20000 Lieues sous les mers Part 1
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Jules Verne >> 20000 Lieues sous les mers Part 1
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-- Adressez, monsieur Aronnax, et, si je puis y repondre, j'y repondrai.
-- Eh bien, capitaine, comment se fait-il que vous, qui avez rompu
toute relation avec la terre, vous possediez des forets dans l'ile
Crespo ?
-- Monsieur le professeur, me repondit le capitaine, les forets que je
possede ne demandent au soleil ni sa lumiere ni sa chaleur. Ni les
lions, ni les tigres, ni les pantheres, ni aucun quadrupede ne les
frequentent. Elles ne sont connues que de moi seul. Elles ne poussent
que pour moi seul. Ce ne sont point des forets terrestres, mais bien
des forets sous-marines.
-- Des forets sous-marines ! m'ecriai-je.
-- Oui, monsieur le professeur.
-- Et vous m'offrez de m'y conduire ?
-- Precisement.
-- A pied ?
-- Et meme a pied sec.
-- En chassant ?
-- En chassant.
-- Le fusil a la main ?
-- Le fusil a la main. >>
Je regardai le commandant du _Nautilus_ d'un air qui n'avait rien de
flatteur pour sa personne.
<< Decidement, il a le cerveau malade, pensai-je. Il a eu un acces qui a
dure huit jours, et meme qui dure encore. C'est dommage ! Je l'aimais
mieux etrange que fou ! >>
Cette pensee se lisait clairement sur mon visage, mais le capitaine
Nemo se contenta de m'inviter a le suivre, et je le suivis en homme
resigne a tout.
Nous arrivames dans la salle a manger, ou le dejeuner se trouvait servi.
<< Monsieur Aronnax, me dit le capitaine, je vous prierai de partager
mon dejeuner sans facon. Nous causerons en mangeant. Mais, si je vous
ai promis une promenade en foret, je ne me suis point engage a vous y
faire rencontrer un restaurant. Dejeunez donc en homme qui ne dinera
probablement que fort tard. >>
Je fis honneur au repas. Il se composait de divers poissons et de
tranches d'holoturies, excellents zoophytes, releves d'algues tres
aperitives, telles que la _Porphyria laciniata_ et la _Laurentia
primafetida_. La boisson se composait d'eau limpide a laquelle, a
l'exemple du capitaine, j'ajoutai quelques gouttes d'une liqueur
fermentee, extraite, suivant la mode kamchatkienne, de l'algue connue
sous le nom de << Rhodomenie palmee >>.
Le capitaine Nemo mangea, d'abord, sans prononcer une seule parole.
Puis, il me dit :
<< Monsieur le professeur, quand je vous ai propose de venir chasser
dans mes forets de Crespo, vous m'avez cru en contradiction avec
moi-meme. Quand je vous ai appris qu'il s'agissait de forets
sous-marines, vous m'avez cru fou. Monsieur le professeur, il ne faut
jamais juger les hommes a la legere.
-- Mais, capitaine, croyez que...
-- Veuillez m'ecouter, et vous verrez si vous devez m'accuser de folie
ou de contradiction.
-- Je vous ecoute.
-- Monsieur le professeur, vous le savez aussi bien que moi, l'homme
peut vivre sous l'eau a la condition d'emporter avec lui sa provision
d'air respirable. Dans les travaux sous-marins, l'ouvrier, revetu d'un
vetement impermeable et la tete emprisonnee dans une capsule de metal,
recoit l'air de l'exterieur au moyen de pompes foulantes et de
regulateurs d'ecoulement.
-- C'est l'appareil des scaphandres, dis-je.
-- En effet, mais dans ces conditions, l'homme n'est pas libre. Il est
rattache a la pompe qui lui envoie l'air par un tuyau de caoutchouc,
veritable chaine qui le rive a la terre, et si nous devions etre ainsi
retenus au _Nautilus_, nous ne pourrions aller loin.
-- Et le moyen d'etre libre ? demandai-je.
-- C'est d'employer l'appareil Rouquayrol-Denayrouze, imagine par deux
de vos compatriotes, mais que j'ai perfectionne pour mon usage, et qui
vous permettra de vous risquer dans ces nouvelles conditions
physiologiques, sans que vos organes en souffrent aucunement. Il se
compose d'un reservoir en tole epaisse, dans lequel j'emmagasine l'air
sous une pression de cinquante atmospheres. Ce reservoir se fixe sur le
dos au moyen de bretelles, comme un sac de soldat. Sa partie superieure
forme une boite d'ou l'air, maintenu par un mecanisme a soufflet, ne
peut s'echapper qu'a sa tension normale. Dans l'appareil Rouquayrol,
tel qu'il est employe, deux tuyaux en caoutchouc, partant de cette
boite, viennent aboutir a une sorte de pavillon qui emprisonne le nez
et la bouche de l'operateur ; l'un sert a l'introduction de l'air
inspire, l'autre a l'issue de l'air expire, et la langue ferme celui-ci
ou celui-la, suivant les besoins de la respiration. Mais, moi qui
affronte des pressions considerables au fond des mers, j'ai du enfermer
ma tete, comme celle des scaphandres, dans une sphere de cuivre, et
c'est a cette sphere qu'aboutissent les deux tuyaux inspirateurs et
expirateurs.
-- Parfaitement, capitaine Nemo, mais l'air que vous emportez doit
s'user vite, et des qu'il ne contient plus que quinze pour cent
d'oxygene, il devient irrespirable.
Sans doute, mais je vous l'ai dit, monsieur Aronnax, les pompes du
_Nautilus_ me permettent de l'emmagasiner sous une pression
considerable, et, dans ces conditions, le reservoir de l'appareil peut
fournir de l'air respirable pendant neuf ou dix heures.
-- Je n'ai plus d'objection a faire, repondis-je. Je vous demanderai
seulement, capitaine, comment vous pouvez eclairer votre route au fond
de l'Ocean ?
-- Avec l'appareil Ruhmkorff, monsieur Aronnax. Si le premier se porte
sur le dos, le second s'attache a la ceinture. Il se compose d'une pile
de Bunzen que je mets en activite, non avec du bichromate de potasse,
mais avec du sodium. Une bobine d'induction recueille l'electricite
produite, et la dirige vers une lanterne d'une disposition
particuliere. Dans cette lanterne se trouve un serpentin de verre qui
contient seulement un residu de gaz carbonique. Quand l'appareil
fonctionne, ce gaz devient lumineux, en donnant une lumiere blanchatre
et continue. Ainsi pourvu, je respire et je vois.
-- Capitaine Nemo, a toutes mes objections vous faites de si ecrasantes
reponses que je n'ose plus douter. Cependant, si je suis bien force
d'admettre les appareils Rouquayrol et Ruhmkorff, je demande a faire
des reserves pour le fusil dont vous voulez m'armer.
-- Mais ce n'est point un fusil a poudre, repondit le capitaine.
-- C'est donc un fusil a vent ?
-- Sans doute. Comment voulez-vous que je fabrique de la poudre a mon
bord, n'ayant ni salpetre, ni soufre ni charbon ?
-- D'ailleurs, dis-je, pour tirer sous l'eau, dans un milieu huit cent
cinquante-cinq fois plus dense que l'air il faudrait vaincre une
resistance considerable.
-- Ce ne serait pas une raison. Il existe certains canons,
perfectionnes apres Fulton par les Anglais Philippe Coles et Burley,
par le Francais Furcy, par l'Italien Landi, qui sont munis d'un systeme
particulier de fermeture, et qui peuvent tirer dans ces conditions.
Mais je vous le repete, n'ayant pas de poudre, je l'ai remplacee par de
l'air a haute pression, que les pompes du _Nautilus_ me fournissent
abondamment.
-- Mais cet air doit rapidement s'user.
-- Eh bien, n'ai-je pas mon reservoir Rouquayrol, qui peut, au besoin,
m'en fournir. Il suffit pour cela d'un robinet _ad hoc_. D'ailleurs,
monsieur Aronnax, vous verrez par vous-meme que, pendant ces chasses
sous-marines, on ne fait pas grande depense d'air ni de balles.
-- Cependant, il me semble que dans cette demi-obscurite, et au milieu
de ce liquide tres dense par rapport a l'atmosphere, les coups ne
peuvent porter loin et sont difficilement mortels ?
-- Monsieur, avec ce fusil tous les coups sont mortels, au contraire,
et des qu'un animal est touche, si legerement que ce soit, il tombe
foudroye.
-- Pourquoi ?
-- Parce que ce ne sont pas des balles ordinaires que ce fusil lance,
mais de petites capsules de verre - inventees par le chimiste
autrichien Leniebroek - et dont j'ai un approvisionnement considerable.
Ces capsules de verre, recouvertes d'une armature d'acier, et alourdies
par un culot de plomb, sont de veritables petites bouteilles de Leyde,
dans lesquelles l'electricite est forcee a une tres haute tension. Au
plus leger choc, elles se dechargent, et l'animal, si puissant qu'il
soit, tombe mort. J'ajouterai que ces capsules ne sont pas plus grosses
que du numero quatre, et que la charge d'un fusil ordinaire pourrait en
contenir dix.
-- Je ne discute plus, repondis-je en me levant de table, et je n'ai
plus qu'a prendre mon fusil. D'ailleurs, ou vous Irez, j'irai. >>
Le capitaine Nemo me conduisit vers l'arriere du _Nautilus_, et, en
passant devant la cabine de Ned et de Conseil, j'appelai mes deux
compagnons qui nous suivirent aussitot.
Puis, nous arrivames a une cellule situee en abord pres de la chambre
des machines, et dans laquelle nous devions revetir nos vetements de
promenade.
XVI
PROMENADE EN PLAINE
Cette cellule etait, a proprement parler, l'arsenal et le vestiaire du
_Nautilus_. Une douzaine d'appareils de scaphandres, suspendus a la
paroi, attendaient les promeneurs.
Ned Land, en les voyant, manifesta une repugnance evidente a s'en
revetir.
<< Mais, mon brave Ned, lui dis-je, les forets de l'ile de Crespo ne
sont que des forets sous-marines !
-- Bon ! fit le harponneur desappointe, qui voyait s'evanouir ses reves
de viande fraiche. Et vous, monsieur Aronnax, vous allez vous
introduire dans ces habits-la ?
-- Il le faut bien, maitre Ned.
-- Libre a vous, monsieur, repondit le harponneur, haussant les
epaules, mais quant a moi, a moins qu'on ne m'y force, je n'entrerai
jamais la-dedans.
-- On ne vous forcera pas, maitre Ned, dit le capitaine Nemo.
-- Et Conseil va se risquer ? demanda Ned.
-- Je suis monsieur partout ou va monsieur >>, repondit Conseil.
Sur un appel du capitaine, deux hommes de l'equipage vinrent nous aider
a revetir ces lourds vetements impermeables, faits en caoutchouc sans
couture, et prepares de maniere a supporter des pressions
considerables. On eut dit une armure a la fois souple et resistante.
Ces vetements formaient pantalon et veste. Le pantalon se terminait par
d'epaisses chaussures, garnies de lourdes semelles de plomb. Le tissu
de la veste etait maintenu par des lamelles de cuivre qui cuirassaient
la poitrine, la defendaient contre la poussee des eaux, et laissaient
les poumons fonctionner librement ; ses manches finissaient en forme de
gants assouplis, qui ne contrariaient aucunement les mouvements de la
main.
Il y avait loin, on le voit, de ces scaphandres perfectionnes aux
vetements informes, tels que les cuirasses de liege, les soubrevestes,
les habits de mer, les coffres, etc., qui furent inventes et prones
dans le XVIIIe siecle.
Le capitaine Nemo, un de ses compagnons - sorte d'Hercule, qui devait
etre d'une force prodigieuse - , Conseil et moi, nous eumes bientot
revetu ces habits de scaphandres. Il ne s'agissait plus que d'emboiter
notre tete dans sa sphere metallique. Mais, avant de proceder a cette
operation, je demandai au capitaine la permission d'examiner les fusils
qui nous etaient destines.
L'un des hommes du _Nautilus_ me presenta un fusil simple dont la
crosse, faite en tole d'acier et creuse a l'interieur, etait d'assez
grande dimension. Elle servait de reservoir a l'air comprime, qu'une
soupape, manoeuvree par une gachette, laissait echapper dans le tube de
metal. Une boite a projectiles, evidee dans l'epaisseur de la crosse,
renfermait une vingtaine de balles electriques, qui, au moyen d'un
ressort, se placaient automatiquement dans le canon du fusil. Des qu'un
coup etait tire, l'autre etait pret a partir.
<< Capitaine Nemo, dis-je, cette arme est parfaite et d'un maniement
facile. Je ne demande plus qu'a l'essayer. Mais comment allons-nous
gagner le fond de la mer ?
-- En ce moment, monsieur le professeur, le _Nautilus_ est echoue par
dix metres d'eau, et nous n'avons plus qu'a partir.
-- Mais comment sortirons-nous ?
-- Vous l'allez voir. >>
Le capitaine Nemo introduisit sa tete dans la calotte spherique.
Conseil et moi, nous en fimes autant, non sans avoir entendu le
Canadien nous lancer un << bonne chasse >> ironique. Le haut de notre
vetement etait termine par un collet de cuivre taraude, sur lequel se
vissait ce casque de metal. Trois trous, proteges par des verres epais,
permettaient de voir suivant toutes les directions, rien qu'en tournant
la tete a l'interieur de cette sphere. Des qu'elle fut en place, les
appareils Rouquayrol, places sur notre dos, commencerent a fonctionner,
et, pour mon compte, je respirai a l'aise.
La lampe Ruhmkorff suspendue a ma ceinture, le fusil a la main, j'etais
pret a partir. Mais, pour etre franc, emprisonne dans ces lourds
vetements et cloue au tillac par mes semelles de plomb, il m'eut ete
impossible de faire un pas.
Mais ce cas etait prevu, car je sentis que l'on me poussait dans une
petite chambre contigue au vestiaire. Mes compagnons, egalement
remorques, me suivaient. J'entendis une porte, munie d'obturateurs, se
refermer sur nous, et une profonde obscurite nous enveloppa.
Apres quelques minutes, un vif sifflement parvint a mon oreille. Je
sentis une certaine impression de froid monter de mes pieds a ma
poitrine. Evidemment, de l'interieur du bateau on avait, par un
robinet, donne entree a l'eau exterieure qui nous envahissait, et dont
cette chambre fut bientot remplie. Une seconde porte, percee dans le
flanc du _Nautilus_, s'ouvrit alors. Un demi-jour nous eclaira. Un
instant apres, nos pieds foulaient le fond de la mer.
Et maintenant. comment pourrais-je retracer les impressions que m'a
laissees cette promenade sous les eaux ? Les mots sont impuissants a
raconter de telles merveilles ! Quand le pinceau lui-meme est inhabile
a rendre les effets particuliers a l'element liquide, comment la plume
saurait-elle les reproduire ?
Le capitaine Nemo marchait en avant, et son compagnon nous suivait a
quelques pas en arriere. Conseil et moi, nous restions l'un pres de
l'autre, comme si un echange de paroles eut ete possible a travers nos
carapaces metalliques. Je ne sentais deja plus la lourdeur de mes
vetements, de mes chaussures, de mon reservoir d'air, ni le poids de
cette epaisse sphere, au milieu de laquelle ma tete ballottait comme
une amande dans sa coquille. Tous ces objets, plonges dans l'eau,
perdaient une partie de leur poids egale a celui du liquide deplace. et
je me trouvais tres bien de cette loi physique reconnue par Archimede.
Je n'etais plus une masse inerte, et j'avais une liberte de mouvement
relativement grande.
La lumiere, qui eclairait le sol jusqu'a trente pieds au-dessous de la
surface de l'Ocean, m'etonna par sa puissance. Les rayons solaires
traversaient aisement cette masse aqueuse et en dissipaient la
coloration. Je distinguais nettement les objets a une distance de cent
metres. Au-dela, les fonds se nuancaient des fines degradations de
l'outremer, puis ils bleuissaient dans les lointains, et s'effacaient
au milieu d'une vague obscurite. Veritablement, cette eau qui
m'entourait n'etait qu'une sorte d'air, plus dense que l'atmosphere
terrestre, mais presque aussi diaphane. Au-dessus de moi, j'apercevais
la calme surface de la mer.
Nous marchions sur un sable fin, uni, non ride comme celui des plages
qui conserve l'empreinte de la houle. Ce tapis eblouissant, veritable
reflecteur, repoussait les rayons du soleil avec une surprenante
intensite. De la, cette immense reverberation qui penetrait toutes les
molecules liquides. Serai-je cru si j'affirme, qu'a cette profondeur de
trente pieds, j'y voyais comme en plein jour ?
Pendant un quart d'heure, je foulai ce sable ardent, seme d'une
impalpable poussiere de coquillages. La coque du _Nautilus_, dessinee
comme un long ecueil, disparaissait peu a peu, mais son fanal, lorsque
la nuit se serait faite au milieu des eaux, devait faciliter notre
retour a bord, en projetant ses rayons avec une nettete parfaite. Effet
difficile a comprendre pour qui n'a vu que sur terre ces nappes
blanchatres si vivement accusees. La, la poussiere dont l'air est
sature leur donne l'apparence d'un brouillard lumineux ; mais sur mer,
comme sous mer, ces traits electriques se transmettent avec une
incomparable purete.
Cependant, nous allions toujours, et la vaste plaine de sable semblait
etre sans bornes. J'ecartais de la main les rideaux liquides qui se
refermaient derriere moi, et la trace de mes pas s'effacait soudain
sous la pression de l'eau.
Bientot, quelques formes d'objets. a peine estompees dans
l'eloignement, se dessinerent a mes yeux. Je reconnus de magnifiques
premiers plans de rochers, tapisses de zoophytes du plus bel
echantillon, et je fus tout d'abord frappe d'un effet special a ce
milieu.
Il etait alors dix heures du matin. Les rayons du soleil frappaient la
surface des flots sous un angle assez oblique, et au contact de leur
lumiere decomposee par la refraction comme a travers un prisme, fleurs,
rochers, plantules, coquillages, polypes, se nuancaient sur leurs bords
des sept couleurs du spectre solaire. C'etait une merveille, une fete
des yeux, que cet enchevetrement de tons colores, une veritable
kaleidoscopie de vert, de jaune, d'orange, de violet, d'indigo, de
bleu, en un mot, toute la palette d'un coloriste enrage ! Que ne
pouvais-je communiquer a Conseil les vives sensations qui me montaient
au cerveau, et rivaliser avec lui d'interjections admiratives ! Que ne
savais-je, comme le capitaine Nemo et son compagnon, echanger mes
pensees au moyen de signes convenus ! Aussi, faute de mieux, je me
parlais a moi-meme. je criais dans la boite de cuivre qui coiffait ma
tete, depensant peut-etre en vaines paroles plus d'air qu'il ne
convenait.
Devant ce splendide spectacle, Conseil s'etait arrete comme moi.
Evidemment, le digne garcon. en presence de ces echantillons de
zoophytes et de mollusques, classait, classait toujours. Polypes et
echinodermes abondaient sur le sol. Les isis variees, les cornulaires
qui vivent isolement, des touffes d'oculines vierges, designees
autrefois sous le nom de << corail blanc >>, les fongies herissees en
forme de champignons, les anemones adherant par leur disque musculaire,
figuraient un parterre de fleurs, emaille de porpites parees de leur
collerette de tentacules azures. d'etoiles de mer qui constellaient le
sable, et d'asterophytons verruqueux, fines dentelles brodees par la
main des naiades, dont les festons se balancaient aux faibles
ondulations provoquees par notre marche. C'etait un veritable chagrin
pour moi d'ecraser sous mes pas les brillants specimens de mollusques
qui jonchaient le sol par milliers, les peignes concentriques, les
marteaux, les donaces, veritables coquilles bondissantes, les troques,
les casques rouges, les strombes aile-d'ange, les aphysies, et tant
d'autres produits de cet inepuisable Ocean. Mais il fallait marcher, et
nous allions en avant, pendant que voguaient au-dessus de nos tetes des
troupes de physalies, laissant leurs tentacules d'outre-mer flotter a
la traine, des meduses dont l'ombrelle opaline ou rose tendre,
festonnee d'un liston d'azur, nous abritait des rayons solaires, et des
pelagies panopyres, qui, dans l'obscurite, eussent seme notre chemin de
lueurs phosphorescentes !
Toutes ces merveilles, je les entrevis dans l'espace d'un quart de
mille, m'arretant a peine, et suivant le capitaine Nemo, qui me
rappelait d'un geste. Bientot, la nature du sol se modifia. A la plaine
de sable succeda une couche de vase visqueuse que les Americains
nomment << oaze >>, uniquement composee de coquilies siliceuses ou
calcaires. Puis, nous parcourumes une prairie d'algues, plantes
pelagiennes que les eaux n'avaient pas encore arrachees, et dont la
vegetation etait fougueuse. Ces pelouses a tissu serre, douces au pied,
eussent rivalise avec les plus moelleux tapis tisses par la main des
hommes. Mais, en meme temps que la verdure s'etalait sous nos pas, elle
n'abandonnait pas nos tetes. Un leger berceau de plantes marines,
classees dans cette exuberante famille des algues, dont on connait plus
de deux mille especes, se croisait a la surface des eaux. Je voyais
flotter de longs rubans de fucus, les uns globuleux, les autres
tubules, des laurencies, des cladostephes, au feuillage si delie, des
rhodymenes palmes, semblables a des eventails de cactus. J'observai que
les plantes vertes se maintenaient plus pres de la surface de la mer,
tandis que les rouges occupaient une profondeur moyenne, laissant aux
hydrophytes noires ou brunes le soin de former les jardins et les
parterres des couches reculees de l'Ocean.
Ces algues sont veritablement un prodige de la creation, une des
merveilles de la flore universelle. Cette famille produit a la fois les
plus petits et les plus grands vegetaux du globe. Car de meme qu'on a
compte quarante mille de ces imperceptibles plantules dans un espace de
cinq millimetres carres, de meme on a recueilli des fucus dont la
longueur depassait cinq cents metres.
Nous avions quitte le _Nautilus_ depuis une heure et demie environ. Il
etait pres de midi. Je m'en apercus a la perpendicularite des rayons
solaires qui ne se refractaient plus. La magie des couleurs disparut
peu a peu, et les nuances de l'emeraude et du saphir s'effacerent de
notre firmament. Nous marchions d'un pas regulier qui resonnait sur le
sol avec une intensite etonnante. Les moindres bruits se transmettaient
avec une vitesse a laquelle l'oreille n'est pas habituee sur la terre.
En effet, l'eau est pour le son un meilleur vehicule que l'air, et il
s'y propage avec une rapidite quadruple.
En ce moment, le sol s'abaissa par une pente prononcee. La lumiere prit
une teinte uniforme. Nous atteignimes une profondeur de cent metres,
subissant alors une pression de dix atmospheres. Mais mon vetement de
scaphandre etait etabli dans des conditions telles que je ne souffrais
aucunement de cette pression. Je sentais seulement une certaine gene
aux articulations des doigts, et encore ce malaise ne tarda-t-il pas a
disparaitre. Quant a la fatigue que devait amener cette promenade de
deux heures sous un harnachement dont j'avais si peu l'habitude, elle
etait nulle. Mes mouvements, aides par l'eau, se produisaient avec une
surprenante facilite.
Arrive a cette profondeur de trois cents pieds, je percevais encore les
rayons du soleil, mais faiblement. A leur eclat intense avait succede
un crepuscule rougeatre. moyen terme entre le jour et la nuit.
Cependant, nous voyions suffisamment a nous conduire. et il n'etait pas
encore necessaire de mettre les appareils Ruhmkorff en activite.
En ce moment, le capitaine Nemo s'arreta. Il attendit que je l'eusse
rejoint, et du doigt, il me montra quelques masses obscures qui
s'accusaient dans l'ombre a une petite distance.
<< C'est la foret de l'ile Crespo >>, pensai-je, et je ne me trompais pas.
XVII
UNE FORET SOUS-MARINE
Nous etions enfin arrives a la lisiere de cette foret, sans doute l'une
des plus belles de l'immense domaine du capitaine Nemo. Il la
considerait comme etant sienne, et s'attribuait sur elle les memes
droits qu'avaient les premiers hommes aux premiers jours du monde.
D'ailleurs, qui lui eut dispute la possession de cette propriete
sous-marine ? Quel autre pionnier plus hardi serait venu, la hache a la
main, en defricher les sombres taillis ?
Cette foret se composait de grandes plantes arborescentes, et, des que
nous eumes penetre sous ses vastes arceaux. mes regards furent tout
d'abord frappes d'une singuliere disposition de leurs ramures -
disposition que je n'avais pas encore observee jusqu'alors.
Aucune des herbes qui tapissaient le sol, aucune des branches qui
herissaient les arbrisseaux, ne rampait, ni ne se courbait, ni ne
s'etendait dans un plan horizontal. Toutes montaient vers la surface de
l'Ocean. Pas de filaments, pas de rubans, si minces qu'ils fussent, qui
ne se tinssent droit comme des tiges de fer. Les fucus et les lianes se
developpaient suivant une ligne rigide et perpendiculaire, commandee
par la densite de l'element qui les avait produits. Immobiles,
d'ailleurs, lorsque je les ecartais de la main, ces plantes reprenaient
aussitot leur position premiere. C'etait ici le regne de la verticalite.
Bientot, je m'habituai a cette disposition bizarre, ainsi qu'a
l'obscurite relative qui nous enveloppait. Le sol de la foret etait
seme de blocs aigus, difficiles a eviter. La flore sous-marine m'y
parut etre assez complete, plus riche meme qu'elle ne l'eut ete sous
les zones arctiques ou tropicales, ou ses produits sont moins nombreux.
Mais, pendant quelques minutes, je confondis involontairement les
regnes entre eux, prenant des zoophytes pour des hydrophytes, des
animaux pour des plantes. Et qui ne s'y fut pas trompe ? La faune et la
flore se touchent de si pres dans ce monde sous-marin !
J'observai que toutes ces productions du regne vegetal ne tenaient au
sol que par un empatement superficiel. Depourvues de racines,
indifferentes au corps solide, sable, coquillage, test ou galet, qui
les supporte, elles ne lui demandent qu'un point d'appui, non la
vitalite. Ces plantes ne procedent que d'elles-memes, et le principe de
leur existence est dans cette eau qui les soutient, qui les nourrit. La
plupart, au lieu de feuilles, poussaient des lamelles de formes
capricieuses, circonscrites dans une gamme restreinte de couleurs, qui
ne comprenait que le rose, le carmin, le vert, l'olivatre, le fauve et
le brun. Je revis la, mais non plus dessechees comme les echantillons
du _Nautilus_, des padines-paons, deployees en eventails qui semblaient
solliciter la brise, des ceramies ecarlates, des laminaires allongeant
leurs jeunes pousses comestibles, des nereocystees filiformes et
fluxueuses, qui s'epanouissaient a une hauteur de quinze metres, des
bouquets s'acetabules, dont les tiges grandissent par le sommet, et
nombre d'autres plantes pelagiennes, toutes depourvues de fleurs. <<
Curieuse anomalie, bizarre element, a dit un spirituel naturaliste, ou
le regne animal fleurit, et ou le regne vegetal ne fleurit pas ! >>
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