Discours civiques de Danton
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Ces defiances, quand on veut se rapprocher, sont-elles donc si
difficiles a faire disparaitre? Je le dis, il s'en faut qu'il y ait
dans cette Assemblee les conspirations qu'on se prete. Trop longtemps,
il est vrai, un amour mutuel de vengeance, inspire par les
preventions, a retarde la marche de la Convention, et diminue son
energie, en la divisant souvent. Telle opinion forte a ete repoussee
par tel ou tel cote, par cela seul qu'elle ne lui appartenait pas.
Qu'enfin donc le danger vous rallie. Songez que vous vous trouvez dans
la crise la plus terrible; vous avez une armee entierement
desorganisee, et c'est la plus importante, car d'elle dependait le
salut public, si le vaste projet de ruiner en Hollande le commerce de
l'Angleterre eut reussi. Il faut connaitre ceux qui peuvent avoir
trempe dans la conspiration qui a fait manquer ce projet; les tetes de
ceux qui ont influe, soit comme generaux, soit comme representants du
peuple sur le sort de cette armee, ces tetes doivent tomber les
premieres.
D'accord sur les bases de la conduite que nous devons tenir, nous le
serons facilement sur les resultats. Interrogeons, entendons,
comparons, tirons la verite du chaos; alors nous saurons distinguer ce
qui appartient aux passions et ce qui est le fruit des erreurs; nous
connaitrons ou a ete la veritable politique nationale, l'amour de son
pays, et l'on ne dira plus qu'un tel est un ambitieux, un usurpateur,
parce qu'il a un temperament plus chaud et des formes plus robustes.
Non, la France ne sera pas re asservie, elle pourra etre embranlee,
mais le peuple, comme le Jupiter de l'Olympe, d'un seul signe fera
rentrer dans le neant tous les ennemis.
Je demande que demain le Conseil executif nous fasse un rapport
preliminaire; je demande a m'expliquer ensuite, car le peuple doit
etre instruit de tout. Les nouvelles recues hier des armees
transpirent deja. C'est en soulevant petit a petit le voile, c'est en
renoncant aux palliatifs que nous previendrons l'explosion que
pourrait produire l'exces de mecontentement. Je demande que le Conseil
executif, pieces en main, nous rende compte de ses differents agents.
Que la verite colore le civisme et le courage; que nous ayons encore
l'espoir de sauver la Republique, et de ramener a un centre commun
ceux qui se sont un moment laisse egarer par leurs passions.
Citoyens, nous n'avons pas un instant a perdre. L'Europe entiere
pousse fortement la conspiration. Vous voyez que ceux-la qui ont
preche plus perseveramment la necessite du recrutement qui s'opere
enfin pour le salut de la Republique; que ceux qui ont demande le
tribunal revolutionnaire; que ceux qui ont provoque l'envoi des
commissaires dans les departements pour y souffler l'esprit public,
sont presentes presque comme des conspirateurs. On se plaint de
miserables details. Et des corps administratifs n'ont-ils pas demande
ma tete? Ma tete!.... elle est encore la, elle y restera. Que chacun
emploie celle qu'il a recue de la nature, non pour servir de petites
passions, mais pour servir la Republique.
Je somme celui qui pourrait me supposer des projets d'ambition, de
dilapidation, de forfaiture quelconque, de s'expliquer demain
franchement sur ces soupcons, sous peine d'etre repute calomniateur.
Cependant je vous en atteste tous, des le commencement de la
Revolution, j'ai ete peint sous les couleurs les plus odieuses.
Je suis reste inebranlable, j'ai marche a pas fermes vers la liberte.
On verra qui touchera au terme ou le peuple arrivera, apres avoir
ecrase tous les ennemis. Mais puisque aujourd'hui l'union, et par
consequent une confiance reciproque, nous est necessaire, je demande a
entrer, apres le rapport du Conseil executif, dans toutes explications
qu'on jugera.
XIX
SUR LA TRAHISON DE DUMOURIEZ ET LA MISSION EN BELGIQUE
(1er avril 1793)
La trahison de Dumouriez, dont les operations avaient, a plusieurs
reprises, ete defendues par Danton, crea pour celui-ci une nouvelle
source d'accusations. Apres un discours de Cambaceres, au nom du
Comite de defense generale, une defense de Sillery, reclamant l'examen
de ses papiers pour se disculper d'une complicite supposee avec
Dumouriez, et quelques mots de Fonfrede et de Robespierre, Penieres
monta a la tribune pour denoncer un fait que le Moniteur (n deg. 93)
relate en ces termes:
PENIERES.--Quelques jours apres l'arrivee de Danton et de Delacroix de
la Belgique, une lettre ecrite par Dumouriez fut envoyee au Comite de
defense generale, sans avoir ete lue a l'Assemblee. (PLUSIEURS
MEMBRES.--Cela n'est pas vrai!) La lettre fut apportee au Comite de
defense generale, ou Danton fut appele pour en entendre la lecture;
Breard, qui etait alors president, dit qu'il etait de son devoir d'en
donner connaissance a l'Assemblee. Delacroix lui repondit en ces
termes: "Quant a moi, si j'etais president, je ne balancerais pas un
moment a exposer ma responsabilite, et la lettre ne serait pas lue;
car si un decret d'accusation devait etre porte contre Dumouriez,
j'aimerais mieux que ma tete tombat que la sienne: Dumouriez est utile
a l'armee." Apres cette explication, il fut arrete que le lendemain on
ferait renvoyer cette lettre au comite, sans en faire la lecture.
Apres que ce renvoi fut decrete, Danton nous dit qu'il repartirait
avec Delacroix et qu'il promettait de faire retracter Dumouriez; et il
ajouta que, dans le cas ou Dumouriez s'y refuserait, il demanderait
lui-meme le decret d'accusation contre lui. Qu'est-il arrive? Danton,
de retour de la Belgique, ne se presenta ni a l'Assemblee ni au
comite. Je lui demande en ce moment: pourquoi, ayant promis de faire
retracter Dumouriez, et ne l'ayant pas fait, n'a-t-il pas demande
contre lui le decret d'accusation.
* * * * *
Breard ayant, en quelques mots, explique son role en cet incident,
Danton monta a la tribune pour justifier sa conduite envers Dumouriez,
sa mission en Belgique, et confondre ses calomniateurs. A plusieurs
reprises son discours fut interrompu. Force nous est donc de suivre le
texte du Moniteur (n deg. 93 et 94) pour donner une physionomie exacte de
la seance, et de reproduire toutes les interruptions pour suivre la
defense de Danton.
* * * * *
Je commence par bien preciser l'interpellation faite, elle se reduit a
ceci: "Vous avez dit, Danton, que, si vous ne parveniez pas a faire
ecrire a Dumouriez une lettre qui detruisit l'effet de la premiere,
vous demanderiez contre lui le decret d'accusation. Cette lettre
n'ayant point eu lieu, pourquoi n'avez-vous pas tenu votre promesse?"
Voila la maniere dont je suis interpelle. Je vais donner les
eclaircissements qui me sont demandes. D'abord, j'ai fait ce que
j'avais annonce: la Convention a recu une lettre par laquelle
Dumouriez demandait qu'il ne fut fait de rapport sur sa premiere
qu'apres que la Convention aurait entendu les renseignements que
devaient lui donner ses commissaires. Cette lettre ne nous satisfit
pas, et, apres avoir confere avec lui, nous acquimes la conviction
qu'il n'y avait plus rien a attendre de Dumouriez pour la Republique.
Arrive a Paris a neuf heures du soir, je ne vins pas au comite; mais
le lendemain j'ai dit que Dumouriez etait devenu tellement atroce,
qu'il avait dit que la Convention etait composee de trois cents
imbeciles et de quatre cents brigands. J'ai demande que tout fut
devoile; ainsi tous ceux qui s'y sont trouves ont du voir que mon avis
etait qu'il fallait arracher Dumouriez a son armee.
Mais ce fait ne suffit pas, il importe que la Convention et la nation
entiere sachent la conduite qu'ont tenue vos commissaires a l'egard de
Dumouriez, et il est etrange que ceux qui, constamment, ont ete en
opposition de principes avec lui soient aujourd'hui accuses comme ses
complices.
Qu'a voulu Dumouriez? Etablir un systeme financier dans la Belgique.
Qu'a voulu Dumouriez? Point de reunion. Quels sont ceux qui ont fait
les reunions? Vos commissaires. La reunion du Hainaut, dit Dumouriez,
s'est faite a coups de sabre. Ce sont vos commissaires qui l'ont
faite. C'est nous que Dumouriez accuse des malheurs de la Belgique;
c'est nous qu'il accuse d'avoir fait couler le sang dans le Hainaut
et, par une fatalite inconcevable, c'est nous qu'on accuse de proteger
Dumouriez!
J'ai dit que Dumouriez avait concu un plan superbe d'invasion de la
Hollande: si ce plan eut reussi, il aurait peut-etre epargne bien des
crimes a Dumouriez; peut-etre l'aurait-il voulu faire tourner a son
profit; mais l'Angleterre n'en aurait pas ete moins abaissee et la
Hollande conquise.
Voila le systeme de Dumouriez: Dumouriez se plaint des societes
populaires et du tribunal extraordinaire; il dit que bientot Danton
n'aura plus de credit que dans la banlieue de Paris.
UNE VOIX.--Ce sont les decrets de l'Assemblee, et non vous.
On m'observe que je suis dans l'erreur; je passe a un autre fait plus
important: c'est que Dumouriez a dit a l'armee que si Danton et
Delacroix y reparaissaient, il les ferait arreter. Citoyens, les faits
parlent d'eux-memes; on voit facilement que la commission a fait son
devoir.
Dumouriez s'est rendu criminel, mais ses complices seront bientot
connus. J'ai deja annonce que Dumouriez a ete egare par les impulsions
qu'il a recues de Paris, et qu'il etait aigri par les ecrits qui
presentaient les citoyens les plus energiques comme des scelerats. La
plupart de ces ecrits sont sortis de cette enceinte; je demande que la
Convention nomme une commission pour debrouiller ce chaos et pour
connaitre les auteurs de ce complot. Quand on verra comment nous avons
combattu les projets de Dumouriez, quand on verra que vous avez
ratifie tous les arretes que nous avons pris, il ne restera plus aucun
soupcon sur notre conduite.
Citoyens, ce n'est point assez de decouvrir d'ou viennent nos maux; il
faut leur appliquer un remede immediat. Vous avez, il est vrai,
ordonne un recrutement, mais cette mesure est trop lente; je crois que
l'Assemblee doit nommer un comite de la guerre, charge de creer une
armee improvisee. Les ennemis veulent se porter sur Paris; leur
complice vous l'a devoile; je demande qu'il soit pris des mesures pour
qu'un camp de cinquante mille hommes soit forme a vingt lieues de
Paris; ce camp fera echouer les projets de nos ennemis, et pourra au
besoin servir a completer les armees. Je demande aussi que mes
collegues dans la Belgique soient rappeles sur-le-champ.
PLUSIEURS MEMBRES.--Cela est fait.
Je demande enfin que le Conseil executif rende un compte exact de nos
operations dans la Belgique: l'Assemblee acquerra les lumieres qui lui
sont necessaires, et elle verra que nous avons toujours ete en
contradiction avec Dumouriez.
Si vos commissaires avaient fait enlever Dumouriez au moment ou il
etait a la tete de son armee, on aurait rejete sur eux la
desorganisation de cette armee. Vos commissaires, quoique investis
d'un grand pouvoir, n'ont rien pour assurer le succes de leurs
operations; les soldats ne nous prennent, en arrivant aux armees, que
pour de simples secretaires de commission; il aurait fallu que la
Convention donnat a ceux qu'elle charge de promulguer ses lois a la
tete des armees une sorte de decoration moitie civile et moitie
militaire.
Que pouvaient faire de plus vos commissaires, sinon de dire: il y a
urgence, il faut arracher promptement Dumouriez de la tete de son
armee? Si nous avions voulu employer la force, elle nous eut manque;
car quel general, au moment ou Dumouriez executait sa retraite, et
lorsqu'il etait entoure d'une armee qui lui etait devouee, eut voulu
executer nos ordres? Dumouriez etait constamment jour et nuit a
cheval, et jamais il n'y a eu deux lieues de retraite sans un combat:
ainsi il nous etait impossible de le faire arreter. Nous avons fait
notre devoir, et j'appelle sur ma tete toutes les denonciations, sur
que ma tete loin de tomber sera la tete de Meduse qui fera trembler
tous les aristocrates.
LASOURCE.--Ce n'est point une accusation formelle que je vais porter
contre Danton; mais ce sont des conjectures que je vais soumettre a
l'Assemblee. Je ne sais point deguiser ce que je pense, ainsi je vais
dire franchement l'idee que la conduite de Delacroix et de Danton a
fait naitre dans mon esprit.
Dumouriez a ourdi un plan de contre-revolution; l'a-t-il ourdi seul,
oui ou non?
Danton a dit qu'il n'avait pu, qu'il n'avait ose sevir contre
Dumouriez, parce qu'au moment ou il se battait, aucun officier general
n'aurait voulu executer ses ordres. Je reponds a Danton qu'il est bien
etonnant qu'il n'ait ose prendre aucune mesure contre Dumouriez,
tandis qu'il nous a dit que l'armee etait tellement republicaine, que,
malgre la confiance qu'elle avait dans son general, si elle lisait
dans un journal que Dumouriez a ete decrete d'accusation, elle
l'amenerait elle-meme a la barre de l'Assemblee.
Danton vient de dire qu'il avait assure le comite que la Republique
n'avait rien a esperer de Dumouriez. J'observe a l'Assemblee que
Dumouriez avait perdu la tete en politique, mais qu'il conservait tous
ses talents militaires; alors Robespierre demanda que la conduite de
Dumouriez fut examinee; Danton s'y opposa et dit qu'il ne fallait
prendre aucune mesure contre lui avant que la retraite de la Belgique
fut entierement effectuee. Son opinion fut adoptee.
Voila les faits, voici comme je raisonne.
MAURE.--Je demande a dire un fait, c'est qu'on a propose d'envoyer
Gensonne qui avait tout pouvoir sur Dumouriez, afin de traiter avec
lui du salut de la patrie.
PLUSIEURS MEMBRES.--C'est vrai.
LASOURCE.--Voici comment je raisonne. Je dis qu'il y avait un plan de
forme pour retablir la royaute, et que Dumouriez etait a la tete de ce
plan. Que fallait-il faire pour le faire reussir? Il fallait maintenir
Dumouriez a la tete de son armee. Danton est venu a la tribune, et a
fait le plus grand eloge de Dumouriez. S'il y avait un plan de forme
pour faire reussir les projets de Dumouriez, que fallait-il faire? Il
fallait se populariser. Qu'a fait Delacroix? Delacroix, en arrivant de
la Belgique, a affecte un patriotisme exagere dont jusqu'a ce moment
il n'avait donne aucun exemple. (_De violents murmures se font
entendre_.) Et pour mieux dire, Delacroix se declara Montagnard.
L'avait-il fait jusqu'alors? Non. Il tonna contre les citoyens qui ont
vote l'appel au peuple et contre ceux qu'on designe sous le nom
d'hommes d'Etat. L'avait-il fait jusqu'alors? Non.
Pour faire reussir la conspiration tramee par Dumouriez, il fallait
acquerir la confiance populaire, il fallait tenir les deux extremites
du fil. Delacroix reste dans la Belgique; Danton vient ici; il y vient
pour prendre des mesures de surete generale; il assiste au comite, il
se tait.
DANTON.--Cela est faux!
PLUSIEURS VOIX.--C'est faux!
LASOURCE.--Ensuite Danton, interpelle de rendre compte des motifs qui
lui ont fait abandonner la Belgique, parle d'une maniere
insignifiante. Comment se fait-il qu'apres avoir rendu son compte
Danton reste a Paris? Avait-il donne sa demission? Non. Si son
intention etait de ne pas retourner dans la Belgique, il fallait qu'il
le dit, afin que l'Assemblee le remplacat; et dans le cas contraire,
il devait y retourner.
Pour faire reussir la conspiration de Dumouriez, que fallait-il faire?
Il fallait faire perdre a la Convention la confiance publique. Que
fait Danton? Danton parait a la tribune, et la il reproche a
l'Assemblee d'etre au-dessous de ses devoirs; il annonce une nouvelle
insurrection; il dit que le peuple est pret a se lever, et cependant
le peuple etait tranquille. Il n'y avait pas de marche plus sure pour
amener Dumouriez a ses fins que de ravaler la Convention et de faire
valoir Dumouriez; c'est ce qu'a fait Danton.
Pour proteger la conspiration, il fallait exagerer les dangers de la
patrie, c'est ce qu'ont fait Delacroix et Danton. On savait qu'en
parlant de revers, il en resulterait deux choses: la premiere, que les
ames timides se cacheraient; la seconde, que le peuple, en fureur de
se voir trahi, se porterait a des mouvements qu'il est impossible de
retenir.
En criant sans cesse contre la faction des hommes d'Etat, ne
semble-t-il pas qu'on se menageait un mouvement, tandis que Dumouriez
se serait avance a la tete de son armee?
Citoyens, voila les nuages que j'ai vus dans la conduite de vos
commissaires. Je demande, comme Danton, que vous nommiez une
commission ad hoc pour examiner les faits et decouvrir les coupables.
Cela fait, je vous propose une mesure de salut public. Je crois que la
conduite de Dumouriez, mal connue de son armee, pourrait produire
quelques mouvements funestes. Il faut qu'elle et la France entiere
sachent les mesures que vous avez prises; car Dumouriez est, comme le
fut jadis Lafayette, l'idole de la Republique. (_De violents murmures
et des cris_: Non, non! s'elevent dans toutes les parties de la
salle.) Pour les inquietudes que nos revers ont pu faire naitre dans
l'ame des Francais, il faut que la nation sache que, si l'armee a ete
battue, c'est qu'elle a ete trahie; il faut que la nation sache que,
tant que son general a voulu la liberte, l'armee a marche a des
triomphes.
Je termine par une observation: vous voyez maintenant a decouvert le
projet de ceux qui parlaient au peuple de couper des tetes, vous voyez
s'ils ne voulaient pas la royaute. Je sais bien que le peuple ne la
voulait pas, mais il etait trompe. On lui parle sans cesse de se
lever. Eh bien! peuple francais, leve-toi, suis le conseil de tes
perfides ennemis, forge-toi des chaines, car c'est la liberte qu'on
veut perdre, et non pas quelques membres de la Convention.
Et vous, mes collegues, souvenez-vous que le sort de la liberte est
entre vos mains; souvenez-vous que le peuple veut la justice. Il a vu
assez longtemps le Capitole et le trone, il veut voir maintenant la
roche Tarpeienne et l'echafaud. (_Applaudissements_.) Le tribunal que
vous avez cree ne marche pas encore; je demande:
1 deg. Qu'il rende compte tous les trois jours des proces qu'il a juges et
de ceux qu'il instruit; de cette maniere on saura s'il a fait justice.
2 deg. Je demande que les citoyens Egalite et Sillery, qui sont inculpes,
mais que je suis loin de croire coupables, soient mis en etat
d'arrestation chez eux.
3 deg. Je demande que la commission demandee par Danton soit a l'instant
organisee.
4 deg. Que le proces-verbal qui vous a ete lu soit imprime, envoye aux
departements et aux armees, qu'une adresse soit jointe a ce
proces-verbal; ce moyen est puissant; car, lorsque le peuple voit une
adresse de l'Assemblee nationale, il croit voir un oracle. Je demande
enfin, pour prouver a la nation que nous ne capitulerons jamais avec
un tyran, que chacun d'entre nous prenne l'engagement de donner la
mort a celui qui tenterait de se faire roi ou dictateur. (_Une
acclamation unanime se fait entendre. Les applaudissements et les
cris_: Oui, oui! se repetent a plusieurs reprises. L'assemblee entiere
est levee; tout les membres, dont l'attitude du serment, repetent
celui de Lasource. Les tribunes applaudissent.)
BIROTEAU.--Je demande la parole pour un fait personnel.
Au comite de defense generale, ou l'on agita les moyens de sauver la
patrie, Fabre d'Eglantine, qu'on connait tres lie avec Danton, qui,
dans une seance precedente, avait fait son eloge, Fabre d'Eglantine,
dis-je, annonce qu'il avait un moyen de sauver la Republique, mais
qu'il n'osait pas en faire part, attendu qu'on calomniait sans cesse
les opinions. On le rassura, en lui disant que les opinions etaient
libres, et que d'ailleurs tout ce qui se disait au comite y demeurait
enseveli. Alors Fabre d'Eglantine a mots couverts proposa un roi. (_De
violents murmures se font entendre_.)
PLUSIEURS MEMBRES s'ecrient a la fois:--Cela n'est pas vrai!
DANTON.--C'est une sceleratesse: vous avez pris la defense du roi, et
vous voulez rejeter vos crimes sur nous.
BIROTEAU.--Je vais rendre les propres paroles de Fabre avec la reponse
qu'on lui fit. Il dit: (_De nouveaux murmures s'elevent_.)
DELMAS.--Je demande la parole au nom du salut public.
Citoyens, je me suis recueilli; j'ai ecoute tout ce qui a ete dit a
cette tribune. Mon opinion est que l'explication qu'on provoque dans
ce moment doit perdre la Republique. Le peuple vous a envoyes pour
sauver la chose publique; vous le pouvez; mais il faut eloigner cette
explication; et moi aussi j'ai des soupcons, mais ce n'est pas le
moment de les eclaircir.
Je demande que l'on nomme la commission proposee par Lasource; qu'on
la charge de recueillir tous les faits, et ensuite on les fera
connaitre au peuple francais.
DANTON.--Je somme Cambon, sans personnalites, sans s'ecarter de la
proposition qui vient d'etre decretee, de s'expliquer sur un fait
d'argent, sur cent mille ecus qu'on annonce avoir ete remis a Danton
et a Delacroix, et de dire la conduite que la commission a tenue
relativement a la reunion....
* * * * *
La proposition de Delmas est adoptee unanimement.
* * * * *
PLUSIEURS VOIX.--Le renvoi a la commission!
Cette proposition est decretee.
Danton retourne a sa place; toute l'extreme gauche se leve, et
l'invite a retourner a la tribune pour etre entendu. (_Des
applaudissements s'elevent dans les tribunes et se prolongent pendant
quelques instants_.) Danton s'elance a la tribune. (_Les
applaudissements des tribunes continuent avec ceux d'une grande partie
de l'Assemblee_.)_
Le president se couvre pour retablir l'ordre et le silence. (_Le calme
renait_.)
LE PRESIDENT.--Citoyens, je demande la parole, et je vous prie de
m'ecouter en silence.
Differentes propositions ont ete faites: on avait provoque une
explication sur des faits qui inculpaient des membres de la
Convention. Delmas a demande la nomination d'une commission chargee
d'examiner les faits et d'en rendre compte a l'Assemblee. Cette
proposition a ete adoptee a l'unanimite. Danton s'y etait rendu,
maintenant il demande la parole pour des explications; je consulte
l'Assemblee.
TOUTE LA PARTIE GAUCHE.--Non, non! il a la parole de droit.
Un grand nombre de membres de l'autre cote reclament avec la meme
chaleur le maintien du decret.--(_L'Assemblee est longtemps agitee_.)
LASOURCE.--Je demande que Danton soit entendu, et je declare qu'il
n'est entre dans mon procede aucune passion.
LE PRESIDENT.--Citoyens, dans cette crise affligeante le voeu de
l'Assemblee ne sera pas equivoque. Je vais le prendre.
L'Assemblee, consultee, accorde la parole a Danton, a une tres grande
majorite.
DANTON.--Je dois commencer par vous rendre hommage comme vraiment amis
du salut du peuple, citoyens qui etes places a cette montagne (_se
tournant vers l'amphitheatre de l'extremite gauche_); vous avez mieux
juge que moi. J'ai cru longtemps que, quelle que fut l'impetuosite de
mon caractere, je devais temperer les moyens que la nature m'a
departis; je devais employer dans les circonstances difficiles ou m'a
place ma mission la moderation que m'ont paru commander les
evenements. Vous m'accusiez de faiblesse, vous aviez raison, je le
reconnais devant la France entiere. Nous, faits pour denoncer ceux
qui, par imperitie ou sceleratesse, ont constamment voulu que le tyran
echappat au glaive de la loi.... (_Un tres grand nombre de membres se
levent en criant_: Oui, oui! _et en indiquant du geste les membres
places dans la partie droite.--Des rumeurs et des recriminations
violentes s'elevent dans cette partie_.) Eh bien! ce sont ces
memes hommes.... (_Les murmures continuent a la droite de la
tribune.--L'orateur se tournant vers les interrupteurs_.) Vous me
repondrez, vous me repondrez.... Citoyens, ce sont, dis-je, ces memes
hommes qui prennent aujourd'hui l'attitude insolente de
denonciateurs.... (_Grangeneuve interrompt.--Les murmures d'une
grande partie de l'Assemblee couvrent sa voix_.)
GRANGENEUVE.--Je demande a faire une interpellation a Danton....
UN GRAND NOMBRE DE VOIX.--Vous n'avez pas la parole.... A l'Abbaye!
DANTON.--Et d'abord, avant que d'entrer aussi a mon tour dans des
rapprochements, je vais repondre. Que vous a dit Lasource? Quelle que
soit l'origine de son roman, qu'il soit le fruit de son imagination ou
la suggestion d'hommes adroits.... (_De nouveaux murmures s'elevent
dans la partie de la salle a la droite de la tribune_.)
ALBITTE.--Nous avons tranquillement ecoute Lasource, soyez tranquilles
a votre tour.
DANTON.--Soit que cet homme, dont on s'est empare plusieurs fois dans
l'Assemblee legislative, ait voulu preparer, ce que j'aime a ne pas
croire, le poison de la calomnie contre moi, pour le faire circuler
pendant l'intervalle qui s'ecoulera entre sa denonciation et le
rapport general qui doit vous etre fait sur cette affaire, je
n'examine pas maintenant ses intentions. Mais que vous a-t-il dit?
Qu'a mon retour de la Belgique, je ne me suis pas presente au Comite
de defense generale; il en a menti: plusieurs de mes collegues m'ont
cru arrive vingt-quatre heures avant mon retour effectif, pensant que
j'etais parti le jour meme de l'arrete de la commission; je ne suis
arrive que le vendredi 29, a huit heures du soir. Fatigue de ma course
et du sejour que j'ai fait a l'armee, on ne pouvait exiger que je me
transportasse immediatement au comite. Je sais que les soupcons de
l'inculpation m'ont precede. On a represente vos commissaires comme
les causes de la desorganisation de l'armee. Nous, desorganisateurs!
nous, qui avons rallie les soldats francais, nous, qui avons fait
deloger l'ennemi de plusieurs postes importants! Ah! sans doute tel a
dit que nous etions venus pour sonner l'alarme, qui, s'il eut ete
temoin de notre conduite, vous aurait dit que nous etions faits pour
braver le canon autrichien, comme nous braverons les complots et les
calomnies des ennemis de la liberte.
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