20000 Lieues sous les mers Part 1
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Jules Verne >> 20000 Lieues sous les mers Part 1
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C'etaient les instructions meme du ministre de la Marine au commandant
La Perouse, annotees en marge de la main de Louis XVI !
<< Ah ! c'est une belle mort pour un marin ! dit alors le capitaine
Nemo. C'est une tranquille tombe que cette tombe de corail, et fasse le
ciel que, mes compagnons et moi, nous n'en ayons jamais d'autre ! >>
XX
LE DETROIT DE TORRES
Pendant la nuit du 27 au 28 decembre, le _Nautilus_ abandonna les
parages de Vanikoro avec une vitesse excessive. Sa direction etait
sud-ouest, et, en trois jours, il franchit les sept cent cinquante
lieues qui separent le groupe de La Perouse de la pointe sud-est de la
Papouasie.
Le ler janvier 1863, de grand matin, Conseil me rejoignit sur la
plate-forme.
<< Monsieur, me dit ce brave garcon, monsieur me permettra-t-il de lui
souhaiter une bonne annee ?
-- Comment donc, Conseil, mais exactement comme si j'etais a Paris,
dans mon cabinet du Jardin des Plantes. J'accepte tes voeux et je t'en
remercie. Seulement, je te demanderai ce que tu entends par << une bonne
annee >>, dans les circonstances ou nous nous trouvons. Est-ce l'annee
qui amenera la fin de notre emprisonnement, ou l'annee qui verra se
continuer cet etrange voyage ?
-- Ma foi, repondit Conseil, je ne sais trop que dire a monsieur. Il
est certain que nous voyons de curieuses choses, et que, depuis deux
mois, nous n'avons pas eu le temps de nous ennuyer. La derniere
merveille est toujours la plus etonnante, et si cette progression se
maintient, je ne sais pas comment cela finira. M'est avis que nous ne
retrouverons jamais une occasion semblable.
-- Jamais, Conseil.
-- En outre, monsieur Nemo, qui justifie bien son nom latin, n'est pas
plus genant que s'il n'existait pas.
-- Comme tu le dis, Conseil.
-- Je pense donc, n'en deplaise a monsieur, qu'une bonne annee serait
une annee qui nous permettrait de tout voir...
-- De tout voir, Conseil ? Ce serait peut-etre long. Mais qu'en pense
Ned Land ?
-- Ned Land pense exactement le contraire de moi, repondit Conseil.
C'est un esprit positif et un estomac imperieux. Regarder les poissons
et toujours en manger ne lui suffit pas. Le manque de vin, de pain, de
viande, cela ne convient guere a un digne Saxon auquel les beefsteaks
sont familiers, et que le brandy ou le gin, pris dans une proportion
moderee, n'effrayent guere !
-- Pour mon compte, Conseil, ce n'est point la ce qui me tourmente, et
je m'accommode tres bien du regime du bord.
-- Moi de meme, repondit Conseil. Aussi je pense autant a rester que
maitre Land a prendre la fuite. Donc, si l'annee qui commence n'est pas
bonne pour moi, elle le sera pour lui, et reciproquement. De cette
facon, il y aura toujours quelqu'un de satisfait. Enfin, pour conclure,
je souhaite a monsieur ce qui fera plaisir a monsieur.
-- Merci, Conseil. Seulement je te demanderai de remettre a plus tard
la question des etrennes, et de les remplacer provisoirement par une
bonne poignee de main. Je n'ai que cela sur moi.
-- Monsieur n'a jamais ete si genereux >>, repondit Conseil.
Et la-dessus, le brave garcon s'en alla.
Le 2 janvier, nous avions fait onze mille trois cent quarante milles,
soit cinq mille deux cent cinquante lieues, depuis notre point de
depart dans les mers du Japon. Devant l'eperon du _Nautilus_
s'etendaient les dangereux parages de la mer de corail, sur la cote
nord-est de l'Australie. Notre bateau prolongeait a une distance de
quelques milles ce redoutable banc sur lequel les navires de Cook
faillirent se perdre, le 10 juin 1770. Le batiment que montait Cook
donna sur un roc, et s'il ne coula pas, ce fut grace a cette
circonstance que le morceau de corail, detache au choc, resta engage
dans la coque entr'ouverte.
J'aurais vivement souhaite de visiter ce recif long de trois cent
soixante lieues, contre lequel la mer, toujours houleuse, se brisait
avec une intensite formidable et comparable aux roulements du tonnerre.
Mais en ce moment, les plans inclines du _Nautilus_ nous entrainaient a
une grande profondeur, et je ne pus rien voir de ces hautes murailles
coralligenes. Je dus me contenter des divers echantillons de poissons
rapportes par nos filets. Je remarquai, entre autres, des germons,
especes de scombres grands comme des thons. aux flancs bleuatres et
rayes de bandes transversales qui disparaissent avec la vie de
l'animal. Ces poissons nous accompagnaient par troupes et fournirent a
notre table une chair excessivement delicate. On prit aussi un grand
nombre de spares vertors, longs d'un demi-decimetre, ayant le gout de
la dorade, et des pyrapedes volants, veritables hirondelles
sous-marines, qui, par les nuits obscures, rayent alternativement les
airs et les eaux de leurs lueurs phosphorescentes. Parmi les mollusques
et les zoophytes, je trouvai dans les mailles du chalut diverses
especes d'alcyoniaires, des oursins, des marteaux, des eperons, des.
cadrans, des cerites, des hyalles. La flore etait representee par de
belles algues flottantes, des laminaires et des macrocystes, impregnees
du mucilage qui transsudait a travers leurs pores, et parmi lesquelles
je recueillis une admirable _Nemastoma Geliniaroide_, qui fut classee
parmi les curiosites naturelles du musee.
Deux jours apres avoir traverse la mer de Corail, le 4 janvier, nous
eumes connaissance des cotes de la Papouasie. A cette occasion, le
capitaine Nemo m'apprit que son intention etait de gagner l'ocean
Indien par le detroit de Torres. Sa communication se borna la. Ned vit
avec plaisir que cette route le rapprochait des mers europeennes.
Ce detroit de Torres est regarde comme non moins dangereux par les
ecueils qui le herissent que par les sauvages habitants qui frequentent
ses cotes. Il separe de la Nouvelle-Hollande la grande ile de la
Papouasie, nommee aussi Nouvelle-Guinee.
La Papouasie a quatre cents lieues de long sur cent trente lieues de
large, et une superficie de quarante mille lieues geographiques. Elle
est situee, en latitude, entre 0deg.l9' et 10deg.2' sud, et en longitude,
entre 128deg.23' et 146deg.15'. A midi, pendant que le second prenait la
hauteur du soleil, j'apercus les sommets des monts Arfalxs, eleves par
plans et termines par des pitons aigus.
Cette terre, decouverte en 1511 par le Portugais Francisco Serrano, fut
visitee successivement par don Jose de Meneses en 1526, par Grijalva en
1527, par le general espagnol Alvar de Saavedra en 1528, par Juigo
Ortez en 1545, par le Hollandais Shouten en 1616, par Nicolas Sruick en
1753, par Tasman, Dampier, Fumel, Carteret, Edwards, Bougainville,
Cook, Forrest, Mac Cluer, par d'Entrecasteaux en 1792, par Duperrey en
1823, et par Dumont d'Urville en 1827. << C'est le foyer des noirs qui
occupent toute la Malaisie >>. a dit M. de Rienzi, et je ne me doutais
guere que les hasards de cette navigation allaient me mettre en
presence des redoutables Andamenes.
Le _Nautilus_ se presenta donc a l'entree du plus dangereux detroit du
globe, de celui que les plus hardis navigateurs osent a peine franchir,
detroit que Louis Paz de Torres affronta en revenant des mers du Sud
dans la Melanesie, et dans lequel, en 1840, les corvettes echouees de
Dumont d'Urville furent sur le point de se perdre corps et biens. Le
Nautilus lui-meme, superieur a tous les dangers de la mer, allait,
cependant, faire connaissance avec les recifs coralliens.
Le detroit de Torres a environ trente-quatre lieues de large, mais il
est obstrue par une innombrable quantite d'iles, d'ilots, de brisants,
de rochers, qui rendent sa navigation presque impraticable. En
consequence, le capitaine Nemo prit toutes les precautions voulues pour
le traverser. Le _Nautilus_, flottant a fleur d'eau, s'avancait sous
une allure moderee. Son helice, comme une queue de cetace, battait les
flots avec lenteur.
Profitant de cette situation, mes deux compagnons et moi, nous avions
pris place sur la plate-forme toujours deserte. Devant nous s'elevait
la cage du timonier, et je me trompe fort, ou le capitaine Nemo devait
etre la, dirigeant lui-meme son _Nautilus_.
J'avais sous les yeux les excellentes cartes du detroit de Torres
levees et dressees par l'ingenieur hydrographe Vincendon Dumoulin et
l'enseigne de vaisseau Coupvent-Desbois - maintenant amiral qui
faisaient partie de l'etat-major de Dumont d'Urville pendant son
dernier voyage de circumnavigation. Ce sont, avec celles du capitaine
King, les meilleures cartes qui debrouillent l'imbroglio de cet etroit
passage, et je les consultais avec une scrupuleuse attention.
Autour du _Nautilus_ la mer bouillonnait avec furie. Le courant de
flots, qui portait du sud-est au nord-ouest avec une vitesse de deux
milles et demi, se brisait sur les coraux dont la tete emergeait ca et
la.
<< Voila une mauvaise mer ! me dit Ned Land.
-- Detestable, en effet, repondis-je, et qui ne convient guere a un
batiment comme le _Nautilus_.
-- Il faut, reprit le Canadien, que ce damne capitaine soit bien
certain de sa route, car je vois la des pates de coraux qui mettraient
sa coque en mille pieces, si elle les effleurait seulement ! >>
En effet, la situation etait perilleuse, mais le _Nautilus_ semblait se
glisser comme par enchantement au milieu de ces furieux ecueils. Il ne
suivait pas exactement la route de l'_Astrolabe_ et de la _Zelee_ qui
fut fatale a Dumont d'Urville. Il prit plus au nord, rangea l'ile
Murray, et revint au sud-ouest, vers le passage de Cumberland. Je
croyais qu'il allait y donner franchement, quand, remontant dans le
nord-ouest, il se porta, a travers une grande quantite d'iles et
d'ilots peu connus, vers l'ile Tound et le canal Mauvais.
Je me demandais deja si le capitaine Nemo, imprudent jusqu'a la folie,
voulait engager son navire dans cette passe ou toucherent les deux
corvettes de Dumont d'Urville, quand, modifiant une seconde fois sa
direction et coupant droit a l'ouest, il se dirigea vers l'ile
Gueboroar.
Il etait alors trois heures apres-midi. Le flot se cassait, la maree
etant presque pleine. Le _Nautilus_ s'approcha de cette ile que je vois
encore avec sa remarquable lisiere de pendanus. Nous la rangions a
moins de deux milles.
Soudain, un choc me renversa. Le _Nautilus_ venait de toucher contre un
ecueil, et il demeura immobile, donnant une legere gite sur babord.
Quand je me relevai, j'apercus sur la plate-forme le capitaine Nemo et
son second. Ils examinaient la situation du navire, echangeant quelques
mots dans leur incomprehensible idiome.
Voici quelle etait cette situation. A deux milles, par tribord,
apparaissait l'ile Gueboroar dont la cote s'arrondissait du nord a
l'ouest, comme un immense bras. Vers le sud et l'est se montraient deja
quelques tetes de coraux que le jusant laissait a decouvert. Nous nous
etions echoues au plein. et dans une de ces mers ou les marees sont
mediocres, circonstance facheuse pour le renflouage du _Nautilus_.
Cependant. Le navire n'avait aucunement souffert, tant sa coque etait
solidement liee. Mais s'il ne pouvait ni couler, ni s'ouvrir, il
risquait fort d'etre a jamais attache sur ces ecueils, et alors c'en
etait fait de l'appareil sous-marin du capitaine Nemo.
Je reflechissais ainsi, quand le capitaine, froid et calme, toujours
maitre de lui, ne paraissant ni emu ni contrarie, s'approcha :
<< Un accident ? lui dis-je.
-- Non, un incident, me repondit-il.
-- Mais un incident, repliquai-je, qui vous obligera peut-etre a
redevenir un habitant de ces terres que vous fuyez ! >>
Le capitaine Nemo me regarda d'un air singulier. et fit un geste
negatif. C'etait me dire assez clairement que rien ne le forcerait
jamais a remettre les pieds sur un continent. Puis il dit :
<< D'ailleurs, monsieur Aronnax, le _Nautilus_ n'est pas en perdition.
Il vous transportera encore au milieu des merveilles de l'Ocean. Notre
voyage ne fait que commencer, et je ne desire pas me priver si vite de
l'honneur de votre compagnie.
-- Cependant, capitaine Nemo, repris-je sans relever la tournure
ironique de cette phrase, le _Nautilus_ s'est echoue au moment de la
pleine mer. Or, les marees ne sont pas fortes dans le Pacifique, et, si
vous ne pouvez delester le Nautilus - ce qui me parait impossible je ne
vois pas comment il sera renfloue.
-- Les marees ne sont pas fortes dans le Pacifique, vous avez raison,
monsieur le professeur, repondit le capitaine Nemo, mais, au detroit de
Torres, on trouve encore une difference d'un metre et demi entre le
niveau des hautes et basses mers. C'est aujourd'hui le 4 janvier, et
dans cinq jours la pleine lune. Or, je serai bien etonne si ce
complaisant satellite ne souleve pas suffisamment ces masses d'eau, et
ne me rend pas un service que je ne veux devoir qu'a lui seul. >>
Ceci dit, le capitaine Nemo, suivi de son second, redescendit a
l'interieur du _Nautilus_. Quant au batiment, il ne bougeait plus et
demeurait immobile. comme si les polypes coralliens l'eussent deja
maconne dans leur indestructible ciment.
<< Eh bien, monsieur ? me dit Ned Land, qui vint a moi apres le depart
du capitaine.
Eh bien, ami Ned, nous attendrons tranquillement la maree du 9, car il
parait que la lune aura la complaisance de nous remettre a flot.
-- Tout simplement ?
-- Tout simplement.
-- Et ce capitaine ne va pas mouiller ses ancres au large, mettre sa
machine sur ses chaines, et tout faire pour se dehaler ?
Puisque la maree suffira ! >> repondit simplement Conseil.
Le Canadien regarda Conseil, puis il haussa les epaules. C'etait le
marin qui parlait en lui.
<< Monsieur, repliqua-t-il, vous pouvez me croire quand je vous dis que
ce morceau de fer ne naviguera plus jamais ni sur ni sous les mers. Il
n'est bon qu'a vendre au poids. Je pense donc que le moment est venu de
fausser compagnie au capitaine Nemo.
-- Ami Ned, repondis-je, je ne desespere pas comme vous de ce vaillant
_Nautilus_, et dans quatre jours nous saurons a quoi nous en tenir sur
les marees du Pacifique. D'ailleurs, le conseil de fuir pourrait etre
opportun si nous etions en vue des cotes de l'Angleterre ou de la
Provence, mais dans les parages de la Papouasie, c'est autre chose, et
il sera toujours temps d'en venir a cette extremite, si le Nautilus ne
parvient pas a se relever, ce que je regarderais comme un evenement
grave.
-- Mais ne saurait-on tater, au moins, de ce terrain ? reprit Ned Land.
Voila une ile. Sur cette ile, il y a des arbres. Sous ces arbres. des
animaux terrestres, des porteurs de cotelettes et de roastbeefs,
auxquels je donnerais volontiers quelques coups de dents.
-- Ici, l'ami Ned a raison, dit Conseil, et je me range a son avis.
Monsieur ne pourrait-il obtenir de son ami le capitaine Nemo de nous
transporter a terre, ne fut-ce que pour ne pas perdre l'habitude de
fouler du pied les parties solides de notre planete ?
-- Je peux le lui demander, repondis-je, mais il refusera.
-- Que monsieur se risque, dit Conseil, et nous saurons a quoi nous en
tenir sur l'amabilite du capitaine. >>
A ma grande surprise, le capitaine Nemo m'accorda la permission que je
lui demandais, et il le fit avec beaucoup de grace et d'empressement,
sans meme avoir exige de moi la promesse de revenir a bord. Mais une
fuite a travers les terres de la Nouvelle-Guinee eut ete tres
perilleuse, et je n'aurais pas conseille a Ned Land de la tenter. Mieux
valait etre prisonnier a bord du _Nautilus_, que de tomber entre les
mains des naturels de la Papouasie.
Le canot fut mis a notre disposition pour le lendemain matin. Je ne
cherchai pas a savoir si le capitaine Nemo nous accompagnerait. Je
pensai meme qu'aucun homme de l'equipage ne nous serait donne, et que
Ned Land serait seul charge de diriger l'embarcation. D'ailleurs, la
terre se trouvait a deux milles au plus, et ce n'etait qu'un jeu pour
le Canadien de conduire ce leger canot entre les lignes de recifs si
fatales aux grands navires.
Le lendemain, 5 janvier, le canot, deponte, fut arrache de son alveole
et lance a la mer du haut de la plate-forme. Deux hommes suffirent a
cette operation. Les avirons etaient dans l'embarcation, et nous
n'avions plus qu'a y prendre place.
A huit heures, armes de fusils et de haches, nous debordions du
_Nautilus_. La mer etait assez calme. Une petite brise soufflait de
terre. Conseil et moi, places aux avirons, nous nagions vigoureusement,
et Ned gouvernait dans les etroites passes que les brisants laissaient
entre eux. Le canot se maniait bien et filait rapidement.
Ned Land ne pouvait contenir sa joie. C'etait un prisonnier echappe de
sa prison, et il ne songeait guere qu'il lui faudrait y rentrer.
<< De la viande ! repetait-il, nous allons donc manger de la viande, et
quelle viande ! Du veritable gibier ! Pas de pain, par exemple ! Je ne
dis pas que le poisson ne soit une bonne chose, mais il ne faut pas en
abuser, et un morceau de fraiche venaison, grille sur des charbons
ardents, variera agreablement notre ordinaire.
-- Gourmand ! repondait Conseil, il m'en fait venir l'eau a la bouche.
-- Il reste a savoir, dis-je, si ces forets sont giboyeuses, et si le
gibier n'y est pas de telle taille qu'il puisse lui-meme chasser le
chasseur.
-- Bon ! monsieur Aronnax, repondit le Canadien, dont les dents
semblaient etre affutees comme un tranchant de hache, mais je mangerai
du tigre, de l'aloyau de tigre, s'il n'y a pas d'autre quadrupede dans
cette ile.
-- L'ami Ned est inquietant, repondit Conseil.
-- Quel qu'il soit, reprit Ned Land, tout animal a quatre pattes sans
plumes, ou a deux pattes avec plumes, sera salue de mon premier coup de
fusil.
-- Bon ! repondis-je, voila les imprudences de maitre Land qui vont
recommencer !
-- N'ayez pas peur, monsieur Aronnax, repondit le Canadien, et nagez
ferme ! Je ne demande pas vingt-cinq minutes pour vous offrir un mets
de ma facon. >>
A huit heures et demie, le canot du _Nautilus_ venait s'echouer
doucement sur une greve de sable, apres avoir heureusement franchi
l'anneau coralligene qui entourait l'ile de Gueboroar.
XXI
QUELQUES JOURS A TERRE
Je fus assez vivement impressionne en touchant terre. Ned Land essayait
le sol du pied, comme pour en prendre possession. Il n'y avait pourtant
que deux mois que nous etions, suivant l'expression du capitaine Nemo,
les << passagers du _Nautilus_ >>. c'est-a-dire. en realite, les
prisonniers de son commandant.
En quelques minutes. nous fumes a une portee de fusil de la cote. Le
sol etait presque entierement madreporique, mais certains lits de
torrents desseches. semes de debris granitiques, demontraient que cette
ile etait due a une formation primordiale. Tout l'horizon se cachait
derriere un rideau de forets admirables. Des arbres enormes, dont la
taille atteignait parfois deux cents pieds, se reliaient l'un a l'autre
par des guirlandes de lianes, vrais hamacs naturels que bercait une
brise legere. C'etaient des mimosas, des ficus, des casuarinas, des
teks, des hibiscus, des pendanus, des palmiers, melanges a profusion,
et sous l'abri de leur voute verdoyante, au pied de leur stype
gigantesque, croissaient des orchidees des legumineuses et des fougeres.
Mais, sans remarquer tous ces beaux echantillons de la flore
papouasienne, le Canadien abandonna l'agreable pour l'utile. Il apercut
un cocotier, abattit quelques-uns de ses fruits, les brisa, et nous
bumes leur lait, nous mangeames leur amande, avec une satisfaction qui
protestait contre l'ordinaire du _Nautilus_.
<< Excellent ! disait Ned Land.
-- Exquis ! repondait Conseil.
-- Et je ne pense pas, dit le Canadien. que votre Nemo s'oppose a ce
que nous introduisions une cargaison de cocos a son bord ?
-- Je ne le crois pas, repondis-je, mais il n'y voudra pas gouter !
-- Tant pis pour lui ! dit Conseil.
-- Et tant mieux pour nous ! riposta Ned Land. Il en restera davantage.
-- Un mot seulement, maitre Land, dis-je au harponneur qui se disposait
a ravager un autre cocotier, le coco est une bonne chose, mais avant
d'en remplir le canot, il me parait sage de reconnaitre si l'ile ne
produit pas quelque substance non moins utile. Des legumes frais
seraient bien recus a l'office du _Nautilus_.
-- Monsieur a raison, repondit Conseil, et je propose de reserver trois
places dans notre embarcation, l'une pour les fruits, l'autre pour les
legumes, et la troisieme pour la venaison, dont je n'ai pas encore
entrevu le plus mince echantillon.
-- Conseil, il ne faut desesperer de rien, repondit le Canadien.
-- Continuons donc notre excursion, repris-je, mais ayons l'oeil aux
aguets. Quoique l'ile paraisse inhabitee, elle pourrait renfermer,
cependant, quelques individus qui seraient moins difficiles que nous
sur la nature du gibier !
-- He ! he ! fit Ned Land, avec un mouvement de machoire tres
significatif.
-- Eh bien ! Ned ! s'ecria Conseil.
-- Ma foi, riposta le Canadien, je commence a comprendre les charmes de
l'anthropophagie !
-- Ned ! Ned ! que dites-vous la ! repliqua Conseil. Vous,
anthropophage ! Mais je ne serai plus en surete pres de vous, moi qui
partage votre cabine ! Devrai-je donc me reveiller un jour a demi
devore ?
-- Ami Conseil, je vous aime beaucoup, mais pas assez pour vous manger
sans necessite.
-- Je ne m'y fie pas, repondit Conseil. En chasse ! Il faut absolument
abattre quelque gibier pour satisfaire ce cannibale, ou bien, l'un de
ces matins, monsieur ne trouvera plus que des morceaux de domestique
pour le servir. >>
Tandis que s'echangeaient ces divers propos, nous penetrions sous les
sombres voutes de la foret, et pendant deux heures, nous la parcourumes
en tous sens.
Le hasard servit a souhait cette recherche de vegetaux comestibles, et
l'un des plus utiles produits des zones tropicales nous fournit un
aliment precieux qui manquait a bord.
Je veux parler de l'arbre a pain, tres abondant dans l'ile Gueboroar,
et j'y remarquai principalement cette variete depourvue de graines, qui
porte en malais le nom de << Rima >>.
Cet arbre se distinguait des autres arbres par un tronc droit et haut
de quarante pieds. Sa cime, gracieusement arrondie et formee de grandes
feuilles multilobees, designait suffisamment aux yeux d'un naturaliste
cet << artocarpus >> qui a ete tres heureusement naturalise aux iles
Mascareignes. De sa masse de verdure se detachaient de gros fruits
globuleux, larges d'un decimetre, et pourvus exterieurement de
rugosites qui prenaient une disposition hexagonale. Utile vegetal dont
la nature a gratifie les regions auxquelles le ble manque, et qui, sans
exiger aucune culture, donne des fruits pendant huit mois de l'annee.
Ned Land les connaissait bien, ces fruits. Il en avait deja mange
pendant ses nombreux voyages, et il savait preparer leur substance
comestible. Aussi leur vue excita-t-elle ses desirs, et il n'y put
tenir plus longtemps.
<< Monsieur, me dit-il, que je meure si je ne goute pas un peu de cette
pate de l'arbre a pain !
-- Goutez, ami Ned, goutez a votre aise. Nous sommes ici pour faire des
experiences, faisons-les.
-- Ce ne sera pas long >>, repondit le Canadien.
Et, arme d'une lentille, il alluma un feu de bois mort qui petilla
joyeusement. Pendant ce temps, Conseil et moi, nous choisissions les
meilleurs fruits de l'artocarpus. Quelques-uns n'avaient pas encore
atteint un degre suffisant de maturite, et leur peau epaisse recouvrait
une pulpe blanche, mais peu fibreuse. D'autres, en tres grand nombre,
jaunatres et gelatineux, n'attendaient que le moment d'etre cueillis.
Ces fruits ne renfermaient aucun noyau. Conseil en apporta une douzaine
a Ned Land, qui les placa sur un feu de charbons, apres les avoir
coupes en tranches epaisses, et ce faisant, il repetait toujours :
<< Vous verrez, monsieur, comme ce pain est bon !
-- Surtout quand on en est prive depuis longtemps, dit Conseil.
-- Ce n'est meme plus du pain, ajouta le Canadien. C'est une patisserie
delicate. Vous n'en avez jamais mange, monsieur ?
-- Non, Ned.
-- Eh bien, preparez-vous a absorber une chose succulente. Si vous n'y
revenez pas, je ne suis plus le roi des harponneurs ! >>
Au bout de quelques minutes, la partie des fruits exposee au feu fut
completement charbonnee. A l'interieur apparaissait une pate blanche,
sorte de mie tendre, dont la saveur rappelait celle de l'artichaut.
Il faut l'avouer, ce pain etait excellent, et j'en mangeai avec grand
plaisir.
<< Malheureusement, dis-je, une telle pate ne peut se garder fraiche, et
il me parait inutile d'en faire une provision pour le bord.
-- Par exemple, monsieur ! s'ecria Ned Land. Vous parlez la comme un
naturaliste, mais moi, je vais agir comme un boulanger. Conseil, faites
une recolte de ces fruits que nous reprendrons a notre retour.
-- Et comment les preparerez-vous ? demandai-je au Canadien.
-- En fabriquant avec leur pulpe une pate fermentee qui se gardera
indefiniment et sans se corrompre. Lorsque je voudrai l'employer, je la
ferai cuire a la cuisine du bord, et malgre sa saveur un peu acide,
vous la trouverez excellente.
-- Alors, maitre Ned, je vois qu'il ne manque rien a ce pain...
-- Si, monsieur le professeur, repondit le Canadien, il y manque
quelques fruits ou tout ou moins quelques legumes !
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