20000 Lieues sous les mers Part 1
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Jules Verne >> 20000 Lieues sous les mers Part 1
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Nous etions seuls. Ou ? Je ne pouvais le dire, a peine l'imaginer. Tout
etait noir, mais d'un noir si absolu, qu'apres quelques minutes, mes
yeux n'avaient encore pu saisir une de ces lueurs indeterminees qui
flottent dans les plus profondes nuits.
Cependant, Ned Land, furieux de ces facons de proceder, donnait un
libre cours a son indignation.
<< Mille diables ! s'ecriait-il, voila des gens qui en remonteraient aux
Caledoniens pour l'hospitalite ! Il ne leur manque plus que d'etre
anthropophages ! Je n'en serais pas surpris, mais je declare que l'on
ne me mangera pas sans que je proteste !
-- Calmez-vous, ami Ned, calmez-vous, repondit tranquillement Conseil.
Ne vous emportez pas avant l'heure. Nous ne sommes pas encore dans la
rotissoire !
-- Dans la rotissoire, non, riposta le Canadien, mais dans le four, a
coup sur ! Il y fait assez noir. Heureusement, mon _bowie-kniff_ ne m'a
pas quitte, et j'y vois toujours assez clair pour m'en servir. Le
premier de ces bandits qui met la main sur moi...
-- Ne vous irritez pas, Ned, dis-je alors au harponneur, et ne nous
compromettez point par d'inutiles violences. Qui sait si on ne nous
ecoute pas ! Tachons plutot de savoir ou nous sommes ! >>
Je marchai en tatonnant. Apres cinq pas, je rencontrai une muraille de
fer, faite de toles boulonnees. Puis, me retournant, je heurtai une
table de bois, pres de laquelle etaient ranges plusieurs escabeaux. Le
plancher de cette prison se dissimulait sous une epaisse natte de
phormium qui assourdissait le bruit des pas. Les murs nus ne revelaient
aucune trace de porte ni de fenetre. Conseil, faisant un tour en sens
inverse, me rejoignit, et nous revinmes au milieu de cette cabine, qui
devait avoir vingt pieds de long sur dix pieds de large. Quant a sa
hauteur, Ned Land, malgre sa grande taille, ne put la mesurer.
Une demi-heure s'etait deja ecoulee sans que la situation se fut
modifiee, quand, d'une extreme obscurite, nos yeux passerent subitement
a la plus violente lumiere. Notre prison s'eclaira soudain,
c'est-a-dire qu'elle s'emplit d'une matiere lumineuse tellement vive
que je ne pus d'abord en supporter l'eclat. A sa blancheur, a son
intensite, je reconnus cet eclairage electrique, qui produisait autour
du bateau sous-marin comme un magnifique phenomene de phosphorescence.
Apres avoir involontairement ferme les yeux, je les rouvris, et je vis
que l'agent lumineux s'echappait d'un demi-globe depoli qui
s'arrondissait a la partie superieure de la cabine.
<< Enfin ! on y voit clair ! s'ecria Ned Land, qui, son couteau a la
main, se tenait sur la defensive.
-- Oui, repondis-je, risquant l'antithese, mais la situation n'en est
pas moins obscure.
-- Que monsieur prenne patience >>, dit l'impassible Conseil.
Le soudain eclairage de la cabine m'avait permis d'en examiner les
moindres details. Elle ne contenait que la table et les cinq escabeaux.
La porte invisible devait etre hermetiquement fermee. Aucun bruit
n'arrivait a notre oreille. Tout semblait mort a l'interieur de ce
bateau. Marchait-il, se maintenait-il a la surface de l'Ocean,
s'enfoncait-il dans ses profondeurs ? Je ne pouvais le deviner.
Cependant, le globe lumineux ne s'etait pas allume sans raison.
j'esperais donc que les hommes de l'equipage ne tarderaient pas a se
montrer. Quand on veut oublier les gens, on n'eclaire pas les
oubliettes.
Je ne me trompais pas. Un bruit de verrou se fit entendre, la porte
s'ouvrit, deux hommes parurent.
L'un etait de petite taille, vigoureusement muscle, large d'epaules,
robuste de membres, la tete forte, la chevelure abondante et noire, la
moustache epaisse, le regard vif et penetrant, et toute sa personne
empreinte de cette vivacite meridionale qui caracterise en France les
populations provencales. Diderot a tres justement pretendu que le geste
de l'homme est metaphorique, et ce petit homme en etait certainement la
preuve vivante. On sentait que dans son langage habituel, il devait
prodiguer les prosopopees, les metonymies et les hypallages. Ce que.
d'ailleurs, je ne fus jamais a meme de verifier, car il employa
toujours devant moi un idiome singulier et absolument incomprehensible.
Le second inconnu merite une description plus detaillee. Un disciple de
Gratiolet ou d'Engel eut lu sur sa physionomie a livre ouvert. Je
reconnus sans hesiter ses qualites dominantes - la confiance en lui,
car sa tete se degageait noblement sur l'arc forme par la ligne de ses
epaules, et ses yeux noirs regardaient avec une froide assurance : - le
calme, car sa peau, pale plutot que coloree, annoncait la tranquillite
du sang ; - l'energie, que demontrait la rapide contraction de ses
muscles sourciliers ; le courage enfin, car sa vaste respiration
denotait une grande expansion vitale.
J'ajouterai que cet homme etait fier, que son regard ferme et calme
semblait refleter de hautes pensees, et que de tout cet ensemble, de
l'homogeneite des expressions dans les gestes du corps et du visage,
suivant l'observation des physionomistes, resultait une indiscutable
franchise.
Je me sentis << involontairement >> rassure en sa presence, et j'augurai
bien de notre entrevue.
Ce personnage avait-il trente-cinq ou cinquante ans, je n'aurais pu le
preciser. Sa taille etait haute, son front large, son nez droit, sa
bouche nettement dessinee. ses dents magnifiques, ses mains fines,
allongees, eminemment << psychiques >> pour employer un mot de la
chirognomonie, c'est-a-dire dignes de servir une ame haute et
passionnee. Cet homme formait certainement le plus admirable type que
j'eusse jamais rencontre. Detail particulier, ses yeux, un peu ecartes
l'un de l'autre, pouvaient embrasser simultanement pres d'un quart de
l'horizon. Cette faculte je l'ai verifie plus tard se doublait d'une
puissance de vision encore superieure a celle de Ned Land. Lorsque cet
inconnu fixait un objet, la ligne de ses sourcils se froncait, ses
larges paupieres se rapprochaient de maniere a circonscrire la pupille
des yeux et a retrecir ainsi l'etendue du champ visuel, et il regardait
! Quel regard ! comme il grossissait les objets rapetisses par
l'eloignement ! comme il vous penetrait jusqu'a l'ame ! comme il
percait ces nappes liquides, si opaques a nos yeux, et comme il lisait
au plus profond des mers !...
Les deux inconnus, coiffes de berets faits d'une fourrure de loutre
marine, et chausses de bottes de mer en peau de phoque, portaient des
vetements d'un tissu particulier, qui degageaient la taille et
laissaient une grande liberte de mouvements.
Le plus grand des deux evidemment le chef du bord - nous examina avec
une extreme attention, sans prononcer une parole. Puis, se retournant
vers son compagnon, il s'entretint avec lui dans une langue que je ne
pus reconnaitre. C'etait un idiome sonore, harmonieux, flexible, dont
les voyelles semblaient soumises a une accentuation tres variee.
L'autre repondit par un hochement de tete, et ajouta deux ou trois mots
parfaitement incomprehensibles. Puis du regard il parut m'interroger
directement.
Je repondis, en bon francais, que je n'entendais point son langage ;
mais il ne sembla pas me comprendre, et la situation devint assez
embarrassante.
<< Que monsieur raconte toujours notre histoire, me dit Conseil. Ces
messieurs en saisiront peut-etre quelques mots ! >>
Je recommencai le recit de nos aventures, articulant nettement toutes
mes syllabes, et sans omettre un seul detail. Je declinai nos noms et
qualites ; puis, je presentai dans les formes le professeur Aronnax,
son domestique Conseil, et maitre Ned Land, le harponneur.
L'homme aux yeux doux et calmes m'ecouta tranquillement, poliment meme,
et avec une attention remarquable. Mais rien dans sa physionomie
n'indiqua qu'il eut compris mon histoire. Quand j'eus fini, il ne
prononca pas un seul mot.
Restait encore la ressource de parler anglais. Peut-etre se ferait-on
entendre dans cette langue qui est a peu pres universelle. Je la
connaissais, ainsi que la langue allemande, d'une maniere suffisante
pour la lire couramment, mais non pour la parler correctement. Or, ici,
il fallait surtout se faire comprendre.
<< Allons, a votre tour, dis-je au harponneur. A vous, maitre Land,
tirez de votre sac le meilleur anglais qu'ait jamais parle un
Anglo-Saxon. et tachez d'etre plus heureux que moi. >>
Ned ne se fit pas prier et recommenca mon recit que je compris a peu
pres. Le fond fut le meme, mais la forme differa. Le Canadien, emporte
par son caractere, y mit beaucoup d'animation. Il se plaignit
violemment d'etre emprisonne au mepris du droit des gens, demanda en
vertu de quelle loi on le retenait ainsi, invoqua l'_habeas corpus_,
menaca de poursuivre ceux qui le sequestraient indument, se demena,
gesticula, cria, et finalement, il fit comprendre par un geste
expressif que nous mourions de faim.
Ce qui etait parfaitement vrai, mais nous l'avions a peu pres oublie.
A sa grande stupefaction, le harponneur ne parut pas avoir ete plus
intelligible que moi. Nos visiteurs ne sourcillerent pas. Il etait
evident qu'ils ne comprenaient ni la langue d'Arago ni celle de Faraday.
Fort embarrasse, apres avoir epuise vainement nos ressources
philologiques, je ne savais plus quel parti prendre, quand Conseil me
dit :
<< Si monsieur m'y autorise, je raconterai la chose en allemand.
-- Comment ! tu sais l'allemand ? m'ecriai-je.
-- Comme un Flamand, n'en deplaise a monsieur.
-- Cela me plait, au contraire. Va, mon garcon. >>
Et Conseil, de sa voix tranquille, raconta pour la troisieme fois les
diverses peripeties de notre histoire. Mais, malgre les elegantes
tournures et la belle accentuation du narrateur, la langue allemande
n'eut aucun succes.
Enfin, pousse a bout, je rassemblai tout ce qui me restait de mes
premieres etudes, et j'entrepris de narrer nos aventures en latin.
Ciceron se fut bouche les oreilles et m'eut renvoye a la cuisine, mais
cependant, je parvins a m'en tirer. Meme resultat negatif.
Cette derniere tentative definitivement avortee, les deux inconnus
echangerent quelques mots dans leur incomprehensible langage, et se
retirerent, sans meme nous avoir adresse un de ces gestes rassurants
qui ont cours dans tous les pays du monde. La porte se referma.
<< C'est une infamie ! s'ecria Ned Land, qui eclata pour la vingtieme
fois. Comment ! on leur parle francais, anglais, allemand, latin, a ces
coquins-la, et il n'en est pas un qui ait la civilite de repondre !
Calmez-vous, Ned, dis-je au bouillant harponneur, la colere ne menerait
a rien.
-- Mais savez-vous, monsieur le professeur, reprit notre irascible
compagnon, que l'on mourrait parfaitement de faim dans cette cage de
fer ?
-- Bah ! fit Conseil, avec de la philosophie, on peut encore tenir
longtemps !
-- Mes amis, dis-je, il ne faut pas se desesperer. Nous nous sommes
trouves dans de plus mauvaises passes. Faites-moi donc le plaisir
d'attendre pour vous former une opinion sur le commandant et l'equipage
de ce bateau.
-- Mon opinion est toute faite, riposta Ned Land. Ce sont des coquins...
-- Bon ! et de quel pays ?
-- Du pays des coquins !
-- Mon brave Ned, ce pays-la n'est pas encore suffisamment indique sur
la mappemonde, et j'avoue que la nationalite de ces deux inconnus est
difficile a determiner ! Ni Anglais, ni Francais, ni Allemands, voila
tout ce que l'on peut affirmer. Cependant, je serais tente d'admettre
que ce commandant et son second sont nes sous de basses latitudes. Il y
a du meridional en eux. Mais sont-ils espagnols, turcs, arabes ou
indiens, c'est ce que leur type physique ne me permet pas de decider.
Quant a leur langage. il est absolument incomprehensible.
Voila le desagrement de ne pas savoir toutes les langues, repondit
Conseil, ou le desavantage de ne pas avoir une langue unique !
-- Ce qui ne servirait a rien ! repondit Ned Land. Ne voyez-vous pas
que ces gens-la ont un langage a eux, un langage invente pour
desesperer les braves gens qui demandent a diner ! Mais, dans tous les
pays de la terre ouvrir la bouche, remuer les machoires, happer des
dents et des levres, est-ce que cela ne se comprend pas de reste ?
Est-ce que cela ne veut pas dire a Quebec comme aux Pomotou, a Paris
comme aux antipodes : J'ai faim ! donnez-moi a manger !...
-- Oh ! fit Conseil, il y a des natures si inintelligentes !... >>
Comme il disait ces mots, la porte s'ouvrit. Un stewart entra. Il nous
apportait des vetements, vestes et culottes de mer, faites d'une etoffe
dont je ne reconnus pas la nature. Je me hatai de les revetir, et mes
compagnons m'imiterent.
Pendant ce temps, le stewart muet, sourd peut-etre avait dispose la
table et place trois couverts.
<< Voila quelque chose de serieux, dit Conseil, et cela s'annonce bien.
-- Bah ! repondit le rancunier harponneur, que diable voulez-vous qu'on
mange ici ? du foie de tortue, du filet de requin, du beefsteak de
chien de mer !
-- Nous verrons bien ! >> dit Conseil.
Les plats, recouverts de leur cloche d'argent, furent symetriquement
poses sur la nappe, et nous primes place a table. Decidement, nous
avions affaire a des gens civilises, et sans la lumiere electrique qui
nous inondait, je me serais cru dans la salle a manger de l'hotel
Adelphi, a Liverpool, ou du Grand-Hotel, a Paris. Je dois dire
toutefois que le pain et le vin manquaient totalement. L'eau etait
fraiche et limpide, mais c'etait de l'eau - ce qui ne fut pas du gout
de Ned Land. Parmi les mets qui nous furent servis, je reconnus divers
poissons delicatement appretes ; mais, sur certains plats, excellents
d'ailleurs, je ne pus me prononcer, et je n'aurais meme su dire a quel
regne, vegetal ou animal, leur contenu appartenait. Quant au service de
table, il etait elegant et d'un gout parfait. Chaque ustensile,
cuiller, fourchette, couteau, assiette, portait une lettre entouree
d'une devise en exergue, et dont voici le _fac-simile_ exact :
_Mobile dans l'element mobile !_ Cette devise s'appliquait justement a
cet appareil sous-marin, a la condition de traduire la preposition _in_
par _dans_ et non par sur. La lettre N formait sans doute l'initiale du
nom de l'enigmatique personnage qui commandait au fond des mers !
Ned et Conseil ne faisaient pas tant de reflexions. Ils devoraient, et
je ne tardai pas a les imiter. J'etais, d'ailleurs, rassure sur notre
sort, et il me paraissait evident que nos hotes ne voulaient pas nous
laisser mourir d'inanition.
Cependant, tout finit ici-bas, tout passe, meme la faim de gens qui
n'ont pas mange depuis quinze heures. Notre appetit satisfait, le
besoin de sommeil se fit imperieusement sentir. Reaction bien
naturelle, apres l'interminable nuit pendant laquelle nous avions lutte
contre la mort.
<< Ma foi, je dormirais bien, dit Conseil.
-- Et moi, je dors ! >> repondit Ned Land.
Mes deux compagnons s'etendirent sur le tapis de la cabine, et furent
bientot plonges dans un profond sommeil.
Pour mon compte, je cedai moins facilement a ce violent besoin de
dormir. Trop de pensees s'accumulaient dans mon esprit, trop de
questions insolubles s'y pressaient, trop d'images tenaient mes
paupieres entr'ouvertes ! Ou etions-nous ? Quelle etrange puissance
nous emportait ? Je sentais - ou plutot je croyais sentir - l'appareil
s'enfoncer vers les couches les plus reculees de la mer. De violents
cauchemars m'obsedaient. J'entrevoyais dans ces mysterieux asiles tout
un monde d'animaux inconnus, dont ce bateau sous-marin semblait etre le
congenere, vivant, se mouvant, formidable comme eux !... Puis, mon
cerveau se calma, mon imagination se fondit en une vague somnolence, et
je tombai bientot dans un morne sommeil.
IX
LES COLERES DE NED LAND
Quelle fut la duree de ce sommeil, je l'ignore ; mais il dut etre long,
car il nous reposa completement de nos fatigues. Je me reveillai le
premier. Mes compagnons n'avaient pas encore bouge, et demeuraient
etendus dans leur coin comme des masses inertes.
A peine releve de cette couche passablement dure, je sentis mon cerveau
degage, mon esprit net. Je recommencai alors un examen attentif de
notre cellule.
Rien n'etait change a ses dispositions interieures. La prison etait
restee prison, et les prisonniers, prisonniers. Cependant le stewart,
profitant de notre sommeil, avait desservi la table. Rien n'indiquait
donc une modification prochaine dans cette situation, et je me demandai
serieusement si nous etions destines a vivre indefiniment dans cette
cage.
Cette perspective me sembla d'autant plus penible que, si mon cerveau
etait libre de ses obsessions de la veille, je me sentais la poitrine
singulierement oppressee. Ma respiration se faisait difficilement.
L'air lourd ne suffisait plus au jeu de mes poumons. Bien que la
cellule fut vaste, il etait evident que nous avions consomme en grande
partie l'oxygene qu'elle contenait. En effet, chaque homme depense en
une heure, l'oxygene renferme dans cent litres d'air et cet air, charge
alors d'une quantite presque egale d'acide carbonique, devient
irrespirable.
Il etait donc urgent de renouveler l'atmosphere de notre prison, et,
sans doute aussi, L'atmosphere du bateau sous-marin.
La se posait une question a mon esprit. Comment procedait le commandant
de cette demeure flottante ? Obtenait-il de l'air par des moyens
chimiques, en degageant par la chaleur l'oxygene contenu dans du
chlorate de potasse, et en absorbant l'acide carbonique par la potasse
caustique ? Dans ce cas, il devait avoir conserve quelques relations
avec les continents, afin de se procurer les matieres necessaires a
cette operation. Se bornait-il seulement a emmagasiner l'air sous de
hautes pressions dans des reservoirs, puis a le repandre suivant les
besoins de son equipage ? Peut-etre. Ou, procede plus commode. plus
economique, et par consequent plus probable, se contentait-il de
revenir respirer a la surface des eaux, comme un cetace. et de
renouveler pour vingt-quatre heures sa provision d'atmosphere ? Quoi
qu'il en soit. et quelle que fut la methode, il me paraissait prudent
de l'employer sans retard.
En effet, j'etais deja reduit a multiplier mes inspirations pour
extraire de cette cellule le peu d'oxygene qu'elle renfermait, quand,
soudain, je fus rafraichi par un courant d'air pur et tout parfume
d'emanations salines. C'etait bien la brise de mer, vivifiante et
chargee d'iode ! J'ouvris largement la bouche, et mes poumons se
saturerent de fraiches molecules. En meme temps, je sentis un
balancement, un roulis de mediocre amplitude, mais parfaitement
determinable. Le bateau, le monstre de tole venait evidemment de
remonter a la surface de l'Ocean pour y respirer a la facon des
baleines. Le mode de ventilation du navire etait donc parfaitement
reconnu.
Lorsque j'eus absorbe cet air pur a pleine poitrine, je cherchai le
conduit, l'<< aerifere >>, si l'on veut, qui laissait arriver jusqu'a
nous ce bienfaisant effluve. et je ne tardai pas a le trouver.
Au-dessus de la porte s'ouvrait un trou d'aerage laissant passer une
fraiche colonne d'air, qui renouvelait ainsi l'atmosphere appauvrie de
la cellule.
J'en etais la de mes observations, quand Ned et Conseil s'eveillerent
presque en meme temps, sous l'influence de cette aeration revivifiante.
Ils se frotterent les yeux, se detirerent les bras et furent sur pied
en un instant.
<< Monsieur a bien dormi ? me demanda Conseil avec sa politesse
quotidienne.
-- Fort bien, mon brave garcon, repondis-je. Et, vous, maitre Ned Land ?
-- Profondement, monsieur le professeur. Mais, je ne sais si je me
trompe, il me semble que je respire comme une brise de mer ? >>
Un marin ne pouvait s'y meprendre, et je racontai au Canadien ce qui
s'etait passe pendant son sommeil.
<< Bon ! dit-il, cela explique parfaitement ces mugissements que nous
entendions, lorsque le pretendu narwal se trouvait en vue de
l'_Abraham-Lincoln_.
-- Parfaitement, maitre Land, c'etait sa respiration !
-- Seulement, monsieur Aronnax, je n'ai aucune idee de l'heure qu'il
est, a moins que ce ne soit l'heure du diner ?
-- L'heure du diner, mon digne harponneur ? Dites, au moins, l'heure du
dejeuner, car nous sommes certainement au lendemain d'hier.
-- Ce qui demontre, repondit Conseil, que nous avons pris vingt-quatre
heures de sommeil.
-- C'est mon avis. repondis-je.
-- Je ne vous contredis point, repliqua Ned Land. Mais diner ou
dejeuner, le stewart sera le bienvenu, qu'il apporte l'un ou l'autre.
-- L'un et l'autre, dit Conseil
-- Juste, repondit le Canadien, nous avons droit a deux repas, et pour
mon compte, je ferai honneur a tous les deux.
-- Eh bien ! Ned, attendons, repondis-je. Il est evident que ces
inconnus n'ont pas l'intention de nous laisser mourir de faim, car,
dans ce cas, le diner d'hier soir n'aurait aucun sens.
-- A moins qu'on ne nous engraisse ! riposta Ned.
-- Je proteste, repondis-je. Nous ne sommes point tombes entre les
mains de cannibales !
-- Une fois n'est pas coutume, repondit serieusement le Canadien. Qui
sait si ces gens-la ne sont pas prives depuis longtemps de chair
fraiche, et dans ce cas, trois particuliers sains et bien constitues
comme monsieur le professeur, son domestique et moi...
-- Chassez ces idees, maitre Land, repondis-je au harponneur, et
surtout. ne partez pas de la pour vous emporter contre nos hotes, ce
qui ne pourrait qu'aggraver la situation.
-- En tout cas, dit le harponneur, j'ai une faim de tous les diables,
et diner ou dejeuner, le repas n'arrive guere !
-- Maitre Land, repliquai-je, il faut se conformer au reglement du
bord, et je suppose que notre estomac avance sur la cloche du
maitre-coq.
-- Eh bien ! on le mettra a l'heure, repondit tranquillement Conseil.
-- Je vous reconnais la, ami Conseil, riposta l'impatient Canadien.
Vous usez peu votre bile et vos nerfs ! Toujours calme ! Vous seriez
capable de dire vos graces avant votre benedicite, et de mourir de faim
plutot que de vous plaindre !
-- A quoi cela servirait-il ? demanda Conseil.
-- Mais cela servirait a se plaindre ! C'est deja quelque chose. Et si
ces pirates -- je dis pirates par respect, et pour ne pas contrarier
monsieur le professeur qui defend de les appeler cannibales -- , si ces
pirates se figurent qu'ils vont me garder dans cette cage ou j'etouffe,
sans apprendre de quels jurons j'assaisonne mes emportements, ils se
trompent ! Voyons, monsieur Aronnax. parlez franchement. Croyez-vous
qu'ils nous tiennent longtemps dans cette boite de fer ?
-- A dire vrai, je n'en sais pas plus long que vous, ami Land.
-- Mais enfin, que supposez-vous ?
-- Je suppose que le hasard nous a rendus maitres d'un secret
important. Or, l'equipage de ce bateau sous-marin a interet a le
garder, et si cet interet est plus grave que la vie de trois hommes, je
crois notre existence tres compromise. Dans le cas contraire, a la
premiere occasion, le monstre qui nous a engloutis nous rendra au monde
habite par nos semblables.
-- A moins qu'il ne nous enrole parmi son equipage, dit Conseil, et
qu'il nous garde ainsi...
-- Jusqu'au moment, repliqua Ned Land, ou quelque fregate, plus rapide
ou plus adroite que l'_Abraham-Lincoln_, s'emparera de ce nid de
forbans, et enverra son equipage et nous respirer une derniere fois au
bout de sa grand'vergue.
-- Bien raisonne, maitre Land, repliquai-je. Mais on ne nous a pas
encore fait, que je sache, de proposition a cet egard. Inutile donc de
discuter le parti que nous devrons prendre, le cas echeant. Je vous le
repete, attendons, prenons conseil des circonstances, et ne faisons
rien, puisqu'il n'y a rien a faire.
-- Au contraire ! monsieur le professeur, repondit le harponneur, qui
n'en voulait pas demordre, il faut faire quelque chose.
-- Eh ! quoi donc, maitre Land ?
-- Nous sauver.
-- Se sauver d'une prison << terrestre >> est souvent difficile, mais
d'une prison sous-marine, cela me parait absolument impraticable.
-- Allons, ami Ned, demanda Conseil, que repondez-vous a l'objection de
monsieur ? Je ne puis croire qu'un Americain soit jamais a bout de
ressources ! >>
Le harponneur. visiblement embarrasse, se taisait. Une fuite, dans les
conditions ou le hasard nous avait jetes, etait absolument impossible.
Mais un Canadien est a demi francais, et maitre Ned Land le fit bien
voir par sa reponse.
<< Ainsi, monsieur Aronnax, reprit-il apres quelques instants de
reflexion, vous ne devinez pas ce que doivent faire des gens qui ne
peuvent s'echapper de leur prison ?
-- Non, mon ami.
-- C'est bien simple, il faut qu'ils s'arrangent de maniere a y rester.
-- Parbleu ! fit Conseil, vaut encore mieux etre dedans que dessus ou
dessous !
-- Mais apres avoir jete dehors geoliers, porte-clefs et gardiens,
ajouta Ned Land.
-- Quoi, Ned ? vous songeriez serieusement a vous emparer de ce
batiment ?
-- Tres serieusement, repondit le Canadien.
-- C'est impossible.
-- Pourquoi donc, monsieur ? Il peut se presenter quelque chance
favorable, et je ne vois pas ce qui pourrait nous empecher d'en
profiter. S'ils ne sont qu'une vingtaine d'hommes a bord de cette
machine, ils ne feront pas reculer deux Francais et un Canadien, je
suppose ! >>
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