A / B / C / D / E /  F / G / H / I / J /  K / L / M / N / O /  P / R / S / T / UV / W / Z

Editorial
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

20000 Lieues sous les mers Part 1

J >> Jules Verne >> 20000 Lieues sous les mers Part 1

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-- Sans que je m'en apercoive ?

-- Sans que vous vous en aperceviez. Et si vous n'etes pas ecrase par
une telle pression, c'est que l'air penetre a l'interieur de votre
corps avec une pression egale. De la un equilibre parfait entre la
poussee interieure et la poussee exterieure, qui se neutralisent, ce
qui vous permet de les supporter sans peine. Mais dans l'eau, c'est
autre chose.

-- Oui, je comprends, repondit Ned, devenu plus attentif, parce que
l'eau m'entoure et ne me penetre pas.

-- Precisement, Ned. Ainsi donc, a trente-deux pieds au-dessous de la
surface de la mer, vous subiriez une pression de dix-sept mille cinq
cent soixante-huit kilogrammes ; a trois cent vingt pieds, dix fois
cette pression, soit cent soixante-quinze mille six cent quatre-vingt
kilogrammes ; a trois mille deux cents pieds, cent fois cette pression,
soit dix-sept cent cinquante-six mille huit cent kilogrammes ; a
trente-deux mille pieds, enfin, mille fois cette pression, soit
dix-sept millions cinq cent soixante-huit mille kilogrammes ;
c'est-a-dire que vous seriez aplati comme si l'on vous retirait des
plateaux d'une machine hydraulique !

-- Diable ! fit Ned.

-- Eh bien, mon digne harponneur, si des vertebres, longs de plusieurs
centaines de metres et gros a proportion, se maintiennent a de
pareilles profondeurs, eux dont la surface est representee par des
millions de centimetres carres, c'est par milliards de kilogrammes
qu'il faut estimer la poussee qu'ils subissent. Calculez alors quelle
doit etre la resistance de leur charpente osseuse et la puissance de
leur organisme pour resister a de telles pressions !

-- Il faut, repondit Ned Land, qu'ils soient fabriques en plaques de
tole de huit pouces, comme les fregates cuirassees.

-- Comme vous dites, Ned, et songez alors aux ravages que peut produire
une pareille masse lancee avec la vitesse d'un express contre la coque
d'un navire.

-- Oui... en effet... peut-etre, repondit le Canadien, ebranle par ces
chiffres, mais qui ne voulait pas se rendre.

-- Eh bien, vous ai-je convaincu ?

-- Vous m'avez convaincu d'une chose, monsieur le naturaliste, c'est
que si de tels animaux existent au fond des mers, il faut
necessairement qu'ils soient aussi forts que vous le dites.

-- Mais s'ils n'existent pas, entete harponneur, comment expliquez-vous
l'accident arrive au _Scotia_ ?

-- C'est peut-etre..., dit Ned hesitant.

-- Allez donc !

-- Parce que... ca n'est pas vrai ! >> repondit le Canadien, en
reproduisant sans le savoir une celebre reponse d'Arago.

Mais cette reponse prouvait l'obstination du harponneur et pas autre
chose. Ce jour-la, je ne le poussai pas davantage. L'accident du
_Scotia_ n'etait pas niable. Le trou existait si bien qu'il avait fallu
le boucher, et je ne pense pas que l'existence du trou puisse se
demontrer plus categoriquement. Or, ce trou ne s'etait pas fait tout
seul, et puisqu'il n'avait pas ete produit par des roches sous-marines
ou des engins sous-marins, il etait necessairement du a l'outil
perforant d'un animal.

Or, suivant moi, et toutes les raisons precedemment deduites, cet
animal appartenait a l'embranchement des vertebres, a la classe des
mammiferes, au groupe des pisciformes, et finalement a l'ordre des
cetaces. Quant a la famille dans laquelle il prenait rang, baleine,
cachalot ou dauphin, quant au genre dont il faisait partie, quant a
l'espece dans laquelle il convenait de le ranger, c'etait une question
a elucider ulterieurement. Pour la resoudre. il fallait dissequer ce
monstre inconnu, pour le dissequer le prendre, pour le prendre le
harponner -- ce qui etait l'affaire de Ned Land -- pour le harponner le
voir ce qui etait l'affaire de l'equipage -- et pour le voir le
rencontrer -- ce qui etait l'affaire du hasard.

V

A L'AVENTURE !

Le voyage de l'_Abraham-Lincoln_, pendant quelque temps, ne fut marque
par aucun incident. Cependant une circonstance se presenta, qui mit en
relief la merveilleuse habilete de Ned Land, et montra quelle confiance
on devait avoir en lui.

Au large des Malouines, le 30 juin, la fregate communiqua avec des
baleiniers americains, et nous apprimes qu'ils n'avaient eu aucune
connaissance du narwal. Mais l'un d'eux, le capitaine du _Monroe_,
sachant que Ned Land etait embarque a bord de l'_Abraham-Lincoln_,
demanda son aide pour chasser une baleine qui etait en vue. Le
commandant Farragut, desireux de voir Ned Land a l'oeuvre, l'autorisa a
se rendre a bord du _Monroe_. Et le hasard servit si bien notre
Canadien, qu'au lieu d'une baleine, il en harponna deux d'un coup
double, frappant l'une droit au coeur, et s'emparant de l'autre apres
une poursuite de quelques minutes !

Decidement, si le monstre a jamais affaire au harpon de Ned Land, je ne
parierai pas pour le monstre.

La fregate prolongea la cote sud-est de l'Amerique avec une rapidite
prodigieuse. Le 3 juillet, nous etions a l'ouvert du detroit de
Magellan, a la hauteur du cap des Vierges. Mais le commandant Farragut
ne voulut pas prendre ce sinueux passage, et manoeuvra de maniere a
doubler le cap Horn.

L'equipage lui donna raison a l'unanimite. Et en effet, etait-il
probable que l'on put rencontrer le narwal dans ce detroit resserre ?
Bon nombre de matelots affirmaient que le monstre n'y pouvait passer, <<
qu'il etait trop gros pour cela ! >>

Le 6 juillet, vers trois heures du soir, I'Abraham Lincoln, a quinze
milles dans le sud, doubla cet ilot solitaire, ce roc perdu a
l'extremite du continent americain, auquel des marins hollandais
imposerent le nom de leur villa natale, le cap Horn. La route fut
donnee vers le nord-ouest, et le lendemain, l'helice de la fregate
battit enfin les eaux du Pacifique.

<< Ouvre l'oeil ! ouvre l'oeil ! >> repetaient les matelots de l 'Abraham
Lincoln.

Et ils l'ouvraient demesurement. Les yeux et les lunettes, un peu
eblouis, il est vrai, par la perspective de deux mille dollars, ne
resterent pas un instant au repos. Jour et nuit, on observait la
surface de l'Ocean, et les nyctalopes, dont la faculte de voir dans
l'obscurite accroissait les chances de cinquante pour cent, avaient
beau jeu pour gagner la prime.

Moi, que l'appat de l'argent n'attirait guere, je n'etais pourtant pas
le moins attentif du bord. Ne donnant que quelques minutes au repas,
quelques heures au sommeil, indifferent au soleil ou a la pluie, je ne
quittais plus le pont du navire. Tantot penche sur les bastingages du
gaillard d'avant, tantot appuye a la lisse de l'arriere, je devorais
d'un oeil avide le cotonneux sillage qui blanchissait la mer jusqu'a
perte de vue ! Et que de fois j'ai partage l'emotion de l'etat-major,
de l'equipage, lorsque quelque capricieuse baleine elevait son dos
noiratre au-dessus des flots. Le pont de la fregate se peuplait en un
instant. Les capots vomissaient un torrent de matelots et d'officiers.
Chacun, la poitrine haletante, l'oeil trouble, observait la marche du
cetace. Je regardais, je regardais a en user ma retine, a en devenir
aveugle, tandis que Conseil, toujours phlegmatique, me repetait d'un
ton calme :

<< Si monsieur voulait avoir la bonte de moins ecarquiller ses yeux,
monsieur verrait bien davantage ! >>

Mais, vaine emotion ! L'_Abraham-Lincoln_ modifiait sa route, courait
sur l'animal signale, simple baleine ou cachalot vulgaire, qui
disparaissait bientot au milieu d'un concert d'imprecations !

Cependant, le temps restait favorable. Le voyage s'accomplissait dans
les meilleures conditions. C'etait alors la mauvaise saison australe,
car le juillet de cette zone correspond a notre janvier d'Europe ; mais
la mer se maintenait belle, et se laissait facilement observer dans un
vaste perimetre.

Ned Land montrait toujours la plus tenace incredulite ; il affectait
meme de ne point examiner la surface des flots en dehors de son temps
de bordee -- du moins quand aucune baleine n'etait en vue. Et pourtant
sa merveilleuse puissance de vision aurait rendu de grands services.
Mais, huit heures sur douze, cet entete Canadien lisait ou dormait dans
sa cabine. Cent fois, je lui reprochai son indifference.

<< Bah ! repondait-il, il n'y a rien, monsieur Aronnax, et y eut-il
quelque animal, quelle chance avons-nous de l'apercevoir ? Est-ce que
nous ne courons pas a l'aventure ? On a revu, dit-on, cette bete
introuvable dans les hautes mers du Pacifique, je veux bien l'admettre,
mais deux mois deja se sont ecoules depuis cette rencontre, et a s'en
rapporter au temperament de votre narwal, il n'aime point a moisir
longtemps dans les memes parages ! Il est doue d'une prodigieuse
facilite de deplacement. Or, vous le savez mieux que moi, monsieur le
professeur, la nature ne fait rien a contre sens, et elle ne donnerait
pas a un animal lent de sa nature la faculte de se mouvoir rapidement,
s'il n'avait pas besoin de s'en servir. Donc, si la bete existe, elle
est deja loin ! >>

A cela, je ne savais que repondre. Evidemment, nous marchions en
aveugles. Mais le moyen de proceder autrement ? Aussi, nos chances
etaient-elles fort limitees. Cependant, personne ne doutait encore du
succes, et pas un matelot du bord n'eut parie contre le narwal et
contre sa prochaine apparition.

Le 20 juillet, le tropique du Capricorne fut coupe par 105deg. de
longitude, et le 27 du meme mois, nous franchissions l'equateur sur le
cent dixieme meridien. Ce relevement fait, la fregate prit une
direction plus decidee vers l'ouest, et s'engagea dans les mers
centrales du Pacifique.

Le commandant Farragut pensait, avec raison, qu'il valait mieux
frequenter les eaux profondes, et s'eloigner des continents ou des iles
dont l'animal avait toujours paru eviter l'approche, << sans doute parce
qu'il n'y avait pas assez d'eau pour lui ! >> disait le maitre
d'equipage. La fregate passa donc au large des Pomotou, des Marquises,
des Sandwich, coupa le tropique du Cancer par 132deg. de longitude, et se
dirigea vers les mers de Chine.

Nous etions enfin sur le theatre des derniers ebats du monstre ! Et,
pour tout dire, on ne vivait plus a bord. Les coeurs palpitaient
effroyablement, et se preparaient pour l'avenir d'incurables
anevrismes. L'equipage entier subissait une surexcitation nerveuse,
dont je ne saurais donner l'idee. On ne mangeait pas, on ne dormait
plus. Vingt fois par jour, une erreur d'appreciation, une illusion
d'optique de quelque matelot perche sur les barres, causaient
d'intolerables douleurs, et ces emotions, vingt fois repetees, nous
maintenaient dans un etat d'erethisme trop violent pour ne pas amener
une reaction prochaine.

Et en effet, la reaction ne tarda pas a se produire. Pendant trois
mois, trois mois dont chaque jour durait un siecle !
l'_Abraham-Lincoln_ sillonna toutes les mers septentrionales du
Pacifique, courant aux baleines signalees, faisant de brusques ecarts
de route, virant subitement d'un bord sur l'autre, s'arretant soudain,
forcant ou renversant sa vapeur, coup sur coup, au risque de deniveler
sa machine, et il ne laissa pas un point inexplore des rivages du Japon
a la cote americaine. Et rien ! rien que l'immensite des flots deserts
! Rien qui ressemblat a un narwal gigantesque, ni a un ilot sous-marin,
ni a une epave de naufrage, ni a un ecueil fuyant, ni a quoi que ce fut
de surnaturel !

La reaction se fit donc. Le decouragement s'empara d'abord des esprits,
et ouvrit une breche a l'incredulite. Un nouveau sentiment se produisit
a bord, qui se composait de trois dixiemes de honte contre sept
dixiemes de fureur. On etait << tout bete >> de s'etre laisse prendre a
une chimere, mais encore plus furieux ! Les montagnes d'arguments
entasses depuis un an s'ecroulerent a la fois, et chacun ne songea plus
qu'a se rattraper aux heures de repas ou de sommeil du temps qu'il
avait si sottement sacrifie.

Avec la mobilite naturelle a l'esprit humain, d'un exces on se jeta
dans un autre. Les plus chauds partisans de l'entreprise devinrent
fatalement ses plus ardents detracteurs. La reaction monta des fonds du
navire, du poste des soutiers jusqu'au carre de l'etat-major, et
certainement, sans un entetement tres particulier du commandant
Farragut, la fregate eut definitivement remis le cap au sud.

Cependant, cette recherche inutile ne pouvait se prolonger plus
longtemps. L'_Abraham-Lincoln_ n'avait rien a se reprocher, ayant tout
fait pour reussir. Jamais equipage d'un batiment de la marine
americaine ne montra plus de patience et plus de zele ; son insucces ne
saurait lui etre impute ; il ne restait plus qu'a revenir.

Une representation dans ce sens fut faite au commandant. Le commandant
tint bon. Les matelots ne cacherent point leur mecontentement, et le
service en souffrit. Je ne veux pas dire qu'il y eut revolte a bord,
mais apres une raisonnable periode d'obstination, le commandant
Farragut comme autrefois Colomb, demanda trois jours de patience. Si
dans le delai de trois jours, le monstre n'avait pas paru, l'homme de
barre donnerait trois tours de roue, et l'_Abraham-Lincoln_ ferait
route vers les mers europeennes.

Cette promesse fut faite le 2 novembre. Elle eut tout d'abord pour
resultat de ranimer les defaillances de l'equipage. L'Ocean fut observe
avec une nouvelle attention. Chacun voulait lui jeter ce dernier coup
d'oeil dans lequel se resume tout le souvenir. Les lunettes
fonctionnerent avec une activite fievreuse. C'etait un supreme defi
porte au narwal geant, et celui-ci ne pouvait raisonnablement se
dispenser de repondre a cette sommation << a comparaitre ! >>

Deux jours se passerent. L'_Abraham-Lincoln_ se tenait sous petite
vapeur. On employait mille moyens pour eveiller l'attention ou stimuler
l'apathie de l'animal, au cas ou il se fut rencontre dans ces parages.
D'enormes quartiers de lard furent mis a la traine pour la plus grande
satisfaction des requins, je dois le dire. Les embarcations rayonnerent
dans toutes les directions autour de l'_Abraham-Lincoln_, pendant qu'il
mettait en panne, et ne laisserent pas un point de mer inexplore. Mais
le soir du 4 novembre arriva sans que se fut devoile ce mystere
sous-marin.

Le lendemain, 5 novembre, a midi, expirait le delai de rigueur. Apres
le point, le commandant Farragut, fidele a sa promesse, devait donner
la route au sud-est, et abandonner definitivement les regions
septentrionales du Pacifique.

La fregate se trouvait alors par 31deg.15' de latitude nord et par 136deg.42'
de longitude est. Les terres du Japon nous restaient a moins de deux
cents milles sous le vent. La nuit approchait. On venait de piquer huit
heures. De gros nuages voilaient le disque de la lune, alors dans son
premier quartier. La mer ondulait paisiblement sous l'etrave de la
fregate.

En ce moment, j'etais appuye a l'avant, sur le bastingage de tribord.
Conseil, poste pres de moi, regardait devant lui. L'equipage, juche
dans les haubans, examinait l'horizon qui se retrecissait et
s'obscurcissait peu a peu. Les officiers, armes de leur lorgnette de
nuit, fouillaient l'obscurite croissante. Parfois le sombre Ocean
etincelait sous un rayon que la lune dardait entre la frange de deux
nuages. Puis, toute trace lumineuse s'evanouissait dans les tenebres.

En observant Conseil, je constatai que ce brave garcon subissait tant
soit peu l'influence generale. Du moins, je le crus ainsi. Peut-etre,
et pour la premiere fois, ses nerfs vibraient-ils sous l'action d'un
sentiment de curiosite.

<< Allons, Conseil, lui dis-je, voila une derniere occasion d'empocher
deux mille dollars.

-- Que monsieur me permette de le lui dire, repondit Conseil, je n'ai
jamais compte sur cette prime, et le gouvernement de l'Union pouvait
promettre cent mille dollars, il n'en aurait pas ete plus pauvre.

-- Tu as raison, Conseil. C'est une sotte affaire, apres tout, et dans
laquelle nous nous sommes lances trop legerement. Que de temps perdu,
que d'emotions inutiles ! Depuis six mois deja, nous serions rentres en
France...

-- Dans le petit appartement de monsieur, repliqua Conseil, dans le
Museum de monsieur ! Et j'aurais deja classe les fossiles de monsieur !
Et le babiroussa de monsieur serait installe dans sa cage du Jardin des
Plantes, et il attirerait tous les curieux de la capitale !

-- Comme tu dis, Conseil, et sans compter, j'imagine, que l'on se
moquera de nous !

-- Effectivement, repondit tranquillement Conseil, je pense que l'on se
moquera de monsieur. Et, faut-il le dire... ?

-- Il faut le dire, Conseil.

-- Eh bien, monsieur n'aura que ce qu'il merite !

-- Vraiment !

-- Quand on a l'honneur d'etre un savant comme monsieur, on ne s'expose
pas... >>

Conseil ne put achever son compliment. Au milieu du silence general,
une voix venait de se faire entendre. C'etait la voix de Ned Land, et
Ned Land s'ecriait :

<< Ohe ! la chose en question, sous le vent, par le travers a nous ! >>

VI

A TOUTE VAPEUR

A ce cri, l'equipage entier se precipita vers le harponneur,
commandant, officiers, maitres, matelots, mousses, jusqu'aux ingenieurs
qui quitterent leur machine, jusqu'aux chauffeurs qui abandonnerent
leurs fourneaux. L'ordre de stopper avait ete donne, et la fregate ne
courait plus que sur son erre.

L'obscurite etait profonde alors, et quelques bons que fussent les yeux
du Canadien, je me demandais comment il avait vu et ce qu'il avait pu
voir. Mon coeur battait a se rompre.

Mais Ned Land ne s'etait pas trompe, et tous, nous apercumes l'objet
qu'il indiquait de la main.

A deux encablures de l'_Abraham-Lincoln_ et de sa hanche de tribord, la
mer semblait etre illuminee par dessus. Ce n'etait point un simple
phenomene de phosphorescence, et l'on ne pouvait s'y tromper. Le
monstre, immerge a quelques toises de la surface des eaux, projetait
cet eclat tres intense, mais inexplicable, que mentionnaient les
rapports de plusieurs capitaines. Cette magnifique irradiation devait
etre produite par un agent d'une grande puissance eclairante. La partie
lumineuse decrivait sur la mer un immense ovale tres allonge, au centre
duquel se condensait un foyer ardent dont l'insoutenable eclat
s'eteignait par degradations successives.

<< Ce n'est qu'une agglomeration de molecules phosphorescentes, s'ecria
l'un des officiers.

-- Non, monsieur, repliquai-je avec conviction. Jamais les pholades ou
les salpes ne produisent une si puissante lumiere. Cet eclat est de
nature essentiellement electrique... D'ailleurs, voyez, voyez ! il se
deplace ! il se meut en avant, en arriere ! il s'elance sur nous ! >>

Un cri general s'eleva de la fregate.

<< Silence ! dit le commandant Farragut. La barre au vent, toute !
Machine en arriere ! >>

Les matelots se precipiterent a la barre, les ingenieurs a leur
machine. La vapeur fut immediatement renversee et l'_Abraham-Lincoln_,
abattant sur babord, decrivit un demi-cercle.

<< La barre droite ! Machine en avant ! >> cria le commandant Farragut.

Ces ordres furent executes, et la fregate s'eloigna rapidement du foyer
lumineux.

Je me trompe. Elle voulut s'eloigner, mais le surnaturel animal se
rapprocha avec une vitesse double de la sienne.

Nous etions haletants. La stupefaction, bien plus que la crainte nous
tenait muets et immobiles. L'animal nous gagnait en se jouant. Il fit
le tour de la fregate qui filait alors quatorze noeuds. et l'enveloppa
de ses nappes electriques comme d'une poussiere lumineuse. Puis il
s'eloigna de deux ou trois milles, laissant une trainee phosphorescente
comparable aux tourbillons de vapeur que jette en arriere la locomotive
d'un express. Tout d'un coup. des obscures limites de l'horizon, ou il
alla prendre son elan, le monstre fonca subitement vers
l'_Abraham-Lincoln_ avec une effrayante rapidite, s'arreta brusquement
a vingt pieds de ses precintes, s'eteignit non pas en s'abimant sous
les eaux, puisque son eclat ne subit aucune degradation mais
soudainement et comme si la source de ce brillant effluve se fut
subitement tarie ! Puis, il reparut de l'autre cote du navire, soit
qu'il l'eut tourne, soit qu'il eut glisse sous sa coque. A chaque
instant une collision pouvait se produire, qui nous eut ete fatale.

Cependant, je m'etonnais des manoeuvres de la fregate. Elle fuyait et
n'attaquait pas. Elle etait poursuivie, elle qui devait poursuivre, et
j'en fis l'observation au commandant Farragut. Sa figure, d'ordinaire
si impassible, etait empreinte d'un indefinissable etonnement.

<< Monsieur Aronnax, me repondit-il, je ne sais a quel etre formidable
j'ai affaire, et je ne veux pas risquer imprudemment ma fregate au
milieu de cette obscurite. D'ailleurs, comment attaquer l'inconnu,
comment s'en defendre ? Attendons le jour et les roles changeront.

-- Vous n'avez plus de doute, commandant, sur la nature de l'animal ?

-- Non, monsieur, c'est evidemment un narwal gigantesque, mais aussi un
narwal electrique.

-- Peut-etre, ajoutai-je, ne peut-on pas plus l'approcher qu'une
gymnote ou une torpille !

-- En effet, repondit le commandant, et s'il possede en lui une
puissance foudroyante, c'est a coup sur le plus terrible animal qui
soit jamais sorti de la main du Createur. C'est pourquoi, monsieur, je
me tiendrai sur mes gardes. >>

Tout l'equipage resta sur pied pendant la nuit. Personne ne songea a
dormir. L'_Abraham-Lincoln_, ne pouvant lutter de vitesse, avait modere
sa marche et se tenait sous petite vapeur. De son cote, le narwal,
imitant la fregate, se laissait bercer au gre des lames, et semblait
decide a ne point abandonner le theatre de la lutte.

Vers minuit, cependant, il disparut, ou, pour employer une expression
plus juste, il << s'eteignit >> comme un gros ver luisant. Avait-il fui ?
Il fallait le craindre, non pas l'esperer. Mais a une heure moins sept
minutes du matin, un sifflement assourdissant se fit entendre,
semblable a celui que produit une colonne d'eau, chassee avec une
extreme violence.

Le commandant Farragut, Ned Land et moi, nous etions alors sur la
dunette, jetant d'avides regards a travers les profondes tenebres.

<< Ned Land, demanda le commandant, vous avez souvent entendu rugir des
baleines ?

-- Souvent, monsieur, mais jamais de pareilles baleines dont la vue
m'ait rapporte deux mille dollars.

-- En effet, vous avez droit a la prime. Mais, dites-moi, ce bruit
n'est-il pas celui que font les cetaces rejetant l'eau par leurs events
?

-- Le meme bruit, monsieur, mais celui-ci est incomparablement plus
fort. Aussi, ne peut-on s'y tromper. C'est bien un cetace qui se tient
la dans nos eaux. Avec votre permission, monsieur, ajouta le
harponneur, nous lui dirons deux mots demain au lever du jour.

-- S'il est d'humeur a vous entendre, maitre Land, repondis-je d'un ton
peu convaincu.

-- Que je l'approche a quatre longueurs de harpon, riposta le Canadien,
et il faudra bien qu'il m'ecoute !

-- Mais pour l'approcher, reprit le commandant, je devrai mettre une
baleiniere a votre disposition ?

-- Sans doute, monsieur.

-- Ce sera jouer la vie de mes hommes ?

-- Et la mienne ! >> repondit simplement le harponneur.

Vers deux heures du matin le foyer lumineux reparut, non moins intense,
a cinq milles au vent de l'_Abraham-Lincoln_. Malgre la distance,
malgre le bruit du vent et de la mer, on entendait distinctement les
formidables battements de queue de l'animal et jusqu'a sa respiration
haletante. Il semblait qu'au moment ou l'enorme narwal venait respirer
a la surface de l'ocean, l'air s'engouffrait dans ses poumons, comme
fait la vapeur dans les vastes cylindres d'une machine de deux mille
chevaux.

<< Hum ! pensai-je, une baleine qui aurait la force d'un regiment de
cavalerie, ce serait une jolie baleine ! >>

On resta sur le qui-vive jusqu'au jour, et l'on se prepara au combat.
Les engins de peche furent disposes le long des bastingages. Le second
fit charger ces espingoles qui lancent un harpon a une distance d'un
mille, et de longues canardieres a balles explosives dont la blessure
est mortelle, meme aux plus puissants animaux. Ned Land s'etait
contente d'affuter son harpon, arme terrible dans sa main.

A six heures, l'aube commenca a poindre, et avec les premieres lueurs
de l'aurore disparut l'eclat electrique du narwal. A sept heures, le
jour etait suffisamment fait, mais une brume matinale tres epaisse
retrecissait l'horizon, et les meilleures lorgnettes ne pouvaient la
percer. De la, desappointement et colere.

Je me hissai jusqu'aux barres d'artimon. Quelques officiers s'etaient
deja perches a la tete des mats.

A huit heures, la brume roula lourdement sur les flots, et ses grosses
volutes se leverent peu a peu. L'horizon s'elargissait et se purifiait
a la fois.

Soudain, et comme la veille, la voix de Ned Land se fit entendre.

<< La chose en question, par babord derriere ! >> cria le harponneur.

Tous les regards se dirigerent vers le point indique.

La, a un mille et demi de la fregate, un long corps noiratre emergeait
d'un metre au-dessus des flots. Sa queue, violemment agitee, produisait
un remous considerable. Jamais appareil caudal ne battit la mer avec
une telle puissance. Un immense sillage, d'une blancheur eclatante,
marquait le passage de l'animal et decrivait une courbe allongee.

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