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Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

20000 Lieues sous les mers Part 1

J >> Jules Verne >> 20000 Lieues sous les mers Part 1

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Cherchons les fruits et les legumes. >>

Lorsque notre recolte fut terminee, nous nous mimes en route pour
completer ce diner << terrestre >>.

Nos recherches ne furent pas vaines, et, vers midi, nous avions fait
une ample provision de bananes. Ces produits delicieux de la zone
torride murissent pendant toute l'annee, et les Malais, qui leur ont
donne le nom de << pisang >>, les mangent sans les faire cuire. Avec ces
bananes, nous recueillimes des jaks enormes dont le gout est tres
accuse, des mangues savoureuses, et des ananas d'un grosseur
invraisemblable. Mais cette recolte prit une grande partie de notre
temps, que, d'ailleurs, il n'y avait pas lieu de regretter.

Conseil observait toujours Ned. Le harponneur marchait en avant, et,
pendant sa promenade a travers la foret, il glanait d'une main sure
d'excellents fruits qui devaient completer sa provision.

<< Enfin, demanda Conseil, il ne vous manque plus rien, ami Ned ?

-- Hum ! fit le Canadien.

-- Quoi ! vous vous plaignez ?

-- Tous ces vegetaux ne peuvent constituer un repas, repondit Ned.
C'est la fin d'un repas, c'est un dessert. Mais le potage ? mais le
roti ?

-- En effet, dis-je, Ned nous avait promis des cotelettes qui me
semblent fort problematiques.

-- Monsieur, repondit le Canadien, non seulement la chasse n'est pas
finie, mais elle n'est meme pas commencee. Patience ! Nous finirons
bien par rencontrer quelque animal de plume ou de poil, et, si ce n'est
pas en cet endroit, ce sera dans un autre...

-- Et si ce n'est pas aujourd'hui, ce sera demain, ajouta Conseil, car
il ne faut pas trop s'eloigner. Je propose meme de revenir au canot.

-- Quoi ! deja ! s'ecria Ned.

-- Nous devons etre de retour avant la nuit, dis-je.

-- Mais quelle heure est-il donc ? demanda le Canadien.

-- Deux heures, au moins, repondit Conseil.

-- Comme le temps passe sur ce sol ferme ! s'ecria maitre Ned Land avec
un soupir de regret.

-- En route >>, repondit Conseil.

Nous revinmes donc a travers la foret, et nous completames notre
recolte en faisant une razzia de chouxpalmistes qu'il fallut cueillir a
la cime des arbres, de petits haricots que je reconnus pour etre les <<
abrou >> des Malais, et d'ignames d'une qualite superieure.

Nous etions surcharges quand nous arrivames au canot. Cependant, Ned
Land ne trouvait pas encore sa provision suffisante. Mais le sort le
favorisa. Au moment de s'embarquer, il apercut plusieurs arbres, hauts
de vingt-cinq a trente pieds, qui appartenaient a l'espece des
palmiers. Ces arbres, aussi precieux que l'artocarpus, sont justement
comptes parmi les plus utiles produits de la Malaisie.

C'etaient des sagoutiers, vegetaux qui croissent sans culture, se
reproduisant, comme les muriers, par leurs rejetons et leurs graines.

Ned Land connaissait la maniere de traiter ces arbres. Il prit sa
hache, et la maniant avec une grande vigueur, il eut bientot couche sur
le sol deux ou trois sagoutiers dont la maturite se reconnaissait a la
poussiere blanche qui saupoudrait leurs palmes.

Je le regardai faire plutot avec les yeux d'un naturaliste qu'avec les
yeux d'un homme affame. Il commenca par enlever a chaque tronc une
bande d'ecorce, epaisse d'un pouce, qui recouvrait un reseau de fibres
allongees formant d'inextricables noeuds, que mastiquait une sorte de
farine gommeuse. Cette farine, c'etait le sagou, substance comestible
qui sert principalement a l'alimentation des populations melanesiennes.

Ned Land se contenta, pour le moment, de couper ces troncs par
morceaux, comme il eut fait de bois a bruler, se reservant d'en
extraire plus tard la farine, de la passer dans une etoffe afin de la
separer de ses ligaments fibreux, d'en faire evaporer l'humidite au
soleil, et de la laisser durcir dans des moules.

Enfin, a cinq heures du soir, charges de toutes nos richesses, nous
quittions le rivage de l'ile, et, une demi-heure apres, nous accostions
le _Nautilus_. Personne ne parut a notre arrivee. L'enorme cylindre de
tole semblait desert. Les provisions embarquees, je descendis a ma
chambre. J'y trouvai mon souper pret. Je mangeai, puis je m'endormis.

Le lendemain, 6 janvier, rien de nouveau a bord. Pas un bruit a
l'interieur, pas un signe de vie. Le canot etait reste le long du bord,
a la place meme ou nous l'avions laisse. Nous resolumes de retourner a
l'ile Gueboroar. Ned Land esperait etre plus heureux que la veille au
point de vue du chasseur, et desirait visiter une autre partie de la
foret.

Au lever du soleil, nous etions en route. L'embarcation, enlevee par le
flot qui portait a terre, atteignit l'ile en peu d'instants.

Nous debarquames, et, pensant qu'il valait mieux s'en rapporter a
l'instinct du Canadien, nous suivimes Ned Land dont les longues jambes
menacaient de nous distancer.

Ned Land remonta la cote vers l'ouest, puis, passant a gue quelques
lits de torrents, il gagna la haute plaine que bordaient d'admirables
forets. Quelques martins-pecheurs rodaient le long des cours d'eau,
mais ils ne se laissaient pas approcher. Leur circonspection me prouva
que ces volatiles savaient a quoi s'en tenir sur des bipedes de notre
espece, et j'en conclus que, si l'ile n'etait pas habitee, du moins,
des etres humains la frequentaient.

Apres avoir traverse une assez grasse prairie, nous arrivames a la
lisiere d'un petit bois qu'animaient le chant et le vol d'un grand
nombre d'oiseaux.

<< Ce ne sont encore que des oiseaux, dit Conseil.

-- Mais il y en a qui se mangent ! repondit le harponneur.

-- Point, ami Ned, repliqua Conseil, car je ne vois la que de simples
perroquets.

-- Ami Conseil, repondit gravement Ned, le perroquet est le faisan de
ceux qui n'ont pas autre chose a manger.

-- Et j'ajouterai, dis-je, que cet oiseau, convenablement prepare, vaut
son coup de fourchette. >>

En effet, sous l'epais feuillage de ce bois, tout un monde de
perroquets voltigeait de branche en branche, n'attendant qu'une
education plus soignee pour parler la langue humaine. Pour le moment,
ils caquetaient en compagnie de perruches de toutes couleurs, de graves
kakatouas, qui semblaient mediter quelque probleme philosophique,
tandis que des loris d'un rouge eclatant passaient comme un morceau
d'etamine emporte par la brise, au milieu de kalaos au vol bruyant, de
papouas peints des plus fines nuances de l'azur, et de toute une
variete de volatiles charmants, mais generalement peu comestibles.

Cependant, un oiseau particulier a ces terres, et qui n'a jamais
depasse la limite des iles d'Arrou et des iles des Papouas, manquait a
cette collection. Mais le sort me reservait de l'admirer avant peu.

Apres avoir traverse un taillis de mediocre epaisseur, nous avions
retrouve une plaine obstruee de buissons. Je vis alors s'enlever de
magnifiques oiseaux que la disposition de leurs longues plumes
obligeait a se diriger contre le vent. Leur vol ondule, la grace de
leurs courbes aeriennes, le chatoiement de leurs couleurs, attiraient
et charmaient le regard. Je n'eus pas de peine a les reconnaitre.

<< Des oiseaux de paradis ! m'ecriai-je.

-- Ordre des passereaux, section des clystomores, repondit Conseil.

-- Famille des perdreaux ? demanda Ned Land.

-- Je ne crois pas, maitre Land. Neanmoins, je compte sur votre adresse
pour attraper un de ces charmants produits de la nature tropicale !

-- On essayera, monsieur le professeur, quoique je sois plus habitue a
manier le harpon que le fusil. >>

Les Malais, qui font un grand commerce de ces oiseaux avec les Chinois,
ont, pour les prendre, divers moyens que nous ne pouvions employer.
Tantot ils disposent des lacets au sommet des arbres eleves que les
paradisiers habitent de preference. Tantot ils s'en emparent avec une
glu tenace qui paralyse leurs mouvements. Ils vont meme jusqu'a
empoisonner les fontaines ou ces oiseaux ont l'habitude de boire. Quant
a nous, nous etions reduits a les tirer au vol, ce qui nous laissait
peu de chances de les atteindre. Et en effet, nous epuisames vainement
une partie de nos munitions.

Vers onze heures du matin, le premier plan des montagnes qui forment le
centre de l'ile etait franchi, et nous n'avions encore rien tue. La
faim nous aiguillonnait. Les chasseurs s'etaient fies au produit de
leur chasse, et ils avaient eu tort. Tres heureusement, Conseil, a sa
grande surprise, fit un coup double et assura le dejeuner. Il abattit
un pigeon blanc et un ramier, qui, lestement plumes et suspendus a une
brochette, rotirent devant un feu ardent de bois mort. Pendant que ces
interessants animaux cuisaient, Ned prepara des fruits de l'artocarpus.
Puis, le pigeon et le ramier furent devores jusqu'aux os et declares
excellents. La muscade, dont ils ont l'habitude de se gaver, parfume
leur chair et en fait un manger delicieux.

<< C'est comme si les poulardes se nourrissaient de truffes, dit Conseil.

-- Et maintenant, Ned. que vous manque-t-il ? demandai-je au Canadien.

-- Un gibier a quatre pattes, monsieur Aronnax, repondit Ned Land. Tous
ces pigeons ne sont que hors-d'oeuvre et amusettes de la bouche. Aussi,
tant que je n'aurai pas tue un animal a cotelettes, je ne serai pas
content !

-- Ni moi, Ned, si je n'attrape pas un paradisier.

-- Continuons donc la chasse, repondit Conseil, mais en revenant vers
la mer. Nous sommes arrives aux premieres pentes des montagnes, et je
pense qu'il vaut mieux regagner la region des forets. >>

C'etait un avis sense, et il fut suivi. Apres une heure de marche, nous
avions atteint une veritable foret de sagoutiers. Quelques serpents
inoffensifs fuyaient sous nos pas. Les oiseaux de paradis se derobaient
a notre approche, et veritablement, je desesperais de les atteindre,
lorsque Conseil, qui marchait en avant, se baissa soudain, poussa un
cri de triomphe, et revint a moi, rapportant un magnifique paradisier.

<< Ah ! bravo ! Conseil, m'ecriai-je.

-- Monsieur est bien bon, repondit Conseil.

-- Mais non, mon garcon. Tu as fait la un coup de maitre. Prendre un de
ces oiseaux vivants, et le prendre a la main !

-- Si monsieur veut l'examiner de pres, il verra que je n'ai pas eu
grand merite.

-- Et pourquoi, Conseil ?

-- Parce que cet oiseau est ivre comme une caille.

-- Ivre ?

-- Oui, monsieur, ivre des muscades qu'il devorait sous le muscadier ou
je l'ai pris. Voyez, ami Ned, voyez les monstrueux effets de
l'intemperance !

-- Mille diables ! riposta le Canadien, pour ce que j'ai bu de gin
depuis deux mois, ce n'est pas la peine de me le reprocher ! >>

Cependant, j'examinais le curieux oiseau. Conseil ne se trompait pas.
Le paradisier, enivre par le suc capiteux, etait reduit a
l'impuissance. Il ne pouvait voler. Il marchait a peine. Mais cela
m'inquieta peu, et je le laissai cuver ses muscades.

Cet oiseau appartenait a la plus belle des huit especes que l'on compte
en Papouasie et dans les iles voisines. C'etait le paradisier <<
grand-emeraude >>, l'un des plus rares. Il mesurait trois decimetres de
longueur. Sa tete etait relativement petite, ses yeux places pres de
l'ouverture du bec, et petits aussi. Mais il offrait une admirable
reunion de nuances. etant jaune de bec, brun de pieds et d'ongles,
noisette aux ailes empourprees a leurs extremites, jaune pale a la tete
et sur le derriere du cou, couleur d'emeraude a la gorge, brun marron
au ventre et a la poitrine. Deux filets cornes et duveteux s'elevaient
au-dessus de sa queue, que prolongeaient de longues plumes tres
legeres, d'une finesse admirable, et ils completaient l'ensemble de ce
merveilleux oiseau que les indigenes ont poetiquement appele 1'<< oiseau
du soleil >>.

Je souhaitais vivement de pouvoir ramener a Paris ce superbe specimen
des paradisiers, afin d'en faire don au Jardin des Plantes, qui n'en
possede pas un seul vivant.

<< C'est donc bien rare ? demanda le Canadien, du ton d'un chasseur qui
estime fort peu le gibier au point de vue de l'art.

-- Tres rare, mon brave compagnon, et surtout tres difficile a prendre
vivant. Et meme morts, ces oiseaux sont encore l'objet d'un important
trafic. Aussi, les naturels ont-ils imagine d'en fabriquer comme on
fabrique des perles ou des diamants.

-- Quoi ! s'ecria Conseil, on fait de faux oiseaux de paradis ?

-- Oui, Conseil.

-- Et monsieur connait-il le procede des indigenes ?

-- Parfaitement. Les paradisiers, pendant la mousson d'est, perdent ces
magnifiques plumes qui entourent leur queue, et que les naturalistes
ont appelees plumes subalaires. Ce sont ces plumes que recueillent les
faux-monnayeurs en volatiles, et qu'ils adaptent adroitement a quelque
pauvre perruche prealablement mutilee. Puis ils teignent la suture, ils
vernissent l'oiseau, et ils expedient aux museums et aux amateurs
d'Europe ces produits de leur singuliere industrie.

-- Bon ! fit Ned Land, si ce n'est pas l'oiseau, ce sont toujours ses
plumes, et tant que l'objet n'est pas destine a etre mange. je n'y vois
pas grand mal ! >>

Mais si mes desirs etaient satisfaits par la possession de ce
paradisier, ceux du chasseur canadien ne l'etaient pas encore.
Heureusement, vers deux heures, Ned Land abattit un magnifique cochon
des bois, de ceux que les naturels appellent << bari-outang >>. L'animal
venait a propos pour nous procurer de la vraie viande de quadrupede, et
il fut bien recu. Ned Land se montra tres glorieux de son coup de
fusil. Le cochon, touche par la balle electrique, etait tombe raide
mort.

Le Canadien le depouilla et le vida proprement, apres en avoir retire
une demi-douzaine de cotelettes destinees a fournir une grillade pour
le repas du soir. Puis, cette chasse fut reprise, qui devait encore
etre marquee par les exploits de Ned et de Conseil.

En effet, les deux amis, battant les buissons, firent lever une troupe
de kangaroos, qui s'enfuirent en bondissant sur leurs pattes
elastiques. Mais ces animaux ne s'enfuirent pas si rapidement que la
capsule electrique ne put les arreter dans leur course.

<< Ah ! monsieur le professeur, s'ecria Ned Land que la rage du chasseur
prenait a la tete, quel gibier excellent, cuit a l'etuvee surtout !
Quel approvisionnement pour le _Nautilus_ ! Deux ! trois ! cinq a terre
! Et quand je pense que nous devorerons toute cette chair, et que ces
imbeciles du bord n'en auront pas miette ! >>

Je crois que, dans l'exces de sa joie, le Canadien, s'il n'avait pas
tant parle, aurait massacre toute la bande ! Mais il se contenta d'une
douzaine de ces interessants marsupiaux, qui forment le premier ordre
des mammiferes aplacentaires - nous dit Conseil.

Ces animaux etaient de petite taille. C'etait une espece de ces <<
kangaroos-lapins >>, qui gitent habituellement dans le creux des arbres,
et dont la velocite est extreme ; mais s'ils sont de mediocre grosseur,
ils fournissent, du moins, la chair la plus estimee.

Nous etions tres satisfaits des resultats de notre chasse. Le joyeux
Ned se proposait de revenir le lendemain a cette ile enchantee, qu'il
voulait depeupler de tous ses quadrupedes comestibles. Mais il comptait
sans les evenements.

A six heures du soir, nous avions regagne la plage. Notre canot etait
echoue a sa place habituelle. Le _Nautilus_, semblable a un long
ecueil, emergeait des flots a deux milles du rivage.

Ned Land, sans plus tarder, s'occupa de la grande affaire du diner. Il
s'entendait admirablement a toute cette cuisine. Les cotelettes de <<
bari-outang >>, grillees sur des charbons, repandirent bientot une
delicieuse odeur qui parfuma l'atmosphere !...

Mais je m'apercois que je marche sur les traces du Canadien. Me voici
en extase devant une grillade de porc frais ! Que l'on me pardonne,
comme j'ai pardonne a maitre Land, et pour les memes motifs !

Enfin, le diner fut excellent. Deux ramiers completerent ce menu
extraordinaire. La pate de sagou, le pain de l'artocarpus, quelques
mangues, une demi-douzaine d'ananas, et la liqueur fermentee de
certaines noix de cocos, nous mirent en joie. Je crois meme que les
idees de mes dignes compagnons n'avaient pas toute la nettete desirable.

<< Si nous ne retournions pas ce soir au _Nautilus_ ? dit Conseil.

Si nous n'y retournions jamais ? >> ajouta Ned Land.

En ce moment une pierre vint tomber a nos pieds, et coupa court a la
proposition du harponneur.

XXII

LA FOUDRE DU CAPITAINE NEMO

Nous avions regarde du cote de la foret, sans nous lever, ma main
s'arretant dans son mouvement vers ma bouche, celle de Ned Land
achevant son office.

<< Une pierre ne tombe pas du ciel, dit Conseil, ou bien elle merite le
nom d'aerolithe. >>

Une seconde pierre, soigneusement arrondie, qui enleva de la main de
Conseil une savoureuse cuisse de ramier, donna encore plus de poids a
son observation.

Leves tous les trois, le fusil a l'epaule, nous etions prets a repondre
a toute attaque.

<< Sont-ce des singes ? s'ecria Ned Land.

-- A peu pres, repondit Conseil, ce sont des sauvages.

-- Au canot ! >> dis-je en me dirigeant vers la mer.

Il fallait, en effet, battre en retraite, car une vingtaine de
naturels, armes d'arcs et de frondes, apparaissaient sur la lisiere
d'un taillis, qui masquait l'horizon de droite, a cent pas a peine.

Notre canot etait echoue a dix toises de nous.

Les sauvages s'approchaient, sans courir, mais ils prodiguaient les
demonstrations les plus hostiles. Les pierres et les fleches pleuvaient.

Ned Land n'avait pas voulu abandonner ses provisions, et malgre
l'imminence du danger, son cochon d'un cote, ses kangaroos de l'autre,
il detalait avec une certaine rapidite.

En deux minutes, nous etions sur la greve. Charger le canot des
provisions et des armes, le pousser a la mer, armer les deux avirons,
ce fut l'affaire d'un instant. Nous n'avions pas gagne deux encablures,
que cent sauvages, hurlant et gesticulant, entrerent dans l'eau jusqu'a
la ceinture. Je regardais si leur apparition attirerait sur la
plate-forme quelques hommes du _Nautilus_. Mais non. L'enorme engin,
couche au large, demeurait absolument desert.

Vingt minutes plus tard, nous montions a bord. Les panneaux etaient
ouverts. Apres avoir amarre le canot, nous rentrames a l'interieur du
_Nautilus_.

Je descendis au salon, d'ou s'echappaient quelques accords. Le
capitaine Nemo etait la, courbe sur son orgue et plonge dans une extase
musicale.

<< Capitaine ! >> lui dis-je.

Il ne m'entendit pas.

<< Capitaine ! >> repris-je en le touchant de la main.

Il frissonna, et se retournant :

<< Ah ! c'est vous, monsieur le professeur ? me dit-il. Eh bien !
avez-vous fait bonne chasse, avez-vous herborise avec succes ?

-- Oui, capitaine, repondis-je, mais nous avons malheureusement ramene
une troupe de bipedes dont le voisinage me parait inquietant.

-- Quels bipedes ?

-- Des sauvages.

-- Des sauvages ! repondit le capitaine Nemo d'un ton ironique. Et vous
vous etonnez, monsieur le professeur, qu'ayant mis le pied sur une des
terres de ce globe, vous y trouviez des sauvages ? Des sauvages, ou n'y
en a-t-il pas ? Et d'ailleurs, sont-ils pires que les autres, ceux que
vous appelez des sauvages ?

-- Mais, capitaine...

-- Pour mon compte, monsieur, j'en ai rencontre partout.

-- Eh bien, repondis-je, si vous ne voulez pas en recevoir a bord du
_Nautilus_, vous ferez bien de prendre quelques precautions.

-- Tranquillisez-vous, monsieur le professeur, il n'y a pas la de quoi
se preoccuper.

-- Mais ces naturels sont nombreux.

-- Combien en avez-vous compte ?

-- Une centaine, au moins.

-- Monsieur Aronnax, repondit le capitaine Nemo, dont les doigts
s'etaient replaces sur les touches de l'orgue, quand tous les indigenes
de la Papouasie seraient reunis sur cette plage, le _Nautilus_ n'aurait
rien a craindre de leurs attaques ! >>

Les doigts du capitaine couraient alors sur le clavier de l'instrument,
et je remarquai qu'il n'en frappait que les touches noires, ce qui
donnait a ses melodies une couleur essentiellement ecossaise. Bientot,
il eut oublie ma presence, et fut plonge dans une reverie que je ne
cherchai plus a dissiper.

Je remontai sur la plate-forme. La nuit etait deja venue, car, sous
cette basse latitude, le soleil se couche rapidement et sans
crepuscule. Je n'apercus plus que confusement l'Ile Gueboroar. Mais des
feux nombreux, allumes sur la plage, attestaient que les naturels ne
songeaient pas a la quitter.

Je restai seul ainsi pendant plusieurs heures, tantot songeant ces
indigenes mais sans les redouter autrement, car l'imperturbable
confiance du capitaine me gagnait - tantot les oubliant, pour admirer
les splendeurs de cette nuit des tropiques. Mon souvenir s'envolait
vers la France, a la suite de ces etoiles zodiacales qui devaient
l'eclairer dans quelques heures. La lune resplendissait au milieu des
constellations du zenith. Je pensai alors que ce fidele et complaisant
satellite reviendrait apres-demain, a cette meme place, pour soulever
ces ondes et arracher le _Nautilus_ a son lit de coraux. Vers minuit,
voyant que tout etait tranquille sur les flots assombris aussi bien que
sous les arbres du rivage, je regagnai ma cabine, et je m'endormis
paisiblement.

La nuit s'ecoula sans mesaventure. Les Papouas s'effrayaient, sans
doute, a la seule vue du monstre echoue dans la baie, car, les
panneaux, restes ouverts, leur eussent offert un acces facile a
l'interieur du _Nautilus_.

A six heures du matin - 8 janvier je remontai sur la plate-forme. Les
ombres du matin se levaient. L'ile montra bientot, a travers les brumes
dissipees, ses plages d'abord, ses sommets ensuite.

Les indigenes etaient toujours la, plus nombreux que la veille - cinq
ou six cents peut-etre. Quelques-uns, profitant de la maree basse,
s'etaient avances sur les tetes de coraux, a moins de deux encablures
du _Nautilus_. Je les distinguai facilement. C'etaient bien de
veritables Papouas, a taille athletique, hommes de belle race, au front
large et eleve, au nez gros mais non epate, aux dents blanches. Leur
chevelure laineuse, teinte en rouge, tranchait sur un corps, noir et
luisant comme celui des Nubiens. Au lobe de leur oreille, coupe et
distendu, pendaient des chapelets en os. Ces sauvages etaient
generalement nus. Parmi eux, je remarquai quelques femmes, habillees,
des hanches au genou, d'une veritable crinoline d'herbes que soutenait
une ceinture vegetale. Certains chefs avaient orne leur cou d'un
croissant et de colliers de verroteries rouges et blanches. Presque
tous, armes d'arcs, de fleches et de boucliers, portaient a leur epaule
une sorte de filet contenant ces pierres arrondies que leur fronde
lance avec adresse.

Un de ces chefs, assez rapproche du _Nautilus_, l'examinait avec
attention. Ce devait etre un << mado >> de haut rang, car il se drapait
dans une natte en feuilles de bananiers, dentelee sur ses bords et
relevee d'eclatantes couleurs.

J'aurais pu facilement abattre cet indigene, qui se trouvait a petite
portee ; mais je crus qu'il valait mieux attendre des demonstrations
veritablement hostiles. Entre Europeens et sauvages, il convient que
les Europeens ripostent et n'attaquent pas.

Pendant tout le temps de la maree basse, ces indigenes roderent pres du
_Nautilus_, mais ils ne se montrerent pas bruyants. Je les entendais
repeter frequemment le mot << assai >>, et a leurs gestes je compris
qu'ils m'invitaient a aller a terre, invitation que je crus devoir
decliner.

Donc, ce jour-la, le canot ne quitta pas le bord, au grand deplaisir de
maitre Land qui ne put completer ses provisions. Cet adroit Canadien
employa son temps a preparer les viandes et farines qu'il avait
rapportees de l'ile Gueboroar. Quant aux sauvages, ils regagnerent la
terre vers onze heures du matin, des que les tetes de corail
commencerent a disparaitre sous le flot de la maree montante. Mais je
vis leur nombre s'accroitre considerablement sur la plage. Il etait
probable qu'ils venaient des iles voisines ou de la Papouasie
proprement dite. Cependant, je n'avais pas apercu une seule pirogue
indigene.

N'ayant rien de mieux a faire, je songeai a draguer ces belles eaux
limpides, qui laissaient voir a profusion des coquilles, des zoophytes
et des plantes pelagiennes. C'etait, d'ailleurs, la derniere journee
que le _Nautilus_ allait passer dans ces parages, si, toutefois, il
flottait a la pleine mer du lendemain, suivant la promesse du capitaine
Nemo.

J'appelai donc Conseil qui m'apporta une petite drague le gere, a peu
pres semblable a celles qui servent a pecher les huitres.

<< Et ces sauvages ? me demanda Conseil. N'en deplaise a monsieur, ils
ne me semblent pas tres mechants !

-- Ce sont pourtant des anthropophages, mon garcon.

-- On peut etre anthropophage et brave homme, repondit Conseil, comme
on peut etre gourmand et honnete. L'un n'exclut pas l'autre.

-- Bon ! Conseil, je t'accorde que ce sont d'honnetes anthropophages,
et qu'ils devorent honnetement leurs prisonniers. Cependant, comme je
ne tiens pas a etre devore, meme honnetement, je me tiendrai sur mes
gardes, car le commandant du _Nautilus_ ne parait prendre aucune
precaution. Et maintenant a l'ouvrage. >>

Pendant deux heures, notre peche fut activement conduite, mais sans
rapporter aucune rarete. La drague s'emplissait d'oreilles de Midas, de
harpes, de melanies, et particulierement des plus beaux marteaux que
j'eusse vu jusqu'a ce jour. Nous primes aussi quelques holoturies, des
huitres perlieres, et une douzaine de petites tortues qui furent
reservees pour l'office du bord.

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