Discours civiques de Danton
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* * * * *
Je pense comme plusieurs membres, notamment comme Billaud-Varennes,
qu'il faut savoir mettre a profit l'elan sublime de ce peuple qui se
presse autour de nous. Je sais que, quand le peuple presente ses
besoins, qu'il offre de marcher contre ses ennemis, il ne faut prendre
d'autres mesures que celles qu'il presente lui-meme, car c'est le
genie national qui les a dictees. Je pense qu'il sera bon que le
comite fasse son rapport, qu'il calcule et qu'il propose les moyens
d'execution; mais je vois aussi qu'il n'y a aucun inconvenient a
decreter a l'instant meme une armee revolutionnaire. Elargissons, s'il
se peut, ces mesures.
Vous venez de proclamer a la face de la France qu'elle est encore en
vraie revolution active; et bien, il faut la consommer, cette
revolution. Ne vous effrayez point des mouvements que pourront tenter
les contre-revolutionnaires de Paris. Sans doute ils voudraient
eteindre le feu de la liberte dans son foyer le plus ardent, mais la
masse immense des vrais patriotes, des sans-culottes, qui cent fois
ont terrasse leurs ennemis, existe encore; elle est prete a
s'ebranler: sachez la diriger, et elle confondra encore et dejouera
toutes les manoeuvres. Ce n'est pas assez d'une armee revolutionnaire,
soyez revolutionnaires vous-memes. Songez que les hommes industrieux
qui vivent du prix de leurs sueurs ne peuvent aller dans les sections.
Decretez donc deux grandes assemblees de sections par semaine, que
l'homme du peuple qui assistera a ces assemblees politiques ait une
juste retribution pour le temps qu'elles enleveront a son travail.
Il est bon encore que nous annoncions a tous nos ennemis que nous
voulons etre continuellement et completement en mesure contre eux.
Vous avez decrete 30 millions a la disposition du ministre de la
Guerre pour des fabrications d'armes; decretez que ces fabrications
extraordinaires ne cesseront que quand la nation aura donne a chaque
citoyen un fusil. Annoncons la ferme resolution d'avoir autant de
fusils et presque autant de canons que de sans-culottes. Que ce soit
la Republique qui mette le fusil dans la main du citoyen, du vrai
patriote; qu'elle lui dise: "La patrie te confie cette arme pour sa
defense; tu la representeras tous les mois et quand tu en seras requis
par l'autorite nationale." Qu'un fusil soit la chose la plus sacree
parmi nous; qu'on perde plutot la vie que son fusil. Je demande donc
que vous decretiez au moins cent millions pour faire des armes de
toute nature; car si nous avions eu des armes nous aurions tous
marche. C'est le besoin d'armes qui nous enchaine. Jamais la patrie en
danger ne manquera de citoyens.
Mais il reste a punir et l'ennemi interieur que vous tenez, et celui
que vous avez a saisir. Il faut que le tribunal revolutionnaire soit
divise en un assez grand nombre de sections pour que tous les jours un
aristocrate, un scelerat paie de sa tete ses forfaits.
1 deg. Je demande donc qu'on mette aux voix d'abord la proposition de
Billaud.
2 deg. Qu'on decrete egalement que les sections de Paris s'assembleront
extraordinairement les dimanches et les jeudis, et que tout citoyen
faisant partie de ces assemblees, qui voudra, attendu ses besoins,
reclamer une indemnite, la recevra, a raison de 40 sols par assemblee.
3 deg. Qu'il soit decrete par la Convention qu'elle met a la disposition
du ministre de la Guerre 100 millions pour des fabrications d'armes,
et notamment pour des fusils; que ces manufactures extraordinaires
recoivent tous les encouragements et les additions necessaires, et
qu'elles ne cessent leurs travaux que quand la France aura donne a
chaque citoyen un fusil.
Je demande enfin qu'il soit fait un rapport sur le mode d'augmenter de
plus en plus l'action du tribunal revolutionnaire. Que le peuple voie
tomber ses ennemis, qu'il voie que la Convention s'occupe de ses
besoins. Le peuple est grand, et il vous en donne en cet instant meme
une preuve remarquable: c'est que, quoi qu'il ait souffert de la
disette factice machinee pour le mener a la contre-revolution, il a
senti qu'il souffrait pour sa propre cause; et, sous le despotisme, il
aurait extermine tous les gouvernements.
Tel est le caractere du Francais eclaire par quatre annees de
revolutions.
Hommage vous soit rendu, peuple sublime! A la grandeur vous joignez la
Perseverance; vous voulez la liberte avec obstination; vous jeunez
pour la liberte, vous devez l'acquerir. Nous marcherons avec vous, vos
ennemis seront confondus, vous serez libres!
XXXIX
SUR LES SECOURS A ACCORDER AUX PRETRES SANS RESSOURCES
(22 novembre 1793)
Dans la seance de la Convention du 22 novembre fut discutee la
question des secours a accorder aux pretres refractaires. Danton, avec
une generosite egale a sa tolerance, proposa de secourir meme ceux qui
s'etaient montres rebelles a la loi, et ce en raison meme du veritable
esprit revolutionnaire.
* * * * *
Sachez, citoyens, que vos ennemis ont mis a profit pour vous perdre
jusqu'a la philosophie qui vous dirige; ils ont cru qu'en accueillant
les pretres que la raison porte a abandonner leur etat, vous
persecuteriez ceux qui sont aveugles par le bandeau de l'erreur. Le
peuple est aussi juste qu'eclaire. L'Assemblee ne veut salarier aucun
culte, mais elle execre la persecution et ne ferme point l'oreille aux
cris de l'humanite. Citoyens, accordez des secours a tous les pretres;
mais que ceux qui sont encore dans l'age de prendre un etat ne
puissent pretendre aux secours de la nation apres s'etre procure les
moyens de subsister. Si Pitt a pense que l'abolition du fanatisme
serait un obstacle a votre rentree en Belgique par la persecution que
vous ferez eprouver aux pretres, qu'il soit detrompe, et qu'il
apprenne a respecter une nation genereuse qu'il n'a cesse de
calomnier. Citoyens, il faut concilier la politique avec la saine
raison: apprenez que si vous otez aux pretres les moyens de subsister,
vous les reduisez a l'alternative, ou de mourir de faim, ou de se
reunir avec les rebelles de la Vendee. Soyez persuades que tout
pretre, observant le cours de la raison, se hatera d'alleger le
fardeau de la Republique en devenant utile a lui-meme, et que ceux qui
voudront encore secouer les torches de la discorde seront arretes par
le peuple qui ecrase tous ses ennemis sous le char de la Revolution.
Je demande l'economie du sang des hommes; je demande que la Convention
soit juste envers ceux qui ne sont pas signales comme les ennemis du
peuple. Citoyens, n'y eut-il qu'un seul pretre qui, prive de son etat,
se trouve sans ressources, vous lui devez de quoi vivre; soyez justes,
politiques, grands comme le peuple: au milieu de sa fureur vengeresse,
il ne s'ecarte jamais de la justice; il la veut. Proclamez-la en son
nom, et vous recevrez ses applaudissements.
XL
CONTRE LES MASCARADES ANTIRELIGIEUSES ET SUR LA CONSPIRATION DE
L'ETRANGER
(26 novembre 1793)
Plusieurs des seances de la Convention avaient vu defiler a la barre
des deputations venant offrir les depouilles des eglises, et des
ecclesiastiques venant deposer leurs lettres de pretrise. Danton
s'eleva avec force contre ces _mascarades antireligieuses_, et,
rappelant les differents besoins et desirs du peuple, demanda plus
d'activite dans les mesures revolutionnaires et la lecture du rapport
sur la conspiration de l'etranger ourdie par le baron Jean de Batz.
* * * * *
Il y a un decret qui porte que les pretres qui abdiqueront iront
porter leur renonciation au comite. Je demande l'execution de ce
decret, car je ne doute pas qu'ils ne viennent successivement abjurer
l'imposture. Il ne faut pas tant s'extasier sur la demarche d'hommes
qui ne font que suivre le torrent. Nous ne voulons nous engouer pour
personne. Si nous n'avons pas honore le pretre de l'erreur et du
fanatisme, nous ne voulons pas non plus honorer le pretre de
l'incredulite: nous voulons servir le peuple. Je demande qu'il n'y ait
plus de mascarades antireligieuses dans le sein de la Convention. Que
les individus qui voudront deposer sur l'autel de la patrie les
depouilles de l'Eglise ne s'en fassent plus un jeu ni un trophee.
Notre mission n'est pas de recevoir sans cesse des deputations qui
repetent toujours les memes mots. Il est un terme a tout, meme aux
felicitations. Je demande qu'on pose la barriere.
Il faut que les comites preparent un rapport sur ce qu'on appelle une
conspiration de l'etranger. Il faut nous preparer a donner du ton et
de l'energie au gouvernement. Le peuple veut, et il a raison, que la
terreur soit a l'ordre du jour. Mais il veut que la terreur soit
reportee a son vrai but, c'est-a-dire contre les aristocrates, contre
les egoistes, contre les conspirateurs, contre les traitres amis de
l'etranger. Le peuple ne veut pas que celui qui n'a pas recu de la
nature une grande force d'energie, mais qui sert la patrie de tous ses
moyens, quelque faibles qu'ils soient, non, le peuple ne veut pas
qu'il tremble.
Un tyran, apres avoir terrasse la Ligue, disait a un des chefs qu'il
avait vaincus, en le faisant suer [Note: Et non "tuer" comme Vermorel,
p. 230, l'imprime.]: "Je ne veux pas d'autre vengeance de vous." Le
temps n'est pas venu ou le peuple pourra se montrer clement. Le temps
de l'inflexibilite et des vengeances nationales n'est point passe; il
faut un nerf puissant, un nerf terrible au peuple. Ce nerf est le sien
propre, puisque, d'un souffle, il peut creer et detruire ses
magistrats, ses representants. Nous ne sommes, sous le rapport
politique, qu'une commission nationale que le peuple encourage par ses
applaudissements.
Le peuple veut, apres avoir fonde la Republique, que nous essayions
tous les moyens qui pourront donner plus de force et d'action au
gouvernement republicain.
Que chacun de vous medite donc tous les jours ces grands objets. Il
faut que le Comite de salut public se degage de beaucoup de details,
pour se livrer tout entier a ces importantes meditations. Donnons
enfin des resultats au peuple. Depuis longtemps c'est le peuple qui
fait toutes les grandes choses. Certes, il est beau que ses
representants s'humilient devant sa puissance souveraine. Mais il
serait plus beau qu'ils s'associassent a sa gloire, qu'ils previnssent
et dirigeassent ses mouvements immortels. Je demande que le Comite de
salut public, reuni a celui de surete generale, fasse un prompt
rapport sur la conspiration denoncee, et sur les moyens de donner une
action grande et forte au gouvernement provisoire.
* * * * *
Fayau etant intervenu pour observer que, Danton ayant parle de
clemence, le moment etait peut-etre mal choisi pour montrer de
l'indulgence envers les ennemis de la patrie, Danton repondit:
* * * * *
Je demande a relever un fait. Il est faux que j'aie dit qu'il fallait
que le peuple se portat a l'indulgence; j'ai dit au contraire que le
temps de l'inflexibilite et des vengeances nationales n'etait point
passe. Je veux que la terreur soit a l'ordre du jour; je veux des
peines plus fortes, des chatiments plus effrayants contre les ennemis
de la liberte, mais je veux qu'ils ne portent que sur eux seuls.
* * * * *
Une nouvelle observation de Fayau reprocha a Danton d'avoir parle du
gouvernement republicain comme d'un essai. Danton conclut:
* * * * *
Je ne concois pas qu'on puisse ainsi denaturer mes idees. Il est
encore faux que j'aie parle d'un essai de gouvernement republicain. Et
moi aussi, je suis republicain, republicain imperissable. La
Constitution est decretee et acceptee. Je n'ai parle que du
gouvernement provisoire; j'ai voulu tourner l'attention de mes
collegues vers les lois de detail necessaires pour parvenir a
l'execution de cette Constitution republicaine.
XLI
SUR L'INSTRUCTION PUBLIQUE
(26 novembre 1793)
A plusieurs reprises Danton revint sur la question de l'instruction
publique. Dans cette meme seance de la Convention il demanda
l'institution de fetes publiques et nationales, notamment a l'Etre
supreme, idee que Robespierre devait faire sienne quelques mois plus
tard.
* * * * *
Dans ce moment ou la superstition succombe pour faire place a la
raison, vous devez donner une centralite a l'instruction publique,
comme vous en avez donne une au gouvernement. Sans doute vous
disseminerez dans les departements des maisons ou la jeunesse sera
instruite dans les grands principes de la raison et de la liberte;
mais le peuple entier doit celebrer les grandes actions qui auront
honore notre revolution. Il faut qu'il se reunisse dans un vaste
temple, et je demande que les artistes les plus distingues concourent
pour l'elevation de cet edifice, ou, a un jour indique, seront
celebres des jeux nationaux. Si la Grece eut ses jeux olympiques, la
France solennisera aussi ses jours sans-culottides. Le peuple aura des
fetes dans lesquelles il offrira l'encens a l'Etre supreme, au maitre
de la nature; car nous n'avons pas voulu aneantir le regne de la
superstition, pour etablir le regne de l'atheisme.
Citoyens, que le berceau de la liberte soit encore le centre des fetes
nationales. Je demande que la Convention consacre le Champ-de-Mars aux
jeux nationaux, qu'elle ordonne d'y elever un temple ou les Francais
puissent se reunir en grand nombre. Cette reunion alimentera l'amour
sacre de la liberte, et augmentera les ressorts de l'energie
nationale; c'est par de tels etablissements que nous vaincrons
l'univers. Des enfants vous demandent d'organiser l'instruction
publique; c'est le pain de la raison, vous le leur devez; c'est la
raison, ce sont les lumieres qui font la guerre aux vices. Notre
revolution est fondee sur la justice, elle doit etre consolidee par
les lumieres. Donnons des armes a ceux qui peuvent les porter, de
l'instruction a la jeunesse, et des fetes nationales au peuple.
XLII
SUR LES ARRETES DES REPRESENTANTS EN MISSION EN MATIERE FINANCIERE
(1er decembre 1793)
Dans la seance du 1er decembre, la Convention decreta sur certains
arretes rigoureux pris en matiere financiere, soit sur l'or, soit sur
les assignats, par des representants en mission. Danton s'eleva contre
l'arbitraire possible de pareilles manoeuvres.
* * * * *
Cambon nous a fait une declaration solennelle et qu'il faut repeter;
c'est que nous avons au tresor public de l'or, de quoi acquerir du
pain et des armes, autant que le commerce neutre pourra nous en
fournir. D'apres cela, nous ne devons rien faire precipitamment en
matiere de finances. C'est toujours avec circonspection que nous
devons toucher a ce qui a sauve la Republique. Quelque interet
qu'eussent tous nos ennemis a faire tomber l'assignat, il est reste,
parce que sa valeur a pour base le sol entier de la Republique. Nous
pourrons examiner a loisir, et mediter murement la theorie du comite.
J'en ai raisonne avec Cambon. Je lui ai developpe des inconvenients
graves dont il est convenu avec moi. N'oublions jamais qu'en pareille
matiere des resultats faux compromettraient la liberte.
Cambon nous a apporte des faits. Des representants du peuple ont rendu
des lois de mort pour l'argent. Nous ne saurions nous montrer assez
severes sur de pareilles mesures, et surtout a l'egard de nos
collegues. Maintenant que le federalisme est brise, les mesures
revolutionnaires doivent etre une consequence necessaire de nos lois
positives. La Convention a senti l'utilite d'un supplement de mesures
revolutionnaires; elle l'a decrete: des ce moment, tout homme qui se
fait ultra-revolutionnaire donnera des resultats aussi dangereux que
pourrait le faire le contre-revolutionnaire decide. Je dis donc que
nous devons manifester la plus vive indignation pour tout ce qui
excedera les bornes que je viens d'etablir.
Declarons que nul n'aura le droit de faire arbitrairement la loi a un
citoyen; defendons contre toute atteinte ce principe: que la loi
n'emane que de la Convention, qui seule a recu du peuple la faculte
legislative; rappelons ceux de nos commissaires qui, avec de bonnes
intentions sans doute, ont pris les mesures qu'on nous a rapportees,
et que nul representant du peuple ne prenne desormais d'arrete qu'en
concordance avec nos decrets revolutionnaires, avec les principes de
la liberte, et d'apres les instructions qui lui seront transmises par
le Comite de salut public. Rappelons-nous que si c'est avec la pique
que l'on renverse, c'est avec le compas de la raison et du genie qu'on
peut elever et consolider l'edifice de la societe. Le peuple nous
felicite chaque jour sur nos travaux; il nous a signifie de rester a
notre poste: c'est parce que nous avons fait notre devoir.
Rendons-nous de plus en plus dignes de la confiance dont il s'empresse
de nous investir; faisons seuls la loi et que nul ne nous la donne.
J'insiste sur le rappel et l'improbation des commissaires qui ont pris
l'arrete qui vous a ete denonce.
Enfin je demande que le Comite de salut public soit charge de notifier
a tous les representants du peuple qui sont en commission, qu'ils ne
pourront prendre aucune mesure qu'en consequence de vos lois
revolutionnaires et des instructions qui leur seront donnees.
* * * * *
Fayau, ayant parle en faveur des mesures revolutionnaires extremes
necessitees dans certains departements, fit observer que le Comite de
salut public en pouvait juger, puisque les representants en mission
lui communiquaient leurs arretes dans les vingt-quatre heures. Danton
repondit, et, quoique admettant les motifs de Fayau, il en contesta
l'urgence tout en demandant une application rigoureuse des mesures
revolutionnaires:
* * * * *
Je suis d'accord sur l'action prolongee et necessaire du mouvement et
de la force revolutionnaires. Le Comite de salut public examinera
celles qui seront necessaires et utiles; et s'il est utile d'ordonner
la remise de l'or et de l'argent, sous peine de mort, nous le
ratifierons, et le peuple le ratifiera avec nous; mais le principe que
j'ai pose n'en est pas moins constant: c'est au Comite de salut public
a diriger les mesures revolutionnaires sans les resserrer; ainsi tout
commissaire peut arreter les individus, les imposer meme, telle est
mon intention. Non seulement je ne demande point le ralentissement des
mesures revolutionnaires, mais je me propose d'en presenter qui
frapperont et plus fort et plus juste; car, dans la Republique, il y a
un tas d'intrigants et de conspirateurs veritables qui ont echappe au
bras national, qui en a atteint de moins coupables qu'eux. Oui, nous
voulons marcher revolutionnairement, dut le sol de la Republique
s'aneantir; mais, apres avoir donne tout a la vigueur, donnons
beaucoup a la sagesse; c'est de la constitution de ces deux elements
que nous recueillerons les moyens de sauver la patrie.
* * * * *
Dans cette meme seance, un citoyen venu a la barre commenca la lecture
d'une apologie rimee de Jean-Paul Marat, que Danton interrompit avec
vehemence:
* * * * *
Et moi aussi j'ai defendu Marat contre ses ennemis, et moi aussi j'ai
apprecie les vertus de ce republicain; mais, apres avoir fait son
apotheose patriotique, il est inutile d'entendre tous les jours son
eloge funebre et des discours ampoules sur le meme sujet; il vous faut
des travaux et non pas des discours. Je demande que le petitionnaire
dise clairement et sans emphase l'objet de sa petition.
XLIII
DEFENSE AUX JACOBINS
(3 decembre 1793)
A la seance des Jacobins du 3 decembre, un membre ayant demande que la
Convention fut invitee a fournir des locaux aux societes populaires
n'en possedant point encore fut combattu par Danton. Coupe (de l'Oise)
accusa Danton de moderantisme et lui fit le reproche de vouloir
paralyser la Revolution. L'accuse improvisa aussitot sa defense:
* * * * *
Coupe a voulu empoisonner mon opinion. Certes, jamais je n'ai pretendu
proposer de rompre le nerf revolutionnaire, puisque j'ai dit que la
Constitution devait dormir pendant que le peuple etait occupe a
frapper ses ennemis. Les principes que j'ai enonces portent sur
l'independance des societes populaires de toute espece d'autorite.
C'est d'apres ce motif que j'ai soutenu que les societes populaires ne
devaient avoir recours a personne pour solliciter des localites
(_sic_). J'ai entendu des rumeurs. Deja des denonciations graves ont
ete dirigees contre moi; je demande enfin a me justifier aux yeux du
peuple, auquel il ne sera pas difficile de faire reconnaitre mon
innocence et mon amour pour la liberte. Je somme tous ceux, qui ont pu
concevoir contre moi des motifs de defiance, de preciser leurs
accusations, car je veux y repondre en public. J'ai eprouve une forte
defaveur en paraissant a la tribune. Ai-je donc perdu ces traits qui
caracterisent la figure d'un homme libre? Ne suis-je plus ce meme
homme qui s'est trouve a vos cotes dans les moments de crise? Ne
suis-je pas celui que vous avez souvent embrasse comme votre ami, et
qui doit mourir avec vous? Ne suis-je pas l'homme qui a ete accable de
persecution? J'ai ete un des plus intrepides defenseurs de Marat.
J'evoquerai l'ombre de l'Ami du peuple pour ma justification. Vous
serez etonne, quand je vous ferai connaitre ma conduite privee, de
voir que la fortune colossale que mes ennemis et les votres m'ont
pretee se reduit a la petite portion de biens que j'ai toujours eue.
Je defie les malveillants de fournir contre moi la preuve d'aucun
crime. Tous leurs efforts ne pourront m'ebranler. Je veux rester
debout avec le peuple. Vous me jugerez en sa presence. Je ne
dechirerai pas plus la page de mon histoire que vous ne dechirerez la
votre, qui doivent immortaliser les fastes de la liberte.
* * * * *
Le _Moniteur_ ne donne pas la suite du discours de Danton, et la
resume en ces mots: "L'orateur, apres plusieurs morceaux violents
prononces avec une abondance qui n'a pas permis d'en recueillir tous
les traits, termine par demander qu'il soit nomme une commission de
douze membres charges d'examiner les accusations dirigees contre lui,
afin qu'il puisse y repondre en presence du peuple. Robespierre monta
ensuite a la tribune pour justifier Danton qui, a la fin de la seance,
recut l'accolade fraternelle, au milieu des applaudissements les plus
flatteurs".
XLIV
SUR LES MESURES A PRENDRE CONTRE LES SUSPECTS
(7 decembre 1793)
Sur la proposition de Couthon, la Convention decreta, le 7 decembre,
que les comites revolutionnaires prenant des mesures de surete contre
les suspects non compris dans la loi du 17 septembre 1793 motiveraient
ces mesures sur un registre particulier. Danton y ajouta une
proposition qui fut adoptee.
* * * * *
Il faut nous convaincre d'une verite politique, c'est que, parmi les
personnes arretees, il en est de trois classes, les unes qui meritent
la mort, un grand nombre dont la Republique doit s'assurer, et
quelques-unes sans doute qu'on peut relaxer sans danger pour elle.
Mais il vaudrait mieux, au lieu d'affaiblir le ressort revolutionnaire,
lui donner plus de nerf et de vigueur. Avant que nous en venions a des
mesures combinees, je demande un decret revolutionnaire que je crois
instant. J'ai eu, pendant ma convalescence, la preuve que des
aristocrates, des nobles extremement riches, qui ont leurs fils chez
l'etranger, se trouvent seulement arretes comme suspects, et jouissent
d'une fortune qu'il est juste de faire servir a la defense de la
liberte qu'ils ont compromise. Je demande que vous decretiez que tout
individu qui a des fils emigres, et qui ne prouvera pas qu'il a ete
ardent patriote, et qu'il a fait tout au monde pour empecher leur
emigration, ne soit plus que pensionnaire de l'Etat, et que tous ses
biens soient acquis a la Republique.
XLV
SUR L'INSTRUCTION PUBLIQUE
(12 decembre 1793)
Ces observations de Danton, dans la seance du 12 decembre, completent
les precedents discours sur l'instruction publique.
* * * * *
Il est temps de retablir ce grand principe qu'on semble meconnaitre:
que les enfants appartiennent a la Republique avant d'appartenir a
leurs parents. Personne plus que moi ne respecte la nature. Mais
l'interet social exige que la seulement doivent se reunir les
affections. Qui me repondra que les enfants, travailles par l'egoisme
des peres, ne deviennent dangereux pour la Republique? Nous avons
assez fait pour les affections, nous devons dire aux parents: nous ne
vous arrachons pas vos enfants; mais vous ne pouvez les soustraire a
l'influence nationale.
Et que doit donc nous importer la raison d'un individu devant la
raison Nationale? Qui de nous ignore les dangers que peut produire cet
isolement Perpetuel? C'est dans les ecoles nationales que l'enfant
doit sucer le lait republicain. La Republique est une et indivisible.
L'instruction publique doit aussi se rapporter a ce centre d'unite. A
qui d'ailleurs accorderions-nous cette faculte de s'isoler? C'est au
riche seul. Et que dira le pauvre, contre lequel peut-etre on elevera
des serpents? J'appuie donc l'amendement propose.
ANNEE 1794
XLVI
SUR L'EGALITE DES CITOYENS DEVANT LES MESURES REVOLUTIONNAIRES
(23 janvier 1794)
Les commissaires de la section Mucius Scaevola avaient fait une
perquisition chez M. Duplessis, beau-pere de Camille Desmoulins. Ils
etaient partis en emportant une partie de sa bibliotheque. Camille
vint reclamer a la Convention contre cet acte d'arbitraire. Danton,
malgre son amitie, s'eleva contre lui au nom de l'egalite de tous les
citoyens, membres de la Convention ou non, devant les mesures de salut
public.
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