20000 Lieues sous les mers Part 1
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Jules Verne >> 20000 Lieues sous les mers Part 1
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16 This eBook was produced by Norm Wolcott.
20000 Lieues sous les mers
JULES VERNE
VINGT MILLE LIEUES
SOUS
LES MERS
ILLUSTRE DE
111 DESSINS PAR DE NEUVILLI
BIBLIOTHEQUE
D'EDUCATION ET DE RECREATION
J. HETZEL ET Cie, 18 RUE JACOB
PARIS
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TABLE DES MATIERES
PREMIER PARTIE
I Un ecueil fuyant
II Le pour et le contre
III Comme il plaira a monsieur
IV Ned Land
V A l'aventure !
VI A toute vapeur
VII Une baleine d'espece inconnue
VIII _Mobilis in mobile_
IX Les coleres de Ned Land
X L'homme des eaux
XI Le _Nautilus_
XII Tout par l'electricite
XIII Quelques chiffres
XIV Le Fleuve-Noir
XV Une invitation par lettre
XVI Promenade en plaine
XVII Une foret sous-marine
XVIII Quatre mille lieues sous le Pacifique
XIX Vanikoro
XX Le detroit de Torres
XXI Quelques jours a terre
XXII La foudre du capitaine Nemo
XXIII _AEgri somnia_
XXIV Le royaume du corail
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VINGT MILLE LIEUES
SOUS
LES MERS
TOUR DU MONDE SOUS MARIN
(Premier partie)
I
UN ECUEIL FUYANT
L'annee 1866 fut marquee par un evenement bizarre, un phenomene
inexplique et inexplicable que personne n'a sans doute oublie. Sans
parler des rumeurs qui agitaient les populations des ports et
surexcitaient l'esprit public a l'interieur des continents les gens de
mer furent particulierement emus. Les negociants, armateurs, capitaines
de navires, skippers et masters de l'Europe et de l'Amerique, officiers
des marines militaires de tous pays, et, apres eux, les gouvernements
des divers Etats des deux continents, se preoccuperent de ce fait au
plus haut point.
En effet, depuis quelque temps, plusieurs navires s'etaient rencontres
sur mer avec << une chose enorme >> un objet long, fusiforme, parfois
phosphorescent, infiniment plus vaste et plus rapide qu'une baleine.
Les faits relatifs a cette apparition, consignes aux divers livres de
bord, s'accordaient assez exactement sur la structure de l'objet ou de
l'etre en question, la vitesse inouie de ses mouvements, la puissance
surprenante de sa locomotion, la vie particuliere dont il semblait
doue. Si c'etait un cetace, il surpassait en volume tous ceux que la
science avait classes jusqu'alors. Ni Cuvier, ni Lacepede, ni M.
Dumeril, ni M. de Quatrefages n'eussent admis l'existence d'un tel
monstre -- a moins de l'avoir vu, ce qui s'appelle vu de leurs propres
yeux de savants.
A prendre la moyenne des observations faites a diverses reprises -- en
rejetant les evaluations timides qui assignaient a cet objet une
longueur de deux cents pieds et en repoussant les opinions exagerees
qui le disaient large d'un mille et long de trois -- on pouvait
affirmer, cependant, que cet etre phenomenal depassait de beaucoup
toutes les dimensions admises jusqu'a ce jour par les ichtyologistes --
s'il existait toutefois.
Or, il existait, le fait en lui-meme n'etait plus niable, et, avec ce
penchant qui pousse au merveilleux la cervelle humaine, on comprendra
l'emotion produite dans le monde entier par cette surnaturelle
apparition. Quant a la rejeter au rang des fables, il fallait y
renoncer.
En effet, le 20 juillet 1866, le steamer _Governor-Higginson_, de
Calcutta and Burnach steam navigation Company, avait rencontre cette
masse mouvante a cinq milles dans l'est des cotes de l'Australie. Le
capitaine Baker se crut, tout d'abord, en presence d'un ecueil inconnu
; il se disposait meme a en determiner la situation exacte, quand deux
colonnes d'eau, projetees par l'inexplicable objet, s'elancerent en
sifflant a cent cinquante pieds dans l'air. Donc, a moins que cet
ecueil ne fut soumis aux expansions intermittentes d'un geyser, le
_Governor-Higginson_ avait affaire bel et bien a quelque mammifere
aquatique, inconnu jusque-la, qui rejetait par ses events des colonnes
d'eau, melangees d'air et de vapeur.
Pareil fait fut egalement observe le 23 juillet de la meme annee, dans
les mers du Pacifique, par le _Cristobal-Colon_, de West India and
Pacific steam navigation Company. Donc, ce cetace extraordinaire
pouvait se transporter d'un endroit a un autre avec une velocite
surprenante, puisque a trois jours d'intervalle, le
_Governor-Higginson_ et le _Cristobal-Colon_ l'avaient observe en deux
points de la carte separes par une distance de plus de sept cents
lieues marines. Quinze jours plus tard, a deux mille lieues de la
l'_Helvetia_, de la Compagnie Nationale, et le _Shannon_, du
Royal-Mail, marchant a contrebord dans cette portion de l'Atlantique
comprise entre les Etats-Unis et l'Europe, se signalerent
respectivement le monstre par 42deg.15' de latitude nord, et 60deg.35' de
longitude a l'ouest du meridien de Greenwich. Dans cette observation
simultanee, on crut pouvoir evaluer la longueur minimum du mammifere a
plus de trois cent cinquante pieds anglais, puisque le _Shannon_ et
l'_Helvetia_ etaient de dimension inferieure a lui, bien qu'ils
mesurassent cent metres de l'etrave a l'etambot. Or, les plus vastes
baleines, celles qui frequentent les parages des iles Aleoutiennes, le
Kulammak et l'Umgullick, n'ont jamais depasse la longueur de
cinquante-six metres, -- si meme elles l'atteignent.
Ces rapports arrives coup sur coup, de nouvelles observations faites a
bord du transatlantique le _Pereire_, un abordage entre l'_Etna_, de la
ligne Inman, et le monstre, un proces-verbal dresse par les officiers
de la fregate francaise la _Normandie_, un tres serieux relevement
obtenu par l'etat-major du commodore Fitz-James a bord du _Lord-Clyde_,
emurent profondement l'opinion publique. Dans les pays d'humeur legere,
on plaisanta le phenomene, mais les pays graves et pratiques,
l'Angleterre, l'Amerique, l'Allemagne, s'en preoccuperent vivement.
Partout dans les grands centres, le monstre devint a la mode ; on le
chanta dans les cafes, on le bafoua dans les journaux, on le joua sur
les theatres. Les canards eurent la une belle occasion de pondre des
oeufs de toute couleur. On vit reapparaitre dans les journaux -- a
court de copie -- tous les etres imaginaires et gigantesques, depuis la
baleine blanche, le terrible << Moby Dick >> des regions hyperboreennes,
jusqu'au Kraken demesure, dont les tentacules peuvent enlacer un
batiment de cinq cents tonneaux et l'entrainer dans les abimes de
l'Ocean. On reproduisit meme les proces-verbaux des temps anciens les
opinions d'Aristote et de Pline, qui admettaient l'existence de ces
monstres, puis les recits norvegiens de l'eveque Pontoppidan, les
relations de Paul Heggede, et enfin les rapports de M. Harrington, dont
la bonne foi ne peut etre soupconnee, quand il affirme avoir vu, etant
a bord du _Castillan_, en 1857, cet enorme serpent qui n'avait jamais
frequente jusqu'alors que les mers de l'ancien _Constitutionnel_.
Alors eclata l'interminable polemique des credules et des incredules
dans les societes savantes et les journaux scientifiques. La << question
du monstre >> enflamma les esprits. Les journalistes, qui font
profession de science en lutte avec ceux qui font profession d'esprit,
verserent des flots d'encre pendant cette memorable campagne ;
quelques-uns meme, deux ou trois gouttes de sang, car du serpent de
mer, ils en vinrent aux personnalites les plus offensantes.
Six mois durant, la guerre se poursuivit avec des chances diverses. Aux
articles de fond de l'Institut geographique du Bresil, de l'Academie
royale des sciences de Berlin, de l'Association Britannique, de
l'Institution Smithsonnienne de Washington, aux discussions du _The
Indian Archipelago_, du _Cosmos_ de l'abbe Moigno, des _Mittheilungen_
de Petermann, aux chroniques scientifiques des grands journaux de la
France et de l'etranger, la petite presse ripostait avec une verve
intarissable. Ses spirituels ecrivains parodiant un mot de Linne, cite
par les adversaires du monstre, soutinrent en effet que << la nature ne
faisait pas de sots >>, et ils adjurerent leurs contemporains de ne
point donner un dementi a la nature, en admettant l'existence des
Krakens, des serpents de mer, des << Moby Dick >>, et autres
elucubrations de marins en delire. Enfin, dans un article d'un journal
satirique tres redoute, le plus aime de ses redacteurs, brochant sur le
tout, poussa au monstre, comme Hippolyte, lui porta un dernier coup et
l'acheva au milieu d'un eclat de rire universel. L'esprit avait vaincu
la science.
Pendant les premiers mois de l'annee 1867, la question parut etre
enterree, et elle ne semblait pas devoir renaitre, quand de nouveaux
faits furent portes a la connaissance du public. Il ne s'agit plus
alors d'un probleme scientifique a resoudre, mais bien d'un danger reel
serieux a eviter. La question prit une tout autre face. Le monstre
redevint ilot, rocher, ecueil, mais ecueil fuyant, indeterminable,
insaisissable.
Le 5 mars 1867, le _Moravian_, de Montreal Ocean Company, se trouvant
pendant la nuit par 27deg.30' de latitude et 72deg.15' de longitude, heurta
de sa hanche de tribord un roc qu'aucune carte ne marquait dans ces
parages. Sous l'effort combine du vent et de ses quatre cents
chevaux-vapeur, il marchait a la vitesse de treize noeuds. Nul doute
que sans la qualite superieure de sa coque, le _Moravian_, ouvert au
choc, ne se fut englouti avec les deux cent trente-sept passagers qu'il
ramenait du Canada.
L'accident etait arrive vers cinq heures du matin, lorsque le jour
commencait a poindre. Les officiers de quart se precipiterent a
l'arriere du batiment. Ils examinerent l'Ocean avec la plus scrupuleuse
attention. Ils ne virent rien, si ce n'est un fort remous qui brisait a
trois encablures, comme si les nappes liquides eussent ete violemment
battues. Le relevement du lieu fut exactement pris, et le _Moravian_
continua sa route sans avaries apparentes. Avait-il heurte une roche
sous-marine, ou quelque enorme epave d'un naufrage ? On ne put le
savoir ; mais, examen fait de sa carene dans les bassins de radoub, il
fut reconnu qu'une partie de la quille avait ete brisee.
Ce fait, extremement grave en lui-meme, eut peut-etre ete oublie comme
tant d'autres, si, trois semaines apres, il ne se fut reproduit dans
des conditions identiques. Seulement, grace a la nationalite du navire
victime de ce nouvel abordage, grace a la reputation de la Compagnie a
laquelle ce navire appartenait, l'evenement eut un retentissement
immense.
Personne n'ignore le nom du celebre armateur anglais Cunard. Cet
intelligent industriel fonda, en 1840, un service postal entre
Liverpool et Halifax, avec trois navires en bois et a roues d'une force
de quatre cents chevaux, et d'une jauge de onze cent soixante-deux
tonneaux. Huit ans apres, le materiel de la Compagnie s'accroissait de
quatre navires de six cent cinquante chevaux et de dix-huit cent vingt
tonnes, et, deux ans plus tard, de deux autres batiments superieurs en
puissance et en tonnage. En 1853, la compagnie Cunard, dont le
privilege pour le transport des depeches venait d'etre renouvele,
ajouta successivement a son materiel l'_Arabia_, le _Persia_, le
_China_, le _Scotia_, le _Java_, le _Russia_, tous navires de premiere
marche, et les plus vastes qui, apres le _Great-Eastern_, eussent
jamais sillonne les mers. Ainsi donc, en 1867, la Compagnie possedait
douze navires, dont huit a roues et quatre a helices.
Si je donne ces details tres succincts, c'est afin que chacun sache
bien quelle est l'importance de cette compagnie de transports
maritimes, connue du monde entier pour son intelligente gestion. Nulle
entreprise de navigation transoceanienne n'a ete conduite avec plus
d'habilete ; nulle affaire n'a ete couronnee de plus de succes. Depuis
vingt-six ans, les navires Cunard ont traverse deux mille fois
l'Atlantique, et jamais un voyage n'a ete manque, jamais un retard n'a
eu lieu, jamais ni une lettre, ni un homme, ni un batiment n'ont ete
perdus. Aussi, les passagers choisissent-ils encore, malgre la
concurrence puissante que lui fait la France, la ligne Cunard de
preference a toute autre, ainsi qu'il appert d'un releve fait sur les
documents officiels des dernieres annees. Ceci dit, personne ne
s'etonnera du retentissement que provoqua l'accident arrive a l'un de
ses plus beaux steamers.
Le 13 avril 1867, la mer etant belle, la brise maniable, le _Scotia_ se
trouvait par 15deg.12' de longitude et 45deg.37' de latitude. Il marchait
avec une vitesse de treize noeuds quarante-trois centiemes sous la
poussee de ses mille chevaux-vapeur. Ses roues battaient la mer avec
une regularite parfaite. Son tirant d'eau etait alors de six metres
soixante-dix centimetres, et son deplacement de six mille six cent
vingt-quatre metres cubes.
A quatre heures dix-sept minutes du soir, pendant le lunch des
passagers reunis dans le grand salon, un choc, peu sensible, en somme,
se produisit sur la coque du _Scotia_, par sa hanche et un peu en
arriere de la roue de babord.
Le _Scotia_ n'avait pas heurte, il avait ete heurte, et plutot par un
instrument tranchant ou perforant que contondant. L'abordage avait
semble si leger que personne ne s'en fut inquiete a bord, sans le cri
des caliers qui remonterent sur le pont en s'ecriant :
<< Nous coulons ! nous coulons ! >>
Tout d'abord, les passagers furent tres effrayes ; mais le capitaine
Anderson se hata de les rassurer. En effet, le danger ne pouvait etre
imminent. Le _Scotia_, divise en sept compartiments par des cloisons
etanches, devait braver impunement une voie d'eau.
Le capitaine Anderson se rendit immediatement dans la cale. Il reconnut
que le cinquieme compartiment avait ete envahi par la mer, et la
rapidite de l'envahissement prouvait que la voie d'eau etait
considerable. Fort heureusement, ce compartiment ne renfermait pas les
chaudieres, car les feux se fussent subitement eteints.
Le capitaine Anderson fit stopper immediatement, et l'un des matelots
plongea pour reconnaitre l'avarie. Quelques instants apres, on
constatait l'existence d'un trou large de deux metres dans la carene du
steamer. Une telle voie d'eau ne pouvait etre aveuglee, et le _Scotia_,
ses roues a demi noyees, dut continuer ainsi son voyage. Il se trouvait
alors a trois cent mille du cap Clear, et apres trois jours d'un retard
qui inquieta vivement Liverpool, il entra dans les bassins de la
Compagnie.
Les ingenieurs procederent alors a la visite du _Scotia_, qui fut mis
en cale seche. Ils ne purent en croire leurs yeux. A deux metres et
demi au-dessous de la flottaison s'ouvrait une dechirure reguliere, en
forme de triangle isocele. La cassure de la tole etait d'une nettete
parfaite, et elle n'eut pas ete frappee plus surement a
l'emporte-piece. Il fallait donc que l'outil perforant qui l'avait
produite fut d'une trempe peu commune -- et apres avoir ete lance avec
une force prodigieuse, ayant ainsi perce une tole de quatre
centimetres, il avait du se retirer de lui-meme par un mouvement
retrograde et vraiment inexplicable.
Tel etait ce dernier fait, qui eut pour resultat de passionner a
nouveau l'opinion publique. Depuis ce moment, en effet, les sinistres
maritimes qui n'avaient pas de cause determinee furent mis sur le
compte du monstre. Ce fantastique animal endossa la responsabilite de
tous ces naufrages, dont le nombre est malheureusement considerable ;
car sur trois mille navires dont la perte est annuellement relevee au
Bureau-Veritas, le chiffre des navires a vapeur ou a voiles, supposes
perdus corps et biens par suite d'absence de nouvelles, ne s'eleve pas
a moins de deux cents !
Or, ce fut le << monstre >> qui, justement ou injustement, fut accuse de
leur disparition, et, grace a lui, les communications entre les divers
continents devenant de plus en plus dangereuses, le public se declara
et demanda categoriquement que les mers fussent enfin debarrassees et a
tout prix de ce formidable cetace.
II
LE POUR ET LE CONTRE
A l'epoque ou ces evenements se produisirent, je revenais d'une
exploration scientifique entreprise dans les mauvaises terres du
Nebraska, aux Etats-Unis. En ma qualite de professeur-suppleant au
Museum d'histoire naturelle de Paris, le gouvernement francais m'avait
joint a cette expedition. Apres six mois passes dans le Nebraska,
charge de precieuses collections, j'arrivai a New York vers la fin de
mars. Mon depart pour la France etait fixe aux premiers jours de mai.
Je m'occupais donc, en attendant, de classer mes richesses
mineralogiques, botaniques et zoologiques, quand arriva l'incident du
_Scotia_.
J'etais parfaitement au courant de la question a l'ordre du jour, et
comment ne l'aurais-je pas ete ? J'avais lu et relu tous les journaux
americains et europeens sans etre plus avance. Ce mystere m'intriguait.
Dans l'impossibilite de me former une opinion, je flottais d'un extreme
a l'autre. Qu'il y eut quelque chose, cela ne pouvait etre douteux, et
les incredules etaient invites a mettre le doigt sur la plaie du
_Scotia_.
A mon arrivee a New York, la question brulait. L'hypothese de l'ilot
flottant, de l'ecueil insaisissable, soutenue par quelques esprits peu
competents, etait absolument abandonnee. Et, en effet, a moins que cet
ecueil n'eut une machine dans le ventre, comment pouvait-il se deplacer
avec une rapidite si prodigieuse ?
De meme fut repoussee l'existence d'une coque flottante, d'une enorme
epave, et toujours a cause de la rapidite du deplacement.
Restaient donc deux solutions possibles de la question, qui creaient
deux clans tres distincts de partisans : d'un cote, ceux qui tenaient
pour un monstre d'une force colossale ; de l'autre, ceux qui tenaient
pour un bateau << sous-marin >> d'une extreme puissance motrice.
Or, cette derniere hypothese, admissible apres tout, ne put resister
aux enquetes qui furent poursuivies dans les deux mondes. Qu'un simple
particulier eut a sa disposition un tel engin mecanique, c'etait peu
probable. Ou et quand l'eut-il fait construire, et comment aurait-il
tenu cette construction secrete ?
Seul, un gouvernement pouvait posseder une pareille machine
destructive, et, en ces temps desastreux ou l'homme s'ingenie a
multiplier la puissance des armes de guerre, il etait possible qu'un
Etat essayat a l'insu des autres ce formidable engin. Apres les
chassepots, les torpilles, apres les torpilles, les beliers
sous-marins, puis la reaction. Du moins, je l'espere.
Mais l'hypothese d'une machine de guerre tomba encore devant la
declaration des gouvernements. Comme il s'agissait la d'un interet
public, puisque les communications transoceaniennes en souffraient, la
franchise des gouvernements ne pouvait etre mise en doute. D'ailleurs,
comment admettre que la construction de ce bateau sous-marin eut
echappe aux yeux du public ? Garder le secret dans ces circonstances
est tres difficile pour un particulier, et certainement impossible pour
un Etat dont tous les actes sont obstinement surveilles par les
puissances rivales.
Donc, apres enquetes faites en Angleterre, en France, en Russie, en
Prusse, en Espagne, en Italie, en Amerique, voire meme en Turquie,
l'hypothese d'un Monitor sous-marin fut definitivement rejetee.
A mon arrivee a New York, plusieurs personnes m'avaient fait l'honneur
de me consulter sur le phenomene en question. J'avais publie en France
un ouvrage in-quarto en deux volumes intitule : _Les Mysteres des
grands fonds sous-marins_. Ce livre, particulierement goute du monde
savant, faisait de moi un specialiste dans cette partie assez obscure
de l'histoire naturelle. Mon avis me fut demande. Tant que je pus nier
du fait, je me renfermai dans une absolue negation. Mais bientot, colle
au mur, je dus m'expliquer categoriquement. Et meme, << l'honorable
Pierre Aronnax, professeur au Museum de Paris >>, fut mis en demeure par
le _New York-Herald_ de formuler une opinion quelconque.
Je m'executai. Je parlai faute de pouvoir me taire. Je discutai la
question sous toutes ses faces, politiquement et scientifiquement, et
je donne ici un extrait d'un article tres nourri que je publiai dans le
numero du 30 avril.
<< Ainsi donc, disais-je, apres avoir examine une a une les diverses
hypotheses, toute autre supposition etant rejetee, il faut
necessairement admettre l'existence d'un animal marin d'une puissance
excessive.
<< Les grandes profondeurs de l'Ocean nous sont totalement inconnues. La
sonde n'a su les atteindre. Que se passe-t-il dans ces abimes recules ?
Quels etres habitent et peuvent habiter a douze ou quinze milles
au-dessous de la surface des eaux ? Quel est l'organisme de ces animaux
? On saurait a peine le conjecturer.
<< Cependant, la solution du probleme qui m'est soumis peut affecter la
forme du dilemme.
<< Ou nous connaissons toutes les varietes d'etres qui peuplent notre
planete, ou nous ne les connaissons pas.
<< Si nous ne les connaissons pas toutes, si la nature a encore des
secrets pour nous en ichtyologie, rien de plus acceptable que
d'admettre l'existence de poissons ou de cetaces, d'especes ou meme de
genres nouveaux, d'une organisation essentiellement << fondriere >>, qui
habitent les couches inaccessibles a la sonde, et qu'un evenement
quelconque, une fantaisie, un caprice, si l'on veut, ramene a de longs
intervalles vers le niveau superieur de l'Ocean.
<< Si, au contraire, nous connaissons toutes les especes vivantes, il
faut necessairement chercher l'animal en question parmi les etres
marins deja catalogues, et dans ce cas, je serai dispose a admettre
l'existence d'un _Narwal geant_.
<< Le narwal vulgaire ou licorne de mer atteint souvent une longueur de
soixante pieds. Quintuplez, decuplez meme cette dimension, donnez a ce
cetace une force proportionnelle a sa taille, accroissez ses armes
offensives, et vous obtenez l'animal voulu. Il aura les proportions
determinees par les Officiers du _Shannon_, l'instrument exige par la
perforation du _Scotia_, et la puissance necessaire pour entamer la
coque d'un steamer.
<< En effet, le narwal est arme d'une sorte d'epee d'ivoire, d'une
hallebarde, suivant l'expression de certains naturalistes. C'est une
dent principale qui a la durete de l'acier. On a trouve quelques-unes
de ces dents implantees dans le corps des baleines que le narwal
attaque toujours avec succes. D'autres ont ete arrachees, non sans
peine, de carenes de vaisseaux qu'elles avaient percees d'outre en
outre, comme un foret perce un tonneau. Le musee de la Faculte de
medecine de Paris possede une de ces defenses longue de deux metres
vingt-cinq centimetres, et large de quarante-huit centimetres a sa base
!
<< Eh bien ! supposez l'arme dix fois plus forte, et l'animal dix fois
plus puissant, lancez-le avec une rapidite de vingt milles a l'heure,
multipliez sa masse par sa vitesse, et vous obtenez un choc capable de
produire la catastrophe demandee.
<< Donc, jusqu'a plus amples informations, j'opinerais pour une licorne
de mer, de dimensions colossales, armee, non plus d'une hallebarde,
mais d'un veritable eperon comme les fregates cuirassees ou les << rams
>> de guerre, dont elle aurait a la fois la masse et la puissance
motrice.
<< Ainsi s'expliquerait ce phenomene inexplicable -- a moins qu'il n'y
ait rien, en depit de ce qu'on a entrevu, vu, senti et ressenti -- ce
qui est encore possible ! >>
Ces derniers mots etaient une lachete de ma part ; mais je voulais
jusqu'a un certain point couvrir ma dignite de professeur, et ne pas
trop preter a rire aux Americains, qui rient bien, quand ils rient. Je
me reservais une echappatoire. Au fond, j'admettais l'existence du <<
monstre >>.
Mon article fut chaudement discute, ce qui lui valut un grand
retentissement. Il rallia un certain nombre de partisans. La solution
qu'il proposait, d'ailleurs, laissait libre carriere a l'imagination.
L'esprit humain se plait a ces conceptions grandioses d'etres
surnaturels. Or la mer est precisement leur meilleur vehicule, le seul
milieu ou ces geants pres desquels les animaux terrestres, elephants ou
rhinoceros, ne sont que des nains -- puissent se produire et se
developper. Les masses liquides transportent les plus grandes especes
connues de mammiferes, et peut-etre recelent-elles des mollusques d'une
incomparable taille, des crustaces effrayants a contempler, tels que
seraient des homards de cent metres ou des crabes pesant deux cents
tonnes ! Pourquoi nous ? Autrefois, les animaux terrestres,
contemporains des epoques geologiques, les quadrupedes, les
quadrumanes, les reptiles, les oiseaux etaient construits sur des
gabarits gigantesques. Le Createur les avait jetes dans un moule
colossal que le temps a reduit peu a peu. Pourquoi la mer, dans ses
profondeurs ignorees, n'aurait-elle pas garde ces vastes echantillons
de la vie d'un autre age, elle qui ne se modifie jamais, alors que le
noyau terrestre change presque incessamment ? Pourquoi ne
cacherait-elle pas dans son sein les dernieres varietes de ces especes
titanesques, dont les annees sont des siecles, et les siecles des
millenaires ?
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