A / B / C / D / E /  F / G / H / I / J /  K / L / M / N / O /  P / R / S / T / UV / W / Z

Editorial
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

20000 Lieues sous les mers Part 1

J >> Jules Verne >> 20000 Lieues sous les mers Part 1

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Mais je me laisse entrainer a des reveries qu'il ne m'appartient plus
d'entretenir ! Treve a ces chimeres que le temps a changees pour moi en
realites terribles. Je le repete, l'opinion se fit alors sur la nature
du phenomene, et le public admit sans conteste l'existence d'un etre
prodigieux qui n'avait rien de commun avec les fabuleux serpents de mer.

Mais si les uns ne virent la qu'un probleme purement scientifique a
resoudre, les autres, plus positifs, surtout en Amerique et en
Angleterre, furent d'avis de purger l'Ocean de ce redoutable monstre,
afin de rassurer les communications transoceaniennes. Les journaux
industriels et commerciaux traiterent la question principalement a ce
point de vue. La _Shipping and Mercantile Gazette_, le _Lloyd_, le
_Paquebot_, la _Revue maritime et coloniale_, toutes les feuilles
devouees aux Compagnies d'assurances qui menacaient d'elever le taux de
leurs primes, furent unanimes sur ce point.

L'opinion publique s'etant prononcee, les Etats de l'Union se
declarerent les premiers. On fit a New York les preparatifs d'une
expedition destinee a poursuivre le narwal. Une fregate de grande
marche l'_Abraham-Lincoln_, se mit en mesure de prendre la mer au plus
tot. Les arsenaux furent ouverts au commandant Farragut, qui pressa
activement l'armement de sa fregate.

Precisement, et ainsi que cela arrive toujours, du moment que l'on se
fut decide a poursuivre le monstre, le monstre ne reparut plus. Pendant
deux mois, personne n'en entendit parler. Aucun navire ne le rencontra.
Il semblait que cette Licorne eut connaissance des complots qui se
tramaient contre elle. On en avait tant cause, et meme par le cable
transatlantique ! Aussi les plaisants pretendaient-ils que cette fine
mouche avait arrete au passage quelque telegramme dont elle faisait
maintenant son profit.

Donc, la fregate armee pour une campagne lointaine et pourvue de
formidables engins de peche, on ne savait plus ou la diriger. Et
l'impatience allait croissant, quand, le 2 juillet, on apprit qu'un
steamer de la ligne de San Francisco de Californie a Shangai avait revu
l'animal, trois semaines auparavant, dans les mers septentrionales du
Pacifique.

L'emotion causee par cette nouvelle fut extreme. On n'accorda pas
vingt-quatre heures de repit au commandant Farragut. Ses vivres etaient
embarques. Ses soutes regorgeaient de charbon. Pas un homme ne manquait
a son role d'equipage. Il n'avait qu'a allumer ses fourneaux, a
chauffer, a demarrer ! On ne lui eut pas pardonne une demi-journee de
retard ! D'ailleurs, le commandant Farragut ne demandait qu'a partir.

Trois heures avant que l'Abraham-Lincoln ne quittat la _pier_ de
Brooklyn, je recus une lettre libellee en ces termes :

_Monsieur Aronnax, professeur au Museum de Paris, Fifth
Avenue hotel._

_New York._

<< _Monsieur,_

_Si vous voulez vous joindre a l'expedition de
l'_Abraham-Lincoln_, le gouvernement de l'Union verra avec
plaisir que la France soit representee par vous dans cette
entreprise. Le commandant Farragut tient une cabine a votre
disposition._

_Tres cordialement, votre_
J.-B. HOBSON,
_Secretaire de la marine._ >>

III

COMME IL PLAIRA A MONSIEUR

Trois secondes avant l'arrivee de la lettre de J.-B. Hobson, je ne
songeais pas plus a poursuivre la Licorne qu'a tenter le passage du
nord-ouest. Trois secondes apres avoir lu la lettre de l'honorable
secretaire de la marine, je comprenais enfin que ma veritable vocation,
l'unique but de ma vie, etait de chasser ce monstre inquietant et d'en
purger le monde.

Cependant, je revenais d'un penible voyage, fatigue, avide de repos. Je
n'aspirais plus qu'a revoir mon pays, mes amis, mon petit logement du
Jardin des Plantes, mes cheres et precieuses collections ! Mais rien ne
put me retenir. J'oubliai tout, fatigues, amis, collections, et
j'acceptai sans plus de reflexions l'offre du gouvernement americain.

<< D'ailleurs, pensai-je, tout chemin ramene en Europe, et la Licorne
sera assez aimable pour m'entrainer vers les cotes de France ! Ce digne
animal se laissera prendre dans les mers d'Europe -- pour mon agrement
personnel -- et je ne veux pas rapporter moins d'un demi metre de sa
hallebarde d'ivoire au Museum d'histoire naturelle. >>

Mais, en attendant, il me fallait chercher ce narwal dans le nord de
l'ocean Pacifique ; ce qui, pour revenir en France, etait prendre le
chemin des antipodes.

<< Conseil ! >> criai-je d'une voix impatiente.

Conseil etait mon domestique. Un garcon devoue qui m'accompagnait dans
tous mes voyages ; un brave Flamand que j'aimais et qui me le rendait
bien, un etre phlegmatique par nature, regulier par principe, zele par
habitude, s'etonnant peu des surprises de la vie, tres adroit de ses
mains, apte a tout service, et, en depit de son nom, ne donnant jamais
de conseils -- meme quand on ne lui en demandait pas.

A se frotter aux savants de notre petit monde du Jardin des Plantes,
Conseil en etait venu a savoir quelque chose. J'avais en lui un
specialiste, tres ferre sur la classification en histoire naturelle,
parcourant avec une agilite d'acrobate toute l'echelle des
embranchements des groupes, des classes, des sous-classes, des ordres,
des familles, des genres, des sous-genres, des especes et des varietes.
Mais sa science s'arretait la. Classer, c'etait sa vie, et il n'en
savait pas davantage. Tres verse dans la theorie de la classification,
peu dans la pratique, il n'eut pas distingue, je crois, un cachalot
d'une baleine ! Et cependant, quel brave et digne garcon !

Conseil, jusqu'ici et depuis dix ans, m'avait suivi partout ou
m'entrainait la science. Jamais une reflexion de lui sur la longueur ou
la fatigue d'un voyage. Nulle objection a boucler sa valise pour un
pays quelconque, Chine ou Congo, si eloigne qu'il fut. Il allait la
comme ici, sans en demander davantage. D'ailleurs d'une belle sante qui
defiait toutes les maladies ; des muscles solides, mais pas de nerfs,
pas l'apparence de nerfs au moral, s'entend.

Ce garcon avait trente ans, et son age etait a celui de son maitre
comme quinze est a vingt. Qu'on m'excuse de dire ainsi que j'avais
quarante ans.

Seulement, Conseil avait un defaut. Formaliste enrage il ne me parlait
jamais qu'a la troisieme personne -- au point d'en etre agacant.

<< Conseil ! >> repetai-je, tout en commencant d'une main febrile mes
preparatifs de depart.

Certainement, j'etais sur de ce garcon si devoue. D'ordinaire, je ne
lui demandais jamais s'il lui convenait ou non de me suivre dans mes
voyages, mais cette fois, il s'agissait d'une expedition qui pouvait
indefiniment se prolonger, d'une entreprise hasardeuse, a la poursuite
d'un animal capable de couler une fregate comme une coque de noix ! Il
y avait la matiere a reflexion, meme pour l'homme le plus impassible du
monde ! Qu'allait dire Conseil ?

<< Conseil ! >> criai-je une troisieme fois.

Conseil parut.

<< Monsieur m'appelle ? dit-il en entrant.

-- Oui, mon garcon. Prepare-moi, prepare-toi. Nous partons dans deux
heures.

-- Comme il plaira a monsieur, repondit tranquillement Conseil.

-- Pas un instant a perdre. Serre dans ma malle tous mes ustensiles de
voyage, des habits, des chemises, des chaussettes, sans compter, mais
le plus que tu pourras, et hate-toi !

-- Et les collections de monsieur ? fit observer Conseil.

-- On s'en occupera plus tard.

-- Quoi ! les archiotherium, les hyracotherium, les oreodons, les
cheropotamus et autres carcasses de monsieur ?

-- On les gardera a l'hotel.

-- Et le babiroussa vivant de monsieur ?

-- On le nourrira pendant notre absence. D'ailleurs, je donnerai
l'ordre de nous expedier en France notre menagerie.

-- Nous ne retournons donc pas a Paris ? demanda Conseil.

-- Si... certainement... repondis-je evasivement, mais en faisant un
crochet.

-- Le crochet qui plaira a monsieur.

-- Oh ! ce sera peu de chose ! Un chemin un peu moins direct, voila
tout. Nous prenons passage sur l'_Abraham-Lincoln_...

-- Comme il conviendra a monsieur, repondit paisiblement Conseil.

-- Tu sais, mon ami, il s'agit du monstre... du fameux narwal... Nous
allons en purger les mers !... L'auteur d'un ouvrage in-quarto en deux
volumes sur les _Mysteres des grands fonds sous-marins_ ne peut se
dispenser de s'embarquer avec le commandant Farragut. Mission
glorieuse, mais... dangereuse aussi ! On ne sait pas ou l'on va ! Ces
betes-la peuvent etre tres capricieuses ! Mais nous irons quand meme !
Nous avons un commandant qui n'a pas froid aux yeux !...

-- Comme fera monsieur, je ferai, repondit Conseil.

-- Et songes-y bien ! car je ne veux rien te cacher. C'est la un de ces
voyages dont on ne revient pas toujours !

-- Comme il plaira a monsieur. >>

Un quart d'heure apres, nos malles etaient pretes. Conseil avait fait
en un tour de main, et j'etais sur que rien ne manquait, car ce garcon
classait les chemises et les habits aussi bien que les oiseaux ou les
mammiferes.

L'ascenseur de l'hotel nous deposa au grand vestibule de l'entresol. Je
descendis les quelques marches qui conduisaient au rez-de-chaussee. Je
reglai ma note a ce vaste comptoir toujours assiege par une foule
considerable. Je donnai l'ordre d'expedier pour Paris (France) mes
ballots d'animaux empailles et de plantes dessechees. Je fis ouvrir un
credit suffisant au babiroussa, et, Conseil me suivant, je sautai dans
une voiture.

Le vehicule a vingt francs la course descendit Broadway jusqu'a
Union-square, suivit Fourth-avenue jusqu'a sa jonction avec
Bowery-street, prit Katrin-street et s'arreta a la trente-quatrieme
pier. La, le Katrinferryboat nous transporta, hommes, chevaux et
voiture, a Brooklyn, la grande annexe de New York, situee sur la rive
gauche de la riviere de l'Est, et en quelques minutes, nous arrivions
au quai pres duquel l'_Abraham-Lincoln_ vomissait par ses deux
cheminees des torrents de fumee noire.

Nos bagages furent immediatement transbordes sur le pont de la fregate.
Je me precipitai a bord. Je demandai le commandant Farragut. Un des
matelots me conduisit sur la dunette, ou je me trouvai en presence d'un
officier de bonne mine qui me tendit la main.

<< Monsieur Pierre Aronnax ? me dit-il.

-- Lui-meme, repondis-je. Le commandant Farragut ?

-- En personne. Soyez le bienvenu, monsieur le professeur. Votre cabine
vous attend. >>

Je saluai, et laissant le commandant aux soins de son appareillage, je
me fis conduire a la cabine qui m'etait destinee.

L'_Abraham-Lincoln_ avait ete parfaitement choisi et amenage pour sa
destination nouvelle. C'etait une fregate de grande marche, munie
d'appareils surchauffeurs, qui permettaient de porter a sept
atmospheres la tension de sa vapeur. Sous cette pression,
l'_Abraham-Lincoln_ atteignait une vitesse moyenne de dix-huit milles
et trois dixiemes a l'heure, vitesse considerable, mais cependant
insuffisante pour lutter avec le gigantesque cetace.

Les amenagements interieurs de la fregate repondaient a ses qualites
nautiques. Je fus tres satisfait de ma cabine, situee a l'arriere, qui
s'ouvrait sur le carre des officiers.

<< Nous serons bien ici, dis-je a Conseil.

-- Aussi bien, n'en deplaise a monsieur, repondit Conseil, qu'un
bernard-l'ermite dans la coquille d'un buccin. >>

Je laissai Conseil arrimer convenablement nos malles, et je remontai
sur le pont afin de suivre les preparatifs de l'appareillage.

A ce moment, le commandant Farragut faisait larguer les dernieres
amarres qui retenaient l'_Abraham-Lincoln_ a la pier de Brooklyn. Ainsi
donc, un quart d'heure de retard, moins meme, et la fregate partait
sans moi, et je manquais cette expedition extraordinaire, surnaturelle,
invraisemblable, dont le recit veridique pourra bien trouver cependant
quelques incredules.

Mais le commandant Farragut ne voulait perdre ni un jour, ni une heure
pour rallier les mers dans lesquelles l'animal venait d'etre signale.
Il fit venir son ingenieur.

<< Sommes-nous en pression ? lui demanda-t-il.

-- Oui, monsieur, repondit l'ingenieur.

-- _Go ahead_ >>, cria le commandant Farragut.

A cet ordre, qui fut transmis a la machine au moyen d'appareils a air
comprime, les mecaniciens firent agir la roue de la mise en train. La
vapeur siffla en se precipitant dans les tiroirs entr'ouverts. Les
longs pistons horizontaux gemirent et pousserent les bielles de
l'arbre. Les branches de l'helice battirent les flots avec une rapidite
croissante, et l'_Abraham-lincoln_ s'avanca majestueusement au milieu
d'une centaine de ferry-boats et de _tenders_ charges de spectateurs,
qui lui faisaient cortege.

Les quais de Brooklyn et toute la partie de New York qui borde la
riviere de l'Est etaient couverts de curieux. Trois hurrahs, partis de
cinq cent mille poitrines. eclaterent successivement. Des milliers de
mouchoirs s'agiterent au-dessus de la masse compacte et saluerent
l'_Abraham-Lincoln_ jusqu'a son arrivee dans les eaux de l'Hudson, a la
pointe de cette presqu'ile allongee qui forme la ville de New York.

Alors, la fregate, suivant du cote de New-Jersey l'admirable rive
droite du fleuve toute chargee de villas, passa entre les forts qui la
saluerent de leurs plus gros canons. L'_Abraham-Lincoln_ repondit en
amenant et en hissant trois fois le pavillon americain, dont les
trente-neuf etoiles resplendissaient a sa corne d'artimon ; puis,
modifiant sa marche pour prendre le chenal balise qui s'arrondit dans
la baie interieure formee par la pointe de Sandy-Hook, il rasa cette
langue sablonneuse ou quelques milliers de spectateurs l'acclamerent
encore une fois.

Le cortege des _boats_ et des _tenders_ suivait toujours la fregate, et
il ne la quitta qu'a la hauteur du _light-boat_ dont les deux feux
marquent l'entree des passes de New York.

Trois heures sonnaient alors. Le pilote descendit dans son canot, et
rejoignit la petite goelette qui l'attendait sous le vent. Les feux
furent pousses ; l'helice battit plus rapidement les flots ; la fregate
longea la cote jaune et basse de Long-lsland, et, a huit heures du
soir, apres avoir perdu dans le nord-ouest les feux de Fire-lsland,
elle courut a toute vapeur sur les sombres eaux de l'Atlantique.

IV

NED LAND

Le commandant Farragut etait un bon marin, digne de la fregate qu'il
commandait. Son navire et lui ne faisaient qu'un. Il en etait l'ame.
Sur la question du cetace, aucun doute ne s'elevait dans son esprit, et
il ne permettait pas que l'existence de l'animal fut discutee a son
bord. Il y croyait comme certaines bonnes femmes croient au Leviathan
par foi, non par raison. Le monstre existait, il en delivrerait les
mers, il l'avait jure. C'etait une sorte de chevalier de Rhodes, un
Dieudonne de Gozon, marchant a la rencontre du serpent qui desolait son
ile. Ou le commandant Farragut tuerait le narwal, ou le narwal tuerait
le commandant Farragut. Pas de milieu.

Les officiers du bord partageaient l'opinion de leur chef. Il fallait
les entendre causer, discuter, disputer, calculer les diverses chances
d'une rencontre, et observer la vaste etendue de l'Ocean. Plus d'un
s'imposait un quart volontaire dans les barres de perroquet, qui eut
maudit une telle corvee en toute autre circonstance. Tant que le soleil
decrivait son arc diurne, la mature etait peuplee de matelots auxquels
les planches du pont brulaient les pieds, et qui n'y pouvaient tenir en
place ! Et cependant. L'_Abraham-Lincoln_ ne tranchait pas encore de
son etrave les eaux suspectes du Pacifique.

Quant a l'equipage, il ne demandait qu'a rencontrer la licorne, a la
harponner. et a la hisser a bord, a la depecer. Il surveillait la mer
avec une scrupuleuse attention. D'ailleurs, le commandant Farragut
parlait d'une certaine somme de deux mille dollars, reservee a
quiconque, mousse ou matelot, maitre ou officier, signalerait l'animal.
Je laisse a penser si les yeux s'exercaient a bord de
l'_Abraham-Lincoln_.

Pour mon compte, je n'etais pas en reste avec les autres, et je ne
laissais a personne ma part d'observations quotidiennes. La fregate
aurait eu cent fois raison de s'appeler l'_Argus_. Seul entre tous,
Conseil protestait par son indifference touchant la question qui nous
passionnait, et detonnait sur l'enthousiasme general du bord.

J'ai dit que le commandant Farragut avait soigneusement pourvu son
navire d'appareils propres a pecher le gigantesque cetace. Un baleinier
n'eut pas ete mieux arme. Nous possedions tous les engins connus,
depuis le harpon qui se lance a la main, jusqu'aux fleches barbelees
des espingoles et aux balles explosibles des canardieres. Sur le
gaillard d'avant s'allongeait un canon perfectionne, se chargeant par
la culasse, tres epais de parois, tres etroit d'ame, et dont le modele
doit figurer a l'Exposition universelle de 1867. Ce precieux
instrument, d'origine americaine, envoyait sans se gener, un projectile
conique de quatre kilogrammes a une distance moyenne de seize
kilometres.

Donc, l'_Abraham-Lincoln_ ne manquait d'aucun moyen de destruction.
Mais il avait mieux encore. Il avait Ned Land, le roi des harponneurs.

Ned Land etait un Canadien, d'une habilete de main peu commune, et qui
ne connaissait pas d'egal dans son perilleux metier. Adresse et
sang-froid, audace et ruse, il possedait ces qualites a un degre
superieur, et il fallait etre une baleine bien maligne, ou un cachalot
singulierement astucieux pour echapper a son coup de harpon.

Ned Land avait environ quarante ans. C'etait un homme de grande taille
-- plus de six pieds anglais -- vigoureusement bati, l'air grave, peu
communicatif, violent parfois, et tres rageur quand on le contrariait.
Sa personne provoquait l'attention, et surtout la puissance de son
regard qui accentuait singulierement sa physionomie.

Je crois que le commandant Farragut avait sagement fait d'engager cet
homme a son bord. Il valait tout l'equipage, a lui seul, pour l'oeil et
le bras. Je ne saurais le mieux comparer qu'a un telescope puissant qui
serait en meme temps un canon toujours pret a partir.

Qui dit Canadien, dit Francais, et, si peu communicatif que fut Ned
Land, je dois avouer qu'il se prit d'une certaine affection pour moi.
Ma nationalite l'attirait sans doute. C'etait une occasion pour lui de
parler, et pour moi d'entendre cette vieille langue de Rabelais qui est
encore en usage dans quelques provinces canadiennes. La famille du
harponneur etait originaire de Quebec, et formait deja un tribu de
hardis pecheurs a l'epoque ou cette ville appartenait a la France.

Peu a peu, Ned prit gout a causer. et j'aimais a entendre le recit de
ses aventures dans les mers polaires. Il racontait ses peches et ses
combats avec une grande poesie naturelle. Son recit prenait une forme
epique, et je croyais ecouter quelque Homere canadien, chantant
l'_Iliade_ des regions hyperboreennes.

Je depeins maintenant ce hardi compagnon, tel que je le connais
actuellement. C'est que nous sommes devenus de vieux amis, unis de
cette inalterable amitie qui nait et se cimente dans les plus
effrayantes conjonctures ! Ah ! brave Ned ! je ne demande qu'a vivre
cent ans encore, pour me souvenir plus longtemps de toi !

Et maintenant, quelle etait l'opinion de Ned Land sur la question du
monstre marin ? Je dois avouer qu'il ne croyait guere a la licorne, et
que, seul a bord, il ne partageait pas la conviction generale. Il
evitait meme de traiter ce sujet, sur lequel je crus devoir
l'entreprendre un jour.

Par une magnifique soiree du 30 juillet, c'est-a-dire trois semaines
apres notre depart, la fregate se trouvait a la hauteur du cap Blanc, a
trente milles sous le vent des cotes patagonnes. Nous avions depasse le
tropique du Capricorne, et le detroit de Magellan s'ouvrait a moins de
sept cent milles dans le sud. Avant huit jours, l'_Abraham-Lincoln_
sillonnerait les flots du Pacifique.

Assis sur la dunette, Ned Land et moi, nous causions de choses et
d'autres, regardant cette mysterieuse mer dont les profondeurs sont
restees jusqu'ici inaccessibles aux regards de l'homme. J'amenai tout
naturellement la conversation sur la licorne geante, et j'examinai les
diverses chances de succes ou d'insucces de notre expedition. Puis,
voyant que Ned me laissait parler sans trop rien dire, je le poussai
plus directement.

<< Comment, Ned, lui demandai-je, comment pouvez-vous ne pas etre
convaincu de l'existence du cetace que nous poursuivons ? Avez-vous
donc des raisons particulieres de vous montrer si incredule ? >>

Le harponneur me regarda pendant quelques instants avant de repondre,
frappa de sa main son large front par un geste qui lui etait habituel,
ferma les yeux comme pour se recueillir, et dit enfin :

<< Peut-etre bien, monsieur Aronnax.

-- Cependant, Ned, vous, un baleinier de profession, vous qui etes
familiarise avec les grands mammiferes marins, vous dont l'imagination
doit aisement accepter l'hypothese de cetaces enormes, vous devriez
etre le dernier a douter en de pareilles circonstances !

-- C'est ce qui vous trompe, monsieur le professeur, repondit Ned. Que
le vulgaire croie a des cometes extraordinaires qui traversent
l'espace, ou a l'existence de monstres antediluviens qui peuplent
l'interieur du globe, passe encore, mais ni l'astronome, ni le geologue
n'admettent de telles chimeres. De meme, le baleinier. J'ai poursuivi
beaucoup de cetaces, j'en ai harponne un grand nombre, j'en ai tue
plusieurs, mais si puissants et si bien armes qu'ils fussent, ni leurs
queues, ni leurs defenses n'auraient pu entamer les plaques de tole
d'un steamer.

-- Cependant, Ned, on cite des batiments que la dent du narwal a
traverses de part en part.

-- Des navires en bois, c'est possible, repondit le Canadien, et
encore, je ne les ai jamais vus. Donc, jusqu'a preuve contraire, je nie
que baleines, cachalots ou licornes puissent produire un pareil effet.

-- Ecoutez-moi, Ned...

-- Non, monsieur le professeur, non. Tout ce que vous voudrez excepte
cela. Un poulpe gigantesque, peut-etre ?...

-- Encore moins, Ned. Le poulpe n'est qu'un mollusque, et ce nom meme
indique le peu de consistance de ses chairs. Eut-il cinq cents pieds de
longueur, le poulpe, qui n'appartient point a l'embranchement des
vertebres, est tout a fait inoffensif pour des navires tels que le
_Scotia_ ou l'_Abraham-Lincoln_. Il faut donc rejeter au rang des
fables les prouesses des Krakens ou autres monstres de cette espece.

-- Alors, monsieur le naturaliste, reprit Ned Land d'un ton assez
narquois, vous persistez a admettre l'existence d'un enorme cetace... ?

-- Oui, Ned, je vous le repete avec une conviction qui s'appuie sur la
logique des faits. Je crois a l'existence d'un mammifere, puissamment
organise, appartenant a l'embranchement des vertebres, comme les
baleines, les cachalots ou les dauphins, et muni d'une defense cornee
dont la force de penetration est extreme.

-- Hum ! fit le harponneur, en secouant la tete de l'air d'un homme qui
ne veut pas se laisser convaincre.

-- Remarquez, mon digne Canadien, repris-je, que si un tel animal
existe, s'il habite les profondeurs de l'Ocean, s'il frequente les
couches liquides situees a quelques milles au-dessous de la surface des
eaux, il possede necessairement un organisme dont la solidite defie
toute comparaison.

-- Et pourquoi cet organisme si puissant ? demanda Ned.

-- Parce qu'il faut une force incalculable pour se maintenir dans les
couches profondes et resister a leur pression.

-- Vraiment ? dit Ned qui me regardait en clignant de l'oeil.

-- Vraiment, et quelques chiffres vous le prouveront sans peine.

-- Oh ! les chiffres ! repliqua Ned. On fait ce qu'on veut avec les
chiffres !

-- En affaires, Ned, mais non en mathematiques. Ecoutez-moi. Admettons
que la pression d'une atmosphere soit representee par la pression d'une
colonne d'eau haute de trente-deux pieds. En realite, la colonne d'eau
serait d'une moindre hauteur, puisqu'il s'agit de l'eau de mer dont la
densite est superieure a celle de l'eau douce. Eh bien, quand vous
plongez, Ned, autant de fois trente-deux pieds d'eau au-dessus de vous,
autant de fois votre corps supporte une pression egale a celle de
l'atmosphere, c'est-a-dire de kilogrammes par chaque centimetre carre
de sa surface. Il suit de la qu'a trois cent vingt pieds cette pression
est de dix atmospheres, de cent atmospheres a trois mille deux cents
pieds, et de mille atmospheres a trente-deux mille pieds, soit deux
lieues et demie environ. Ce qui equivaut a dire que si vous pouviez
atteindre cette profondeur dans l'Ocean, chaque centimetre carre de la
surface de votre corps subirait une pression de mille kilogrammes. Or,
mon brave Ned, savez-vous ce que vous avez de centimetres carres en
surface ?

-- Je ne m'en doute pas, monsieur Aronnax.

-- Environ dix-sept mille.

-- Tant que cela ?

-- Et comme en realite la pression atmospherique est un peu superieure
au poids d'un kilogramme par centimetre carre, vos dix-sept mille
centimetres carres supportent en ce moment une pression de dix-sept
mille cinq cent soixante-huit kilogrammes.

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