Discours civiques de Danton
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J'en viens a la premiere inculpation de Lasource. En arrivant, je
n'etais pas meme instruit qu'il dut y avoir comite ce jour-la. Me
fera-t-on un crime d'avoir ete retenu quelques heures chez moi pour
reparer mes forces affaiblies par le voyage et par la necessite de
manger? Des le lendemain, je suis alle au comite; et quand on vous a
dit que je n'y ai donne que de faibles details, on a encore menti.
J'adjure tous mes collegues qui etaient presents a cette seance: j'ai
dit que Dumouriez regardait la Convention comme un compose de trois
cents hommes stupides et de quatre cents scelerats. "Que peut faire
pour la Republique, ai-je ajoute, un homme dont l'imagination est
frappee de pareilles idees? Arrachons-le a son armee." (_L'orateur se
tournant vers l'extremite gauche de la salle_.) N'est-ce pas cela que
j'ai dit? (_Plusieurs voix._--Oui! oui!)
II y a plus. Camus, qu'on ne soupconnera pas d'etre mon partisan
individuel, a fait un recit qui a coupe le mien; et ici j'adjure
encore mes collegues. Il a fait un rapport dont les details se sont
trouves presque identiques avec le mien. (_Plusieurs voix._--Cela est
vrai!)
Ainsi, il est resulte de ce que nous avons dit en commun un rapport
effectif au comite.
Lasource trouve etrange que je sois reste a Paris, tandis que ma
mission me rappelait dans la Belgique; il cherche a faire croire a des
intelligences entre Delacroix et moi, dont l'un serait reste a
l'armee, et l'autre a Paris, pour diriger a la fois les deux fils de
la conspiration.
Lasource n'est pas de bonne foi; Lasource sait bien que je ne devais
partir qu'autant que j'aurais des mesures a porter avec moi; que
j'avais demande et declare que je voulais rendre compte a la
Convention de ce que je savais. Il n'y a donc dans ma presence ici
aucun rapport avec les evenements de la Belgique, aucun delit, rien
qui puisse faire soupconner une connivence. Lasource vous a dit:
"Danton et Delacroix ont proclame que, si un decret d'accusation etait
porte contre Dumouriez, il s'executerait, et qu'il suffirait que le
decret fut connu par les papiers publics pour que l'armee l'executat
elle-meme. Comment donc ces memes commissaires n'ont-ils pas fait
arreter Dumouriez?...." Je ne nie pas le propos cite par Lasource;
mais avions-nous ce decret d'accusation dont j'ai parle? Pouvions-nous
prendre la resolution d'enlever Dumouriez; lorsque nous n'etions a
l'armee que Delacroix et moi, lorsque la commission n'etait pas
rassemblee? Nous nous sommes rendus vers la commission, et c'est elle
qui a exige que Delacroix retournat vers l'etat-major, et qui a juge
qu'il y aurait du danger, pour la retraite meme de l'armee, a enlever
Dumouriez. Comment se fait il donc qu'on me reproche, a moi individu,
ce qui est du fait de la commission? La correspondance des
commissaires prouve qu'ils n'ont pu se saisir de l'individu Dumouriez.
Qu'auraient-ils donc fait en notre place, ceux qui nous accusent? eux
qui ont signe des taxes, quoiqu'il y eut un decret contraire. (_On
applaudit dans une grande partie de l'Assemblee_.)
Je dois dire un fait qui s'est passe dans le Comite meme de defense
generale. C'est que, lorsque je declarai que je croyais du danger a ce
qu'on lut la lettre de Dumouriez, et a s'exposer d'engager un combat
au milieu d'une armee en retraite, en presence de l'ennemi, je
proposai cependant des mesures pour que l'on parvint a se saisir du
general, au moment ou on pourrait le faire sans inconvenient. Je
demandai que les amis meme de Dumouriez, que Guadet, Gensonne se
rendissent a l'armee; que, pour lui oter toute defiance, les
commissaires fussent pris dans les deux partis de la Convention, et
que par la il fut prouve en meme temps que, quelles que soient les
passions qui vous divisent, vous etes unanimes pour ne jamais
consentir a recevoir la loi d'un seul homme. (_On applaudit._) Ou nous
le guerirons momentanement, leur disais-je, ou nous le garrotterons.
Je demande si l'homme qui proferait ces paroles peut etre accuse
d'avoir eu des _menagements_ pour Dumouriez.
Quels sont ceux qui ont pris constamment des menagements? Qu'on
consulte les canaux de l'opinion, qu'on examine ce qu'on
disait partout, par exemple dans le journal qui s'intitule
_Patriote-francais_. On y disait que Dumouriez etait _loin d'associer
ses lauriers aux cypres du 2 septembre_. C'est contre moi qu'on
excitait Dumouriez. Jamais on n'a eu la pensee de nous associer dans
les memes complots; nous ne voulions pas prendre sur nous la
responsabilite de l'enlevement de Dumouriez; mais je demande si l'on
ne m'a pas vu dejouer constamment la politique de ce general, ses
projets de finances, les projets d'ambition qu'il pouvait avoir sur la
Belgique; je les ai constamment mis a jour. Je le demande a Cambon; il
dira, par exemple, la conduite que j'ai tenue relativement aux 300.000
livres de depenses qui ont ete secretement faites dans la Belgique.
Et aujourd'hui, parce que j'ai ete trop sage et trop circonspect,
parce qu'on a eu l'art de repandre que j'avais un parti, que je
voulais etre _dictateur_, parce que je n'ai pas voulu, en repondant a
mes adversaires, produire de trop rudes combats, occasionner des
dechirements dans cette assemblee, on m'accuse de mepriser et d'avilir
la Convention.
Avilir la Convention! Et qui plus que moi a constamment cherche a
relever sa dignite, a fortifier son autorite? N'ai-je pas parle de mes
ennemis meme avec une sorte de respect? (_Se tournant vers la partie
droite._) Je vous interpelle, vous qui m'accusez sans cesse....
PLUSIEURS VOIX.--Tout a l'heure vous venez de prouver votre respect.
Tout a l'heure, cela est vrai; ce que vous me reprochez est exact;
mais pourquoi ai-je abandonne le systeme du silence et de la
moderation? parce qu'il est un terme a la prudence, parce que quand on
se sent attaque par ceux-la memes qui devraient s'applaudir de ma
circonspection, il est permis d'attaquer a son tour et de sortir des
limites de la patience. (_On applaudit dans une grande partie de
l'Assemblee._)
Mais comment se fait-il que l'on m'impute a crime la conduite d'un de
mes collegues? Oui, sans doute, j'aime Delacroix; on l'inculpe parce
qu'il a eu le bon esprit de ne pas partager, je le dis franchement, je
le tiens de lui, parce qu'il n'a pas voulu partager les vues et les
projets de ceux qui ont cherche a sauver le tyran. (_De violents
murmures s'elevent dans la partie droite.--Les plus vifs
applaudissements eclatent dans une grande partie du cote oppose et
dans les tribunes._)
Quelques voix s'elevent pour demander que Danton soit rappele a
l'ordre.
DUHEM.--Oui, c'est vrai, on a conspire chez Roland, et je connais le
nom des conspirateurs.
MAURE.--C'est Barbaroux, c'est Brissot, c'est Guadet.
DANTON.--Parce que Delacroix s'est ecarte du federalisme et du systeme
perfide de l'appel au peuple; parce que, lorsque apres l'epoque de la
mort de Lepeletier, on lui demanda s'il voulait que la Convention
quittat Paris, il fit sa profession de foi, en repondant: "J'ai vu
qu'on a arme de preventions tous les departements contre Paris, je ne
suis pas des votres." On a inculpe Delacroix, parce que, patriote
courageux, sa maniere de voter dans l'Assemblee a toujours ete
consequente a la conduite qu'il a tenue dans la grande affaire du
tyran. Il semble aujourd'hui que, moi, j'en aie fait mon second en
conjuration. Ne sont-ce pas la les consequences, les apercus jetes en
avant par Lasource? (_Plusieurs voix a la droite de la tribune:_ Oui,
oui!--_Une autre voix_: Ne parlez pas tant, mais repondez!) Eh! que
voulez-vous que je reponde? J'ai d'abord refute pleinement les details
de Lasource: j'ai demontre que j'avais rendu au Comite de defense
generale le compte que je lui devais, qu'il y avait identite entre mon
rapport et celui de Camus qui n'a ete qu'un prolongement du mien; que,
si Dumouriez n'a pas ete deja amene pieds et poings lies a la
Convention, ce menagement n'est pas de mon fait. J'ai repondu enfin
assez pour satisfaire tout homme de bonne foi (_plusieurs voix dans
l'extremite gauche_: Oui, oui!); et certes, bientot je tirerai la
lumiere de ce chaos.
Les verites s'amoncelleront et se derouleront devant vous. Je ne suis
pas en peine de ma justification.
Mais tout en applaudissant a cette commission que vous venez
d'instituer, je dirai qu'il est assez etrange que ceux qui ont fait la
reunion contre Dumouriez; qui, tout en rendant hommage a ses talents
militaires, ont combattu ses opinions politiques, se trouvent etre
ceux contre lesquels cette commission parait etre principalement
dirigee.
Nous, vouloir un roi! Encore une fois, les plus grandes verites, les
plus grandes probabilites morales restent seules pour les nations. Il
n'y a que ceux qui ont eu la stupidite, la lachete de vouloir menager
un roi qui peuvent etre soupconnes de vouloir retablir un trone; il
n'y a, au contraire, que ceux qui constamment ont cherche a exasperer
Dumouriez contre les societes populaires et contre la majorite de la
Convention; il n'y a que ceux qui ont presente notre empressement a
venir demander des secours pour une armee delabree comme une
pusillanimite; il n'y a que ceux qui ont manifestement voulu punir
Paris de son civisme, armer contre lui les departements.... (_Un grand
nombre de membres se levant, et indiquant du geste la partie droite_:
Oui, oui, ils l'ont voulu!)
MARAT.--Et leurs petits soupers!
DANTON.--Il n'y a que ceux qui ont fait des soupers clandestins avec
Dumouriez quand il etait a Paris.... (_On applaudit dans une grande
partie de la salle._)
MARAT.--Lasource!.... Lasource en etait.... Oh! je denoncerai tous les
traitres.
DANTON.--Oui, eux seuls sont les complices de la conjuration. (_De
vifs applaudissements s'elevent a l'extremite gauche et dans les
tribunes._) Et c'est moi qu'on accuse!.... moi!.... Je ne crains rien
de Dumouriez, ni de tous ceux avec qui j'ai ete en relation. Que
Dumouriez produise une seule ligne de moi qui puisse donner lieu a
l'ombre d'une inculpation, et je livre ma tete.
MARAT.--Il a vu les lettres de Gensonne.... C'est Gensonne qui etait
en relation intime avec Dumouriez.
GENSONNE.--Danton, j'interpelle votre bonne foi. Vous avez dit avoir
vu la minute de mes lettres, dites ce qu'elles contenaient.
DANTON.--Je ne parle pas textuellement de vos lettres, je n'ai point
parle de vous; je reviens a ce qui me concerne.
J'ai, moi, quelques lettres de Dumouriez: elles prouveront qu'il a ete
oblige de me rendre justice; elles prouveront qu'il n'y avait nulle
identite entre son systeme politique et le mien: c'est a ceux qui ont
voulu le federalisme....
PLUSIEURS VOIX.--Nommez-les!
MARAT (_se tournant vers les membres de la partie droite_).--Non, vous
ne parviendrez pas a egorger la patrie!
DANTON.--Voulez-vous que je dise quels sont ceux que je designe?
UN GRAND NOMBRE DE VOIX.--Oui, oui!
DANTON.--Ecoutez!
MARAT (_se tournant vers la partie droite_).--Ecoutez!
DANTON.--Voulez-vous entendre un mot qui paye pour tous?
LES MEMES CRIS S'ELEVENT.--Oui, oui!
DANTON.--Eh bien! je crois qu'il n'est plus de treve entre la
Montagne, entre les patriotes qui ont voulu la mort du tyran et les
laches qui, en voulant le sauver, nous ont calomnies dans la France.
(_Un grand nombre de membres de la partie gauche se levent
simultanement, et applaudissent.--Plusieurs voix se font entendre_:
Nous sauverons la patrie!)
Eh! qui pourrait se dispenser de proferer ces verites, quand, malgre
la conduite immobile que j'ai tenue dans cette assemblee; quand vous
representez ceux qui ont le plus de sang-froid et de courage comme des
ambitieux; quand, tout en semblant me caresser, vous me couvrez de
calomnies; quand beaucoup d'hommes, qui me rendent justice
individuellement, me presentent a la France entiere dans leur
correspondance comme voulant ruiner la liberte de mon pays? Cent
projets absurdes de cette nature ne m'ont-ils pas ete successivement
pretes? Mais jamais la calomnie n'a ete consequente dans ses systemes,
elle s'est repliee de cent facons sur mon compte, cent fois elle s'est
contredite. Des le commencement de la Revolution, j'avais fait mon
devoir, et vous vous rappelez que je fus alors calomnie, j'ai ete de
quelque utilite a mon pays, lorsqu'a la revolution du 10 aout,
Dumouriez lui-meme reconnait que j'avais apporte du courage dans le
conseil, et que je n'avais pas peu contribue a nos succes. Aujourd'hui
les homelies miserables d'un vieillard cauteleux, reconnu tel, ont ete
le texte de nouvelles inculpations; et puisqu'on veut des faits, je
vais vous en dire sur Roland. Tel est l'exces de son delire, et Garat
lui-meme m'a dit que ce vieillard avait tellement perdu la tete, qu'il
ne voyait que la mort; qu'il croyait tous les citoyens prets a la
frapper; qu'il dit un jour, en parlant de son ami, qu'il avait
lui-meme porte au ministere: _Je ne mourrai que de la main de Pache,
depuis qu'il se met a la tete des factieux de Paris...._ Eh bien!
quand Paris perira, il n'y aura plus de Republique. Paris est le
centre constitue et naturel de la France libre. C'est le centre des
lumieres.
On nous accuse d'etre les factieux de Paris. Eh bien! nous avons
deroule notre vie devant la nation, elle a ete celle d'hommes qui ont
marche d'un pas ferme vers la revolution. Les projets criminels qu'on
m'impute, les epithetes de scelerats, tout a ete prodigue contre nous,
et l'on espere maintenant nous effrayer? Oh! non. (_De vifs
applaudissements eclatent dans l'extremite gauche de la salle; ils
sont suivis de ceux des tribunes.--Plusieurs membres demandent
qu'elles soient rappelees au respect qu'elles doivent a l'Assemblee._)
Eh bien! les tribunes de Marseille ont aussi applaudi a la
Montagne.... J'ai vu depuis la Revolution, depuis que le peuple
francais a des representants, j'ai vu se repeter les miserables
absurdites que je viens d'entendre debiter ici. Je sais que le peuple
n'est pas dans les tribunes, qu'il ne s'y en trouve qu'une petite
portion, que les Maury, les Cazales et tous les partisans du
despotisme calomniaient aussi les citoyens des tribunes.
Il fut un temps ou vous vouliez une garde departementale. (_Quelques
murmures se font entendre._)
On voulait l'opposer aux citoyens egares par la faction de Paris. Eh
bien! vous avez reconnu que ces memes citoyens des departements, que
vous appeliez ici, lorsqu'ils ont ete a leur tour places dans les
tribunes, n'ont pas manifeste d'autres sentiments que le peuple de
Paris, peuple instruit, peuple qui juge bien ceux qui le servent (_On
applaudit dans les tribunes et dans une tres grande partis de
l'Assemblee_); peuple qui se compose de citoyens pris dans tous les
departements; peuple exerce aussi a discerner quels sont ceux qui
prostituent leurs talents; peuple qui voit bien que qui combat avec la
Montagne ne peut pas servir les projets d'Orleans. (_Memes
applaudissements._) Le projet lache et stupide qu'on avait concu
d'armer la fureur populaire contre les Jacobins, contre vos
commissaires, contre moi, parce que j'avais annonce que Dumouriez
avait des talents militaires, et qu'il avait fait un coup de genie en
accelerant l'entreprise de la Hollande: ce projet vient sans doute de
ceux qui ont voulu faire massacrer les patriotes; car il n'y a que les
patriotes qu'on egorge.
UN GRAND NOMBRE DE VOIX.--Oui, oui.
MARAT.--Lepeletier et Leonard Bourdon.
DANTON.--Eh bien! leurs projets seront toujours decus, le peuple ne
s'y meprendra pas. J'attends tranquillement et impassiblement le
resultat de cette commission. Je me suis justifie de l'inculpation de
n'avoir pas parle de Dumouriez. J'ai prouve que j'avais le projet
d'envoyer dans la Belgique une commission composee de tous les partis
pour se saisir, soit de l'esprit, soit de la personne de Dumouriez.
MARAT.--Oui, c'etait bon, envoyez-y Lasource?
DANTON.--J'ai prouve, puisqu'on me demande des preuves pour repondre a
de simples apercus de Lasource que, si je suis reste a Paris, ce n'a
ete en contravention a aucun de vos decrets. J'ai prouve qu'il est
absurde de dire que le sejour prolonge de Delacroix dans la Belgique
etait concerte avec ma presence ici, puisque l'un et l'autre nous
avons suivi les ordres de la totalite de la commission; que, si la
commission est coupable, il faut s'adresser a elle et la juger sur des
pieces apres l'avoir entendue; mais qu'il n'y a aucune inculpation
individuelle a faire contre moi. J'ai prouve qu'il etait lache et
absurde de dire que moi, Danton, j'ai recu cent mille ecus pour
travailler la Belgique. N'est-ce pas Dumouriez qui, comme Lasource,
m'accuse d'avoir opere a coups de sabre la reunion? Ce n'est pas moi
qui ai dirige les depenses qu'a entrainees l'execution du decret du 13
decembre. Ces depenses ont ete necessitees pour dejouer les pretres
fanatiques qui salariaient le peuple malheureux; ce n'est pas a moi
qu'il faut en demander compte, c'est a Lebrun.
CAMBON.--Ces cent mille ecus sont tout simplement les depenses
indispensablement necessaires pour l'execution du decret du 15
decembre.
DANTON.--Je prouverai subsequemment que je suis un revolutionnaire
immuable, que je resisterai a toutes les atteintes, et je vous prie,
citoyens (_se tournant vers les membres de la partie gauche_), d'en
accepter l'augure. J'aurai la satisfaction de voir la nation entiere
se lever en masse pour combattre les ennemis exterieurs, et en meme
temps pour adherer aux mesures que vous avez decretees sur mes
propositions.
A-t-on pu croire un instant, a-t-on eu la stupidite de croire que,
moi, je me sois coalise avec Dumouriez? Contre qui Dumouriez
s'eleve-t-il? Contre le tribunal revolutionnaire: c'est moi qui ai
provoque l'etablissement de ce tribunal. Dumouriez veut dissoudre la
Convention. Quand on a propose, dans le meme objet, la convocation des
assemblees primaires, ne m'y suis-je pas oppose? Si j'avais ete
d'accord avec Dumouriez, aurais-je combattu ses projets de finances
sur la Belgique? Aurais-je dejoue son projet de retablissement des
trois Etats? Les citoyens de Mons, de Liege, de Bruxelles, diront si
je n'ai pas ete redoutable aux aristocrates, autant execre par eux
qu'ils meritent de l'etre: ils vous diront qui servait les projets de
Dumouriez, de moi ou de ceux qui le vantaient dans les papiers
publics, ou de ceux qui exageraient les troubles de Paris, et
publiaient que des massacres avaient lieu dans la rue des Lombards.
Tous les citoyens vous diront: quel fut son crime? c'est d'avoir
defendu Paris.
A qui Dumouriez declare-t-il la guerre? aux societes populaires. Qui
de nous a dit que sans les societes populaires, sans le peuple en
masse, nous ne pourrions nous sauver? De telles mesures
coincident-elles avec celles de Dumouriez, ou la complicite ne
serait-elle pas plutot de la part de ceux qui ont calomnie a l'avance
les commissaires pour faire manquer leur mission? (_Applaudissements._)
Qui a presse l'envoi des commissaires? Qui a accelere le recrutement,
le completement des armees. C'est moi! moi, je le declare a toute la
France, qui ai le plus puissamment agi sur ce completement. Ai-je,
moi, comme Dumouriez, calomnie les soldats de la liberte qui courent
en foule pour recueillir les debris de nos armees? N'ai-je pas dit que
j'avais vu ces hommes intrepides porter aux armees le civisme qu'ils
avaient puise dans l'interieur? N'ai-je pas dit que cette portion de
l'armee, qui, depuis qu'elle habitait sur une terre etrangere, ne
montrait plus la meme vigueur, reprendrait, comme le geant de la
fable, en posant le pied sur la terre de la liberte, toute l'energie
republicaine? Est-ce la le langage de celui qui aurait voulu tout
desorganiser? N'ai-je pas montre la conduite d'un citoyen qui voulait
vous tenir en mesure contre toute l'Europe?
Qu'on cesse donc de reproduire des fantomes et des chimeres qui ne
resisteront pas a la lumiere et aux explications.
Je demande que la commission se mette sur-le-champ en activite,
qu'elle examine la conduite de chaque depute depuis l'ouverture de la
Convention. Je demande qu'elle ait caractere surtout pour examiner la
conduite de ceux qui, posterieurement au decret pour l'indivisibilite
de la Republique, ont manoeuvre pour la detruire; de ceux qui, apres
la rejection de leur systeme pour l'appel au peuple, nous ont
calomnies; et si, ce que je crois, il y a ici une majorite vraiment
republicaine, elle en fera justice. Je demande qu'elle examine la
conduite de ceux qui ont empoisonne l'opinion publique dans tous les
departements. On verra ce qu'on doit penser de ces hommes qui ont ete
assez audacieux pour notifier a une administration qu'elle devait
arreter des commissaires de la Convention; de ces hommes qui ont voulu
constituer des citoyens, des administrateurs, juges des deputes que
vous avez envoyes dans les departements pour y rechauffer l'esprit
public et y accelerer le recrutement. On verra quels sont ceux qui,
apres avoir ete assez audacieux pour transiger avec la royaute, apres
avoir desespere, comme ils en sont convenus, de l'energie populaire,
ont voulu sauver les debris de la royaute! car on ne peut trop le
repeter, ceux qui ont voulu sauver l'individu, ont par la meme eu
intention de donner de grandes esperances au royalisme.
(_Applaudissements d'une grande partie de l'Assemblee._) Tout
s'eclaircira; alors on ne sera plus dupe de ce raisonnement par lequel
on cherche a insinuer qu'on n'a voulu detruire un trone que pour en
etablir un autre. Quiconque aupres des rois est convaincu d'avoir
voulu frapper un d'eux, est pour tous un ennemi mortel.
UNE VOIX.--Et Cromwell?.... (_Des murmures s'elevent dans une partie
de l'Assemblee._)
DANTON, _se tournant vers l'interlocuteur._--Vous etes bien scelerat
de me dire que je ressemble a Cromwell. Je vous cite devant la nation.
(_Un grand nombre de voix s'elevent simultanement pour demander que
l'interrupteur soit censure; d'autres, pour qu'il soit envoye a
l'Abbaye._)
Oui, je demande que le vil scelerat qui a eu l'impudeur de dire que je
suis un Cromwell soit puni, qu'il soit traduit a l'Abbaye. (_On
applaudit._) Et si, en dedaignant d'insister sur la justice que j'ai
le droit de reclamer, si je poursuis mon raisonnement, je dis que,
quand j'ai pose en principe que quiconque a frappe un roi a la tete,
devient l'objet de l'execration de tous les rois, j'ai etabli une
verite qui ne pourrait etre contestee. (_Plusieurs voix_--C'est vrai!)
Eh bien! croyez-vous que ce Cromwell dont vous me parlez ait ete l'ami
des rois?
UNE VOIX.--Il a ete roi lui-meme!
DANTON.--Il a ete craint, parce qu'il a ete le plus fort. Ici ceux qui
ont frappe le tyran de la France seront craints aussi. Ils seront
d'autant plus craints que la liberte s'est engraissee du sang du
tyran. Ils seront craints, parce que la nation est avec eux. Cromwell
n'a ete souffert par les rois que parce qu'il a travaille avec eux. Eh
bien! je vous interpelle tous. (_Se tournant vers les membres de la
partie gauche._) Est-ce la terreur, est-ce l'envie d'avoir un roi qui
vous a fait proscrire le tyran? (_L'Assemblee presque unanime_: Non,
non!) Si donc ce n'est que le sentiment profond de vos devoirs qui a
dicte mon arret de mort, si vous avez cru sauver le peuple, et faire
en cela ce que la nation avait droit d'attendre de ses mandataires,
ralliez-vous (_S'adressant a la meme partie de l'Assemblee_), vous qui
avez prononce l'arret du tyran contre les laches (_indignant du geste
les membres de la partie droite_) qui ont voulu l'epargner (_Une
partie de l'Assemblee applaudit_); serrez-vous; appelez le peuple a se
reunir en armes contre l'ennemi du dehors, et a ecraser celui du
dedans, et confondez, par la vigueur et l'immobilite de votre
caractere, tous les scelerats, tous les moderes (_L'orateur,
s'adressant toujours a la partie gauche, et indiquant quelquefois du
geste les membres du cote oppose_), tous ceux qui vous ont calomnies
dans les departements. Plus de composition avec eux! ( _Vifs
applaudissements d'une grande partie de l'Assemblee et des tribunes._)
Reconnaissez-le tous, vous qui n'avez jamais su tirer de votre
situation politique dans la nation le parti que vous auriez pu en
tirer; qu'enfin justice vous soit rendue. Vous voyez, par la situation
ou je me trouve en ce moment, la necessite ou vous etes d'etre fermes,
et de declarer la guerre a tous vos ennemis, quels qu'ils soient.
(_Memes applaudissements_) Il faut former une phalange indomptable. Ce
n'est pas vous, puisque vous aimez les societes populaires et le
peuple, ce n'est pas vous qui voudrez un roi. (_Les applaudissements
recommencent._--Non, non!_s'ecrie-t-on avec force dans la grande
majorite de l'Assemblee._) C'est a vous a en oter l'idee a ceux qui
ont machine pour conserver l'ancien tyran. Je marche a la Republique;
marchons-y de concert, nous verrons qui de nous ou de nos detracteurs
atteindra le but.
Apres avoir demontre que, loin d'avoir ete jamais d'accord avec
Dumouriez, il nous accuse textuellement d'avoir fait la reunion a
coups de sabre, qu'il a dit publiquement qu'il nous ferait arreter,
qu'il etait impossible a Delacroix et a moi, qui ne sommes pas la
commission, de l'arracher a son armee; apres avoir repondu a tout;
apres avoir rempli cette tache de maniere a satisfaire tout homme
sense et de bonne foi, je demande que la commission des six, que vous
venez d'instituer, examine non seulement la conduite de ceux qui vous
ont calomnies, qui ont machine contre l'indivisibilite de la
Republique, mais de ceux encore qui ont cherche a sauver le tyran
(_Nouveaux applaudissements d'une partie de l'Assemblee et des
tribunes_), enfin de tous les coupables qui ont voulu ruiner la
liberte, et l'on verra si je redoute les accusateurs.
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