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Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

20000 Lieues sous les mers Part 1

J >> Jules Verne >> 20000 Lieues sous les mers Part 1

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J'etais monte sur la plate-forme au moment ou le second prenait ses
mesures d'angles horaires. J'attendais, suivant la coutume, que la
phrase quotidienne fut prononcee. Mais, ce jour-la, elle fut remplacee
par une autre phrase non moins incomprehensible. Presque aussitot, je
vis apparaitre le capitaine Nemo, dont les yeux, munis d'une lunette,
se dirigerent vers l'horizon.

Pendant quelques minutes, le capitaine resta immobile, sans quitter le
point enferme dans le champ de son objectif. Puis, il abaissa sa
lunette, et echangea une dizaine de paroles avec son second. Celui-ci
semblait etre en proie a une emotion qu'il voulait vainement contenir.
Le capitaine Nemo, plus maitre de lui, demeurait froid.

Il paraissait, d'ailleurs, faire certaines objections auxquelles le
second repondait par des assurances formelles. Du moins, je le compris
ainsi, a la difference de leur ton et de leurs gestes.

Quant a moi, j'avais soigneusement regarde dans la direction observee,
sans rien apercevoir. Le ciel et l'eau se confondaient sur une ligne
d'horizon d'une parfaite nettete.

Cependant, le capitaine Nemo se promenait d'une extremite a l'autre de
la plate-forme, sans me regarder, peut-etre sans me voir. Son pas etait
assure, mais moins regulier que d'habitude. 11 s'arretait parfois, et
les bras croises sur la poitrine, il observait la mer. Que pouvait-il
chercher sur cet immense espace ? Le _Nautilus_ se trouvait alors a
quelques centaines de milles de la cote la plus rapprochee.

Le second avait repris sa lunette et interrogeait obstinement
l'horizon, allant et venant, frappant du pied. contrastant avec son
chef par son agitation nerveuse.

D'ailleurs, ce mystere allait necessairement s'eclaircir, et avant peu,
car, sur un ordre du capitaine Nemo, la machine, accroissant sa
puissance propulsive, imprima a l'helice une rotation plus rapide.

En ce moment, le second attira de nouveau l'attention du capitaine.
Celui-ci suspendit sa promenade et dirigea sa lunette vers le point
indique. Il l'observa longtemps. De mon cote, tres serieusement
intrigue, je descendis au salon, et j'en rapportai une excellente
longue-vue dont je me servais ordinairement. Puis, l'appuyant sur la
cage du fanal qui formait saillie a l'avant de la plate-forme, je me
disposai a parcourir toute la ligne du ciel et de la mer.

Mais, mon oeil ne s'etait pas encore applique a l'oculaire, que
l'instrument me fut vivement arrache des mains.

Je me retournai. Le capitaine Nemo etait devant moi, mais je ne le
reconnus pas. Sa physionomie etait transfiguree. Son oeil, brillant
d'un feu sombre, se derobait sous son sourcil fronce. Ses dents se
decouvraient a demi. Son corps raide, ses poings fermes, sa tete
retiree entre les epaules, temoignaient de la haine violente que
respirait toute sa personne. Il ne bougeait pas. Ma lunette tombee de
sa main, avait roule a ses pieds.

Venais-je donc, sans le vouloir, de provoquer cette attitude de colere
? S'imaginait-il, cet incomprehensible personnage, que j'avais surpris
quelque secret interdit aux hotes du _Nautilus_ ?

Non ! cette haine, je n'en etais pas l'objet, car il ne me regardait
pas, et son oeil restait obstinement fixe sur l'impenetrable point de
l'horizon.

Enfin, le capitaine Nemo redevint maitre de lui. Sa physionomie, si
profondement alteree, reprit son calme habituel. Il adressa a son
second quelques mots en langue etrangere, puis il se retourna vers moi.

<< Monsieur Aronnax, me dit-il d'un ton assez imperieux, je reclame de
vous l'observation de l'un des engagements qui vous lient a moi.

-- De quoi s'agit-il, capitaine ?

-- Il faut vous laisser enfermer, vos compagnons et vous, jusqu'au
moment ou je jugerai convenable de vous rendre la liberte.

-- Vous etes le maitre, lui repondis-je, en le regardant fixement. Mais
puis-je vous adresser une question ?

-- Aucune, monsieur. >>

Sur ce mot, je n'avais pas a discuter, mais a obeir, puisque toute
resistance eut ete impossible.

Je descendis a la cabine qu'occupaient Ned Land et Conseil, et je leur
fis part de la determination du capitaine. Je laisse a penser comment
cette communication fut recue par le Canadien. D'ailleurs, le temps
manqua a toute explication. Quatre hommes de l'equipage attendaient a
la porte, et ils nous conduisirent a cette cellule ou nous avions passe
notre premiere nuit a bord du _Nautilus_.

Ned Land voulut reclamer, mais la porte se ferma sur lui pour toute
reponse.

<< Monsieur me dira-t-il ce que cela signifie ? >> me demanda Conseil.

Je racontai a mes compagnons ce qui s'etait passe. Ils furent aussi
etonnes que moi, mais aussi peu avances.

Cependant, j'etais plonge dans un abime de reflexions, et l'etrange
apprehension de la physionomie du capitaine Nemo ne quittait pas ma
pensee. J'etais incapable d'accoupler deux idees logiques, et je me
perdais dans les plus absurdes hypotheses, quand je fus tire de ma
contention d'esprit par ces paroles de Ned Land :

<< Tiens ! le dejeuner est servi ! >>

En effet, la table etait preparee. Il etait evident que le capitaine
Nemo avait donne cet ordre en meme temps qu'il faisait hater la marche
du _Nautilus_.

<< Monsieur me permettra-t-il de lui faire une recommandation ? me
demanda Conseil.

-- Oui, mon garcon, repondis-je.

-- Eh bien ! que monsieur dejeune. C'est prudent, car nous ne savons ce
qui peut arriver.

-- Tu as raison, Conseil.

-- Malheureusement, dit Ned Land, on ne nous a donne que le menu du
bord.

-- Ami Ned, repliqua Conseil, que diriez-vous donc, si le dejeuner
avait manque totalement ! >>

Cette raison coupa net aux recriminations du harponneur.

Nous nous mimes a table. Le repas se fit assez silencieusement. Je
mangeai peu. Conseil << se forca >>, toujours par prudence, et Ned Land,
quoi qu'il en eut, ne perdit pas un coup de dent. Puis, le dejeuner
termine, chacun de nous s'accota dans son coin.

En ce moment, le globe lumineux qui eclairait la cellule s'eteignit et
nous laissa dans une obscurite profonde. Ned Land ne tarda pas a
s'endormir, et, ce qui m'etonna, Conseil se laissa aller aussi a un
lourd assoupissement. Je me demandais ce qui avait pu provoquer chez
lui cet imperieux besoin de sommeil, quand je sentis mon cerveau
s'impregner d'une epaisse torpeur. Mes yeux, que je voulais tenir
ouverts, se fermerent malgre moi. J'etais en proie a une hallucination
douloureuse. Evidemment, des substances soporifiques avaient ete melees
aux aliments que nous venions de prendre ! Ce n'etait donc pas assez de
la prison pour nous derober les projets du capitaine Nemo, il fallait
encore le sommeil !

J'entendis alors les panneaux se refermer. Les ondulations de la mer
qui provoquaient un leger mouvement de roulis, cesserent. Le _Nautilus_
avait-il donc quitte la surface de l'Ocean ? Etait-il rentre dans la
couche immobile des eaux ?

Je voulus resister au sommeil. Ce fut impossible. Ma respiration
s'affaiblit. Je sentis un froid mortel glacer mes membres alourdis et
comme paralyses. Mes paupieres, veritables calottes de plomb, tomberent
sur mes yeux. Je ne pus les soulever. Un sommeil morbide, plein
d'hallucinations, s'empara de tout mon etre. Puis, les visions
disparurent, et me laisserent dans un complet aneantissement.

XXIV

LE ROYAUME DU CORAIL

Le lendemain, je me reveillai la tete singulierement degagee. A ma
grande surprise, j'etais dans ma chambre. Mes compagnons. sans doute,
avaient ete reintegres dans leur cabine, sans qu'ils s'en fussent
apercus plus que moi. Ce qui s'etait passe pendant cette nuit, ils
l'ignoraient comme je l'ignorais moi-meme, et pour devoiler ce mystere,
je ne comptais que sur les hasards de l'avenir.

Je songeai alors a quitter ma chambre. Etais-je encore une fois libre
ou prisonnier ? Libre entierement. J'ouvris la porte, je pris par les
coursives, je montai l'escalier central. Les panneaux, fermes la
veille, etaient ouverts. J'arrivai sur la plate-forme.

Ned Land et Conseil m'y attendaient. Je les interrogeai. Ils ne
savaient rien. Endormis d'un sommeil pesant qui ne leur laissait aucun
souvenir, ils avaient ete tres surpris de se retrouver dans leur cabine.

Quant au _Nautilus_, il nous parut tranquille et mysterieux comme
toujours. Il flottait a la surface des flots sous une allure moderee.
Rien ne semblait change a bord.

Ned Land, de ses yeux penetrants, observa la mer. Elle etait deserte.
Le Canadien ne signala rien de nouveau a l'horizon, ni voile, ni terre.
Une brise d'ouest soufflait bruyamment, et de longues lames, echevelees
par le vent, imprimaient a l'appareil un tres sensible roulis.

Le _Nautilus_, apres avoir renouvele son air, se maintint a une
profondeur moyenne de quinze metres, de maniere a pouvoir revenir
promptement a la surface des flots. Operation qui, contre l'habitude,
fut pratiquee plusieurs fois, pendant cette journee du 19 janvier. Le
second montait alors sur la plate-forme, et la phrase accoutumee
retentissait a l'interieur du navire.

Quant au capitaine Nemo, il ne parut pas. Des gens du bord, je ne vis
que l'impassible stewart, qui me servit avec son exactitude et son
mutisme ordinaires.

Vers deux heures, j'etais au salon. occupe a classer mes notes, lorsque
le capitaine ouvrit la porte et parut. Je le saluai. Il me rendit un
salut presque imperceptible, sans m'adresser la parole. Je me remis a
mon travail, esperant qu'il me donnerait peut-etre des explications sur
les evenements qui avaient marque la nuit precedente. Il n'en fit rien.
Je le regardai. Sa figure me parut fatiguee ; ses yeux rougis n'avaient
pas ete rafraichis par le sommeil ; sa physionomie exprimait une
tristesse profonde, un reel chagrin. Il allait et venait, s'asseyait et
se relevait, prenait un livre au hasard, l'abandonnait aussitot.
consultait ses instruments sans prendre ses notes habituelles, et
semblait ne pouvoir tenir un instant en place.

Enfin, il vint vers moi et me dit :

<< Etes-vous medecin, monsieur Aronnax ? >>

Je m'attendais si peu a cette demande, que je le regardai quelque temps
sans repondre.

<< Etes-vous medecin ? repeta-t-il. Plusieurs de vos collegues ont fait
leurs etudes de medecine, Gratiolet, Moquin-Tandon et autres.

-- En effet, dis-je, je suis docteur et interne des hopitaux. J'ai
pratique pendant plusieurs annees avant d'entrer au Museum.

-- Bien, monsieur. >>

Ma reponse avait evidemment satisfait le capitaine Nemo. Mais ne
sachant ou il en voulait venir, j'attendis de nouvelles questions, me
reservant de repondre suivant les circonstances.

<< Monsieur Aronnax, me dit le capitaine, consentiriez-vous a donner vos
soins a l'un de mes hommes ?

-- Vous avez un malade ?

-- Oui.

-- Je suis pret a vous suivre.

-- Venez. >>

J'avouerai que mon coeur battait. Je ne sais pourquoi je voyais une
certaine connexite entre cette maladie d'un homme de l'equipage et les
evenements de la veille, et ce mystere me preoccupait au moins autant
que le malade.

Le capitaine Nemo me conduisit a l'arriere du _Nautilus_, et me fit
entrer dans une cabine situee pres du poste des matelots.

La, sur un lit, reposait un homme d'une quarantaine d'annees, a figure
energique, vrai type de l'Anglo-Saxon.

Je me penchai sur lui. Ce n'etait pas seulement un malade, c'etait un
blesse. Sa tete, emmaillotee de linges sanglants, reposait sur un
double oreiller. Je detachai ces linges, et le blesse, regardant de ses
grands yeux fixes, me laissa faire, sans proferer une seule plainte.

La blessure etait horrible. Le crane, fracasse par un instrument
contondant, montrait la cervelle a nu, et la substance cerebrale avait
subi une attrition profonde. Des caillots sanguins s'etaient formes
dans la masse diffluente, qui affectait une couleur lie de vin. Il y
avait eu a la fois contusion et commotion du cerveau. La respiration du
malade etait lente, et quelques mouvements spasmodiques des muscles
agitaient sa face. La phlegmasie cerebrale etait complete et entrainait
la paralysie du sentiment et du mouvement.

Je pris le pouls du blesse. Il etait intermittent. Les extremites du
corps se refroidissaient deja, et je vis que la mort s'approchait, sans
qu'il me parut possible de l'enrayer. Apres avoir panse ce malheureux,
je rajustai les linges de sa tete, et je me retournai vers le capitaine
Nemo.

<< D'ou vient cette blessure ? Lui demandai-je.

-- Qu'importe ! repondit evasivement le capitaine. Un choc du
_Nautilus_ a brise un des leviers de la machine, qui a frappe cet
homme. Mais votre avis sur son etat ? >>

J'hesitais a me prononcer.

<< Vous pouvez parler, me dit le capitaine. Cet homme n'entend pas le
francais. >>

Je regardai une derniere fois le blesse, puis je repondis :

<< Cet homme sera mort dans deux heures.

-- Rien ne peut le sauver ?

-- Rien. >>

La main du capitaine Nemo se crispa, et quelques larmes glisserent de
ses yeux, que je ne croyais pas faits pour pleurer.

Pendant quelques instants, j'observai encore ce mourant dont la vie se
retirait peu a peu. Sa paleur s'accroissait encore sous l'eclat
electrique qui baignait son lit de mort. Je regardais sa tete
intelligente. sillonnee de rides prematurees, que le malheur, la misere
peut-etre. avaient creusees depuis longtemps. Je cherchais a surprendre
le secret de sa vie dans les dernieres paroles echappees a ses levres !

<< Vous pouvez vous retirer, monsieur Aronnax >>, me dit le capitaine
Nemo.

Je laissai le capitaine dans la cabine du mourant, et je regagnai ma
chambre. tres emu de cette scene. Pendant toute la journee, je fus
agite de sinistres pressentiments. La nuit, je dormis mal, et, entre
mes songes frequemment interrompus, je crus entendre des soupirs
lointains et comme une psalmodie funebre. Etait-ce la priere des morts,
murmuree dans cette langue que je ne savais comprendre ?

Le lendemain matin, je montai sur le pont. Le capitaine Nemo m'y avait
precede. Des qu'il m'apercut. il vint a moi.

<< Monsieur le professeur, me dit-il, vous conviendrait-il de faire
aujourd'hui une excursion sous-marine ?

-- Avec mes compagnons ? demandai-je.

-- Si cela leur plait.

-- Nous sommes a vos ordres, capitaine.

-- Veuillez donc aller revetir vos scaphandres. >>

Du mourant ou du mort il ne fut pas question. Je rejoignis Ned Land et
Conseil. Je leur fis connaitre la proposition du capitaine Nemo.
Conseil s'empressa d'accepter, et, cette fois, le Canadien se montra
tres dispose a nous suivre.

Il etait huit heures du matin. A huit heures et demie, nous etions
vetus pour cette nouvelle promenade, et munis des deux appareils
d'eclairage et de respiration. La double porte fut ouverte, et,
accompagnes du capitaine Nemo que suivaient une douzaine d'hommes de
l'equipage, nous prenions pied a une profondeur de dix metres sur le
sol ferme ou reposait le _Nautilus_.

Une legere pente aboutissait a un fond accidente. par quinze brasses de
profondeur environ. Ce fond differait completement de celui que j'avais
visite pendant ma premiere excursion sous les eaux de l'Ocean
Pacifique. Ici, point de sable fin, point de prairies sous-marines,
nulle foret pelagienne. Je reconnus immediatement cette region
merveilleuse dont, ce jour-la, le capitaine Nemo nous faisait les
honneurs. C'etait le royaume du corail.

Dans l'embranchement des zoophytes et dans la classe des alcyonnaires,
on remarque l'ordre des gorgonaires qui renferme les trois groupes des
gorgoniens, des isidiens et des coralliens. C'est a ce dernier
qu'appartient le corail, curieuse substance qui fut tour a tour classee
dans les regnes mineral, vegetal et animal. Remede chez les anciens,
bijou chez les modernes, ce fut seulement en 1694 que le Marseillais
Peysonnel le rangea definitivement dans le regne animal.

Le corail est un ensemble d'animalcules, reunis sur un polypier de
nature cassante et pierreuse. Ces polypes ont un generateur unique qui
les a produits par bourgeonnement, et ils possedent une existence
propre, tout en participant a la vie commune. C'est donc une sorte de
socialisme naturel. Je connaissais les derniers travaux faits sur ce
bizarre zoophyte, qui se mineralise tout en s'arborisant, suivant la
tres juste observation des naturalistes, et rien ne pouvait etre plus
interessant pour moi que de visiter l'une de ces forets petrifiees que
la nature a plantees au fond des mers.

Les appareils Rumhkorff furent mis en activite, et nous suivimes un
banc de corail en voie de formation, qui, le temps aidant, fermera un
jour cette portion de l'ocean indien. La route etait bordee
d'inextricables buissons formes par l'enchevetrement d'arbrisseaux que
couvraient de petites fleurs etoilees a rayons blancs. Seulement, a
l'inverse des plantes de la terre, ces arborisations, fixees aux
rochers du sol, se dirigeaient toutes de haut en bas.

La lumiere produisait mille effets charmants en se jouant au milieu de
ces ramures si vivement colorees. Il me semblait voir ces tubes
membraneux et cylindriques trembler sous l'ondulation des eaux. J'etais
tente de cueillir leurs fraiches corolles ornees de delicats
tentacules, les unes nouvellement epanouies, les autres naissant a
peine, pendant que de legers poissons, aux rapides nageoires, les
effleuraient en passant comme des volees d'oiseaux. Mais, si ma main
s'approchait de ces fleurs vivantes, de ces sensitives animees,
aussitot l'alerte se mettait dans la colonie. Les corolles blanches
rentraient dans leurs etuis rouges, les fleurs s'evanouissaient sous
mes regards, et le buisson se changeait en un bloc de mamelons pierreux.

Le hasard m'avait mis la en presence des plus precieux echantillons de
ce zoophyte. Ce corail valait celui qui se peche dans la Mediterranee,
sur les cotes de France, d'Italie et de Barbarie. Il justifiait par ses
tons vifs ces noms poetiques de _fleur de sang_ et d'_ecume de sang_
que le commerce donne a ses plus beaux produits. Le corail se vend
jusqu'a cinq cents francs le kilogramme, et en cet endroit, les couches
liquides recouvraient la fortune de tout un monde de corailleurs. Cette
precieuse matiere, souvent melangee avec d'autres polypiers, formait
alors des ensembles compacts et inextricables appeles << macciota >>, et
sur lesquels je remarquai d'admirables specimens de corail rose.

Mais bientot les buissons se resserrerent, les arborisations
grandirent. De veritables taillis petrifies et de longues travees d'une
architecture fantaisiste s'ouvrirent devant nos pas. Le capitaine Nemo
s'engagea sous une obscure galerie dont la pente douce nous conduisit a
une profondeur de cent metres. La lumiere de nos serpentins produisait
parfois des effets magiques, en s'accrochant aux rugueuses asperites de
ces arceaux naturels et aux pendentifs disposes comme des lustres,
qu'elle piquait de pointes de feu. Entre les arbrisseaux coralliens,
j'observai d'autres polypes non moins curieux, des melites, des iris
aux ramifications articulees, puis quelques touffes de corallines, les
unes vertes, les autres rouges, veritables algues encroutees dans leurs
sels calcaires, que les naturalistes, apres longues discussions, ont
definitivement rangees dans le regne vegetal. Mais, suivant la remarque
d'un penseur, << c'est peut-etre la le point reel ou la vie obscurement
se souleve du sommeil de pierre, sans se detacher encore de ce rude
point de depart >>.

Enfin, apres deux heures de marche, nous avions atteint une profondeur
de trois cents metres environ, c'est-a-dire la limite extreme sur
laquelle le corail commence a se former. Mais la, ce n'etait plus le
buisson isole, ni le modeste taillis de basse futaie. C'etait la foret
immense, les grandes vegetations minerales, les enormes arbres
petrifies, reunis par des guirlandes d'elegantes plumarias, ces lianes
de la mer, toutes parees de nuances et de reflets. Nous passions
librement sous leur haute ramure perdue dans l'ombre des flots, tandis
qu'a nos pieds, les tubipores, les meandrines, les astrees, les
fongies, les cariophylles, formaient un tapis de fleurs, seme de gemmes
eblouissantes.

Quel indescriptible spectacle ! Ah ! que ne pouvions-nous communiquer
nos sensations ! Pourquoi etions-nous emprisonnes sous ce masque de
metal et de verre ! Pourquoi les paroles nous etaient-elles interdites
de l'un a l'autre ! Que ne vivions-nous, du moins, de la vie de ces
poissons qui peuplent le liquide element, ou plutot encore de celle de
ces amphibies qui, pendant de longues heures, peuvent parcourir, au gre
de leur caprice, le double domaine de la terre et des eaux !

Cependant, le capitaine Nemo s'etait arrete. Mes compagnons et mol nous
suspendimes notre marche, et, me retournant, je vis que ses hommes
formaient un demi-cercle autour de leur chef. En regardant avec plus
d'attention, j'observai que quatre d'entre eux portaient sur leurs
epaules un objet de forme oblongue.

Nous occupions, en cet endroit. Le centre d'une vaste clairiere,
entouree par les hautes arborisations de la foret sous-marine. Nos
lampes projetaient sur cet espace une sorte de clarte crepusculaire qui
allongeait demesurement les ombres sur le sol. A la limite de la
clairiere, l'obscurite redevenait profonde, et ne recueillait que de
petites etincelles retenues par les vives aretes du corail.

Ned Land et Conseil etaient pres de moi. Nous regardions, et il me vint
a la pensee que j'allais assister a une scene etrange. En observant le
sol, je vis qu'il etait gonfle, en de certains points, par de legeres
extumescences encroutees de depots calcaires, et disposees avec une
regularite qui trahissait la main de l'homme.

Au milieu de la clairiere, sur un piedestal de rocs grossierement
entasses, se dressait une croix de corail, qui etendait ses longs bras
qu'on eut dit faits d'un sang petrifie.

Sur un signe du capitaine Nemo, un de ses hommes s'avanca, et a
quelques pieds de la croix, il commenca a creuser un trou avec une
pioche qu'il detacha de sa ceinture.

Je compris tout ! Cette clairiere c'etait un cimetiere, ce trou, une
tombe, cet objet oblong, le corps de l'homme mort dans la nuit ! Le
capitaine Nemo et les siens venaient enterrer leur compagnon dans cette
demeure commune, au fond de cet inaccessible Ocean !

Non ! jamais mon esprit ne fut surexcite a ce point ! Jamais idees plus
impressionnantes n'envahirent mon cerceau ! Je ne voulais pas voir ce
que voyait mes yeux !

Cependant, la tombe se creusait lentement. Les poissons fuyaient ca et
la leur retraite troublee. J'entendais resonner, sur le sol calcaire,
le fer du pic qui etincelait parfois en heurtant quelque silex perdu au
fond des eaux. Le trou s'allongeait, s'elargissait, et bientot il fut
assez profond pour recevoir le corps.

Alors, les porteurs s'approcherent. Le corps, enveloppe dans un tissu
de byssus blanc, descendit dans sa humide tombe. Le capitaine Nemo, les
bras croises sur la poitrine, et tous les amis de celui qui les avait
aimes s'agenouillerent dans l'attitude de la priere... Mes deux
compagnons et moi, nous nous etions religieusement inclines.

La tombe fut alors recouverte des debris arraches au sol, qui formerent
un leger renflement.

Quand ce fut fait, le capitaine Nemo et ses hommes se redresserent ;
puis, se rapprochant de la tombe, tous flechirent encore le genou, et
tous etendirent leur main en signe de supreme adieu...

Alors, la funebre troupe reprit le chemin du _Nautilus_, repassant sous
les arceaux de la foret, au milieu des taillis, le long des buissons de
corail, et toujours montant.

Enfin, les feux du bord apparurent. Leur trainee lumineuse nous guida
jusqu'au _Nautilus_. A une heure, nous etions de retour.

Des que mes vetements furent changes, je remontai sur la plate-forme,
et, en proie a une terrible obsession d'idees, j'allai m'asseoir pres
du fanal.

Le capitaine Nemo me rejoignit. Je me levai et lui dis :

<< Ainsi, suivant mes previsions, cet homme est mort dans la nuit ?

-- Oui, monsieur Aronnax, repondit le capitaine Nemo.

-- Et il repose maintenant pres de ses compagnons, dans ce cimetiere de
corail ?

-- Oui, oublies de tous, mais non de nous ! Nous creusons la tombe, et
les polypes se chargent d'y sceller nos morts pour l'eternite ! >>

Et cachant d'un geste brusque son visage dans ses mains crispees, le
capitaine essaya vainement de comprimer un sanglot. Puis il ajouta :

<< C'est la notre paisible cimetiere, a quelques centaines de pieds
au-dessous de la surface des flots !

-- Vos morts y dorment, du moins, tranquilles, capitaine, hors de
l'atteinte des requins !

-- Oui, monsieur, repondit gravement le capitaine Nemo, des requins et
des hommes ! >>

FIN DE LA PREMIERE PARTIE






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