NIELS HENRIK ABEL
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G. MITTAG LEFFLER >> NIELS HENRIK ABEL
A Vienne comme a Berlin, il frequenta les theatres assidument:
Un theatre hors ligne est vraiment un plaisir tout a fait exquis.
C'est une chose qui nous manque absolument, et que sans doute nous
n'aurons jamais. Il est bon d'y aller aussi pour la langue. On y
entend la plus pure et la meilleure. Je peux dire que ce que je sais
d'allemand je l'ai appris aux theatres de Berlin, car en dehors de
cela, je n'ai eu que tres peu d'occasions d'en entendre. Maintenant ca
va tres bien et je peux me debrouiller partout sans difficulte.
Il n'est pas facile de lire dans l'avenir, meme pour un Abel. Moins de dix
ans apres que ces lignes etaient ecrites, etaient nes les deux auteurs
dramatiques norvegiens, qui plus que personne apres Abel devaient donner a
la Norvege sa situation dans la civilisation generale. Le jour meme de son
centenaire devait etre fete au theatre national de la Norvege, devant une
assemblee de mathematiciens de tous les pays, par une representation
hautement artistique de la creation la plus admirable d'Ibsen, tandis que
Bjoernson glorifiait sa memoire dans un poeme, le plus delicat et le plus
profond qui jusqu'ici ait ete consacre a un adepte de la science des
nombres.
Son voyage le conduisit ensuite dans le Tyrol, le nord de l'Italie, la
Suisse, et a Paris, ou il entra le 10 juillet. Il ecrit a Hansteen:
Me voici enfin arrive au foyer de tous mes voeux mathematiques, a
Paris. J'y suis deja depuis le 10 juillet. Vous trouvez que c'est un
peu tard et que je n'aurais pas du faire le long detour par Venise.
Cher Monsieur le professeur, cela me fait beaucoup de peine d'avoir
fait quelque chose qui n'a pas votre approbation; maintenant que c'est
fait, il faut que je me refugie dans votre bonte, j'espere que vous
avez assez de confiance en moi pour croire qu'en somme j'emploierai
bien mon voyage. Certes, je le ferai. Pour mon excuse, je n'ai rien
d'autre a dire, sinon que mon desir etait grand de regarder un peu
autour de moi: voyage-t-on uniquement pour etudier ce qui est
etroitement scientifique? Apres cette excursion, je travaille avec
d'autant plus d'ardeur. A Botzen, j'ai quitte Moeller, Boeck et
Keilhau, et je suis parti pour Paris le plus vite possible.
D'Innsbruck j'ai ete au lac de Constance et j'ai vu un peu de la
Suisse, me le reprocherez-vous? Cela m'a coute deux jours et quelques
skillings de plus que la ligne droite. J'ai ete par Zurich, Zug, le
lac des Quatre-Cantons et Lucerne a Bale. J'ai ete aussi sur le Rigi,
entre le lac de Zug et le lac des Quatre-Cantons, d'ou l'on a la vue
la plus etendue de la Suisse. Je ne regrette vraiment pas ce petit
detour. De Bale j'ai ete en trois jours et quatre nuits d'un trait
jusqu'a Paris.
Il se mit aussitot a ecrire un grand memoire qu'il voulait presenter a
l'Institut avant de faire ses visites aux mathematiciens. Il dit a
Hansteen:
J'ai tres bien reussi dans ce memoire, qui contient beaucoup de choses
nouvelles, et qui merite, je crois, d'etre remarque. _C'est la
premiere ebauche d'une theorie d'une infinite de transcendantes_
[Note: En francais dans la lettre d'Abel.]. J'ai l'espoir que
l'Academie le fera imprimer dans les _Memoires des savants etrangers_.
Le memoire fut en effet imprime dans les _Memoires des savants etrangers_,
mais douze ans seulement apres la mort d'Abel, et apres des peripeties de
toutes sortes. Il contient sa plus grande decouverte, le theoreme d'Abel,
et il est la source meme de la theorie des fonctions abeliennes, qui plus
tard devait donner l'immortalite a Riemann et a Weierstrass. Le memoire
resta, oublie, parmi les papiers de Cauchy. Celui-ci, completement absorbe
par ses propres pensees geniales, et par une production dont l'etendue est
a peu pres unique dans l'histoire des mathematiques, n'avait guere le
temps ni le desir de s'occuper des travaux des autres. Paris n'offrit pas
a Abel, en somme, ce qu'il esperait. Il ecrit a Hansteen:
Moeller rentrera bientot au pays, il est fatigue de voyager, et je ne
peux pas dire autrement: je commence a sentir fortement la nostalgie.
D'autant plus que Paris ne sera certainement pas le sejour le plus
agreable: il y est si difficile d'y faire serieusement connaissance
avec les gens. Ce n'est pas comme en Allemagne.
Et a Holmboe:
D'ailleurs je n'aime pas autant le Francais que l'Allemand: le
Francais est extremement reserve a l'egard des etrangers. Il est tres
difficile d'arriver a des relations intimes avec lui. Et je n'ose
esperer y parvenir. Chacun travaille a part sans s'occuper des autres.
Tous veulent instruire et personne ne veut apprendre. L'egoisme le
plus absolu regne partout. La seule chose que le Francais recherche
chez des etrangers, est le cote pratique; personne ne sait penser en
dehors de lui. Il est le seul qui sache produire quelque chose de
theorique. Telles sont ses idees, et des lors tu peux, comprendre
qu'il est difficile d'attirer l'attention, surtout pour un debutant.
A l'epoque du voyage d'Abel, et encore longtemps apres, Berlin n'etait
qu'une petite ville, et dans les villes universitaires allemandes
l'universite forme une petite ville dans la petite ville, avec sa vie
propre. Une fois que l'on est introduit dans cette vie, on est membre
d'une grande famille, une famille avec bien des dissensions, des
inconvenients de toutes sortes, mais du moins une famille. Paris au
contraire etait la grande ville mondiale, dont le centre intellectuel
etait l'Institut; mais l'Institut, alors comme aujourd'hui, ne constituait
qu'un lien tres lache entre les plus grandes intelligences reconnues de la
France, qui vont, tous les jours de la semaine, sauf un, chacune son
chemin, pour se reunir ce seul jour, choisir des delegues, et confirmer ce
qu'ont resolu les delegues precedents. La haute consideration sociale que
la France accorde a ses grands hommes dans le monde de l'intelligence, et
l'importance attribuee a un jugement de l'un de ces savants, les oblige
aussi, poursuivis comme ils sont par des solliciteurs d'appreciations
favorables venus de toutes les parties du monde, a observer une attitude
tres reservee, qui ne peut, a moins de circonstances tres particulieres,
etre modifiee qu'apres une longue connaissance. Si toutefois Abel avait eu
l'idee de suivre les lecons de Cauchy, et d'aller lui parler, a la sortie
du cours, les choses se seraient certainement passees tout autrement. Les
travaux de Cauchy ont ete plus que d'autres le fil conducteur des travaux
tant algebriques qu'analytiques d'Abel, et il est surprenant que deux tels
hommes aient pu entrer en relations sans se penetrer. Liouville, qui
devait plus tard (en 1836) fonder la revue mathematique francaise,
_Journal des mathematiques pures et appliquees_, longtemps la seule
veritable rivale du _Journal de Crelle_, et qui, par ses recherches
personnelles, a notamment acquis sa celebrite pour avoir, sur un point
determine, continue l'oeuvre d'Abel, me declara, lorsque je fis sa
connaissance en 1873, que c'etait un des plus grands malheurs de sa vie,
d'avoir fait la connaissance d'Abel sans apprendre a le connaitre. Il en
fut de meme avec les autres mathematiciens francais, et Abel n'eut aucun
autre benefice de son sejour a Paris que les travaux qu'il y composa lui-
meme, et sa lecture assidue de toutes les publications de Cauchy. Il dit a
Holmboe:
Je mene d'ailleurs une existence tres sage. Je travaille, je mange, je
bois, je dors, et je vais parfois a la comedie; c'est de tout ce qu'on
appelle plaisir le seul que je m'accorde, mais c'en est un grand. Je
ne connais pas de plus grand plaisir que de voir une piece de Moliere
ou joue Mlle Mars. Alors je suis tout a fait ravi; elle a quarante
ans, mais elle joue tout de meme des roles tres jeunes... Je vais
aussi de temps en temps au Palais-Royal que les Parisiens appellent un
" lieu de perdition ". On y voit en assez grand nombre des " femmes de
bonne volonte ". Elles ne sont nullement indiscretes. Tout ce que l'on
entend est: " Voulez-vous monter avec moi, mon petit ami? petit
mechant! " [Note: En francais dans le texte.] Naturellement, en ma
qualite de fiance, etc., je ne les ecoute pas, et je quitte le Palais-
Royal " sans la moindre tentation ". Il y en a beaucoup de fort
jolies. L'autre jour, j'ai ete a un diner diplomatique chez S. E. le
comte Lowenhjelm, ou je me suis un petit peu grise, ainsi que Keilhau,
mais tres legerement. Il est marie avec une jeune Francaise. Il a
raconte que tous les ans, le 24 decembre, il fait rouler sous la table
tous les compatriotes.
La pensee de la situation de sa famille jetait comme toujours une ombre
sur la vie d'Abel. Il ecrit a sa soeur Elisabeth:
Tu te trouves bien, n'est-ce pas, au milieu des gens excellents chez
qui tu es; mais ou en sont ma mere, mes freres. Je ne sais rien sur
eux. Il y a deja longtemps que je n'ai ecrit a ma mere. La lettre est
parvenue, je le sais, mais je n'ai rien recu d'elle. Ou est ... [Note:
Le frere qui devint pretre par la suite], vit-il, et comment? Je suis
tres inquiet de lui. Lorsque je suis parti, les choses ne
s'annoncaient pas bien pour lui. Dieu sait combien souvent j'ai ete
triste a cause de lui. Il n'a sans doute pas beaucoup d'affection pour
moi; et cela me fait beaucoup de peine; car je n'ai jamais fait
volontairement rien qui puisse lui deplaire. Ecoute, Elisabeth, ecris-
moi tout au long sur lui, sur ma mere et mes freres.
Il continue:
Ici a Paris ma vie est assez agreable. Je travaille assidument, je
visite de temps en temps les choses remarquables de la ville, et je
prends part aux divertissements qui me plaisent, mais quand meme je
desire beaucoup rentrer au pays, et voudrais partir aujourd'hui si
c'etait possible; mais il faut que je reste encore assez longtemps. Au
printemps je rentrerai. Il est vrai que je devrais rester a l'etranger
jusqu'en aout prochain, mais je constate que je ne peux pas avoir
d'avantage sensible a rester plus longtemps exile.
Cependant sa caisse etait presque vide, et Abel ne pouvait, faute
d'argent, rester plus longtemps a Paris. Il quitta Paris pour retrouver
Crelle a Berlin le 29 decembre 1826, et n'avait plus, en arrivant a
Berlin, que 14 thalers. Il ecrit de Berlin a Boeck, qui etait alors a
Munich, pour le prier de regler une petite dette, et raconte:
Il (Keilhau) voudrait retourner a l'etranger, et nous qui sommes ici
voudrions etre rentres au pays, c'est bizarre. Je crois tout de meme
que l'etranger vaut mieux. Quand nous serons rentres, nous penserons
surement comme Keilhau. Il te presage bien des ennuis quand tu seras
revenu. Ma situation sera la meilleure, dit-il, en apparence peut-
etre, mais (entre nous soit dit) [Note: _Unter uns gesagt_ (en
allemand, dans le texte).], je prevois bien des ennuis d'ordre prive.
J'ai vraiment peur de l'avenir. J'aurais presque envie de rester pour
toujours ici en Allemagne, ce que je peux faire sans difficulte.
Crelle m'a terriblement pousse dans mes retranchements pour me faire
rester ici. Il est un peu fache contre moi, parce que je refuse. Il ne
comprend pas ce que je veux faire en Norvege, qui lui parait etre une
autre Siberie.
Dans une lettre ulterieure, a Boeck egalement, il dit:
En mai je partirai donc d'ici par necessite (sa bourse etait tout a
fait vide) et sans deplaisir. Hansteen croit que je serai nomme a
l'Universite quand je reviendrai. Mais il a ete aussi question de me
torturer pendant une annee dans une ecole. Si on veut faire cela, je
ne marcherai pas plus qu'un ane.
Il recut alors quelque argent de Holmboe, 293 marks. Il ecrit le 4 mars
1827:
Cela m'a rendu un grand service, car j'etais plus pauvre qu'un rat
d'eglise. Maintenant je vais vivre ici la-dessus aussi longtemps que
je pourrai, puis je filerai vers le nord. Je resterai un moment a
Copenhague, ou ma fiancee viendra me rejoindre, puis au pays, ou
j'arriverai si denue que je serai bien oblige de tendre la main a la
porte de l'eglise. Je ne me laisse pourtant pas abattre; je suis si
bien habitue a la misere et au denuement. Ca ira toujours.
On trouve dans la meme lettre:
... Mais cela, il faut que je le garde jusqu'a mon retour pour te le
faire connaitre. Au total j'ai fait une masse effrayante de
decouvertes. Si seulement je les avais mises en ordre et redigees, car
la plupart ne sont encore que dans ma tete. Il n'y a pas a penser a
quoi que ce soit avant que je sois installe convenablement chez nous.
Alors il me faudra travailler dur comme un cheval de fiacre; mais avec
plaisir, bien entendu.
Et plus loin:
Il me tarde de rentrer au pays, car je ne peux guere avoir d'avantage
a rester ici. Quand on est chez soi, on se fait de l'etranger de
diables d'idees, autres qu'il ne faudrait. Ils ne sont pas si forts.
Les gens en general sont mous, mais assez droits et honnetes. Nulle
part il n'est plus facile d'arriver qu'en Allemagne et en France, chez
nous c'est dix fois plus difficile.
Pensant a son retour prochain, il ecrit aussi a sa maternelle amie Mme
Hansteen (le debut de la lettre est detruit):
... sens qu'il m'arrivera souvent d'aller chez vous. Ce sera
veritablement une de mes meilleures joies. Mon Dieu, que de fois n'ai-
je pas eu envie d'aller vous voir, mais je n'ai pas ose. Bien des
fois, j'ai ete jusqu'a la porte, et je suis reparti, par crainte de
vous importuner; car c'aurait ete le pis qui put m'arriver, si vous
aviez ete trop lasse de moi. Tres bien, puisque je puis m'assurer
qu'il n'en est pas ainsi... Je suis extremement heureux que tout aille
bien pour ma chere soeur. J'ai tant d'affection pour elle. C'est a
vous, chere Madame Hansteen, que sont dus son bonheur, et la joie
qu'il m'a cause. Il faut que vous la saluiez le plus tendrement de ma
part lorsque vous la verrez. Je pense toujours a elle... Mais adieu,
ma tres chere maternelle tutrice, et gardez une toute petite place
dans votre coeur pour votre Abel.
Il me semble que ces lignes et d'autres semblables, qui manifestent la
tendresse et la sensibilite d'Abel, expliquent suffisamment pourquoi il
voulait rentrer au pays, et n'ecoutait qu'a contre-coeur les invites de
Crelle a se faire un avenir en Allemagne. Elling Holst a explique sa
resolution de rentrer en Norvege comme une manifestation de son sentiment
du devoir. La Norvege avait fait les frais de son voyage, il etait donc
tenu envers elle de faire profiter sa patrie des fruits de son travail et
de son genie. Cette explication me parait factice, et elle ne repose sur
aucune expression d'Abel lui-meme. Rien n'indique d'ailleurs qu'il etait
un homme de devoir tel qu'un semblable raisonnement le ferait supposer.
Dans la fiere et celebre profession de foi qu'il avait formulee un an
auparavant dans une lettre a Hansteen, il disait:
La mathematique pure dans son sens le plus strict doit etre a l'avenir
mon etude exclusive. Je veux m'appliquer de toutes mes forces a
apporter un peu plus de clarte dans la prodigieuse obscurite que l'on
trouve incontestablement aujourd'hui dans l'analyse. Elle manque a tel
point de plan d'ensemble, qu'il est vraiment tout a fait merveilleux
qu'elle puisse etre etudiee par tant de gens, et le pis est qu'elle
n'est pas du tout traitee avec rigueur. Il n'y a que tres peu de
propositions, dans l'analyse superieure, qui soient demontrees avec
une rigueur decisive.
Il n'y a rien la, ni ailleurs, qui montre le desir de realiser quelque
chose particulierement pour la Norvege, ou la conscience d'obligations
speciales a cet egard. Ce ne fut pas, me semble-t-il, le sentiment du
devoir qui le ramena au pays, mais une timidite, une intime sensibilite
qui l'empechait de vivre, sinon avec effort, parmi les " etrangers ". Nous
verrons d'ailleurs avec quelle ardeur, plus tard, il saisit une chance qui
s'offrit de nouveau a l'etranger. L'essentiel etait pour lui de pouvoir
achever son grand travail, et d'avoir l'occasion de mettre en oeuvre les
idees dont son esprit etait rempli, et qu'il savait devoir completement
bouleverser la science. Il voulait voir si cela pouvait se faire dans son
pays, ce qui eut le mieux convenu a son humeur, mais si cela ne
reussissait pas, il accepterait n'importe ou une position qui lui en
fournirait le moyen.
Le 20 mai 1827, Abel revint a Kristiania. Elling Holst, dans la biographie
pleine de sentiment et de finesse qu'il a ecrite pour le centenaire d'Abel
et qui accompagne dignement la solide etude scientifique de Sylow, dit:
" Dans son travail, il avait atteint, suivant des directions differentes,
plus haut que personne. Et en meme temps, apres avoir ete le messager
plein de promesse de son pays, il se voyait transforme en un homme pour
qui il n'y a plus de place. " Holmboe s'etait laisse persuader de prendre
le seul poste universitaire de mathematiques existant. Hansteen, pour son
grand voyage siberien, avait impose au Tresor une depense, inouie pour
l'epoque, de 18.000 couronnes. Y ajouter encore une somme pour venir en
aide a Abel etait au-dessus des moyens du budget. Mais Abel n'avait plus
aucune ressource pour vivre. Il prit l'affaire en mains propres, et
s'adressa encore une fois, se fondant sur la precedente experience
favorable, au College academique. Il commence le 2 juin par une lettre ou
il annonce son retour, et se recommande de nouveau a l'attention
bienveillante du College. Des le 5, le College informe le chancelier de
l'Universite du retour d'Abel, regrette que le College n'ait pas les
moyens d'offrir a Abel quelque subvention, et sollicite l'appui du
chancelier pour en procurer une. Le chancelier s'adresse a son tour, le 8
juin, au ministere de l'Instruction publique, et sollicite son aide " afin
que les fruits, tant de son extraordinaire talent pour les mathematiques
superieures, que des depenses deja faites a cet egard, ne soient pas
perdus ". Le ministere de l'Instruction publique s'adresse au ministere
des Finances. Le ministere des Finances, qui precedemment avait eu tant de
souci de l'instruction d'Abel dans les " langues savantes ", et qui avait
alors su trouver de si belles phrases, n'eut pas d'oreilles, cette fois,
pour conserver " son talent extraordinaire pour les mathematiques
superieures ", et repondit le 20 juin par un refus categorique et en style
bureaucratique: " .. fait savoir qu'il ne sera pas possible de rien donner
sur le Tresor dans le but indique ". Le ministere de l'Instruction
publique fut alors oblige d'expliquer au _Collegium academicum_ que l'on
n'avait pu procurer aucune ressource. Abel ecrit alors le 23 juillet au
_Collegium academicum_ cette lettre emouvante:
Deja depuis longtemps j'avais l'idee, en me consacrant tout a fait a
l'etude des mathematiques, de me rendre digne un jour d'etre nomme
professeur a l'Universite. J'ose peut-etre me flatter, maintenant que
j'ai termine mon voyage a l'etranger, d'avoir acquis des connaissances
qui peuvent etre considerees comme suffisantes a cet effet, et que,
par consequent, lorsque les circonstances le permettront, j'obtiendrai
une situation a l'Universite. Mais jusque-la, en supposant qu'une
telle situation pourra m'echoir, je suis absolument sans ressources
pour me procurer meme les choses les plus necessaires, et il en a ete
ainsi depuis mon retour. Pour pouvoir vivre, je vais me voir oblige
d'abandonner completement mes etudes, ce qui me serait excessivement
douloureux, maintenant precisement que j'esperais pouvoir rediger
plusieurs travaux mathematiques commences, grands et petits. Cela me
ferait d'autant plus de tort que je serais alors oblige d'interrompre
une carriere d'auteur deja commencee a l'etranger, ayant ete notamment
collaborateur dans le _Journal der reinen und angewandten Mathematik_
de Crelle, paraissant a Berlin, dont je prends la liberte de joindre
les cahiers parus jusqu'a present. J'ose donc demander au haut Conseil
une subvention, aux conditions que le Conseil trouvera convenables.
Le College adresse aussitot, le 31 juillet, au ministere de l'Instruction
publique, une priere chaleureuse pour qu'une somme de 200 sp. (1.120
francs) par an soit comptee a Abel jusqu'a ce qu'il puisse etre nomme
suppleant de Hansteen pendant son voyage. Le ministere de l'Instruction
publique repond apres quelques jours de reflexion, le 18 aout, -- on etait
en plein ete -- que le ministere conseillait au College de remettre a Abel
une somme de 200 sp., a rembourser lorsqu'il aurait la suppleance de
Hansteen. Le 4 septembre enfin, fut ordonnancee sur la caisse des
subventions universitaires, et non comme pret ou comme avance, une somme
de 200 sp. par an, a compter du 1er juillet, et le caissier recut l'ordre
de payer tout de suite 116 sp. Mais Abel ne recut meme pas cette somme,
qui etait deja insuffisante pour couvrir ses dettes pressantes. Son pere,
lorsque l'Universite avait ete fondee, avait constitue une donation d'un
tonneau de seigle par an, donation garantie par sa petite ferme de Lunde a
Gjerrestad, ou la mere d'Abel menait une triste existence. Sa mere ne
pouvait pas payer, et Abel prit a sa charge la dette de 26 sp. a deduire
des traitements qu'il recevrait de l'Universite. Il est atroce de penser
que pendant ce long ete, n'ayant rien pu gagner non plus par des lecons
particulieres, Abel fut litteralement dans la misere. On ne peut certes
pas blamer les autorites academiques. Elles firent ce qu'elles pouvaient,
et quiconque est habitue aux lenteurs administratives qui, dans la plupart
des pays, font trainer les affaires de ce genre, doit plutot admirer la
rapidite avec laquelle les lettres officielles se sont succede.
Quinze jours a peine apres que la subvention universitaire eut mis fin a
la pire periode de misere, la premiere partie des _Recherches sur les
fonctions elliptiques_ fut publiee (20 septembre 1827); la theorie
vraiment initiatrice d'Abel parut dans le second fascicule du deuxieme
volume du Journal de Crelle. A cette publication se rattachent des
circonstances curieuses d'un grand interet historique. Carl-Gustaf-Jacob
Jacobi, fils d'un riche marchand juif etabli a Potsdam, et ne en decembre
1804, plus jeune qu'Abel de deux ans, par consequent, s'etait montre de
bonne heure brillamment doue pour les mathematiques. En 1827, alors
qu'Abel, a Kristiania, ne pouvait qu'a grand'peine obtenir le pain
quotidien, Jacobi, a vingt-trois ans, etait deja professeur a l'Universite
de Konigsberg. Crelle avait, deja auparavant, su se procurer sa
collaboration a son journal, et il est evident qu'ils avaient entre eux
une correspondance assidue. Crelle a-t-il d'avance annonce a Jacobi
quelque chose de la publication d'Abel? Rien n'eut ete plus naturel, car
il n'est pas possible que Crelle n'ait pas ete vivement emu des
propositions extraordinairement simples, aux formules incisives et
inattendues, que contenait le travail d'Abel. Quoi qu'il en soit, Jacobi
envoya quelques propositions touchant la meme theorie, non au journal de
Crelle, mais a une revue astronomique, _Schumachers Astronomische
Nachrichten_, et elles furent publiees le meme mois que le travail d'Abel
dans le journal de Crelle. Si la communication de Jacobi avait ete publiee
dans le journal de Crelle avec le travail d'Abel, personne n'aurait pu
penser a nommer Jacobi a cote d'Abel comme inventeur des fonctions
elliptiques. Car les propositions de Jacobi sont des formules algebriques
trouvees par tatonnement, pour lesquelles il ne pouvait donner aucune
demonstration, et qui decoulaient immediatement de l'une des propositions
generales d'Abel. Le travail d'Abel est au contraire une theorie complete,
exposee depuis ses fondements, et rigoureusement conduite, concue avec la
plus large envergure. Dans la demonstration il se trouve, il est vrai, un
point faible, mais j'ai montre ailleurs, que cette imperfection, sans
aucune difficulte, et sans s'ecarter du cours meme des idees d'Abel, peut
etre aisement reparee. Cependant de cette publication simultanee de deux
auteurs differents dans deux revues differentes est resultee la croyance
si longtemps repandue qu'Abel et Jacobi etaient tous deux, independamment
l'un de l'autre, les fondateurs de la theorie. Borchardt, eleve de Jacobi
et successeur de Crelle comme directeur du _Journal fur die reine und
angewandte mathematik_, a declare, et cela encore en 1875, que nul
geometre, comparant les publications d'Abel et de Jacobi, ne peut douter
que tous deux en meme temps, et independamment l'un de l'autre, etaient en
possession de la theorie des fonctions elliptiques dans son entier.
Combien cette croyance etait alors encore generalement repandue, ce qui
suit, entre autres choses, le prouve. Pendant l'hiver 1875-76, que je
passai a Gottingen avec acces a la bibliotheque mathematique extremement
complete qui s'y trouve, je m'occupai particulierement de l'histoire de la
theorie des fonctions elliptiques. Je fus bientot convaincu que l'opinion,
surtout dominante en Allemagne, affirmee de facon si tranchante par
Borchardt, etait incorrecte, et a ce sujet j'ecrivis a Bjerknes a
Kristiania, le priant de me donner quelques renseignements que devaient
pouvoir donner les manuscrits d'Abel, accessibles seulement a Kristiania.
Bjerknes me repondit le 18 janvier 1876: " Tout d'abord je fus un peu
ennuye de votre lettre, car il me semblait que vous etiez injuste envers
Jacobi. Peu a peu mes recherches m'ont conduit au resultat, pour moi tout
a fait inattendu, que vous verrez dans mon expose. " Ce furent ces
recherches qui conduisirent plus tard a la biographie d'Abel, de Bjerknes,
qui sera toujours l'un des ouvrages fondamentaux sur Abel. Toutefois
Bjerknes, dans son expose des rapports entre Abel et Jacobi, a ete plus
loin que je ne voudrais, et il me semble qu'il a ete, a son tour, en
quelque mesure, injuste pour Jacobi [Note: J'avais a cette epoque le
projet d'ecrire la biographie d'Abel pour le _Nordisk Tidskrift_, revue
publiee par l'association Letterstedt a Stockholm, mais comme Bjerknes
commenca dans le journal norvegien _Morgenbladet_ la publication
d'articles sur la vie et l'oeuvre d'Abel, j'abandonnai ce projet, et cedai
a Bjerknes, qui avait pour cela des donnees personnelles plus nombreuses,
sans compter les donnees nationales, le soin d'ecrire la biographie d'Abel
pour le _Nordisk Tidskrift_.].