20000 Lieues sous les mers Part 1
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Jules Verne >> 20000 Lieues sous les mers Part 1
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La fregate s'approcha du cetace. Je l'examinai en toute liberte
d'esprit. Les rapports du _Shannon_ et de l'_Helvetia_ avaient un peu
exagere ses dimensions, et j'estimai sa longueur a deux cent cinquante
pieds seulement. Quant a sa grosseur, je ne pouvais que difficilement
l'apprecier ; mais, en somme, l'animal me parut etre admirablement
proportionne dans ses trois dimensions.
Pendant que j'observais cet etre phenomenal, deux jets de vapeur et
d'eau s'elancerent de ses events, et monterent a une hauteur de
quarante metres, ce qui me fixa sur son mode de respiration. J'en
conclus definitivement qu'il appartenait a l'embranchement des
vertebres, classe des mammiferes, sous-classe des monodelphiens, groupe
des pisciformes, ordre des cetaces, famille... Ici, je ne pouvais
encore me prononcer. L'ordre des cetaces comprend trois familles : les
baleines, les cachalots et les dauphins, et c'est dans cette derniere
que sont ranges les narwals. Chacune de ces famille se divise en
plusieurs genres, chaque genre en especes, chaque espece en varietes.
Variete, espece, genre et famille me manquaient encore, mais je ne
doutais pas de completer ma classification avec l'aide du ciel et du
commandant Farragut.
L'equipage attendait impatiemment les ordres de son chef. Celui-ci,
apres avoir attentivement observe l'animal, fit appeler l'ingenieur.
L'ingenieur accourut.
<< Monsieur, dit le commandant, vous avez de la pression ?
-- Oui, monsieur, repondit l'ingenieur.
-- Bien. Forcez vos feux, et a toute vapeur ! >>
Trois hurrahs accueillirent cet ordre. L'heure de la lutte avait sonne.
Quelques instants apres, les deux cheminees de la fregate vomissaient
des torrents de fumee noire, et le pont fremissait sous le
tremblotement des chaudieres.
L'_Abraham-Lincoln_, chasse en avant par sa puissante helice, se
dirigea droit sur l'animal. Celui-ci le laissa indifferemment
s'approcher a une demi-encablure ; puis dedaignant de plonger, il prit
une petite allure de fuite, et se contenta de maintenir sa distance.
Cette poursuite se prolongea pendant trois quarts d'heure environ, sans
que la fregate gagnat deux toises sur le cetace Il etait donc evident
qu'a marcher ainsi, on ne l'atteindrait jamais
Le commandant Farragut tordait avec rage l'epaisse touffe de poils qui
foisonnait sous son menton.
<< Ned Land ? >> cria-t-il.
Le Canadien vint a l'ordre.
<< Eh bien, maitre Land, demanda le commandant, me conseillez-vous
encore de mettre mes embarcations a la mer ?
-- Non, monsieur, repondit Ned Land, car cette bete-la ne se laissera
prendre que si elle le veut bien.
-- Que faire alors ?
-- Forcer de vapeur si vous le pouvez, monsieur. Pour moi, avec votre
permission, s'entend, je vais m'installer sous les sous-barbes de
beaupre, et si nous arrivons a longueur de harpon, je harponne.
-- Allez, Ned, repondit le commandant Farragut. Ingenieur, cria-t-il,
faites monter la pression. >>
Ned Land se rendit a son poste. Les feux furent plus activement pousses
; l'helice donna quarante-trois tours a la minute, et la vapeur fusa
par les soupapes. Le loch jete, on constata que l'_Abraham-Lincoln_
marchait a raison de dix-huit milles cinq dixiemes a l'heure.
Mais le maudit animal filait aussi avec une vitesse de dix-huit milles
cinq dixiemes.
Pendant une heure encore, la fregate se maintint sous cette allure,
sans gagner une toise ! C'etait humiliant pour l'un des plus rapides
marcheurs de la marine americaine. Une sourde colere courait parmi
l'equipage. Les matelots injuriaient le monstre, qui, d'ailleurs,
dedaignait de leur repondre. Le commandant Farragut ne se contentait
plus de tordre sa barbiche, il la mordait.
L'ingenieur fut encore une fois appele.
<< Vous avez atteint votre maximum de pression ? Lui demanda le
commandant.
-- Oui, monsieur, repondit l'ingenieur.
-- Et vos soupapes sont chargees ?...
-- A six atmospheres et demie.
-- Chargez-les a dix atmospheres. >>
Voila un ordre americain s'il en fut. On n'eut pas mieux fait sur le
Mississippi pour distancer une << concurrence >> !
<< Conseil, dis-je a mon brave serviteur qui se trouvait pres de moi,
sais-tu bien que nous allons probablement sauter ?
-- Comme il plaira a monsieur ! >> repondit Conseil.
Eh bien ! je l'avouerai, cette chance, il ne me deplaisait pas de la
risquer.
Les soupapes furent chargees. Le charbon s'engouffra dans les
fourneaux. Les ventilateurs envoyerent des torrents d'air sur les
brasiers. La rapidite de l'_Abraham Lincoln_ s'accrut. Ses mats
tremblaient jusque dans leurs emplantures, et les tourbillons de fumee
pouvaient a peine trouver passage par les cheminees trop etroites.
On jeta le loch une seconde fois.
<< Eh bien ! timonier ? demanda le commandant Farragut.
-- Dix neuf milles trois dixiemes, monsieur.
-- Forcez les feux. >>
L'ingenieur obeit. Le manometre marqua dix atmospheres. Mais le cetace
<< chauffa >> lui aussi, sans doute, car, sans se gener, il fila ses
dix-neuf milles et trois dixiemes.
Quelle poursuite ! Non, je ne puis decrire l'emotion qui faisait vibrer
tout mon etre. Ned Land se tenait a son poste, le harpon a la main.
Plusieurs fois, l'animal se laissa approcher.
<< Nous le gagnons ! nous le gagnons ! >> s'ecria le Canadien.
Puis, au moment ou il se disposait a frapper, le cetace se derobait
avec une rapidite que je ne puis estimer a moins de trente milles a
l'heure. Et meme, pendant notre maximum de vitesse, ne se permit-il pas
de narguer la fregate en en faisant le tour ! Un cri de fureur
s'echappa de toutes les poitrines !
A midi, nous n'etions pas plus avances qu'a huit heures du matin.
Le commandant Farragut se decida alors a employer des moyens plus
directs.
<< Ah ! dit-il, cet animal-la va plus vite que l'_Abraham-Lincoln_ ! Eh
bien : nous allons voir s'il distancera ses boulets coniques. Maitre,
des hommes a la piece de l'avant. >>
Le canon de gaillard fut immediatement charge et braque. Le coup
partit, mais le boulet passa a quelques pieds au-dessus du cetace, qui
se tenait a un demi-mille.
<< A un autre plus adroit ! cria le commandant, et cinq cents dollars a
qui percera cette infernale bete ! >>
Un vieux canonnier a barbe grise - que je vois encore - , l'oeil calme,
la physionomie froide, s'approcha de sa piece, la mit en position et
visa longtemps. Une forte detonation eclata, a laquelle se melerent les
hurrahs de l'equipage.
Le boulet atteignit son but, il frappa l'animal, mais non pas
normalement, et glissant sur sa surface arrondie, il alla se perdre a
deux milles en mer.
<< Ah ca ! dit le vieux canonnier, rageant, ce gueux-la est donc blinde
avec des plaques de six pouces !
-- Malediction ! >> s'ecria le commandant Farragut.
La chasse recommenca, et le commandant Farragut se penchant vers moi,
me dit :
<< Je poursuivrai l'animal jusqu'a ce que ma fregate eclate !
-- Oui, repondis-je, et vous aurez raison ! >>
On pouvait esperer que l'animal s'epuiserait, et qu'il ne serait pas
indifferent a la fatigue comme une machine a vapeur. Mais il n'en fut
rien. Les heures s'ecoulerent, sans qu'il donnat aucun signe
d'epuisement.
Cependant, il faut dire a la louange de l'_Abraham-Lincoln_ qu'il lutta
avec une infatigable tenacite. Je n'estime pas a moins de cinq cents
kilometres la distance qu'il parcourut pendant cette malencontreuse
journee du 6 novembre ! Mais la nuit vint et enveloppa de ses ombres le
houleux ocean.
En ce moment, je crus que notre expedition etait terminee, et que nous
ne reverrions plus jamais le fantastique animal. Je me trompais.
A dix heures cinquante minutes du soir, la clarte electrique reapparut,
a trois milles au vent de la fregate, aussi pure, aussi intense que
pendant la nuit derniere.
Le narwal semblait immobile. Peut-etre, fatigue de sa journee,
dormait-il, se laissant aller a l'ondulation des lames ? Il y avait la
une chance dont le commandant Farragut resolut de profiter.
Il donna ses ordres. L'_Abraham-Lincoln_ fut tenu sous petite vapeur,
et s'avanca prudemment pour ne pas eveiller son adversaire. Il n'est
pas rare de rencontrer en plein ocean des baleines profondement
endormies que l'on attaque alors avec succes, et Ned Land en avait
harponne plus d'une pendant son sommeil. Le Canadien alla reprendre son
poste dans les sous-barbes du beaupre.
La fregate s'approcha sans bruit, stoppa a deux encablures de l'animal,
et courut sur son erre. On ne respirait plus a bord. Un silence profond
regnait sur le pont. Nous n'etions pas a cent pieds du foyer ardent,
dont l'eclat grandissait et eblouissait nos yeux.
En ce moment, penche sur la lisse du gaillard d'avant je voyais
au-dessous de moi Ned Land, accroche d'une main a la martingale, de
l'autre brandissant son terrible harpon Vingt pieds a peine le
separaient de l'animal immobile.
Tout d'un coup, son bras se detendit violemment, et le harpon fut
lance. J'entendis le choc sonore de l'arme, qui semblait avoir heurte
un corps dur.
La clarte electrique s'eteignit soudain, et deux enormes trombes d'eau
s'abattirent sur le pont de la fregate, courant comme un torrent de
l'avant a l'arriere, renversant les hommes, brisant les saisines des
dromes.
Un choc effroyable se produisit, et, lance par-dessus la lisse, sans
avoir le temps de me retenir, je fus precipite a la mer.
VII
UNE BALEINE D'ESPECE INCONNUE
Bien que j'eusse ete surpris par cette chute inattendue, je n'en
conservai pas moins une impression tres nette de mes sensations.
Je fus d'abord entraine a une profondeur de vingt pieds environ. Je
suis bon nageur, sans pretendre egaler Byron et Edgar Poe, qui sont des
maitres, et ce plongeon ne me fit point perdre la tete. Deux vigoureux
coups de talons me ramenerent a la surface de la mer.
Mon premier soin fut de chercher des yeux la fregate. L'equipage
s'etait-il apercu de ma disparition ? L'_Abraham-Lincoln_ avait-il vire
de bord ? Le commandant Farragut mettait-il une embarcation a la mer ?
Devais-je esperer d'etre sauve ?
Les tenebres etaient profondes. J'entrevis une masse noire qui
disparaissait vers l'est, et dont les feux de position s'eteignirent
dans l'eloignement. C'etait la fregate. Je me sentis perdu.
<< A moi ! a moi ! >> criai-je. en nageant vers l'_Abraham-Lincoln_ d'un
bras desespere.
Mes vetements m'embarrassaient. L'eau les collait a mon corps, ils
paralysaient mes mouvements. Je coulais ! je suffoquais !...
<< A moi ! >>
Ce fut le dernier cri que je jetai. Ma bouche s'emplit d'eau. Je me
debattis, entraine dans l'abime...
Soudain, mes habits furent saisis par une main vigoureuse, je me sentis
violemment ramene a la surface de lamer, et j'entendis, oui, j'entendis
ces paroles prononcees a mon oreille :
<< Si monsieur veut avoir l'extreme obligeance de s'appuyer sur mon
epaule, monsieur nagera beaucoup plus a son aise. >>
Je saisis d'une main le bras de mon fidele Conseil.
<< Toi ! dis-je, toi !
-- Moi-meme, repondit Conseil, et aux ordres de monsieur.
-- Et ce choc t'a precipite en meme temps que moi a la mer ?
-- Nullement. Mais etant au service de monsieur, j'ai suivi monsieur ! >>
Le digne garcon trouvait cela tout naturel !
<< Et la fregate ? demandai-je.
-- La fregate ! repondit Conseil en se retournant sur le dos, je crois
que monsieur fera bien de ne pas trop compter sur elle !
-- Tu dis ?
-- Je dis qu'au moment ou je me precipitai a la mer, j'entendis les
hommes de barre s'ecrier : << L'helice et le gouvernail sont brises... >>
-- Brises ?
-- Oui ! brises par la dent du monstre. C'est la seule avarie, je
pense, que l'_Abraham-Lincoln_ ait eprouvee. Mais, circonstance
facheuse pour nous, il ne gouverne plus.
-- Alors, nous sommes perdus !
-- Peut-etre, repondit tranquillement Conseil. Cependant, nous avons
encore quelques heures devant nous, et en quelques heures, on fait bien
des choses ! >>
L'imperturbable sang-froid de Conseil me remonta. Je nageai plus
vigoureusement ; mais, gene par mes vetements qui me serraient comme un
chape de plomb, j'eprouvais une extreme difficulte a me soutenir.
Conseil s'en apercut.
<< Que monsieur me permette de lui faire une incision >>, dit-il.
Et glissant un couteau ouvert sous mes habits, il les fendit de haut en
bas d'un coup rapide. Puis, il m'en debarrassa lestement, tandis que je
nageais pour tous deux.
A mon tour, je rendis le meme service a Conseil, et nous continuames de
<< naviguer >> l'un pres de l'autre.
Cependant, la situation n'en etait pas moins terrible. Peut-etre notre
disparition n'avait-elle pas ete remarquee, et l'eut-elle ete, la
fregate ne pouvait revenir sous le vent a nous, etant demontee de son
gouvernail. Il ne fallait donc compter que sur ses embarcations.
Conseil raisonna froidement dans cette hypothese et fit son plan en
consequence. Etonnante nature ! Ce phlegmatique garcon etait la comme
chez lui !
Il fut donc decide que notre seule chance de salut etant d'etre
recueillis par les embarcations de l'_Abraham-Lincoln_, nous devions
nous organiser de maniere a les attendre le plus longtemps possible. Je
resolus alors de diviser nos forces afin de ne pas les epuiser
simultanement, et voici ce qui fut convenu : pendant que l'un de nous,
etendu sur le dos, se tiendrait, immobile, les bras croises, les jambes
allongees, l'autre nagerait et le pousserait en avant. Ce role de
remorqueur ne devait pas durer plus de dix minutes, et nous relayant
ainsi, nous pouvions surnager pendant quelques heures, et peut-etre
jusqu'au lever du jour.
Faible chance ! mais l'espoir est si fortement enracine au coeur de
l'homme ! Puis, nous etions deux. Enfin je l'affirme bien que cela
paraisse improbable - , si je cherchais a detruire en moi toute
illusion, si je voulais << desesperer >>, je ne le pouvais pas !
La collision de la fregate et du cetace s'etait produite vers onze
heures du soir environ. Je comptais donc sur huit heures de nage
jusqu'au lever du soleil. Operation rigoureusement praticable, en nous
relayant. La mer assez belle, nous fatiguait peu. Parfois, je cherchais
a percer du regard ces epaisses tenebres que rompait seule la
phosphorescence provoquee par nos mouvements. Je regardais ces ondes
lumineuses qui se brisaient sur ma main et dont la nappe miroitante se
tachait de plaques livides. On eut dit que nous etions plonges dans un
bain de mercure.
Vers une heure du matin, je fus pris d'une extreme fatigue. Mes membres
se raidirent sous l'etreinte de crampes violentes. Conseil dut me
soutenir, et le soin de notre conservation reposa sur lui seul.
J'entendis bientot haleter le pauvre garcon ; sa respiration devint
courte et pressee. Je compris qu'il ne pouvait resister longtemps.
<< Laisse-moi ! laisse-moi ! lui dis-je.
-- Abandonner monsieur ! jamais ! repondit-il. Je compte bien me noyer
avant lui ! >>
En ce moment, la lune apparut a travers les franges d'un gros nuage que
le vent entrainait dans l'est. La surface de la mer etincela sous ses
rayons. Cette bienfaisante lumiere ranima nos forces. Ma tete se
redressa. Mes regards se porterent a tous les points de l'horizon.
J'apercus la fregate. Elle etait a cinq mille de nous, et ne formait
plus qu'une masse sombre, a peine appreciable ! Mais d'embarcations,
point !
Je voulus crier. A quoi bon, a pareille distance ! Mes levres gonflees
ne laisserent passer aucun son. Conseil put articuler quelques mots, et
je l'entendis repeter a plusieurs reprises :
<< A nous ! a nous ! >>
Nos mouvements un instant suspendus, nous ecoutames. Et, fut-ce un de
ces bourdonnements dont le sang oppresse emplit l'oreille, mais il me
sembla qu'un cri repondait au cri de Conseil.
<< As-tu entendu ? murmurai-je.
-- Oui ! oui ! >>
Et Conseil jeta dans l'espace un nouvel appel desespere.
Cette fois, pas d'erreur possible ! Une voix humaine repondait a la
notre ! Etait-ce la voix de quelque infortune, abandonne au milieu de
l'Ocean, quelque autre victime du choc eprouve par le navire ? Ou
plutot une embarcation de la fregate ne nous helait-elle pas dans
l'ombre ?
Conseil fit un supreme effort, et, s'appuyant sur mon epaule, tandis
que je resistais dans une derniere convulsion, il se dressa a demi hors
de l'eau et retomba epuise.
<< Qu'as-tu vu ?
-- J'ai vu... murmura-t-il, j'ai vu... mais ne parlons pas... gardons
toutes nos forces !... >>
Qu'avait-il vu ? Alors, je ne sais pourquoi, la pensee du monstre me
vint pour la premiere fois a l'esprit !... Mais cette voix cependant
?... Les temps ne sont plus ou les Jonas se refugient dans le ventre
des baleines !
Pourtant, Conseil me remorquait encore. Il relevait parfois la tete,
regardait devant lui, et jetait un cri de reconnaissance auquel
repondait une voix de plus en plus rapprochee. Je l'entendais a peine.
Mes forces etaient a bout ; mes doigts s'ecartaient ; ma main ne me
fournissait plus un point d'appui ; ma bouche, convulsivement ouverte,
s'emplissait d'eau salee ; le froid m'envahissait. Je relevai la tete
une derniere fois, puis, je m'abimai...
En cet instant, un corps dur me heurta. Je m'y cramponnai. Puis, je
sentis qu'on me retirait, qu'on me ramenait a la surface de l'eau, que
ma poitrine se degonflait, et je m'evanouis...
Il est certain que je revins promptement a moi, grace a de vigoureuses
frictions qui me sillonnerent le corps. J'entr'ouvris les yeux...
<< Conseil ! murmurai-je.
-- Monsieur m'a sonne ? >> repondit Conseil.
En ce moment, aux dernieres clartes de la lune qui s'abaissait vers
l'horizon, j'apercus une figure qui n'etait pas celle de Conseil, et
que je reconnus aussitot.
<< Ned ! m'ecriai-je
-- En personne, monsieur, et qui court apres sa prime ! repondit le
Canadien.
-- Vous avez ete precipite a la mer au choc de la fregate ?
-- Oui, monsieur le professeur, mais plus favorise que vous, j'ai pu
prendre pied presque immediatement sur un ilot flottant.
-- Un ilot ?
-- Ou, pour mieux dire, sur notre narwal gigantesque.
-- Expliquez-vous, Ned.
-- Seulement, j'ai bientot compris pourquoi mon harpon n'avait pu
l'entamer et s'etait emousse sur sa peau.
-- Pourquoi, Ned, pourquoi ?
-- C'est que cette bete-la, monsieur le professeur, est faite en tole
d'acier ! >>
Il faut que je reprenne mes esprits, que je revivifie mes souvenirs,
que je controle moi-meme mes assertions.
Les dernieres paroles du Canadien avaient produit un revirement subit
dans mon cerveau. Je me hissai rapidement au sommet de l'etre ou de
l'objet a demi immerge qui nous servait de refuge. Je l'eprouvai du
pied. C'etait evidemment un corps dur, impenetrable, et non pas cette
substance molle qui forme la masse des grands mammiferes marins.
Mais ce corps dur pouvait etre une carapace osseuse, semblable a celle
des animaux antediluviens, et j'en serais quitte pour classer le
monstre parmi les reptiles amphibies, tels que les tortues ou les
alligators.
Eh bien ! non ! Le dos noiratre qui me supportait etait lisse, poli,
non imbrique. Il rendait au choc une sonorite metallique, et, si
incroyable que cela fut, il semblait que, dis-je, il etait fait de
plaques boulonnees.
Le doute n'etait pas possible ! L'animal, le monstre, le phenomene
naturel qui avait intrigue le monde savant tout entier, bouleverse et
fourvoye l'imagination des marins des deux hemispheres, il fallait bien
le reconnaitre, c'etait un phenomene plus etonnant encore, un phenomene
de main d'homme.
La decouverte de l'existence de l'etre le plus fabuleux, le plus
mythologique, n'eut pas, au meme degre, surpris ma raison. Que ce qui
est prodigieux vienne du Createur, c'est tout simple. Mais trouver tout
a coup, sous ses yeux, l'impossible mysterieusement et humainement
realise, c'etait a confondre l'esprit !
Il n'y avait pas a hesiter cependant. Nous etions etendus sur le dos
d'une sorte de bateau sous-marin, qui presentait, autant que j'en
pouvais juger, la forme d'un immense poisson d'acier. L'opinion de Ned
Land etait faite sur ce point. Conseil et moi, nous ne pumes que nous y
ranger.
<< Mais alors, dis-je, cet appareil renferme en lui un mecanisme de
locomotion et un equipage pour le manoeuvrer ?
-- Evidemment, repondit le harponneur, et neanmoins, depuis trois
heures que j'habite cette ile flottante, elle n'a pas donne signe de
vie.
-- Ce bateau n'a pas marche ?
-- Non, monsieur Aronnax. Il se laisse bercer au gre des lames, mais il
ne bouge pas.
-- Nous savons, a n'en pas douter, cependant, qu'il est doue d'une
grande vitesse. Or, comme il faut une machine pour produire cette
vitesse et un mecanicien pour conduire cette machine, j'en conclus...
que nous sommes sauves.
-- Hum ! >> fit Ned Land d'un ton reserve.
En ce moment, et comme pour donner raison a mon argumentation, un
bouillonnement se fit a l'arriere de cet etrange appareil, dont le
propulseur etait evidemment une helice, et il se mit en mouvement. Nous
n'eumes que le temps de nous accrocher a sa partie superieure qui
emergeait de quatre-vingts centimetres environ. Tres heureusement sa
vitesse n'etait pas excessive.
<< Tant qu'il navigue horizontalement, murmura Ned Land, je n'ai rien a
dire. Mais s'il lui prend la fantaisie de plonger, je ne donnerais pas
deux dollars de ma peau ! >>
Moins encore, aurait pu dire le Canadien. Il devenait donc urgent de
communiquer avec les etres quelconques renfermes dans les flancs de
cette machine. Je cherchai a sa surface une ouverture, un panneau, << un
trou d'homme >>, pour employer l'expression technique ; mais les lignes
de boulons, solidement rabattues sur la jointure des toles, etaient
nettes et uniformes.
D'ailleurs, la lune disparut alors, et nous laissa dans une obscurite
profonde. Il fallut attendre le jour pour aviser aux moyens de penetrer
a l'interieur de ce bateau sous-marin.
Ainsi donc, notre salut dependait uniquement du caprice des mysterieux
timoniers qui dirigeaient cet appareil, et, s'ils plongeaient, nous
etions perdus ! Ce cas excepte, je ne doutais pas de la possibilite
d'entrer en relations avec eux. Et, en effet, s'ils ne faisaient pas
eux-memes leur air, il fallait necessairement qu'ils revinssent de
temps en temps a la surface de l'Ocean pour renouveler leur provision
de molecules respirables. Donc, necessite d'une ouverture qui mettait
l'interieur du bateau en communication avec l'atmosphere.
Quant a l'espoir d'etre sauve par le commandant Farragut, il fallait y
renoncer completement. Nous etions entraines vers l'ouest, et j'estimai
que notre vitesse, relativement moderee, atteignait douze milles a
l'heure. L'helice battait les flots avec une regularite mathematique,
emergeant quelquefois et faisant jaillir l'eau phosphorescente a une
grande hauteur.
Vers quatre heures du matin, la rapidite de l'appareil s'accrut. Nous
resistions difficilement a ce vertigineux entrainement, lorsque les
lames nous battaient de plein fouet. Heureusement, Ned rencontra sous
sa main un large organeau fixe a la partie superieure du dos de tole,
et nous parvinmes a nous y accrocher solidement.
Enfin cette longue nuit s'ecoula. Mon souvenir incomplet ne permet pas
d'en retracer toutes les impressions. Un seul detail me revient a
l'esprit. Pendant certaines accalmies de la mer et du vent, je crus
entendre plusieurs fois des sons vagues, une sorte d'harmonie fugitive
produite par des accords lointains. Quel etait donc le mystere de cette
navigation sous-marine dont le monde entier cherchait vainement
l'explication ? Quels etres vivaient dans cet etrange bateau ? Quel
agent mecanique lui permettait de se deplacer avec une si prodigieuse
vitesse ?
Le jour parut. Les brumes du matin nous enveloppaient, mais elles ne
tarderent pas a se dechirer. J'allais proceder a un examen attentif de
la coque qui formait a sa partie superieure une sorte de plate-forme
horizontale, quand je la sentis s'enfoncer peu a peu.
<< Eh ! mille diables ! s'ecria Ned Land, frappant du pied la tole
sonore, ouvrez donc, navigateurs peu hospitaliers ! >>
Mais il etait difficile de se faire entendre au milieu des battements
assourdissants de l'helice. Heureusement, le mouvement d'immersion
s'arreta.
Soudain, un bruit de ferrures violemment poussees se produisit a
l'interieur du bateau. Une plaque se souleva, un homme parut, jeta un
cri bizarre et disparut
aussitot.
Quelques instants apres, huit solides gaillards, le visage voile,
apparaissaient silencieusement, et nous entrainaient dans leur
formidable machine.
VIII
_MOBILIS IN MOBILE_
Cet enlevement, si brutalement execute, s'etait accompli avec la
rapidite de l'eclair. Mes compagnons et moi, nous n'avions pas eu le
temps de nous reconnaitre. Je ne sais ce qu'ils eprouverent en se
sentant introduits dans cette prison flottante ; mais, pour mon compte,
un rapide frisson me glaca l'epiderme. A qui avions-nous affaire ? Sans
doute a quelques pirates d'une nouvelle espece qui exploitaient la mer
a leur facon.
A peine l'etroit panneau fut-il referme sur moi, qu'une obscurite
profonde m'enveloppa. Mes yeux, impregnes de la lumiere exterieure, ne
purent rien percevoir. Je sentis mes pieds nus se cramponner aux
echelons d'une echelle de fer. Ned Land et Conseil, vigoureusement
saisis, me suivaient. Au bas de l'echelle, une porte s'ouvrit et se
referma immediatement sur nous avec un retentissement sonore.
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