Discours civiques de Danton
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Une partie du peuple va se porter aux frontieres, une autre va creuser
des retranchements, et la troisieme, avec des piques, defendra
l'interieur de nos villes. Paris va seconder ces grands efforts. Les
commissaires de la Commune vont proclamer, d'une maniere solennelle,
l'invitation aux citoyens de s'armer et de marcher pour la defense de
la patrie. C'est en ce moment, messieurs, que vous pouvez declarez que
la capitale a bien merite de la France entiere. C'est en ce moment que
l'Assemblee nationale va devenir un veritable comite de guerre. Nous
demandons que vous _concouriez avec nous_ a diriger le mouvement
sublime du peuple, en nommant des commissaires qui nous seconderont
dans ces grandes mesures. Nous demandons que quiconque refusera de
servir de sa personne, ou de remettre ses armes, sera puni de mort.
Nous demandons qu'il soit fait une instruction aux citoyens pour
diriger leurs mouvements. Nous demandons qu'il soit envoye des
courriers dans tous les departements pour avertir des decrets que vous
aurez rendus. Le tocsin qu'on va sonner n'est point un signal
d'alarme, c'est la charge sur les ennemis de la patrie. Pour les
vaincre, il nous faut de l'audace, encore de l'audace, toujours de
l'audace, et la France est sauvee [Note: Texte du Moniteur.--Celui du
_Journal des Debats et de Decrets_ offre quelques legeres variantes.].
IV
SUR LE ROLE DE LA CONVENTION
(21 septembre 1792)
Paris nomma, le 8 septembre, Danton representant a la Convention
nationale. Des longtemps son choix entre la fonction de ministre et
celle de depute etait fait. "Il n'hesitera pas un moment a quitter le
ministere pour etre representant du peuple", ecrivait le 26 aout
Camille Desmoulins a son pere. [Note: _Oeuvres de Camille Demoulins_,
recueillies et publiees d'apres les textes originaux, par M. Jules
Claretie, t. II, p. 369; Paris, Fasquelle.] Le 21 septembre, dans la
deuxieme seance de la Convention nationale, Danton donna sa demission
du ministere. Il indiqua, en outre, dans son discours, le veritable
role de la Convention et les devoirs qu'elle assumait devant le peuple
dont elle etait l'emanation. Improvisation breve et nerveuse, inspiree
des memes sentiments qui dicterent celle sur les mesures
revolutionnaires.
* * * * *
Avant d'exprimer mon opinion sur le premier acte [Note: L'abolition de
la royaute.] que doit faire l'Assemblee nationale, qu'il me soit
permis de resigner dans son sein les fonctions qui m'avaient ete
deleguees par l'Assemblee legislative. Je les ai recues au bruit du
canon, dont les citoyens de la capitale foudroyerent le despotisme.
Maintenant que la jonction des armees est faite, que la jonction des
representants du peuple est operee, je ne dois plus reconnaitre mes
fonctions premieres; je ne suis plus qu'un mandataire du peuple, et
c'est en cette qualite que je vais parler. On vous a propose des
serments; il faut, en effet, qu'en entrant dans la vaste carriere que
vous avez a parcourir, vous appreniez au peuple, par une declaration
solennelle, quels sont les sentiments et les principes qui presideront
a vos travaux.
Il ne peut exister de constitution que celle qui sera textuellement,
nominativement acceptee par la majorite des assemblees primaires.
Voila ce que vous devez declarer au peuple. Les vains fantomes de
dictature, les idees extravagantes de triumvirat, toutes ces
absurdites inventees pour effrayer le peuple disparaissent alors,
puisque rien ne sera constitutionnel que ce qui aura ete accepte par
le peuple. Apres cette declaration, vous en devez faire une autre qui
n'est pas moins importante pour la liberte et pour la tranquillite
publique. Jusqu'ici on a agite le peuple, parce qu'il fallait lui
donner l'eveil contre les tyrans. Maintenant il _faut que les lois
soient aussi terribles contre ceux qui y porteraient atteinte_, que le
peuple l'a ete en foudroyant la tyrannie; il faut qu'elles punissent
tous les coupables pour que le peuple n'ait plus rien a desirer. On a
paru croire, d'excellents citoyens ont pu presumer que des amis
ardents de la liberte pouvaient nuire a l'ordre social en exagerant
les principes eh bien, abjurons ici toute exageration; declarons que
toutes les proprietes territoriales, individuelles et industrielles
seront eternellement maintenues. Souvenons-nous ensuite que nous avons
tout a revoir, tout a recreer; que la declaration des droits elle-meme
n'est pas sans tache, et qu'elle doit passer a la revision d'un peuple
vraiment libre.
V
SUR LE CHOIX DES JUGES
(22 septembre 1792)
Apres etre intervenu dans le conflit entre la population d'Orleans et
ses officiers municipaux royalistes, Danton prit part, dans la seance
du 22 septembre, a la discussion des reformes a operer dans le systeme
judiciaire. Ce discours est particulierement remarquable en ce sens
que c'est un des rares ou l'avocat ait passe devant le citoyen, sans
toutefois l'oublier. La Convention decida que les juges pourraient
etre choisis parmi toutes les classes des citoyens.
* * * * *
Je ne crois pas que vous deviez dans ce moment changer l'ordre
judiciaire; mais je pense seulement que vous devez etendre la faculte
des choix. Remarquez que tous les hommes de loi sont d'une
aristocratie revoltante; si le peuple est force de choisir parmi ces
hommes, _il ne saura ou reposer sa confiance_. Je pense que si l'on
pouvait, au contraire, etablir dans les elections un principe
d'exclusion, ce devrait etre contre ces hommes de loi qui jusqu'ici se
sont arroge un privilege exclusif, qui a ete une des grandes plaies du
genre humain. Que le peuple choisisse a son gre les hommes a talents
qui meriteront sa confiance. Il ne se plaindra pas quand il aura
choisi a son gre. Au lieu qu'il aura sans cesse le droit de s'insurger
contre des hommes entaches d'aristocratie que vous l'auriez force de
choisir.
Elevez-vous a la hauteur des grandes considerations. Le peuple ne veut
point de ses ennemis dans les emplois publics; laissez-lui donc la
faculte de choisir ses amis. Ceux qui se sont fait un etat de juger
les hommes etaient comme les pretres; les uns et les autres ont
eternellement trompe le peuple. La justice doit se rendre par les
simples lois de la raison. Et moi aussi, je connais les formes; et si
l'on defend l'ancien regime judiciaire, je prends l'engagement de
combattre en detail, pied a pied, ceux qui se montreront les
sectateurs de ce regime [Note: Quelques conventionnels s'etant, en cet
endroit, opposes a la proposition de Danton, il continua, developpant
ses arguments en faveur de la libre election de tous les citoyens au
poste de juge.].
Il s'agit de savoir s'il y a de graves inconvenients a decreter que le
peuple pourra choisir indistinctement, parmi tous les citoyens, les
hommes qu'il croira les plus capables d'appliquer la justice. Je
repondrai froidement et sans flagornerie pour le peuple aux
observations de M. Chassey. Il lui est echappe un aveu bien precieux;
il vous a dit que, comme membre du tribunal de cassation, il avait vu
arriver a ce tribunal une multitude de proces extremement entortilles,
et tous vicies par des violations de forme. Comment se fait-il qu'il
convient que les praticiens sont detestables, meme en forme, et que
cependant il veut que le peuple ne prenne que des praticiens. Il vous
a dit ensuite: plus les lois actuelles sont compliquees, plus il faut
que les hommes charges de les appliquer soient verses dans l'etude de
ces lois.
Je dois vous dire, moi, que ces hommes infiniment verses dans l'etude
des lois sont extremement rares, que ceux qui se sont glisses dans la
composition actuelle des tribunaux sont des subalternes; qu'il y a
parmi les juges actuels un grand nombre de procureurs et meme
d'huissiers; eh bien, ces memes hommes, loin d'avoir une connaissance
approfondie des lois, n'ont qu'un jargon de chicane; et cette science,
loin d'etre utile, est infiniment funeste. D'ailleurs on m'a mal
interprete; je n'ai pas propose d'exclure les hommes de loi des
tribunaux, mais seulement de supprimer l'espece de privilege exclusif
qu'ils se sont arroge jusqu'a present. Le peuple elira sans doute tous
les citoyens de cette classe, qui unissent le patriotisme aux
connaissances, mais, a defaut d'hommes de loi patriotes, ne doit-il
pas pouvoir elire d'autres citoyens? Le preopinant, qui a appuye, en
partie les observations de M. Chassey, a reconnu lui-meme la necessite
de placer un prud'homme dans la composition des tribunaux, d'y placer
un citoyen, un homme de bon sens, reconnu pour tel dans son canton,
pour reprimer l'esprit de dubitation qu'ont souvent les hommes
barbouilles de la science de la justice.
En un mot, apres avoir pese ces verites, attachez-vous surtout a
celle-ci: le peuple a le droit de vous dire: tel homme est ennemi du
nouvel ordre des choses, il a signe une petition contre les societes
populaires, il a adresse a l'ancien pouvoir executif des petitions
flagorneuses; il a sacrifie nos interets a la cour, je ne puis lui
accorder ma confiance. Beaucoup de juges, en effet, qui n'etaient pas
tres experts en mouvements politiques, ne prevoyaient pas la
Revolution et la Republique naissante; ils correspondaient avec le
pouvoir executif, ils lui envoyaient une foule de pieces qui
prouvaient leur incivisme: et, par une fatalite bien singuliere ces
pieces envoyees a M. Joly, ministre de la tyrannie, ont tombe entre
les mains du ministre du peuple. C'est alors que je me suis convaincu
plus que jamais de la necessite d'exclure cette classe d'hommes des
tribunaux; en un mot, il n'y a aucun inconvenient grave, puisque le
peuple pourra reelire tous les hommes de loi qui sont dignes de sa
confiance.
VI
JUSTIFICATION CIVIQUE
(25 septembre 1792)
Le plus vif enthousiasme accueillit, le 25 septembre, ce discours de
Danton. Sous les attaques de Lasource, l'accusant de former, avec
Marat et Robespierre, un triumvirat aspirant a la dictature, le grand
orateur civique se reveilla. On sait que Marat reconnut lui-meme qu'il
etait l'auteur de la proposition d'un triumvirat. Robespierre, Danton,
disait-il, en "ont constamment improuve l'idee ". Il est a remarquer
que ce discours de Danton contient, en germe, le decret du 1er avril
suivant qui depouilla les deputes suspects de leur inviolabilite
[Note: _Moniteur_ du jeudi 4 avril 1793, p. 94.]. C'est toutefois,
malgre sa fougueuse violence oratoire, un bel et pathetique appel a la
concorde.
* * * * *
C'est un beau jour pour la nation, c'est un beau jour pour la
Republique francaise, que celui qui amene entre nous une explication
fraternelle. S'il y a des coupables, s'il existe un homme pervers qui
veuille dominer despotiquement les representants du peuple, sa tete
tombera aussitot qu'il sera demasque. On parle de dictature, de
triumvirat. Cette imputation ne doit pas etre une imputation vague et
indeterminee; celui qui l'a faite doit la signer; je le ferai, moi,
cette imputation dut-elle faire tomber la tete de mon meilleur ami. Ce
n'est pas la deputation de Paris prise collectivement qu'il faut
inculper; je ne chercherai pas non plus a justifier chacun de ses
membres, je ne suis responsable pour personne; je ne vous parlerai
donc que de moi.
Je suis pret a vous retracer le tableau de ma vie publique. Depuis
trois ans, j'ai fait tout ce que j'ai cru devoir faire pour la
liberte. Pendant la duree de mon ministere, j'ai employe toute la
vigueur de mon caractere, j'ai apporte dans le conseil toute
l'activite et tout le zele d'un citoyen embrase de l'amour de son
pays. S'il y a quelqu'un qui puisse m'accuser a cet egard, qu'il se
leve et qu'il parle. Il existe, il est vrai, dans la deputation de
Paris, un homme dont les opinions sont, pour le parti republicain, ce
qu'etaient celles de Royou pour le parti aristocratique; c'est Marat.
Assez et trop longtemps l'on m'a accuse d'etre l'auteur des ecrits de
cet homme. J'invoque le temoignage du citoyen qui vous preside [Note:
Petion avait ete, des la premiere seance, elu president par 235 voix.
(_Proces-verbal de la Convention national_, tome I.)]. Il lut, votre
president, la lettre menacante qui m'a ete adressee par ce citoyen; il
a ete temoin d'une altercation qui a eu lieu, entre lui et moi a la
mairie. Mais j'attribue ces exagerations aux vexations que ce citoyen
a eprouvees. Je crois que les souterrains dans lesquels il a ete
enferme, ont ulcere son ame... Il est tres vrai que d'excellents
citoyens ont pu etre republicains par exces, il faut en convenir; mais
n'accusons pas pour quelques individus exageres une deputation tout
entiere. Quant a moi, je n'appartiens pas a Paris; je suis ne dans un
departement vers lequel je tourne toujours mes regards avec un
sentiment de plaisir; mais aucun de nous n'appartient a tel ou tel
departement, il appartient a la France entiere. Faisons donc tourner
cette discussion au profit de l'interet public.
Il est incontestable qu'il faut une loi vigoureuse contre ceux qui
voudraient detruire la liberte publique. Eh bien! portons-la, cette
loi, portons une loi qui prononce la peine de mort contre quiconque se
declarerait en faveur de la dictature ou du triumvirat; mais apres
avoir pose ces bases qui garantissent le regne de l'egalite,
aneantissons cet esprit de parti qui nous perdrait. On pretend qu'il
est parmi nous des hommes qui ont l'opinion de vouloir morceler la
France; faisons disparaitre ces idees absurdes, en prononcant la peine
de mort contre les auteurs. La France doit etre un tout indivisible.
Elle doit avoir unite de representation. Les citoyens de Marseille
veulent donner la main aux citoyens de Dunkerque. Je demande donc la
peine de mort contre quiconque voudrait detruire l'unite en France, et
je propose de decreter que la Convention nationale pose pour base du
gouvernement qu'elle va etablir l'unite de representation et
d'execution. Ce ne sera pas sans fremir que les Autrichiens
apprendront cette sainte harmonie; alors, je vous jure, nos ennemis
sont morts.
VII
CONTRE ROLAND
(29 octobre 1792)
Danton mis en cause des le 10 octobre par la Gironde au sujet de la
gestion des fonds du ministere, et ce malgre qu'il eut rendu ses
comptes le 6, trouva l'occasion, dans la seance du 29 octobre,
d'attaquer de front ses calomniateurs. Ce fut le rapport de Roland qui
le lui fournit. Tandis qu'il s'opposait energiquement a l'envoi de
cette piece hypocrite et mensongere aux departements, il defendait
Robespierre. Il n'avait pas oublie l'accusation de Lasource et c'est
comme la seconde partie de son discours du 25 septembre precedent
qu'il prononca le 29 octobre.
* * * * *
J'ai peine a concevoir comment l'Assemblee hesiterait a fixer
decidement a un jour prochain la discussion que necessite le rapport
du ministre. Il est temps enfin que nous sachions de qui nous sommes
les collegues; il est temps que nos collegues sachent ce qu'ils
doivent penser de nous. On ne peut se dissimuler qu'il existe dans
l'Assemblee un grand germe de defiance entre ceux qui la composent....
Si j'ai dit une verite que vous sentez tous, laissez m'en donc tirer
les consequences. Eh bien, ces defiances, il faut qu'elles cessent; et
s'il y a un coupable parmi nous, il faut que vous en fassiez justice.
Je declare a la Convention et a la nation entiere que je n'aime point
l'individu Marat; je dis avec franchise que j'ai fait l'experience de
son temperament: non seulement il est volcanique et acariatre, mais
insociable. Apres un tel aveu qu'il me soit permis de dire que, moi
aussi, je suis sans parti et sans faction. Si quelqu'un peut prouver
que je tiens a une faction, qu'il me confonde a l'instant.... Si, au
contraire, il est vrai que ma pensee soit a moi, que je sois fortement
decide a mourir plutot que d'etre cause d'un dechirement ou d'une
tendance a un dechirement dans la Republique, je demande a enoncer ma
pensee tout entiere sur notre situation politique actuelle.
Sans doute il est beau que la philanthropie, qu'un sentiment
d'humanite fasse gemir le ministre de l'Interieur et tous les grands
citoyens sur les malheurs inseparables d'une grande revolution, sans
doute on a le droit de reclamer toute la rigueur de la justice
nationale contre ceux qui auraient evidemment servi leurs passions
particulieres au lieu de servir la Revolution et la liberte. Mais
comment se fait-il qu'un ministre qui ne peut pas ignorer les
circonstances qui ont amene les evenements dont il vous a entretenus
oublie les principes et les verites qu'un autre ministre vous a
developpes sur ces memes evenements. [Note: Danton entend designer
Garat qui etait precedemment intervenu.] Rappelez-vous ce que le
ministre actuel de la Justice vous a dit sur ces malheurs inseparables
de la Revolution. Je ne ferai point d'autre reponse au ministre de
l'Interieur. Si chacun de nous, si tout republicain a le droit
d'invoquer la justice contre ceux qui n'auraient excite des troubles
revolutionnaires que pour assouvir des vengeances particulieres, je
dis qu'on ne peut pas se dissimuler non plus que jamais trone n'a ete
fracasse sans que ses eclats blessassent quelques bons citoyens; que
jamais revolution complete n'a ete operee sans que cette vaste
demolition de l'ordre de choses existant n'ait ete funeste a
quelqu'un; qu'il ne faut donc pas imputer, ni a la cite de Paris, ni a
celles qui auraient pu presenter les memes desastres, ce qui est
peut-etre l'effet de quelques vengeances particulieres dont je ne nie
pas l'existence; mais ce qui est bien plus probablement la suite de
cette commotion generale, de cette fievre nationale qui a produit les
miracles dont s'etonnera la posterite. Je dis donc que le ministre a
cede a un sentiment que je respecte, mais que son amour passionne pour
l'ordre et les lois lui a fait voir sous la couleur de l'esprit de
faction et de grands complots d'Etat, ce qui n'est peut-etre que la
reunion de petites et miserables intrigues dans leur objet comme dans
leurs moyens. Penetrez-vous de cette verite qu'il ne peut exister de
faction dans une republique; il y a des passions qui se cachent; il y
a des crimes particuliers; mais il n'y a pas de ces complots vastes
et particuliers qui puissent porter atteinte a la liberte. Et ou sont
donc ces hommes qu'on accuse comme des conjures, comme des pretendants
a la dictature ou au triumvirat? Qu'on les nomme? Oui, nous devons
reunir nos efforts pour faire cesser l'agitation de quelques
ressentiments et de quelques pretentions personnelles, plutot que de
nous effrayer par de vains et chimeriques complots dont on serait bien
embarrasse d'avoir a prouver l'existence. Je provoque donc une
explication franche sur les defiances qui nous divisent, je demande
que la discussion sur le Memoire du ministre soit ajournee a jour
fixe, parce que je desire que les faits soient approfondis, et que la
Convention prenne des mesures contre ceux qui peuvent etre coupables.
J'observe que c'est avec raison qu'on a reclame contre l'envoi aux
departements de lettres qui inculpent indirectement les membres de
cette Assemblee, et je declare que tous ceux qui parlent de la faction
Robespierre sont a mes yeux ou des hommes prevenus ou de mauvais
citoyens. Que tous ceux qui ne partagent pas mon opinion me la
laissent etablir avant de la juger. Je n'ai accuse personne et je suis
pret a repousser toutes les accusations. C'est parce que je m'en sens
la force et que je suis inattaquable que je demande la discussion pour
lundi prochain. Je la demande pour lundi, parce qu'il faut que les
membres qui veulent accuser s'assurent de leurs materiaux et puissent
rassembler leurs pieces, et pour que ceux qui se trouvent en etat de
les refuter puissent preparer leurs developpements et repousser a leur
tour des imputations calomnieuses. Ainsi, les bons citoyens qui ne
cherchent que la lumiere, qui veulent connaitre les choses et les
hommes, sauront bientot a qui ils doivent leur haine, ou la fraternite
qui seule peut donner a la Convention cette marche sublime qui
marquera sa carriere.
VIII
POUR LA LIBERTE DES OPINIONS RELIGIEUSES
(7 novembre 1792)
Danton dont la politique n'eut jamais rien de dogmatique, dont le
civisme s'alliait avec la tolerance, intervint plusieurs fois dans les
discussions religieuses a la Convention. Dans le cas present, en
parlant en faveur des pretres, il parlait aussi en faveur de la
liberte des opinions religieuses, et une fois encore son patriotisme,
eclaire et prevoyant, lui dictait cette intervention. Avec la
suppression brusque du culte il prevoyait des troubles, la guerre
civile, les mille maux que creent des citoyens violemment heurtes dans
la liberte de leur conscience. En outre, l'encyclopediste revelait la
ses theories les plus cheres, en declarant que "c'est un crime de
lese-nation que d'oter au peuple des hommes dans lesquels il peut
trouver encore quelques consolations". Il est difficile de ne point
rendre hommage a la noblesse de cette pensee.
* * * * *
Je viens ajouter quelques idees a celles qu'a developpees le
preopinant. Sans doute il est douloureux pour les representants du
peuple de voir que leur caractere est plus indignement, plus
insolemment outrage par le peuple lui-meme que par ce Lafayette,
complice des attentats du despotisme. On ne peut se dissimuler que les
partisans du royalisme, les fanatiques et les scelerats qui,
malheureusement pour l'espece humaine, se trouvent dissemines sur tous
les points de la Republique, ne rendent la liberte deplorable. Il y a
eu une violation infame, il faut la reprimer; il faut sevir contre
ceux qui, pretextant la souverainete nationale, attaquent cette
souverainete et se souillent de tous les crimes. Il y a des individus
bien coupables, car qui peut excuser celui qui veut agiter la France?
N'avez-vous pas declare que la Constitution serait presentee a
l'acceptation du peuple? Mais il faut se defier d'une idee jetee dans
cette Assemblee. On a dit qu'il ne fallait pas que les pretres fussent
salaries par le tresor public. On s'est appuye sur des idees
philosophiques qui me sont cheres; car je ne connais d'autre bien que
celui de l'univers, d'autre culte que celui de la justice et de la
liberte. Mais l'homme maltraite de la fortune cherche des jouissances
eventuelles; quand il voit un homme riche se livrer a tous ses gouts,
caresser tous ses desirs, tandis que ses besoins a lui sont restreints
au plus etroit necessaire, alors il croit, et cette idee est
consolante pour lui, il croit que dans une autre vie ses jouissances
se multiplieront en proportion de ses privations dans celle-ci. Quand
vous aurez eu pendant quelque temps des officiers de morale qui auront
fait penetrer la lumiere aupres des chaumieres, alors il sera bon de
parler au peuple morale et philosophie. Mais jusque-la il est barbare,
c'est un crime de lese-nation que d'oter au peuple des hommes dans
lesquels il peut trouver encore quelques consolations. Je penserais
donc qu'il serait utile que la Convention fit une adresse pour
persuader au peuple qu'elle ne veut rien detruire, mais tout
perfectionner; que si elle poursuit le fanatisme, c'est parce qu'elle
veut la liberte des opinions religieuses. Il est encore un objet qui
merite l'attention et qui exige la prompte decision de l'Assemblee. Le
jugement du ci-devant roi est attendu avec impatience; d'une part, le
republicain est indigne de ce que ce proces semble interminable; de
l'autre, le royaliste s'agite en tous sens, et comme il a encore des
moyens de finances et qu'il conserve son orgueil accoutume, vous
verrez au grand scandale et au grand malheur de la France, ces deux
partis s'entrechoquer encore. S'il faut des sacrifices d'argent, si
les millions mis a la disposition du ministre ne suffisent pas, il
faut lui en donner de nouveaux; mais plus vous prendrez de precautions
sages, plus aussi doit eclater votre justice contre les agitateurs.
Ainsi, d'une part, assurance au peuple qu'il lui sera fourni des bles,
acceleration du jugement du ci-devant roi, et deploiement des forces
nationales contre les scelerats qui voudraient amener la famine au
milieu de l'abondance: telles sont les conclusions que je vous
propose, et que je crois les seules utiles.
ANNEE 1793
IX
PROCES DE LOUIS XVI
(Janvier 1793)
Apres les succes de Dumouriez contre les forces prussiennes, la
majorite girondine du Conseil executif decida, sur les instances du
general, l'envahissement des Pays-Bas! Le 1er decembre 1792, Danton
partit, avec Lacroix, rejoindre les armees, sur l'ordre de la
Convention. Le 14 janvier il revenait a Paris et, le surlendemain,
prenait part aux debats du proces du Roi. Parlant sur la question du
jugement, il demanda qu'il fut rendu a la simple Majorite.
* * * * *
On a pretendu que telle etait l'importance de cette question, qu'il ne
suffisait pas qu'on la vidat dans la forme ordinaire. Je demande
pourquoi, quand c'est par une simple majorite qu'on a prononce sur le
sort de la nation entiere, quand on n'a pas meme pense a soulever
cette question lorsqu'il s'est agi d'abolir la royaute, on veut
prononcer sur le sort d'un individu, d'un conspirateur avec des formes
plus severes et plus solennelles. Nous prononcons comme representant
par provision la souverainete. Je demande si, quand une loi penale est
portee contre un individu quelconque, vous renvoyez au peuple, ou si
vous avez quelques scrupules a lui donner son execution immediate? Je
demande si vous n'avez pas vote a la majorite absolue seulement la
republique, la guerre; et je demande si le sang qui coule au milieu
des combats ne coule pas definitivement? Les complices de Louis
n'ont-ils pas subi immediatement la peine sans aucun recours au peuple
et en vertu de l'arret d'un tribunal extraordinaire? Celui qui a ete
l'ame de ces complots merite-t-il une exception? Vous etes envoyes par
le peuple pour juger le tyran, non pas comme juges proprement dits,
mais comme representants: vous ne pouvez denaturer votre caractere; je
demande qu'on passe a l'ordre du jour sur la proposition de Lehardy;
je me motive et sur les principes et sur ce que vous avez deja pris
deux deliberations a la simple majorite.
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