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Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

L\'Avare

J >> Jean Baptiste Poquelin [AKA Moliere] >> L\'Avare

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Title: L'Avare

Language: French

Encoding: ISO-8859-1



Source:

Jean-Baptiste Poquelin (1620-1673), alias Moliere,
"Oeuvres de Moliere, avec des notes de tous les commentateurs",
Tome Second,
Paris, Librarie de Firmin-Didot et Cie,
Imprimeurs de l'Institut, rue Jacob, 56,
1890.

Pages 148-229.

[Spelling of the 1890 edition. Footnotes have been retained because
they provide the meanings of old French words or expressions.
Footnote are indicated by numbers in brackets, and are grouped
at the end of the Etext. Text encoding is iso-8859-1.]





L'AVARE




Comedie (1667)



PERSONNAGES ACTEURS

Harpagon, pere de Cleante et d'Elise,
et amoureux de Mariane. Moliere.
Cleante, fils d'Harpagon, amant de Mariane. La Grange.
Elise, fille d'Harpagon, amante de Valere. Mlle Moliere.
Valere, fils d'Anselme et amant d'Elise. Du Croisy.
Mariane, amante de Cleante et aimee d'Harpagon. Mlle De Brie.
Anselme, pere de Valere et de Mariane.
Frosine, femme d'intrigue. Magd. Bejart.
Maitre Simon, courtier.
Maitre Jacques, cuisinier et cocher d'Harpagon. Hubert.
La Fleche, valet de Cleante. Bejart cadet.
Dame Claude, servante d'Harpagon.
Brindavoine,
La Merluche, laquais d'Harpagon.
Un commissaire et son clerc.



La scene est a Paris, dans la maison d'Harpagon.


ACTE PREMIER.
-------------


Scene premiere. - Valere, Elise.



- Valere -

He quoi ! charmante Elise, vous devenez melancolique, apres les
obligeantes assurances que vous avez eu la bonte de me donner de votre
foi ? Je vous vois soupirer, helas ! au milieu de ma joie ! Est-ce du
regret, dites-moi, de m'avoir fait heureux ? et vous repentez-vous de
cet engagement ou mes feux ont pu vous contraindre ?


- Elise -

Non, Valere, je ne puis pas me repentir de tout ce que je fais pour
vous. Je m'y sens entrainer par une trop douce puissance, et je n'ai
pas meme la force de souhaiter que les choses ne fussent pas. Mais, a
vous dire vrai, le succes me donne de l'inquietude ; et je crains fort
de vous aimer un peu plus que je ne devrais.


- Valere -

Eh ! que pouvez-vous craindre, Elise, dans les bontes que vous avez
pour moi ?


- Elise -

Helas ! cent choses a la fois : l'emportement d'un pere, les reproches
d'une famille, les censures du monde ; mais plus que tout, Valere, le
changement de votre coeur, et cette froideur criminelle dont ceux de
votre sexe payent le plus souvent les temoignages trop ardents d'un
innocent amour.


- Valere -

Ah ! ne me faites pas ce tort, de juger de moi par les autres !
Soupconnez-moi de tout, Elise, plutot que de manquer a ce que je vous
dois. Je vous aime trop pour cela ; et mon amour pour vous durera
autant que ma vie.


- Elise -

Ah ! Valere, chacun tient les memes discours ! Tous les hommes sont
semblables par les paroles ; et ce n'est que les actions qui les
decouvrent differents.


- Valere -

Puisque les seules actions font connaitre ce que nous sommes, attendez
donc, au moins, a juger de mon coeur par elles, et ne me cherchez point
des crimes dans les injustes craintes d'une facheuse prevoyance. Ne
m'assassinez point, je vous prie, par les sensibles coups d'un soupcon
outrageux ; et donnez-moi le temps de vous convaincre, par mille et
mille preuves, de l'honnetete de mes feux.


- Elise -

Helas ! qu'avec facilite on se laisse persuader par les personnes que
l'on aime ! Oui, Valere, je tiens votre coeur incapable de m'abuser.
Je crois que vous m'aimez d'un veritable amour, et que vous me serez
fidele : je n'en veux point du tout douter, et je retranche mon
chagrin aux apprehensions du blame qu'on pourra me donner.


- Valere -

Mais pourquoi cette inquietude ?


- Elise -

Je n'aurais rien a craindre si tout le monde vous voyait des yeux dont
je vous vois ; et je trouve en votre personne de quoi avoir raison aux
choses que je fais pour vous. Mon coeur, pour sa defense, a tout votre
merite, appuye du secours d'une reconnaissance ou le ciel m'engage
envers vous. Je me represente a toute heure ce peril etonnant qui
commenca de nous offrir aux regards l'un de l'autre ; cette generosite
surprenante qui vous fit risquer votre vie, pour derober la mienne a la
fureur des ondes ; ces soins pleins de tendresse que vous me fites
eclater apres m'avoir tiree de l'eau, et les hommages assidus de cet
ardent amour que ni le temps ni les difficultes n'ont rebute, et qui,
vous faisant negliger et parents et patrie, arrete vos pas en ces
lieux, y tient en ma faveur votre fortune deguisee, et vous a reduit,
pour me voir, a vous revetir de l'emploi de domestique de mon pere.
Tout cela fait chez moi, sans doute, un merveilleux effet ; et c'en est
assez, a mes yeux, pour me justifier l'engagement ou j'ai pu consentir ;
mais ce n'est pas assez peut-etre pour le justifier aux autres, et je
ne suis pas sure qu'on entre dans mes sentiments.


- Valere -

De tout ce que vous avez dit, ce n'est que par mon seul amour que je
pretends aupres de vous meriter quelque chose ; et quant aux
scrupules que vous avez, votre pere lui-meme ne prend que trop de soin
de vous justifier a tout le monde, et l'exces de son avarice, et la
maniere austere dont il vit avec ses enfants, pourraient autoriser des
choses plus etranges. Pardonnez-moi, charmante Elise, si j'en parle
ainsi devant vous. Vous savez que, sur ce chapitre, on n'en peut pas
dire de bien. Mais enfin, si je puis, comme je l'espere, retrouver mes
parents, nous n'aurons pas beaucoup de peine a nous les rendre
favorables. J'en attends des nouvelles avec impatience, et j'en irai
chercher moi-meme, si elles tardent a venir.


- Elise -

Ah! Valere, ne bougez d'ici, je vous prie, et songez seulement a vous
bien mettre dans l'esprit de mon pere.


- Valere -

Vous voyez comme je m'y prends, et les adroites complaisances qu'il
m'a fallu mettre en usage pour m'introduire a son service ; sous quel
masque de sympathie et de rapports de sentiments je me deguise pour
lui plaire, et quel personnage je joue tous les jours avec lui, afin
d'acquerir sa tendresse. J'y fais des progres admirables ; et j'eprouve
que, pour gagner les hommes, il n'est point de meilleure voie que de se
parer a leurs yeux de leurs inclinations, que de donner dans leurs
maximes, encenser leurs defauts, et applaudir a ce qu'ils font. On n'a
que faire d'avoir peur de trop charger la complaisance ; et la maniere
dont on les joue a beau etre visible, les plus fins toujours sont de
grandes dupes du cote de la flatterie, et il n'y a rien de si
impertinent et de si ridicule qu'on ne fasse avaler, lorsqu'on
l'assaisonne en louanges. La sincerite souffre un peu au metier que je
fais ; mais, quand on a besoin des hommes, il faut bien s'ajuster a
eux, et puisqu'on ne saurait les gagner que par la, ce n'est pas la
faute de ceux qui flattent, mais de ceux qui veulent etre flattes.


- Elise -

Mais que ne tachez-vous aussi de gagner l'appui de mon frere, en cas
que la servante s'avisat de reveler notre secret ?


- Valere -

On ne peut pas menager l'un et l'autre ; et l'esprit du pere et celui
du fils sont des choses si opposees, qu'il est difficile d'accommoder
ces deux confidences ensemble. Mais vous, de votre part, agissez
aupres de votre frere, et servez-vous de l'amitie qui est entre vous
deux pour le jeter dans nos interets. Il vient. Je me retire. Prenez
ce temps pour lui parler, et ne lui decouvrez de notre affaire que ce
que vous jugerez a propos.


- Elise -

Je ne sais si j'aurai la force de lui faire cette confidence.


-----------

Scene II. - Cleante, Elise.



- Cleante -

Je suis bien aise de vous trouver seule, ma soeur ; et je brulais de
vous parler, pour m'ouvrir a vous d'un secret.


- Elise -

Me voila prete a vous ouir, mon frere. Qu'avez-vous a me dire ?


- Cleante -

Bien des choses, ma soeur, enveloppees dans un mot. J'aime.


- Elise -

Vous aimez ?


- Cleante -

Oui, j'aime. Mais, avant que d'aller plus loin, je sais que je depends
d'un pere, et que le nom de fils me soumet a ses volontes ; que nous
ne devons point engager notre foi sans le consentement de ceux dont
nous tenons le jour ; que le ciel les a faits les maitres de nos
voeux, et qu'il nous est enjoint de n'en disposer que par leur
conduite ; que, n'etant prevenus d'aucune folle ardeur, ils sont en
etat de se tromper bien moins que nous et de voir beaucoup mieux ce
qui nous est propre ; qu'il en faut plutot croire les lumieres de leur
prudence que l'aveuglement de notre passion ; et que l'emportement de
la jeunesse nous entraine le plus souvent dans des precipices
facheux. Je vous dis tout cela, ma soeur, afin que vous ne vous
donniez pas la peine de me le dire ? car enfin mon amour ne veut rien
ecouter, et je vous prie de ne me point faire de remontrances.


- Elise -

Vous etes-vous engage, mon frere, avec celle que vous aimez ?


- Cleante -

Non ; mais j'y suis resolu, et je vous conjure encore une fois de ne
me point apporter de raisons pour m'en dissuader.


- Elise -

Suis-je, mon frere, une si etrange personne ?


- Cleante -

Non, ma soeur ; mais vous n'aimez pas ; vous ignorez la douce violence
qu'un tendre amour fait sur nos coeurs, et j'apprehende votre sagesse.


- Elise -

Helas ! mon frere, ne parlons point de ma sagesse : il n'est personne
qui n'en manque, du moins une fois en sa vie ; et, si je vous ouvre mon
coeur, peut-etre serai-je a vos yeux bien moins sage que vous.


- Cleante -

Ah ! plut au ciel que votre ame, comme la mienne... !


- Elise -

Finissons auparavant votre affaire, et me dites qui est celle que vous
aimez.


- Cleante -

Une jeune personne qui loge depuis peu en ces quartiers, et qui semble
etre faite pour donner de l'amour a tous ceux qui la voient. La
nature, ma soeur, n'a rien forme de plus aimable ; et je me sentis
transporte des le moment que je la vis. Elle se nomme Mariane, et vit
sous la conduite d'une bonne femme de mere qui est presque toujours
malade, et pour qui cette aimable fille a des sentiments d'amitie qui
ne sont pas imaginables. Elle la sert, la plaint et la console, avec
une tendresse qui vous toucherait l'ame. Elle se prend d'un air le
plus charmant du monde aux choses qu'elle fait ; et l'on voit briller
mille graces en toutes ses actions, une douceur pleine d'attraits,
une bonte toute engageante, une honnetete adorable, une... Ah ! ma
soeur, je voudrais que vous l'eussiez vue !


- Elise -

J'en vois beaucoup, mon frere, dans les choses que vous me dites ; et,
pour comprendre ce qu'elle est, il me suffit que vous l'aimez.


- Cleante -

J'ai decouvert sous main qu'elles ne sont pas fort accommodees (1), et
que leur discrete conduite a de la peine a etendre a tous leurs
besoins le bien qu'elles peuvent avoir. Figurez-vous, ma soeur, quelle
joie ce peut etre que de relever la fortune d'une personne que l'on
aime ; que de donner adroitement quelques petits secours aux modestes
necessites d'une vertueuse famille ; et concevez quel deplaisir ce
m'est de voir que, par l'avarice d'un pere, je sois dans l'impuissance
de gouter cette joie, et de faire eclater a cette belle aucun
temoignage de mon amour.


- Elise -

Oui, je concois assez, mon frere, quel doit etre votre chagrin.


- Cleante -

Ah ! ma soeur, il est plus grand qu'on ne peut croire. Car, enfin,
peut-on rien voir de plus cruel que cette rigoureuse epargne qu'on
exerce sur nous, que cette secheresse etrange ou l'on nous fait
languir ? He ! que nous servira d'avoir du bien, s'il ne nous vient que
dans le temps que nous ne serons plus dans le bel age d'en jouir, et
si, pour m'entretenir meme, il faut que maintenant je m'engage de tous
cotes ; si je suis reduit avec vous a chercher tous les jours le
secours des marchands, pour avoir moyen de porter des habits
raisonnables ? Enfin, j'ai voulu vous parler pour m'aider a sonder mon
pere sur les sentiments ou je suis ; et, si je l'y trouve contraire,
j'ai resolu d'aller en d'autres lieux, avec cette aimable personne,
jouir de la fortune que le ciel voudra nous offrir. Je fais chercher
partout, pour ce dessein, de l'argent a emprunter ; et, si vos affaires,
ma soeur, sont semblables aux miennes, et qu'il faille que notre pere
s'oppose a nos desirs, nous le quitterons la tous deux, et nous
affranchirons de cette tyrannie ou nous tient depuis si longtemps son
avarice insupportable.


- Elise -

Il est bien vrai que tous les jours il nous donne de plus en plus
sujet de regretter la mort de notre mere, et que...


- Cleante -

J'entends sa voix. Eloignons-nous un peu pour achever notre confidence ;
et nous joindrons apres nos forces pour venir attaquer la durete de
son humeur.


-----------

Scene III. - Harpagon, La Fleche.



- Harpagon -

Hors d'ici tout a l'heure, et qu'on ne replique pas. Allons, que
l'on detale de chez moi, maitre jure filou, vrai gibier de potence !


- La Fleche -

(a part.)

Je n'ai jamais rien vu de si mechant que ce maudit vieillard, et je
pense, sauf correction, qu'il a le diable au corps.


- Harpagon -

Tu murmures entre tes dents ?


- La Fleche -

Pourquoi me chassez-vous ?


- Harpagon -

C'est bien a toi, pendard, a me demander des raisons ! Sors vite, que
je ne t'assomme.


- La Fleche -

Qu'est-ce que je vous ai fait ?


- Harpagon -

Tu m'as fait que je veux que tu sortes.


- La Fleche -

Mon maitre, votre fils, m'a donne ordre de l'attendre.


- Harpagon -

Va-t'en l'attendre dans la rue, et ne sois point dans ma maison,
plante tout droit comme un piquet a observer ce qui se passe, et faire
ton profit de tout. Je ne veux point avoir sans cesse devant moi un
espion de mes affaires, un traitre dont les yeux maudits assiegent
toutes mes actions, devorent ce que je possede, et furettent de tous
cotes pour voir s'il n'y a rien a voler.


- La Fleche -

Comment diantre voulez-vous qu'on fasse pour vous voler ? Etes-vous
un homme volable, quand vous renfermez toutes choses, et faites
sentinelle jour et nuit ?


- Harpagon -

Je veux renfermer ce que bon me semble, et faire sentinelle comme il me
plait. Ne voila pas de mes mouchards (2), qui prennent garde a ce qu'on
fait ?

(Bas, a part.)

Je tremble qu'il n'ait soupconne quelque chose de mon argent.

(Haut.)

Ne serais-tu point homme a aller faire courir le bruit que j'ai chez
moi de l'argent cache ?


- La Fleche -

Vous avez de l'argent cache ?


- Harpagon -

Non, coquin, je ne dis pas cela.

(Bas.)

J'enrage !

(Haut.)

Je demande si, malicieusement, tu n'irais point faire courir le bruit
que j'en ai.


- La Fleche -

He ! que nous importe que vous en ayez, ou que vous n'en ayez pas, si
c'est pour nous la meme chose ?


- Harpagon -

(levant la main pour donner un soufflet a la Fleche.)

Tu fais le raisonneur ! Je te baillerai de ce raisonnement-ci par les
oreilles. Sors d'ici, encore une fois.


- La Fleche -

Eh bien, je sors.


- Harpagon -

Attends : ne m'emportes-tu rien ?


- La Fleche -

Que vous emporterais-je ?


- Harpagon -

Tiens, viens ca, que je voie. Montre-moi tes mains.


- La Fleche -

Les voila.


- Harpagon -

Les autres.


- La Fleche -

Les autres ?


- Harpagon -

Oui.


- La Fleche -

Les voila.


- Harpagon -

(montrant les hauts-de-chausses de la Fleche.)

N'as-tu rien mis ici dedans ?


- La Fleche -

Voyez vous-meme.


- Harpagon -

(tatant le bas des hauts-de-chausses de la Fleche.)

Ces grands hauts-de-chausses sont propres a devenir les receleurs des
choses qu'on derobe ; et je voudrais qu'on en eut fait pendre
quelqu'un.


- La Fleche -

(a part.)

Ah ! qu'un homme comme cela meriterait bien ce qu'il craint ! Et que
j'aurais de joie a la voler !


- Harpagon -

Euh ?


- La Fleche -

Quoi ?


- Harpagon -

Qu'est-ce que tu parles de voler ?


- La Fleche -

Je vous dis que vous fouillez bien partout, pour voir si je vous ai vole.


- Harpagon -

C'est ce que je veux faire.

(Harpagon fouille dans les poches de La Fleche.)


- La Fleche -

(a part.)

La peste soit de l'avarice et des avaricieux !


- Harpagon -

Comment ? que dis-tu ?


- La Fleche -

Ce que je dis ?


- Harpagon -

Oui. Qu'est-ce que tu dis d'avarice et d'avaricieux ?


- La Fleche -

Je dis que la peste soit de l'avarice et des avaricieux !


- Harpagon -

De qui veux-tu parler ?


- La Fleche -

Des avaricieux.


- Harpagon -

Et qui sont-ils, ces avaricieux ?


- La Fleche -

Des vilains et des ladres.


- Harpagon -

Mais qui est-ce que tu entends par la ?


- La Fleche -

De quoi vous mettez-vous en peine ?


- Harpagon -

Je me mets en peine de ce qu'il faut.


- La Fleche -

Est-ce que vous croyez que je veux parler de vous ?


- Harpagon -

Je crois ce que je crois ; mais je veux que tu me dises a qui tu
parles quand tu dis cela.


- La Fleche -

Je parle... je parle a mon bonnet.


- Harpagon -

Et moi, je pourrais bien parler a ta barrette (3).


- La Fleche -

M'empecherez-vous de maudire les avaricieux ?


- Harpagon -

Non ; mais je t'empecherai de jaser et d'etre insolent. Tais-toi.


- La Fleche -

Je ne nomme personne.


- Harpagon -

Je te rosserai si tu parles.


- La Fleche -

Qui se sent morveux, qu'il se mouche.


- Harpagon -

Te tairas-tu ?


- La Fleche -

Oui, malgre moi.


- Harpagon -

Ah ! Ah !


- La Fleche -

(montrant a Harpagon une poches de son justaucorps.)

Tenez, voila encore une poche : etes-vous satisfait ?


- Harpagon -

Allons, rends-le-moi sans te fouiller.


- La Fleche -

Quoi ?


- Harpagon -

Ce que tu m'as pris.


- La Fleche -

Je ne vous ai rien pris du tout.


- Harpagon -

Assurement ?


- La Fleche -

Assurement.


- Harpagon -

Adieu. Va-t-en a tous les diables !


- La Fleche -

Me voila fort bien congedie.


- Harpagon -

Je te le mets sur ta conscience, au moins.


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Scene IV. - Harpagon.



- Harpagon -

Voila un pendard de valet qui m'incommode fort ; et je ne me plais
point a voir ce chien de boiteux-la. Certes, ce n'est pas une petite
peine que de garder chez soi une grande somme d'argent ; et
bienheureux qui a tout son fait bien place, et ne conserve seulement
que ce qu'il faut pour sa depense ! On n'est pas peu embarrasse a
inventer, dans toute une maison, une cache fidele ; car pour moi, les
coffres-forts me sont suspects, et je ne veux jamais m'y fier. Je les
tiens justement une franche amorce a voleurs, et c'est toujours la
premiere chose que l'on va attaquer.


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Scene V. - Harpagon ; Elise et Cleante, parlant ensemble, et restant
dans le fond du theatre.



- Harpagon -

(se croyant seul.)

Cependant, je ne sais si j'aurai bien fait d'avoir enterre, dans mon
jardin, dix mille ecus qu'on me rendit hier. Dix mille ecus en or, chez
soi, est une somme assez...

(A part, apercevant Elise et Cleante.)

O ciel ! je me serai trahi moi-meme ! la chaleur m'aura emporte, et je
crois que j'ai parle haut, en raisonnant tout seul.

(A Cleante et Elise.)

Qu'est-ce ?


- Cleante -

Rien, mon pere.


- Harpagon -

Y a-t-il longtemps que vous etes la ?


- Elise -

Nous ne venons que d'arriver.


- Harpagon -

Vous avez entendu...


- Cleante -

Quoi, mon pere ?


- Harpagon -

La...


- Elise -

Quoi ?


- Harpagon -

Ce que je viens de dire.


- Cleante -

Non.


- Harpagon -

Si fait, si fait.


- Elise -

Pardonnez-moi.


- Harpagon -

Je vois bien que vous en avez oui quelques mots. C'est que je
m'entretenais en moi-meme de la peine qu'il y a aujourd'hui a trouver
de l'argent, et je disais qu'il est bien heureux qui peut avoir dix
mille ecus chez soi.


- Cleante -

Nous feignions a vous aborder, de peur de vous interrompre.


- Harpagon -

Je suis bien aise de vous dire cela, afin que vous n'alliez pas
prendre les choses de travers, et vous imaginer que je dise que c'est
moi qui ai dix mille ecus.


- Cleante -

Nous n'entrons point dans vos affaires.


- Harpagon -

Plut a Dieu que je les eusse, dix mille ecus !


- Cleante -

Je ne crois pas...


- Harpagon -

Ce serait une bonne affaire pour moi.


- Elise -

Ces sont des choses...


- Harpagon -

J'en aurais bon besoin.


- Cleante -

Je pense que...


- Harpagon -

Cela m'accommoderait fort.


- Elise -

Vous etes...


- Harpagon -

Et je ne me plaindrais pas, comme je le fais, que le temps est
miserable.


- Cleante -

Mon Dieu ! mon pere, vous n'avez pas lieu de vous plaindre et l'on
sait que vous avez assez de bien.


- Harpagon -

Comment, j'ai assez de bien ! Ceux qui le disent en ont menti. Il n'y
a rien de plus faux ; et ce sont des coquins qui font courir tous ces
bruits-la.


- Elise -

Ne vous mettez point en colere.


- Harpagon -

Cela est etrange que mes propres enfants me trahissent et deviennent
mes ennemis.


- Cleante -

Est-ce etre votre ennemi que de dire que vous avez du bien ?


- Harpagon -

Oui. De pareils discours, et les depenses que vous faites, seront
cause qu'un de ces jours on me viendra chez moi couper la gorge, dans
la pensee que je suis tout cousu de pistoles.


- Cleante -

Quelle grande depense est-ce que je fais ?


- Harpagon -

Quelle ? Est-il rien de plus scandaleux que ce somptueux equipage que
vous promenez par la ville ? Je querellais hier votre soeur ; mais
c'est encore pis. Voila qui crie vengeance au ciel ; et, a vous
prendre depuis les pieds jusqu'a la tete, il y aurait la de quoi faire
une bonne constitution. Je vous l'ai dit vingt fois, mon fils, toutes
vos manieres me deplaisent fort ; vous donnez furieusement dans le
marquis ; et, pour aller ainsi vetu, il faut bien que vous me derobiez.


- Cleante -

He ! comment vous derober ?


- Harpagon -

Que sais-je ? Ou pouvez-vous donc prendre de quoi entretenir l'etat
que vous portez ?


- Cleante -

Moi, mon pere ? C'est que je joue ; et, comme je suis fort heureux, je
mets sur moi tout l'argent que je gagne.


- Harpagon -

C'est fort mal fait. Si vous etes heureux au jeu, vous en devriez
profiter, et mettre a honnete interet l'argent que vous gagnez, afin
de le trouver un jour. Je voudrais bien savoir, sans parler du reste,
a quoi servent tous ces rubans dont vous voila larde depuis les pieds
jusqu'a la tete, et si une demi-douzaine d'aiguillettes ne suffit pas
pour attacher un haut-de-chausses. Il est bien necessaire d'employer
de l'argent a des perruques, lorsque l'on peut porter des cheveux de
son cru, qui ne coutent rien ! Je vais gager qu'en perruques et rubans
il y a du moins vingt pistoles ; et vingt pistoles rapportent par
annee dix-huit livres six sols huit deniers, a ne les placer qu'au
denier douze (4).


- Cleante -

Vous avez raison.


- Harpagon -

Laissons cela, et parlons d'autre affaire. Euh ?

(Apercevant Cleante et Elise qui se font des signes.)

He !

(Bas, a part.)

Je crois qu'ils se font signe l'un a l'autre de me voler ma bourse.

(Haut.)

Que veulent dire ces gestes-la ?


- Elise -

Nous marchandons, mon frere et moi, a qui parlera le premier, et nous
avons tous deux quelque chose a vous dire.


- Harpagon -

Et moi, j'ai quelque chose aussi a vous dire a tous deux.


- Cleante -

C'est de mariage, mon pere, que nous desirons vous parler.


- Harpagon -

Et c'est de mariage aussi que je veux vous entretenir.


- Elise -

Ah ! mon pere !


- Harpagon -

Pourquoi ce cri ? Est-ce le mot, ma fille, ou la chose, qui vous fait
peur ?


- Cleante -

Le mariage peut nous faire peur a tous deux, de la facon que vous
pouvez l'entendre ; et nous craignons que nos sentiments ne soient pas
d'accord avec votre choix.


- Harpagon -

Un peu de patience ; ne vous alarmez point. Je sais ce qu'il faut a
tous deux, et vous n'aurez, ni l'un ni l'autre, aucun lieu de vous
plaindre de tout ce que je pretends faire ; et, pour commencer par un
bout,

(A Cleante.)

avez-vous vu, dites-moi, une jeune personne appelee Mariane, qui
ne loge pas loin d'ici ?


- Cleante -

Oui, mon pere.


- Harpagon-

Et vous ?


- Elise -

J'en ai oui parler.


- Harpagon -

Comment, mon fils, trouvez-vous cette fille ?


- Cleante -

Une fort charmante personne.


- Harpagon -

Sa physionomie ?


- Cleante -

Tout honnete et pleine d'esprit.


- Harpagon -

Son air et sa maniere ?


- Cleante -

Admirables, sans doute.


- Harpagon -

Ne croyez-vous pas qu'une fille comme cela meriterait assez que l'on
songeat a elle ?


- Cleante -

Oui, mon pere.


- Harpagon -

Que ce serait un parti souhaitable ?


- Cleante -

Tres souhaitable.


- Harpagon -

Qu'elle a toute la mine de faire un bon menage ?


- Cleante -

Sans doute.


- Harpagon -

Et qu'un mari aurait satisfaction avec elle ?


- Cleante -

Assurement.


- Harpagon -

Il y a une petite difficulte : c'est que j'ai peur qu'il n'y ait pas,
avec elle, tout le bien qu'on pourrait pretendre.


- Cleante -

Ah ! mon pere, le bien n'est pas considerable, lorsqu'il est question
d'epouser une honnete personne.


- Harpagon -

Pardonnez-moi, pardonnez-moi. Mais ce qu'il y a a dire, c'est que, si
l'on n'y trouve pas tout le bien qu'on souhaite, on peut tacher de
regagner cela sur autre chose.

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