre-vingt-sept mille francs, soit deux millions y compris
son amenagement, soit quatre ou cinq millions avec les oeuvres d'art et
les collections qu'il renferme.

-- Une derniere question, capitaine Nemo.

-- Faites, monsieur le professeur.

-- Vous etes donc riche ?

-- Riche a l'infini, monsieur, et je pourrais, sans me gener, payer les
dix milliards de dettes de la France ! >>

Je regardai fixement le bizarre personnage qui me parlait ainsi.
Abusait-il de ma credulite ? L'avenir devait me l'apprendre.

XIV

LE FLEUVE-NOIR

La portion du globe terrestre occupee par les eaux est evaluee a trois
millions huit cent trente-deux milles cinq cent cinquante-huit
myriametres carres, soit plus de trente-huit millions d'hectares. Cette
masse liquide comprend deux milliards deux cent cinquante millions de
milles cubes, et formerait une sphere d'un diametre de soixante lieues
dont le poids serait de trois quintillions de tonneaux. Et, pour
comprendre ce nombre, il faut se dire que le quintillion est au
milliard ce que le milliard est a l'unite, c'est-a-dire qu'il y a
autant de milliards dans un quintillion que d'unites dans un milliard.
Or, cette masse liquide, c'est a peu pres la quantite d'eau que
verseraient tous les fleuves de la terre pendant quarante mille ans.

Durant les epoques geologiques, a la periode du feu succeda la periode
de l'eau. L'Ocean fut d'abord universel. Puis, peu a peu, dans les
temps siluriens, des sommets de montagnes apparurent, des iles
emergerent, disparurent sous des deluges partiels, se montrerent a
nouveau, se souderent. formerent des continents et enfin les terres se
fixerent geographiquement telles que nous les voyons. Le solide avait
conquis sur le liquide trente-sept millions six cent cinquante-sept
milles carres, soit douze mille neuf cent seize millions d'hectares.

La configuration des continents permet de diviser les eaux en cinq
grandes parties : l'Ocean glacial arctique, l'Ocean glacial
antarctique, l'Ocean indien, l'Ocean atlantique, l'Ocean pacifique.

L'Ocean pacifique s'etend du nord au sud entre les deux cercles
polaires, et de l'ouest a l'est entre l'Asie et l'Amerique sur une
etendue de cent quarante-cinq degres en longitude. C'est la plus
tranquille des mers ; ses courants sont larges et lents, ses marees
mediocres, ses pluies abondantes. Tel etait l'Ocean que ma destinee
m'appelait d'abord a parcourir dans les plus etranges conditions.

<< Monsieur le professeur, me dit le capitaine Nemo, nous allons, si
vous le voulez bien, relever exactement notre position, et fixer le
point de depart de ce voyage. Il est midi moins le quart. Je vais
remonter a la surface des eaux. >>

Le capitaine pressa trois fois un timbre electrique. Les pompes
commencerent a chasser l'eau des reservoirs ; l'aiguille du manometre
marqua par les differentes pressions le mouvement ascensionnel du
_Nautilus_, puis elle s'arreta.

<< Nous sommes arrives >>, dit le capitaine.

Je me rendis a l'escalier central qui aboutissait a la plate-forme. Je
gravis les marches de metal, et, par les panneaux ouverts, j'arrivai
sur la partie superieure du _Nautilus_.

La plate-forme emergeait de quatre-vingts centimetres seulement.
L'avant et l'arriere du _Nautilus_ presentaient cette disposition
fusiforme qui le faisait justement comparer a un long cigare. Je
remarquai que ses plaques de toles, imbriquees legerement,
ressemblaient aux ecailles qui revetent le corps des grands reptiles
terrestres. Je m'expliquai donc tres naturellement que, malgre les
meilleures lunettes, ce bateau eut toujours ete pris pour un animal
marin.

Vers le milieu de la plate-forme, le canot, a demi-engage dans la coque
du navire, formait une legere extumescence. En avant et en arriere
s'elevaient deux cages de hauteur mediocre, a parois inclinees, et en
partie fermees par d'epais verres lenticulaires : l'une destinee au
timonier qui dirigeait le _Nautilus_, l'autre ou brillait le puissant
fanal electrique qui eclairait sa route.

La mer etait magnifique, le ciel pur. A peine si le long vehicule
ressentait les larges ondulations de l'Ocean. Une legere brise de l'est
ridait la surface des eaux. L'horizon, degage de brumes, se pretait aux
meilleures observations.

Nous n'avions rien en vue. Pas un ecueil, pas un ilot. Plus
d'_Abraham-Lincoln_. L'immensite deserte.

Le capitaine Nemo, muni de son sextant, prit la hauteur du soleil, qui
devait lui donner sa latitude. Il attendit pendant quelques minutes que
l'astre vint affleurer le bord de l'horizon. Tandis qu'il observait,
pas un de ses muscles ne tressaillait, et l'instrument n'eut pas ete
plus immobile dans une main de marbre.

<< Midi, dit-il. Monsieur le professeur, quand vous voudrez ?... >>

Je jetai un dernier regard sur cette mer un peu jaunatre des atterrages
japonais, et je redescendis au grand salon.

La, le capitaine fit son point et calcula chronometriquement sa
longitude, qu'il controla par de precedentes observations d'angle
horaires. Puis il me dit :

<< Monsieur Aronnax, nous sommes par cent trente-sept degres et quinze
minutes de longitude a l'ouest...

-- De quel meridien ? demandai-je vivement, esperant que la reponse du
capitaine m'indiquerait peut-etre sa nationalite.

-- Monsieur, me repondit-il, j'ai divers chronometres regles sur les
meridiens de Paris, de Greenwich et de Washington. Mais, en votre
honneur je me servirai de celui de Paris. >>

Cette reponse ne m'apprenait rien. Je m'inclinai, et le commandant
reprit :

<< Trente-sept degres et quinze minutes de longitude a l'ouest du
meridien de Paris, et par trente degres et sept minutes de latitude
nord, c'est-a-dire a trois cents milles environ des cotes du Japon.
C'est aujourd'hui 8 novembre, a midi, que commence notre voyage
d'exploration sous les eaux.

-- Dieu nous garde ! repondis-je.

-- Et maintenant, monsieur le professeur, ajouta le capitaine, je vous
laisse a vos etudes. J'ai donne la route a l'est-nord-est par cinquante
metres de profondeur. Voici des cartes a grands points, ou vous pourrez
la suivre. Le salon est a votre disposition, et je vous demande la
permission de me retirer. >>

Le capitaine Nemo me salua. Je restai seul, absorbe dans mes pensees.
Toutes se portaient sur ce commandant du _Nautilus_. Saurais-je jamais
a quelle nation appartenait cet homme etrange qui se vantait de
n'appartenir a aucune ? Cette haine qu'il avait vouee a l'humanite,
cette haine qui cherchait peut-etre des vengeances terribles, qui
l'avait provoquee ? Etait-il un de ces savants meconnus, un de ces
genies << auxquels on a fait du chagrin >>, suivant l'expression de
Conseil, un Galilee moderne, ou bien un de ces hommes de science comme
l'Americain Maury, dont la carriere a ete brisee par des revolutions
politiques ? Je ne pouvais encore le dire. Moi que le hasard venait de
jeter a son bord, moi dont il tenait la vie entre les mains, il
m'accueillait froidement, mais hospitalierement. Seulement, il n'avait
jamais pris la main que je lui tendais. Il ne m'avait jamais tendu la
sienne.

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