A / B / C / D / E /  F / G / H / I / J /  K / L / M / N / O /  P / R / S / T / UV / W / Z

Editorial
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

20000 Lieues sous les mers Part 1

J >> Jules Verne >> 20000 Lieues sous les mers Part 1

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14 | 15 | 16



Je remerciai le capitaine Nemo, et je m'approchai des rayons de la
bibliotheque. Livres de science, de morale et de litterature, ecrits en
toute langue, y abondaient ; mais je ne vis pas un seul ouvrage
d'economie politique ; ils semblaient etre severement proscrits du
bord. Detail curieux, tous ces livres etaient indistinctement classes,
en quelque langue qu'ils fussent ecrits, et ce melange prouvait que le
capitaine du _Nautilus_ devait lire couramment les volumes que sa main
prenait au hasard.

Parmi ces ouvrages, je remarquai les chefs-d'oeuvre des maitres anciens
et modernes, c'est-a-dire tout ce que l'humanite a produit de plus beau
dans l'histoire, la poesie, le roman et la science, depuis Homere
jusqu'a Victor Hugo, depuis Xenophon jusqu'a Michelet, depuis Rabelais
jusqu'a madame Sand. Mais la science, plus particulierement, faisait
les frais de cette bibliotheque ; les livres de mecanique, de
balistique. d'hydrographie, de meteorologie, de geographie, de
geologie, etc., y tenaient une place non moins importante que les
ouvrages d'histoire naturelle, et je compris qu'ils formaient la
principale etude du capitaine. Je vis la tout le Humboldt, tout
l'Arago, les travaux de Foucault, d'Henry Sainte-Claire Deville, de
Chasles, de Milne-Edwards, de Quatrefages, de Tyndall, de Faraday, de
Berthelot, de l'abbe Secchi, de Petermann, du commandant Maury,
d'Agassis etc. Les memoires de l'Academie des sciences, les bulletins
des diverses societes de geographie, etc., et, en bon rang, les deux
volumes qui m'avaient peut-etre valu cet accueil relativement
charitable du capitaine Nemo. Parmi les oeuvres de Joseph Bertrand, son
livre intitule _les Fondateurs de l'Astronomie_ me donna meme une date
certaine ; et comme je savais qu'il avait paru dans le courant de 1865,
je pus en conclure que l'installation du _Nautilus_ ne remontait pas a
une epoque posterieure. Ainsi donc, depuis trois ans, au plus, le
capitaine Nemo avait commence son existence sous-marine. J'esperai,
d'ailleurs, que des ouvrages plus recents encore me permettraient de
fixer exactement cette epoque ; mais j'avais le temps de faire cette
recherche, et je ne voulus pas retarder davantage notre promenade a
travers les merveilles du _Nautilus_.

<< Monsieur, dis-je au capitaine, je vous remercie d'avoir mis cette
bibliotheque a ma disposition. Il y a la des tresors de science, et
j'en profiterai.

-- Cette salle n'est pas seulement une bibliotheque, dit le capitaine
Nemo, c'est aussi un fumoir.

-- Un fumoir ? m'ecriai-je. On fume donc a bord ?

-- Sans doute.

-- Alors, monsieur, je suis force de croire que vous avez conserve des
relations avec La Havane.

-- Aucune, repondit le capitaine. Acceptez ce cigare, monsieur Aronnax,
et, bien qu'il ne vienne pas de La Havane, vous en serez content, si
vous etes connaisseur. >>

Je pris le cigare qui m'etait offert, et dont la forme rappelait celle
du londres ; mais il semblait fabrique avec des feuilles d'or. Je
l'allumai a un petit brasero que supportait un elegant pied de bronze,
et j'aspirai ses premieres bouffees avec la volupte d'un amateur qui
n'a pas fume depuis deux jours.

<< C'est excellent, dis-je, mais ce n'est pas du tabac.

-- Non, repondit le capitaine, ce tabac ne vient ni de La Havane ni de
l'Orient. C'est une sorte d'algue, riche en nicotine, que la mer me
fournit, non sans quelque parcimonie. Regrettez-vous les londres,
monsieur ?

-- Capitaine, je les meprise a partir de ce jour.

-- Fumez donc a votre fantaisie, et sans discuter l'origine de ces
cigares. Aucune regie ne les a controles, mais ils n'en sont pas moins
bons, j'imagine.

-- Au contraire. >>

A ce moment le capitaine Nemo ouvrit une porte qui faisait face a celle
par laquelle j'etais entre dans la bibliotheque, et je passai dans un
salon immense et splendidement eclaire.

C'etait un vaste quadrilatere, a pans coupes, long de dix metres, large
de six, haut de cinq. Un plafond lumineux, decore de legeres
arabesques, distribuait un jour clair et doux sur toutes les merveilles
entassees dans ce musee. Car, c'etait reellement un musee dans lequel
une main intelligente et prodigue avait reuni tous les tresors de la
nature et de l'art, avec ce pele-mele artiste qui distingue un atelier
de peintre.

Une trentaine de tableaux de maitres, a cadres uniformes, separes par
d'etincelantes panoplies, ornaient les parois tendues de tapisseries
d'un dessin severe. Je vis la des toiles de la plus haute valeur, et
que, pour la plupart, j'avais admirees dans les collections
particulieres de l'Europe et aux expositions de peinture. Les diverses
ecoles des maitres anciens etaient representees par une madone de
Raphael, une vierge de Leonard de Vinci, une nymphe du Correge, une
femme du Titien, une adoration de Veronese, une assomption de Murillo,
un portrait d'Holbein, un moine de Velasquez, un martyr de Ribeira, une
kermesse de Rubens, deux paysages flamands de Teniers, trois petits
tableaux de genre de Gerard Dow, de Metsu, de Paul Potter, deux toiles
de Gericault et de Prudhon, quelques marines de Backuysen et de Vernet.
Parmi les oeuvres de la peinture moderne, apparaissaient des tableaux
signes Delacroix, Ingres, Decamps, Troyon, Meissonnier, Daubigny, etc.,
et quelques admirables reductions de statues de marbre ou de bronze,
d'apres les plus beaux modeles de l'antiquite, se dressaient sur leurs
piedestaux dans les angles de ce magnifique musee. Cet etat de
stupefaction que m'avait predit le commandant du _Nautilus_ commencait
deja a s'emparer de mon esprit.

<< Monsieur le professeur, dit alors cet homme etrange, vous excuserez
le sans-gene avec lequel je vous recois, et le desordre qui regne dans
ce salon.

-- Monsieur, repondis-je, sans chercher a savoir qui vous etes,
m'est-il permis de reconnaitre en vous un artiste ?

-- Un amateur, tout au plus, monsieur. J'aimais autrefois a
collectionner ces belles oeuvres creees par la main de l'homme. J'etais
un chercheur avide, un fureteur infatigable, et j'ai pu reunir quelques
objets d'un haut prix. Ce sont mes derniers souvenirs de cette terre
qui est morte pour moi. A mes yeux, vos artistes modernes ne sont deja
plus que des anciens ; ils ont deux ou trois mille ans d'existence, et
je les confonds dans mon esprit. Les maitres n'ont pas d'age.

-- Et ces musiciens ? dis-je, en montrant des partitions de Weber, de
Rossini, de Mozart, de Beethoven, d'Haydn, de Meyerbeer, d'Herold, de
Wagner, d'Auber, de Gounod, et nombre d'autres, eparses sur un
pianoorgue de grand modele qui occupait un des panneaux du salon.

-- Ces musiciens, me repondit le capitaine Nemo, ce sont des
contemporains d'Orphee, car les differences chronologiques s'effacent
dans la memoire des morts - et je suis mort, monsieur le professeur,
aussi bien mort que ceux de vos amis qui reposent a six pieds sous
terre ! >>

Le capitaine Nemo se tut et sembla perdu dans une reverie profonde. Je
le considerais avec une vive emotion, analysant en silence les
etrangetes de sa physionomie. Accoude sur l'angle d'une precieuse table
de mosaique, il ne me voyait plus, il oubliait ma presence.

Je respectai ce recueillement, et je continuai de passer en revue les
curiosites qui enrichissaient ce salon.

Aupres des oeuvres de l'art, les raretes naturelles tenaient une place
tres importante. Elles consistaient principalement en plantes, en
coquilles et autres productions de l'Ocean, qui devaient etre les
trouvailles personnelles du capitaine Nemo. Au milieu du salon, un jet
d'eau, electriquement eclaire, retombait dans une vasque faite d'un
seul tridacne. Cette coquille, fournie par le plus grand des mollusques
acephales, mesurait sur ses bords, delicatement festonnes, une
circonference de six metres environ ; elle depassait donc en grandeur
ces beaux tridacnes qui furent donnes a Francois 1er par la Republique
de Venise, et dont l'eglise Saint-Sulpice, a Paris, a fait deux
benitiers gigantesques.

Autour de cette vasque, sous d'elegantes vitrines fixees par des
armatures de cuivre, etaient classes et etiquetes les plus precieux
produits de la mer qui eussent jamais ete livres aux regards d'un
naturaliste. On concoit ma joie de professeur.

L'embranchement des zoophytes offrait de tres curieux specimens de ses
deux groupes des polypes et des echinodermes. Dans le premier groupe,
des tubipores, des gorgones disposees en eventail, des eponges douces
de Syrie, des isis des Molluques, des pennatules, une virgulaire
admirable des mers de Norvege, des ombellulaires variees, des
alcyonnaires, toute une serie de ces madrepores que mon maitre
Milne-Edwards a si sagacement classes en sections, et parmi lesquels je
remarquai d'adorables flabellines, des oculines de l'ile Bourbon, le <<
char de Neptune >> des Antilles, de superbes varietes de coraux, enfin
toutes les especes de ces curieux polypiers dont l'assemblage forme des
iles entieres qui deviendront un jour des continents. Dans les
echinodermes, remarquables par leur enveloppe epineuse, les asteries,
les etoiles de mer, les pantacrines, les comatules, les asterophons,
les oursins, les holoturies, etc., representaient la collection
complete des individus de ce groupe.

Un conchyliologue un peu nerveux se serait pame certainement devant
d'autres vitrines plus nombreuses ou etaient classes les echantillons
de l'embranchement des mollusques. Je vis la une collection d'une
valeur inestimable, et que le temps me manquerait a decrire tout
entiere. Parmi ces produits, je citerai, pour memoire seulement, -
l'elegant marteau royal de l'Ocean indien dont les regulieres taches
blanches ressortaient vivement sur un fond rouge et brun, - un spondyle
imperial, aux vives couleurs, tout herisse d'epines, rare specimen dans
les museums europeens, et dont j'estimai la valeur a vingt mille
francs, un marteau commun des mers de la Nouvelle-Hollande, qu'on se
procure difficilement, - des buccardes exotiques du Senegal, fragiles
coquilles blanches a doubles valves, qu'un souffle eut dissipees comme
une bulle de savon, - plusieurs varietes des arrosoirs de Java, sortes
de tubes calcaires bordes de replis foliaces, et tres disputes par les
amateurs, - toute une serie de troques, les uns jaune verdatre, peches
dans les mers d'Amerique, les autres d'un brun roux, amis des eaux de
la Nouvelle-Hollande, ceux-ci, venus du golfe du Mexique, et
remarquables par leur coquille imbriquee, ceux-la, des stellaires
trouves dans les mers australes, et enfin, le plus rare de tous, le
magnifique eperon de la Nouvelle-Zelande ; - puis, d'admirables
tellines sulfurees, de precieuses especes de cytherees et de Venus, le
cadran treillisse des cotes de Tranquebar, le sabot marbre a nacre
resplendissante, les perroquets verts des mers de Chine, le cone
presque inconnu du genre Coenodulli, toutes les varietes de porcelaines
qui servent de monnaie dans l'Inde et en Afrique, la << Gloire de la Mer
>>, la plus precieuse coquille des Indes orientales ; - enfin des
littorines, des dauphinules, des turritelles des janthines, des ovules,
des volutes, des olives, des mitres, des casques, des pourpres, des
buccins, des harpes, des rochers, des tritons, des cerites, des
fuseaux, des strombes, des pteroceres, des patelles, des hyales, des
cleodores, coquillages delicats et fragiles, que la science a baptises
de ses noms les plus charmants.

A part, et dans des compartiments speciaux, se deroulaient des
chapelets de perles de la plus grande beaute, que la lumiere electrique
piquait de pointes de feu, des perles roses, arrachees aux pinnes
marines de la mer Rouge, des perles vertes de l'haliotyde iris, des
perles jaunes, bleues, noires. curieux produits des divers mollusques
de tous les oceans et de certaines moules des cours d'eau du Nord,
enfin plusieurs echantillons d'un prix inappreciable qui avaient ete
distilles par les pintadines les plus rares. Quelques-unes de ces
perles surpassaient en grosseur un oeuf de pigeon ; elles valaient, et
au-dela, celle que le voyageur Tavernier vendit trois millions au shah
de Perse, et primaient cette autre perle de l'iman de Mascate, que je
croyais sans rivale au monde.

Ainsi donc, chiffrer la valeur de cette collection etait, pour ainsi
dire, impossible. Le capitaine Nemo avait du depenser des millions pour
acquerir ces echantillons divers, et je me demandais a quelle source il
puisait pour satisfaire ainsi ses fantaisies de collectionneur, quand
je fus interrompu par ces mots :

<< Vous examinez mes coquilles, monsieur le professeur. En effet, elles
peuvent interesser un naturaliste ; mais, pour moi, elles ont un charme
de plus, car je les ai toutes recueillies de ma main, et il n'est pas
une mer du globe qui ait echappe a mes recherches.

-- Je comprends, capitaine, je comprends cette joie de se promener au
milieu de telles richesses. Vous etes de ceux qui ont fait eux-memes
leur tresor. Aucun museum de l'Europe ne possede une semblable
collection des produits de l'Ocean. Mais si j'epuise mon admiration
pour elle, que me restera-t-il pour le navire qui les porte ! Je ne
veux point penetrer des secrets qui sont les votres ! Cependant,
j'avoue que ce _Nautilus_, la force motrice qu'il renferme en lui, les
appareils qui permettent de le manoeuvrer, l'agent si puissant qui
l'anime, tout cela excite au plus haut point ma curiosite. Je vois
suspendus aux murs de ce salon des instruments dont la destination
m'est inconnue. Puis-je savoir ?...

-- Monsieur Aronnax, me repondit le capitaine Nemo, je vous ai dit que
vous seriez libre a mon bord, et par consequent, aucune partie du
_Nautilus_ ne vous est interdite. Vous pouvez donc le visiter en detail
et je me ferai un plaisir d'etre votre cicerone.

-- Je ne sais comment vous remercier, monsieur, mais je n'abuserai pas
de votre complaisance. Je vous demanderai seulement a quel usage sont
destines ces instruments de physique...

-- Monsieur le professeur, ces memes instruments se trouvent dans ma
chambre, et c'est la que j'aurai le plaisir de vous expliquer leur
emploi. Mais auparavant, venez visiter la cabine qui vous est reservee.
Il faut que vous sachiez comment vous serez installe a bord du
_Nautilus_. >>

Je suivis le capitaine Nemo, qui, par une des portes percees a chaque
pan coupe du salon, me fit rentrer dans les coursives du navire. Il me
conduisit vers l'avant, et la je trouvai, non pas une cabine, mais une
chambre elegante, avec lit, toilette et divers autres meubles.

Je ne pus que remercier mon hote.

<< Votre chambre est contigue a la mienne, me dit-il, en ouvrant une
porte, et la mienne donne sur le salon que nous venons de quitter. >>

J'entrai dans la chambre du capitaine. Elle avait un aspect severe,
presque cenobitique. Une couchette de fer, une table de travail,
quelques meubles de toilette. Le tout eclaire par un demi-jour. Rien de
confortable. Le strict necessaire, seulement.

Le capitaine Nemo me montra un siege.

<< Veuillez vous asseoir >>, me dit-il.

Je m'assis, et il prit la parole en ces termes :

XII

TOUT PAR L'ELECTRICITE

<< Monsieur, dit le capitaine Nemo, me montrant les instruments
suspendus aux parois de sa chambre, voici les appareils exiges par la
navigation du _Nautilus_. Ici comme dans le salon, je les ai toujours
sous les yeux, et ils m'indiquent ma situation et ma direction exacte
au milieu de l'Ocean. Les uns vous sont connus, tels que le thermometre
qui donne la temperature interieure du _Nautilus_ ; le barometre, qui
pese le poids de l'air et predit les changements de temps ;
l'hygrometre, qui marque le degre de secheresse de l'atmosphere ; le
_storm-glass_, dont le melange, en se decomposant, annonce l'arrivee
des tempetes ; la boussole, qui dirige ma route ; le sextant, qui par
la hauteur du soleil m'apprend ma latitude ; les chronometres, qui me
permettent de calculer ma longitude ; et enfin des lunettes de jour et
de nuit, qui me servent a scruter tous les points de l'horizon, quand
le _Nautilus_ est remonte a la surface des flots.

-- Ce sont les instruments habituels au navigateur, repondis-je, et
j'en connais l'usage. Mais en voici d'autres qui repondent sans doute
aux exigences particulieres du _Nautilus_. Ce cadran que j'apercois et
que parcourt une aiguille mobile, n'est-ce pas un manometre ?

-- C'est un manometre, en effet. Mis en communication avec l'eau dont
il indique la pression exterieure, il me donne par la meme la
profondeur a laquelle se maintient mon appareil.

-- Et ces sondes d'une nouvelle espece ?

-- Ce sont des sondes thermometriques qui rapportent la temperature des
diverses couches d'eau.

-- Et ces autres instruments dont je ne devine pas l'emploi ?

-- Ici, monsieur le professeur, je dois vous donner quelques
explications, dit le capitaine Nemo. Veuillez donc m'ecouter. >>

Il garda le silence pendant quelques instants, puis il dit :

<< Il est un agent puissant, obeissant, rapide, facile, qui se plie a
tous les usages et qui regne en maitre a mon bord. Tout se fait par
lui. Il m'eclaire, il m'echauffe, il est l'ame de mes appareils
mecaniques. Cet agent, c'est l'electricite.

-- L'electricite ! m'ecriai-je assez surpris.

-- Oui, monsieur.

-- Cependant, capitaine, vous possedez une extreme rapidite de
mouvements qui s'accorde mal avec le pouvoir de l'electricite.
Jusqu'ici, sa puissance dynamique est restee tres restreinte et n'a pu
produire que de petites forces !

-- Monsieur le professeur, repondit le capitaine Nemo, mon electricite
n'est pas celle de tout le monde, et c'est la tout ce que vous me
permettrez de vous en dire.

-- Je n'insisterai pas. monsieur, et je me contenterai d'etre tres
etonne d'un tel resultat. Une seule question, cependant, a laquelle
vous ne repondrez pas si elle est indiscrete. Les elements que vous
employez pour produire ce merveilleux agent doivent s'user vite. Le
zinc, par exemple, comment le remplacez-vous, puisque vous n'avez plus
aucune communication avec la terre ?

-- Votre question aura sa reponse, repondit le capitaine Nemo. Je vous
dirai, d'abord, qu'il existe au fond des mers des mines de zinc, de
fer, d'argent, d'or, dont l'exploitation serait tres certainement
praticable. Mais je n'ai rien emprunte a ces metaux de la terre, et
j'ai voulu ne demander qu'a la mer elle-meme les moyens de produire mon
electricite.

-- A la mer ?

-- Oui, monsieur le professeur, et les moyens ne me manquaient pas.
J'aurais pu, en effet, en etablissant un circuit entre des fils plonges
a differentes profondeurs, obtenir l'electricite par la diversite de
temperatures qu'ils eprouvaient ; mais j'ai prefere employer un systeme
plus pratique.

-- Et lequel ?

-- Vous connaissez la composition de l'eau de mer. Sur mille grammes on
trouve quatre-vingt-seize centiemes et demi d'eau, et deux centiemes
deux tiers environ de chlorure de sodium ; puis. en petite quantite,
des chlorures de magnesium et de potassium, du bromure de magnesium, du
sulfate de magnesie, du sulfate et du carbonate de chaux. Vous voyez
donc que le chlorure de sodium s'y rencontre dans une proportion
notable. Or, c'est ce sodium que j'extrais de l'eau de mer et dont je
compose mes elements.

-- Le sodium ?

-- Oui, monsieur. Melange avec le mercure, il forme un amalgame qui
tient lieu du zinc dans les elements Bunzen. Le mercure ne s'use
jamais. Le sodium seul se consomme, et la mer me le fournit elle-meme.
Je vous dirai, en outre, que les piles au sodium doivent etre
considerees comme les plus energiques, et que leur force electromotrice
est double de celle des piles au zinc.

-- Je comprends bien, capitaine, l'excellence du sodium dans les
conditions ou vous vous trouvez. La mer le contient. Bien. Mais il faut
encore le fabriquer, l'extraire en un mot. Et comment faites-vous ? Vos
piles pourraient evidemment servir a cette extraction ; mais, si je ne
me trompe, la depense du sodium necessitee par les appareils
electriques depasserait la quantite extraite. Il arriverait donc que
vous en consommeriez pour le produire plus que vous n'en produiriez !

-- Aussi, monsieur le professeur, je ne l'extrais pas par la pile, et
j'emploie tout simplement la chaleur du charbon de terre.

-- De terre ? dis-je en insistant.

Disons le charbon de mer, si vous voulez, repondit le capitaine Nemo.

-- Et vous pouvez exploiter des mines sous-marines de houille ?

-- Monsieur Aronnax, vous me verrez a l'oeuvre. Je ne vous demande
qu'un peu de patience, puisque vous avez le temps d'etre patient.
Rappelez-vous seulement ceci : je dois tout a l'Ocean ; il produit
l'electricite, et l'electricite donne au _Nautilus_ la chaleur, la
lumiere, le mouvement, la vie en un mot.

-- Mais non pas l'air que vous respirez ?

-- Oh ! je pourrais fabriquer l'air necessaire a ma consommation, mais
c'est inutile puisque je remonte a la surface de la mer, quand il me
plait. Cependant, si l'electricite ne me fournit pas l'air respirable,
elle manoeuvre, du moins, des pompes puissantes qui l'emmagasinent dans
des reservoirs speciaux, ce qui me permet de prolonger, au besoin, et
aussi longtemps que je le veux, mon sejour dans les couches profondes.

-- Capitaine, repondis-je, je me contente d'admirer. Vous avez
evidemment trouve ce que les hommes trouveront sans doute un jour, la
veritable puissance dynamique de l'electricite.

-- Je ne sais s'ils la trouveront, repondit froidement le capitaine
Nemo. Quoi qu'il en soit, vous connaissez deja la premiere application
que j'ai faite de ce precieux agent. C'est lui qui nous eclaire avec
une egalite, une continuite que n'a pas la lumiere du soleil.
Maintenant, regardez cette horloge ; elle est electrique, et marche
avec une regularite qui defie celle des meilleurs chronometres. Je l'ai
divisee en vingt-quatre heures, comme les horloges italiennes, car pour
moi, il n'existe ni nuit, ni jour, ni soleil, ni lune, mais seulement
cette lumiere factice que j'entraine jusqu'au fond des mers ! Voyez, en
ce moment, il est dix heures du matin.

-- Parfaitement.

-- Autre application de l'electricite. Ce cadran, suspendu devant nos
yeux, sert a indiquer la vitesse du _Nautilus_. Un fil electrique le
met en communication avec l'helice du loch, et son aiguille m'indique
la marche reelle de l'appareil. Et, tenez, en ce moment, nous filons
avec une vitesse moderee de quinze milles a l'heure.

-- C'est merveilleux, repondis-je, et je vois bien, capitaine, que vous
avez eu raison d'employer cet agent, qui est destine a remplacer le
vent, l'eau et la vapeur.

-- Nous n'avons pas fini, monsieur Aronnax, dit le capitaine Nemo en se
levant, et si vous voulez me suivre, nous visiterons l'arriere du
_Nautilus_. >>

En effet, je connaissais deja toute la partie anterieure de ce bateau
sous-marin, dont voici la division exacte, en allant du centre a
l'eperon : la salle a manger de cinq metres, separee de la bibliotheque
par une cloison etanche, c'est-a-dire ne pouvant etre penetree par
l'eau, la bibliotheque de cinq metres, le grand salon de dix metres,
separe de la chambre du capitaine par une seconde cloison etanche,
ladite chambre du capitaine de cinq metres, la mienne de deux metres
cinquante, et enfin un reservoir d'air de sept metres cinquante, qui
s'etendait jusqu'a l'etrave. Total, trente-cinq metres de longueur. Les
cloisons etanches etaient percees de portes qui se fermaient
hermetiquement au moyen d'obturateurs en caoutchouc, et elles
assuraient toute securite a bord du _Nautilus_, au cas ou une voie
d'eau se fut declaree.

Je suivis le capitaine Nemo. a travers les coursives situees en abord,
et j'arrivai au centre du navire. La, se trouvait une sorte de puits
qui s'ouvrait entre deux cloisons etanches. Une echelle de fer,
cramponnee a la paroi, conduisait a son extremite superieure. Je
demandai au capitaine a quel usage servait cette echelle.

<< Elle aboutit au canot, repondit-il.

-- Quoi ! vous avez un canot ? repliquai-je, assez etonne.

-- Sans doute. Une excellente embarcation, legere et insubmersible, qui
sert a la promenade et a la peche.

-- Mais alors, quand vous voulez vous embarquer, vous etes force de
revenir a la surface de la mer ?

-- Aucunement. Ce canot adhere a la partie superieure de la coque du
_Nautilus_, et occupe une cavite disposee pour le recevoir. Il est
entierement ponte, absolument etanche, et retenu par de solides
boulons. Cette echelle conduit a un trou d'homme perce dans la coque du
_Nautilus_, qui correspond a un trou pareil perce dans le flanc du
canot. C'est par cette double ouverture que je m'introduis dans
l'embarcation. On referme l'une, celle du _Nautilus_ ; je referme
l'autre, celle du canot, au moyen de vis de pression ; je largue les
boulons, et l'embarcation remonte avec une prodigieuse rapidite a la
surface de la mer. J'ouvre alors le panneau du pont, soigneusement clos
jusque-la, je mate, je hisse ma voile ou je prends mes avirons, et je
me promene.

-- Mais comment revenez-vous a bord ?

-- Je ne reviens pas, monsieur Aronnax, c'est le _Nautilus_ qui revient.

-- A vos ordres !

-- A mes ordres. Un fil electrique me rattache a lui. Je lance un
telegramme, et cela suffit.

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14 | 15 | 16
Copyright (c) 2007. topboookz.com. All rights reserved.