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Editorial
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

20000 Lieues sous les mers Part 1

J >> Jules Verne >> 20000 Lieues sous les mers Part 1

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Mieux valait admettre la proposition du harponneur que de la discuter.
Aussi, me contentai-je de repondre :

<< Laissons venir les circonstances, maitre Land, et nous verrons. Mais,
jusque-la, je vous en prie, contenez votre impatience. On ne peut agir
que par ruse, et ce n'est pas en vous emportant que vous ferez naitre
des chances favorables. Promettez-moi donc que vous accepterez la
situation sans trop de colere.

-- Je vous le promets, monsieur le professeur, repondit Ned Land d'un
ton peu rassurant. Pas un mot violent ne sortira de ma bouche, pas un
geste brutal ne me trahira, quand bien meme le service de la table ne
se ferait pas avec toute la regularite desirable.

-- J'ai votre parole, Ned >>, repondis-je au Canadien.

Puis, la conversation fut suspendue, et chacun de nous se mit a
reflechir a part soi. J'avouerai que, pour mon compte, et malgre
l'assurance du harponneur, je ne conservais aucune illusion. Je
n'admettais pas ces chances favorables dont Ned Land avait parle. Pour
etre si surement manoeuvre, le bateau sous-marin exigeait un nombreux
equipage, et consequemment, dans le cas d'une lutte, nous aurions
affaire a trop forte partie. D'ailleurs, il fallait, avant tout, etre
libres, et nous ne l'etions pas. Je ne voyais meme aucun moyen de fuir
cette cellule de tole si hermetiquement fermee. Et pour peu que
l'etrange commandant de ce bateau eut un secret a garder -- ce qui
paraissait au moins probable il ne nous laisserait pas agir librement a
son bord. Maintenant, se debarrasserait-il de nous par la violence, ou
nous jetterait-il un jour sur quelque coin de terre ? C'etait la
l'inconnu. Toutes ces hypotheses me semblaient extremement plausibles,
et il fallait etre un harponneur pour esperer de reconquerir sa liberte.

Je compris d'ailleurs que les idees de Ned Land s'aigrissaient avec les
reflexions qui s'emparaient de son cerveau. J'entendais peu a peu les
jugements gronder au fond de son gosier, et je voyais ses gestes
redevenir menacants. Il se levait, tournait comme une bete fauve en
cage, frappait les murs du pied et du poing. D'ailleurs, le temps
s'ecoulait, la faim se faisait cruellement sentir, et, cette fois, le
stewart ne paraissait pas. Et c'etait oublier trop longtemps notre
position de naufrages, si l'on avait reellement de bonnes intentions a
notre egard.

Ned Land, tourmente par les tiraillements de son robuste estomac, se
montait de plus en plus, et, malgre sa parole, je craignais
veritablement une explosion, lorsqu'il se trouverait en presence de
l'un des hommes du bord.

Pendant deux heures encore, la colere de Ned Land s'exalta. Le Canadien
appelait, il criait, mais en vain. Les murailles de tole etaient
sourdes. Je n'entendais meme aucun bruit a l'interieur de ce bateau,
qui semblait mort. Il ne bougeait pas, car j'aurais evidemment senti
les fremissements de la coque sous l'impulsion de l'helice. Plonge sans
doute dans l'abime des eaux, il n'appartenait plus a la terre. Tout ce
morne silence etait effrayant.

Quant a notre abandon, notre isolement au fond de cette cellule, je
n'osais estimer ce qu'il pourrait durer. Les esperances que j'avais
concues apres notre entrevue avec le commandant du bord s'effacaient
peu a peu. La douceur du regard de cet homme, l'expression genereuse de
sa physionomie, la noblesse de son maintien, tout disparaissait de mon
souvenir. Je revoyais cet enigmatique personnage tel qu'il devait etre,
necessairement impitoyable, cruel. Je le sentais en dehors de
l'humanite, inaccessible a tout sentiment de pitie, implacable ennemi
de ses semblables auxquels il avait du vouer une imperissable haine !

Mais, cet homme, allait-il donc nous laisser perir d'inanition,
enfermes dans cette prison etroite livres a ces horribles tentations
auxquelles pousse la faim farouche ? Cette affreuse pensee prit dans
mon esprit une intensite terrible, et l'imagination aidant, je me
sentis envahir par une epouvante insensee. Conseil restait calme, Ned
Land rugissait.

En ce moment, un bruit se fit entendre exterieurement.

Des pas resonnerent sur la dalle de metal. Les serrures furent
fouillees, la porte s'ouvrit, le stewart parut.

Avant que j'eusse fait un mouvement pour l'en empecher, le Canadien
s'etait precipite sur ce malheureux ; il l'avait renverse ; il le
tenait a la gorge. Le stewart etouffait sous sa main puissante.

Conseil cherchait deja a retirer des mains du harponneur sa victime a
demi suffoquee, et j'allais joindre mes efforts aux siens, quand,
subitement, je fus cloue a ma place par ces mots prononces en francais :

<< Calmez-vous, maitre Land, et vous, monsieur le professeur, veuillez
m'ecouter ! >>

X

L'HOMME DES EAUX

C'etait le commandant du bord qui parlait ainsi.

A ces mots, Ned Land se releva subitement. Le stewart, presque etrangle
sortit en chancelant sur un signe de son maitre ; mais tel etait
l'empire du commandant a son bord, que pas un geste ne trahit le
ressentiment dont cet homme devait etre anime contre le Canadien.
Conseil, interesse malgre lui, moi stupefait, nous attendions en
silence le denouement de cette scene.

Le commandant, appuye sur l'angle de la table, les bras croises, nous
observait avec une profonde attention. Hesitait-il a parler ?
Regrettait-il ces mots qu'il venait de prononcer en francais ? On
pouvait le croire.

Apres quelques instants d'un silence qu'aucun de nous ne songea a
interrompre :

<< Messieurs, dit-il d'une voix calme et penetrante, je parle egalement
le francais, l'anglais, l'allemand et le latin. J'aurais donc pu vous
repondre des notre premiere entrevue, mais je voulais vous connaitre
d'abord, reflechir ensuite. Votre quadruple recit, absolument semblable
au fond, m'a affirme l'identite de vos personnes. Je sais maintenant
que le hasard a mis en ma presence monsieur Pierre Aronnax, professeur
d'histoire naturelle au Museum de Paris, charge d'une mission
scientifique a l'etranger, Conseil son domestique, et Ned Land,
d'origine canadienne, harponneur a bord de la fregate
l'_Abraham-Lincoln_, de la marine nationale des Etats-Unis d'Amerique. >>

Je m'inclinai d'un air d'assentiment. Ce n'etait pas une question que
me posait le commandant. Donc, pas de reponse a faire. Cet homme
s'exprimait avec une aisance parfaite, sans aucun accent. Sa phrase
etait nette, ses mots justes, sa facilite d'elocution remarquable. Et
cependant, je ne << sentais >> pas en lui un compatriote.

Il reprit la conversation en ces termes :

<< Vous avez trouve sans doute, monsieur, que j'ai longtemps tarde a
vous rendre cette seconde visite. C'est que, votre identite reconnue,
je voulais peser murement le parti a prendre envers vous. J'ai beaucoup
hesite. Les plus facheuses circonstances vous ont mis en presence d'un
homme qui a rompu avec l'humanite. Vous etes venu troubler mon
existence...

-- Involontairement, dis-je.

-- Involontairement ? repondit l'inconnu, en forcant un peu sa voix.
Est-ce involontairement que l'_Abraham-Lincoln_ me chasse sur toutes
les mers ? Est-ce involontairement que vous avez pris passage a bord de
cette fregate ? Est-ce involontairement que vos boulets ont rebondi sur
la coque de mon navire ? Est-ce involontairement que maitre Ned Land
m'a frappe de son harpon ? >>

Je surpris dans ces paroles une irritation contenue. Mais, a ces
recriminations j'avais une reponse toute naturelle a faire, et je la
fis.

<< Monsieur, dis-je, vous ignorez sans doute les discussions qui ont eu
lieu a votre sujet en Amerique et en Europe. Vous ne savez pas que
divers accidents, provoques par le choc de votre appareil sous-marin,
ont emu l'opinion publique dans les deux continents. Je vous fais grace
des hypotheses sans nombre par lesquelles on cherchait a expliquer
l'inexplicable phenomene dont seul vous aviez le secret. Mais sachez
qu'en vous poursuivant jusque sur les hautes mers du Pacifique,
l'_Abraham-Lincoln_ croyait chasser quelque puissant monstre marin dont
il fallait a tout prix delivrer l'Ocean. >>

Un demi-sourire detendit les levres du commandant, puis, d'un ton plus
calme :

<< Monsieur Aronnax, repondit-il, oseriez-vous affirmer que votre
fregate n'aurait pas poursuivi et canonne un bateau sous-marin aussi
bien qu'un monstre ? >>

Cette question m'embarrassa, car certainement le commandant Farragut
n'eut pas hesite. Il eut cru de son devoir de detruire un appareil de
ce genre tout comme un narwal gigantesque.

<< Vous comprenez donc, monsieur, reprit l'inconnu, que j'ai le droit de
vous traiter en ennemis. >>

Je ne repondis rien, et pour cause. A quoi bon discuter une proposition
semblable, quand la force peut detruire les meilleurs arguments.

<< J'ai longtemps hesite, reprit le commandant. Rien ne m'obligeait a
vous donner l'hospitalite. Si je devais me separer de vous, je n'avais
aucun interet a vous revoir. Je vous remettais sur la plate-forme de ce
navire qui vous avait servi de refuge. Je m'enfoncais sous les mers, et
j'oubliais que vous aviez jamais existe. N'etait-ce pas mon droit ?

-- C'etait peut-etre le droit d'un sauvage, repondis-je, ce n'etait pas
celui d'un homme civilise.

-- Monsieur le professeur, repliqua vivement le commandant, je ne suis
pas ce que vous appelez un homme civilise ! J'ai rompu avec la societe
tout entiere pour des raisons que moi seul j'ai le droit d'apprecier.
Je n'obeis donc point a ses regles, et je vous engage a ne jamais les
invoquer devant moi ! >>

Ceci fut dit nettement. Un eclair de colere et de dedain avait allume
les yeux de l'inconnu, et dans la vie de cet homme, j'entrevis un passe
formidable. Non seulement il s'etait mis en dehors des lois humaines,
mais il s'etait fait independant, libre dans la plus rigoureuse
acception du mot, hors de toute atteinte ! Qui donc oserait le
poursuivre au fond des mers, puisque, a leur surface, il dejouait les
efforts tentes contre lui ? Quel navire resisterait au choc de son
monitor sous-marin ? Quelle cuirasse, si epaisse qu'elle fut,
supporterait les coups de son eperon ? Nul, entre les hommes, ne
pouvait lui demander compte de ses oeuvres. Dieu, s'il y croyait, sa
conscience, s'il en avait une, etaient les seuls juges dont il put
dependre.

Ces reflexions traverserent rapidement mon esprit. pendant que
l'etrange personnage se taisait, absorbe et comme retire en lui-meme.
Je le considerais avec un effroi melange d'interet, et sans doute,
ainsi qu'Oedipe considerait le Sphinx.

Apres un assez long silence, le commandant reprit la parole.

<< J'ai donc hesite, dit-il, mais j'ai pense que mon interet pouvait
s'accorder avec cette pitie naturelle a laquelle tout etre humain a
droit. Vous resterez a mon bord, puisque la fatalite vous y a jetes.
Vous y serez libres, et, en echange de cette liberte, toute relative
d'ailleurs, je ne vous imposerai qu'une seule condition. Votre parole
de vous y soumettre me suffira.

-- Parlez, monsieur, repondis-je, je pense que cette condition est de
celles qu'un honnete homme peut accepter ?

-- Oui, monsieur, et la voici. Il est possible que certains evenements
imprevus m'obligent a vous consigner dans vos cabines pour quelques
heures ou quelques jours, suivant le cas. Desirant ne jamais employer
la violence, j'attends de vous, dans ce cas, plus encore que dans tous
les autres, une obeissance passive. En agissant ainsi, je couvre votre
responsabilite, je vous degage entierement, car c'est a moi de vous
mettre dans l'impossibilite de voir ce qui ne doit pas etre vu.
Acceptez-vous cette condition ? >>

Il se passait donc a bord des choses tout au moins singulieres, et que
ne devaient point voir des gens qui ne s'etaient pas mis hors des lois
sociales ! Entre les surprises que l'avenir me menageait, celle-ci ne
devait pas etre la moindre.

<< Nous acceptons, repondis-je. Seulement, je vous demanderai, monsieur,
la permission de vous adresser une question, une seule.

-- Parlez, monsieur.

-- Vous avez dit que nous serions libres a votre bord ?

-- Entierement.

-- Je vous demanderai donc ce que vous entendez par cette liberte.

-- Mais la liberte d'aller, de venir, de voir, d'observer meme tout ce
qui se passe ici - sauf en quelques circonstances graves - , la liberte
enfin dont nous jouissons nous-memes, mes compagnons et moi. >>

Il etait evident que nous ne nous entendions point.

<< Pardon, monsieur, repris-je, mais cette liberte, ce n'est que celle
que tout prisonnier a de parcourir sa prison ! Elle ne peut nous
suffire.

-- Il faudra, cependant, qu'elle vous suffise !

-- Quoi ! nous devons renoncer a jamais de revoir notre patrie, nos
amis, nos parents !

-- Oui, monsieur. Mais renoncer a reprendre cet insupportable joug de
la terre, que les hommes croient etre la liberte, n'est peut-etre pas
aussi penible que vous le pensez !

-- Par exemple, s'ecria Ned Land, jamais je ne donnerai ma parole de ne
pas chercher a me sauver !

-- Je ne vous demande pas de parole, maitre Land repondit froidement le
commandant.

-- Monsieur, repondis-je, emporte malgre moi, vous abusez de votre
situation envers nous ! C'est de la cruaute !

-- Non, monsieur, c'est de la clemence ! Vous etes mes prisonniers
apres combat ! Je vous garde, quand je pourrais d'un mot vous replonger
dans les abimes de l'Ocean ! Vous m'avez attaque ! Vous etes venus
surprendre un secret que nul homme au monde ne doit penetrer, le secret
de toute mon existence ! Et vous croyez que Je vais vous renvoyer sur
cette terre qui ne doit plus me connaitre ! Jamais ! En vous retenant,
ce n'est pas vous que je garde, c'est moi-meme ! >>

Ces paroles indiquaient de la part du commandant un parti pris contre
lequel ne prevaudrait aucun argument.

<< Ainsi, monsieur, repris-je, vous nous donnez tout simplement a
choisir entre la vie ou la mort ?

-- Tout simplement.

-- Mes amis, dis-je, a une question ainsi posee, il n'y a rien a
repondre. Mais aucune parole ne nous lie au maitre de ce bord.

-- Aucune, monsieur >>, repondit l'inconnu.

Puis, d'une voix plus douce, il reprit :

<< Maintenant, permettez-moi d'achever ce que j'ai a vous dire. Je vous
connais, monsieur Aronnax. Vous, sinon vos compagnons, vous n'aurez
peut-etre pas tant a vous plaindre du hasard qui vous lie a mon sort.
Vous trouverez parmi les livres qui servent a mes etudes favorites cet
ouvrage que vous avez publie sur les grands fonds de la mer. Je l'ai
souvent lu. Vous avez pousse votre oeuvre aussi loin que vous le
permettait la science terrestre. Mais vous ne savez pas tout, vous
n'avez pas tout vu. Laissez-moi donc vous dire, monsieur le professeur,
que vous ne regretterez pas le temps passe a mon bord. Vous allez
voyager dans le pays des merveilles. L'etonnement, la stupefaction
seront probablement l'etat habituel de votre esprit. Vous ne vous
blaserez pas facilement sur le spectacle incessamment offert a vos
yeux. Je vais revoir dans un nouveau tour du monde sous-marin - qui
sait ? le dernier peut-etre - tout ce que j'ai pu etudier au fond de
ces mers tant de fois parcourues, et vous serez mon compagnon d'etudes.
A partir de ce jour, vous entrez dans un nouvel element, vous verrez ce
que n'a vu encore aucun homme car moi et les miens nous ne comptons
plus - et notre planete, grace a moi, va vous livrer ses derniers
secrets. >>

Je ne puis le nier ; ces paroles du commandant firent sur moi un grand
effet. J'etais pris la par mon faible, et j'oubliai, pour un instant,
que la contemplation de ces choses sublimes ne pouvait valoir la
liberte perdue. D'ailleurs, je comptais sur l'avenir pour trancher
cette grave question. Ainsi, je me contentai de repondre :

<< Messieurs, si vous avez brise avec l'humanite, je veux croire que
vous n'avez pas renie tout sentiment humain. Nous sommes des naufrages
charitablement recueillis a votre bord, nous ne l'oublierons pas. Quant
a moi, je ne meconnais pas que, si l'interet de la science pouvait
absorber jusqu'au besoin de liberte, ce que me promet notre rencontre
m'offrirait de grandes compensations. >>

Je pensais que le commandant allait me tendre la main pour sceller
notre traite. Il n'en fit rien. Je le regrettai pour lui.

<< Une derniere question, dis-je, au moment ou cet etre inexplicable
semblait vouloir se retirer.

-- Parlez, monsieur le professeur.

-- De quel nom dois-je vous appeler ?

-- Monsieur, repondit le commandant, je ne suis pour vous que le
capitaine Nemo, et vos compagnons et vous, n'etes pour moi que les
passagers du _Nautilus_. >>

Le capitaine Nemo appela. Un stewart parut. Le capitaine lui donna ses
ordres dans cette langue etrangere que je ne pouvais reconnaitre. Puis,
se tournant vers le Canadien et Conseil :

<< Un repas vous attend dans votre cabine, leur dit-il. Veuillez suivre
cet homme.

-- Ca n'est pas de refus ! >> repondit le harponneur.

Conseil et lui sortirent enfin de cette cellule ou ils etaient
renfermes depuis plus de trente heures.

<< Et maintenant, monsieur Aronnax, notre dejeuner est pret.
Permettez-moi de vous preceder.

-- A vos ordres, capitaine. >>

Je suivis le capitaine Nemo, et des que j'eus franchi la porte, je pris
une sorte de couloir electriquement eclaire, semblable aux coursives
d'un navire. Apres un parcours d'une dizaine de metres. une seconde
porte s'ouvrit devant moi.

J'entrai alors dans une salle a manger ornee et meublee avec un gout
severe. De hauts dressoirs de chene, incrustes d'ornements d'ebene,
s'elevaient aux deux extremites de cette salle, et sur leurs rayons a
ligne ondulee etincelaient des faiences, des porcelaines, des verreries
d'un prix inestimable. La vaisselle plate y resplendissait sous les
rayons que versait un plafond lumineux, dont de fines peintures
tamisaient et adoucissaient l'eclat.

Au centre de la salle etait une table richement servie. Le capitaine
Nemo m'indiqua la place que je devais occuper.

<< Asseyez-vous, me dit-il, et mangez comme un homme qui doit mourir de
faim. >>

Le dejeuner se composait d'un certain nombre de plats dont la mer seule
avait fourni le contenu, et de quelques mets dont j'ignorais la nature
et la provenance. J'avouerai que c'etait bon, mais avec un gout
particulier auquel je m'habituai facilement. Ces divers aliments me
parurent riches en phosphore, et je pensai qu'ils devaient avoir une
origine marine.

Le capitaine Nemo me regardait. Je ne lui demandai rien, mais il devina
mes pensees, et il repondit de lui-meme aux questions que je brulais de
lui adresser.

<< La plupart de ces mets vous sont inconnus, me dit-il. Cependant, vous
pouvez en user sans crainte. Ils sont sains et nourrissants. Depuis
longtemps, j'ai renonce aux aliments de la terre, et je ne m'en porte
pas plus mal. Mon equipage, qui est vigoureux, ne se nourrit pas
autrement que moi.

-- Ainsi, dis-je, tous ces aliments sont des produits de la mer ?

-- Oui, monsieur le professeur, la mer fournit a tous mes besoins.
Tantot, je mets mes filets a la traine, et je les retire, prets a se
rompre. Tantot, je vais chasser au milieu de cet element qui parait
etre inaccessible a l'homme, et je force le gibier qui gite dans mes
forets sous-marines. Mes troupeaux, comme ceux du vieux pasteur de
Neptune, paissent sans crainte les immenses prairies de l'Ocean. J'ai
la une vaste propriete que j'exploite moi-meme et qui est toujours
ensemencee par la main du Createur de toutes choses. >>

Je regardai le capitaine Nemo avec un certain etonnement, et je lui
repondis :

<< Je comprends parfaitement, monsieur, que vos filets fournissent
d'excellents poissons a votre table ; je comprends moins que vous
poursuiviez le gibier aquatique dans vos forets sous-marines ; mais je
ne comprends plus du tout qu'une parcelle de viande, si petite qu'elle
soit, figure dans votre menu.

-- Aussi, monsieur, me repondit le capitaine Nemo, ne fais-je jamais
usage de la chair des animaux terrestres.

-- Ceci, cependant, repris-je, en designant un plat ou restaient encore
quelques tranches de filet.

-- Ce que vous croyez etre de la viande, monsieur le professeur, n'est
autre chose que du filet de tortue de mer. Voici egalement quelques
foies de dauphin que vous prendriez pour un ragout de porc. Mon
cuisinier est un habile preparateur, qui excelle a conserver ces
produits varies de l'Ocean. Goutez a tous ces mets. Voici une conserve
d'holoturies qu'un Malais declarerait sans rivale au monde, voila une
creme dont le lait a ete fourni par la mamelle des cetaces, et le sucre
par les grands fucus de la mer du Nord, et enfin, permettez-moi de vous
offrir des confitures d'anemones qui valent celles des fruits les plus
savoureux. >>

Et je goutais, plutot en curieux qu'en gourmet, tandis que le capitaine
Nemo m'enchantait par ses invraisemblables recits.

<< Mais cette mer, monsieur Aronnax, me dit-il, cette nourrice
prodigieuse, inepuisable, elle ne me nourrit pas seulement ; elle me
vetit encore. Ces etoffes qui vous couvrent sont tissees avec le byssus
de certains coquillages ; elles sont teintes avec la pourpre des
anciens et nuancees de couleurs violettes que j'extrais des aplysis de
la Mediterranee. Les parfums que vous trouverez sur la toilette de
votre cabine sont le produit de la distillation des plantes marines.
Votre lit est fait du plus doux zostere de l'Ocean. Votre plume sera un
fanon de baleine, votre encre la liqueur secretee par la seiche ou
l'encornet. Tout me vient maintenant de la mer comme tout lui
retournera un jour !

-- Vous aimez la mer, capitaine.

-- Oui ! je l'aime ! La mer est tout ! Elle couvre les sept dixiemes du
globe terrestre. Son souffle est pur et sain. C'est l'immense desert ou
l'homme n'est jamais seul, car il sent fremir la vie a ses cotes. La
mer n'est que le vehicule d'une surnaturelle et prodigieuse existence ;
elle n'est que mouvement et amour ; c'est l'infini vivant, comme l'a
dit un de vos poetes. Et en effet, monsieur le professeur, la nature
s'y manifeste par ses trois regnes, mineral, vegetal, animal. Ce
dernier y est largement represente par les quatre groupes des
zoophytes, par trois classes des articules, par cinq classes des
mollusques, par trois classes des vertebres, les mammiferes, les
reptiles et ces innombrables legions de poissons, ordre infini
d'animaux qui compte plus de treize mille especes, dont un dixieme
seulement appartient a l'eau douce. La mer est le vaste reservoir de la
nature. C'est par la mer que le globe a pour ainsi dire commence, et
qui sait s'il ne finira pas par elle ! La est la supreme tranquillite.
La mer n'appartient pas aux despotes. A sa surface, ils peuvent encore
exercer des droits iniques, s'y battre, s'y devorer, y transporter
toutes les horreurs terrestres. Mais a trente pieds au-dessous de son
niveau, leur pouvoir cesse, leur influence s'eteint, leur puissance
disparait ! Ah ! monsieur, vivez, vivez au sein des mers ! La seulement
est l'independance ! La je ne reconnais pas de maitres ! La je suis
libre ! >>

Le capitaine Nemo se tut subitement au milieu de cet enthousiasme qui
debordait de lui. S'etait-il laisse entrainer au-dela de sa reserve
habituelle ? Avait-il trop parle ? Pendant quelques instants, il se
promena, tres agite. Puis, ses nerfs se calmerent, sa physionomie
reprit sa froideur accoutumee, et, se tournant vers moi :

<< Maintenant, monsieur le professeur, dit-il, si vous voulez visiter le
_Nautilus_, je suis a vos ordres. >>

XI

LE _NAUTILUS_

Le capitaine Nemo se leva. Je le suivis. Une double porte, menagee a
l'arriere de la salle, s'ouvrit, et j'entrai dans une chambre de
dimension egale a celle que je venais de quitter.

C'etait une bibliotheque. De hauts meubles en palissandre noir,
incrustes de cuivres, supportaient sur leurs larges rayons un grand
nombre de livres uniformement relies. Ils suivaient le contour de la
salle et se terminaient a leur partie inferieure par de vastes divans,
capitonnes de cuir marron, qui offraient les courbes les plus
confortables. De legers pupitres mobiles, en s'ecartant ou se
rapprochant a volonte, permettaient d'y poser le livre en lecture. Au
centre se dressait une vaste table, couverte de brochures, entre
lesquelles apparaissaient quelques journaux deja vieux. La lumiere
electrique inondait tout cet harmonieux ensemble, et tombait de quatre
globes depolis a demi engages dans les volutes du plafond. Je regardais
avec une admiration reelle cette salle si ingenieusement amenagee, et
je ne pouvais en croire mes yeux.

<< Capitaine Nemo, dis-je a mon hote, qui venait de s'etendre sur un
divan, voila une bibliotheque qui ferait honneur a plus d'un palais des
continents, et je suis vraiment emerveille, quand je songe qu'elle peut
vous suivre au plus profond des mers.

-- Ou trouverait-on plus de solitude, plus de silence, monsieur le
professeur ? repondit le capitaine Nemo. Votre cabinet du Museum vous
offre-t-il un repos aussi complet ?

-- Non, monsieur, et je dois ajouter qu'il est bien pauvre aupres du
votre. Vous possedez la six ou sept mille volumes...

-- Douze mille, monsieur Aronnax. Ce sont les seuls liens qui me
rattachent a la terre. Mais le monde a fini pour moi le jour ou mon
_Nautilus_ s'est plonge pour la premiere fois sous les eaux. Ce
jour-la, j'ai achete mes derniers volumes, mes dernieres brochures, mes
derniers journaux, et depuis lors, je veux croire que l'humanite n'a
plus ni pense, ni ecrit. Ces livres, monsieur le professeur, sont
d'ailleurs a votre disposition, et vous pourrez en user librement. >>

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